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Full text of "Revue de Paris"

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http://www.archive.org/details/v10revuedeparis1834brux 


REVUE 


DE  PARIS. 


REVUE 


DE  PARIS. 


SECONDE  EDITION. 


TOME    DIXIÈME. 


OCTOBRE  1834. 


BRUXELLES  f 

H.  DUMONT,    LIBRAIRE-ÉDITEUR 
1834. 


COMPIEGNE. 


les  trois  camps.  —  1698.  —  i73g.  —  l854. 

<jler. 

En  1698  ,  60,000  hommes  formèrent  un  camp  à  Compiègne.  Le 
roi  témoigna  qu'il  comptait  que  la  tenue  des  troupes  serait  belle. 
Si  le  roi  n'avait  pas  témoigné  ce  désir,  peut-être,  au  lieu  d'une 
armée  habillée  à  neuf,  propre  ,  luisante  ,  n'eût-il  trouvé  qu'un  ra- 
mas de  recrues  en  guenilles.  Aujourd'hui,  la  discipline,  l'esprit 
national,  la  masse  du  régiment ,  cette  incroyable  comptabilité  qui 
s'exerce  à  perte  de  vue  sur  des  fractions  de  centimes,  ne  laissent 
pas  aux  rois  la  peine  de  désirer.  L'armée  fut  magnifique.  Les  offi- 
ciers se  ruinèrent  en  bagages  ,  en  uniformes  somptueux  ,  qui  au- 
raient pu  figurer  dans  les  fêtes  de  la  cour;  des  colonels  ,  des  capi- 
taines ,  tenaient  table  ouverte.  Six  lieutenans-généraux  et  quatorze 
maréchaux-de-camp  s'illustrèrent  par  une  folle  dépense.  Mais  par 
l'abondance  et  le  bon  goût  de  la  chère ,  par  la  magnificence  et  la 
politesse  du  service,  le  maréchal  de  Boufflers  obtint  au  camp  cette 
supériorité  que  les  idées  militaires  de  i854  accordent  au  meilleur 
manœuvrier.  Les  vins  français  et  étrangers  ,  le  gibier,  la  venai- 
son ,  encombraient  les  offices  du  maréchal  ;  les  côtes  de  Norman- 
die, de  Hollande  ,  d'Angleterre  et  de  Bretagne,  étaient  dévalisées, 
et  les  poissons  les  plus  monstrueux  venaient  se  rencontrer  dans  des 
timbres  à  glace,  tandis  que  de  petites  voitures  de  poste,  échelon- 
nées sur  la  route,  apportaient devinez?  de  l'eau  de  Sainte- 
Reine  ,  de  la  Seine  et  des  sources  les  plus  estimées  ;  quelle  injure 
pour  l'Oise  !  Des  maisons  de  bois  somptueuses  comme  les  hôtels  de 
Paris ,  des  tentes  magnifiques  ,  avec  circonstances  et  dépendances  , 
des  cuisines,  des  sommelleries,  formaient  nn  spectacle  où  l'intel- 
10  l 


0  REVUE    DE    PARIS. 

ligence  du  tapissier  et  du  maître  queux  déprimaient  singulièrement 
le  génie  militaire. 

Les  soins  du  maréchal  de  Boufflers  ne  furent  pas  perdus.  Deux 
rois,  qu'il  eut  l'honneur  de  seoir  lui-même  à  table,  dînèrent 
dans  sa  tente ,  et  son  beau-père  ,  le  duc  de  Grammont ,  l'assistait 
dans  cet  hommage  rendu  à  Louis  XIV  et  au  roi  d'Angleterre.  Ce 
fut  sa  récompense.  J'oubliais  un  présent  de  100,000  livres.  Une 
goutte  d'eau  dans  un  puits  desséché  ! 

A  l'imitation  du  magnifique  courtisan  ,  les  officiers  et  les  corps 
de  troupes  vidèrent  leur  épargne.  Nos  soldats  ,  avec  leur  paie 
de  48  centimes  par  jour,  dont  11  pour  la  masse,  32  pour  l'ordi- 
naire ,  5  pour  la  poche ,  et  nos  sous-lieutenans  avec  leur  solde 
de  112  fr.  par  mois  ,  ne  rivalisent  plus  que  de  tenue,  de  discipline 
et  de  précision  à  l'exercice.  Autres  temps!  autres  sous-lieutenans! 

Nos  camps  modernes  sont  des  foyers  d'instruction ,  des  cours  de 
perfectionnement,  des  rendez-vous  de  régimens  qui  viennent  se 
connaitre,  fraterniser,  manœuvrer  par  brigades  et  par  divisions; 
l'oisiveté,  les  caquetages  de  cour  ,  les  bruits  de  ruelle  ,  remplis- 
saient les  trois  mois  d'un  camp  au  dix-septième  siècle,  dans  ce 
temps  où  des  armées  en  présence  s'abouchaient  à  l'amiable  pour 
prendre  des  quartiers  d'hiver.  Un  beau  jour,  au  petit  lever,  les 
courtisans  (il  y  en  avait  alors)  disaient  :  Si  nous  formions  un 
camp!  comme  ils  auraient  pu  dire  :  Sinous  faisions  une  grande 
chasse  à  contre  \  Un  officier  s'y  rendait  avec  ses  gens  et  toute  sa 
garde-robe  ,  ses  dentelles,  ses  aiguillettes,  ses  bas  de  soie  et  ses 
gants  bouffans  5  la  livrée  occupait  l'antichambre  de  sa  coquette 
baraque;  et  le  matin  ,  les  yeux  gros  des  fatigues  d'un  bal  ,  la  tête 
pleine  de  vapeurs  et  chargée  de  trois  cents  papillotes  ,  un  colonel 
recevait ,  en  pantoufles  et  en  bonnet  de  coton  ,  l'ordonnance  qui 
lui  portait  une  invitation  à  dîner,  ou  les  messages  ambrés  qu'il  glis- 
sait dans  les  plis  de  sa  Tobe  de  chambre  en  damas.  Ces  mœurs  par- 
fumées étaient  celles  de  l'Europe  entière.  On  s'entendait  d'ennemi 
à  ennemi  pour  être  paresseux  et  brave.  Depuis  on  a  pu  dire  de  tous 
les  peuples  du  continent  ce  que  Voltaire  écrivait  sur  les  Moscovi- 
tes. «  Ce  sont  des  hommes  infatigables  formés  à  la  plus  grande 
»  discipline;  ils  couchent  en  plein  champ,  couverts  d'un  man- 
»  teau,  et  souvent  sur  la  neige  :  »  les  raffinemens  militaires  ne 
profitent  à  aucun  parce  qu'ils  sont  imités  par  tous.  Quand  nous 
aurons  des  fusils  Robert,  les   Allemands  auront  le  fusil  Hermann 


REVUE     DE    PARIS.  / 

ou  Schneider  ,  les  Russes  le  fusil  Basiloff.    Qu'aura  t- on  gagné? 

Gomme  il  y  avait  à  Compiègne  un  grand  nombre  de  dames, 
Louis  XIY  voulut  montrer  ce  qui  se  faisait  en  guerre.  D'après  son 
ordre,  et  souslesyeux  delà  reine,  lareinedefait,  Mme  de  Maintenon, 
deMmela  dauphine  et  de  Mmes  les  bâtardes  du  roi,  on  simula  le  siège 
de  Compiègne,  avec  tranchées,  sapes  et  batteries.  Le  roi  ne  préside 
pas  à  cheval  ,  le  harnais  sur  l'épaule  ,  aux  jeux  de  sa  chaleureuse 
noblesse  5  il  se  trouve  plus  à  son  aise .  non  pour  voir  les  mouve- 
mens  des  troupes,  mais  pour  causer  avec  la  veuve  Scarron,  sur 
un  vieux  rempart  de  plain-pied  avec  son  appartement.  Au  fort 
de  l'action,  M.  de  Crénan  expédie  vers  le  roi  M.  de  Canillac  ,  co- 
lonel de  Rouergue,  pour  prendre  un  ordre  de  sa  majesté.  Le  colo- 
nel escalade  le  rempart,  il  est  sur  la  plate-forme.  A  la  vue  de  ce 
jardin  de  femmes,  émaillé  de  riches  parures  ,  parsemé  de  brode- 
ries et  suspendu  sur  ce  donjon  démantelé,  le  militaire  poudreux, 
qui  croit  se  trouver  face  à  face  avec  son  roi,  entouré  de  ses  maré- 
chaux ,  la  lorgnette  braquée  sur  la  plaine  ,  reste  .béant  et  sans 
voix. — Parlez  donc  ,  Canillac,  dit  Louis  XIV.  —  L'œil  fixe  et  la 
bouche  ouverte  ,  Canillac  ne  répond  pas. — Allez  ,  monsieur. — 
Canillac  ne  se  le  fait  pas  dire  deux  fois  et  disparait  ;  le  roi  reprend 
paisiblement  sa  causerie  avec  Mme  de  Maintenon,  qui  ,  mollement 
reposée  dans  sa  chaise  à  porteurs,  voyait  le  roi  de  France,  le  grand 
roi  ,  se  tenir  chapeau  bas  à  sa  portière  ,  frapper  souvent  contre  la 
glace  pour  la  faire  ouvrir,  et  se  baisser  pour  expliquer  un  détail 
stratégique.  A  coup  sûr  ,  il  y  avait  dans  l'émotion  muette  de  Ca- 
nillac autre  chose  que  de  l'étonnement. 

Ce  siège  simulé  fut  suivi  de  l'image  d'une  bataille.  Le  premier 
lieutenant-général  du  camp  ,  M.  Rose,  commandait  une  ligne; 
l'autre  était  sous  les  ordres  de  M.  de  Boufflers.  La  chance  du 
combat,  réglée  à  l'avance  par  le  roi,  désignait  Rose  comme  vaincu  : 
il  fallait  plier  j  trois  sommations  ne  purent  déterminer  Rose,  qui 
voulait  tenir  ;  un  ordre  du  roi  seul  le  fit  obéir,  mais  de  fort  mau- 
vaise grâce.  Le  lieutenant-général  Rose  n'a  pas  donné  seul  l'exem- 
ple d'un  tel  dépit.  De  nos  jours  encore,  une  petite  guerre  ne  se 
termine  pas  sans  de  vifs  débats  :  aussi  l'usage  s'en  perd-il  ;  et 
quand  le  camp  de  Compiègne  sera  levé,  M.  le  duc  d'Orléans  ,  dont 
l'avis  est  partagé  par  toutes  les  capacités  militaires  ,  n'aura  pas 
essayé  de  ces  amusemens  sans  utilité  ,  mais  non  sans  danger  pour 
l'amour-propre  et  la  vie  des  combattans. 


8  REVUE    DE     PARTS. 

C'était  le  dimanche  21  septembre  1698,  les  carrosses  de  la 
cour  se  rendaient  au  champ  de  manœuvre  ,  écrasés  de  dorures 
et  de  laquais  ,  traînés  par  des  chevaux  espagnols  ,  à  la  crinière 
flottante  ,  à  la  queue  cocardée ,  écumans  sous  leurs  bricoles  de 
maroquin  rouge  ;  des  têtes  de  femmes  apparaissaient  derrière  les 
glaces  de  leurs  portières  sculptées ,  et  s'encadraient  dans  ces  ri- 
ches bordures  comme  des  miniatures  de  Petitot.  Le  bruit  des  clai- 
rons déchire  l'air  :  à  travers  un  voile  de  poussière  on  distingué 
bientôt  les  banderolles  des  trompettes  ,  relevées  en  broderies  aux 
armes  du  roi  •  c'est  un  premier  détachement  des  gendarmes 
dauphins  qui  arrive  au  grand  trot  }  puis  viennent  les  grands  cha- 
peaux chenilles  de  plumes  blanches,  les  casaques  larges  et  galon- 
nées ,  les  bottes  fortes  et  les  mousquets  de  la  deuxième  compagnie 
de  la  maison  du  roi.  Sur  toute  la  ligne,  les  troupes  prennent  les  ar- 
mes ,  formant  ces  singuliers  pelotons,  ces  masses  carrées,  dont 
l'art  moderne  a  simplifié  la  profondeur.  Partout  du  mouvement,  du 
bruit ,  puis  du  silence  ,  de  l'immobilité  5  on  bat  aux  champs  :  — 
C'est  le  roi! 

Louis  XIY  ,  avec  une  grâce  infinie  (il  était  convenu  que  tons 
les  rois  de  France  avaient  de  la  grâce),  montait  un  andalous  bouil- 
lant ,  rhéteur  de  manège,  qui  jouait  l'impatience  et  feignait  de 
dévorer  son  mords  pour  attester  l'adresse  de  son  noble  cavalier.  Le 
roi ,  ayant  à  son  côté  M.  le  maréchal  de  Boiifflers,  passa  devant  le 
front  des  troupes,  salua  les  étendards,  et  rentra.  C'était  la  revue 
d'adieu.  Le  lundi  ,  22  septembre,  on  sonna  le  boute-selle  aux 
gendarmes  de  Flandre  et  à  messieurs  de  la  troisième  compagnie. 
Sa  majesté  s'en  alla  avec  sa  même  carrossée  à  Chantilly,  resta  le 
mardi ,  et  le  mercredi  se  reposait  à  Versailles. 

Louis  XlV  avait  amusé  sa  cour  ,  ses  ducs  ,  ses  femmes,  le  roi 
d'Angleterre,  Ferreiro,  l'ambassadeur  de  Savoie,  ruiné  ses  officiers, 
et  leurs  troupes  ,  et  s'était  ennuyé. 

511. 

Un  jour,  Louis  XV,  toujours  attentif  à  rendre  ses  amuseinens 
utiles,  résolut  de  joindre  aux  plaisirs  de  la  chassé  quelques  exer- 
cices militaires  :  en  conséquence  ,  il  ordonna  à  plusieurs  corps  de 
troupes  de  se  rendre  à  Compiègne.  Tel  était  le  motif  de  la  forma- 
tion du  camp.  On  voit  ici  que  la  grosse  bête  est  le  principal,  le 


KEVUE    DE    PARIS.  9 

camp  l'accessoire  :  déjà,  cependant,  la  science  de  la  guerre  est  de- 
tenue  assez  sérieuse,  pour  qu'il  soit  un  peu  moins  question  de 
carrosses,  de  chaises  à  porteurs,  de  turbots  et  de  vins  d'Espagne, 
un  peu  plus  d'exercices  militaires.  Le  bataillon  royal  d'artillerie 
étant  arrivé  le  29  avril  i?3g,  aidé  par  la  milice  de  Soissons  et  de 
Senlis  ,  commença  par  construire  ,  dans  la  plaine  ,  un  front 
d'hexagone  ,  et  tout  fut  préparé  pour  un  siégs  en  règle.  Le  roi  , 
parti  de  Chantilly,  arriva  le  10  juin  à  Compiègne  ,  et  le  17,  sur  les 
six  heures  du  soir,  monta  à  cheval  pour  visiter  le  camp,  pendant 
que  messieurs  de  l'artillerie  prenaient  les  alignemens  des  capitales 
des  pièces  qu'on  devait  attaquer.  Cependant  les  bonnes  traditions 
n'étaient  pas  absolument  perdues,  et  M.  le  comte  d'Fu  donna  chez 
lui  un  grand  souper.  Yoici  ce  qu'il  faut  entendre  par  le  chez  lui 
de  M.  le  comte  d'Eu  : 

Deux  corps-de-garde  veillaient  à  l'entrée  des  parterres  de  fleurs 
séparés  par  une  allée  qui  conduisait  à  un  grand  pavillon  formé  de 
trois  compartimens  5  c'était  le  lieu  des  grandes  réceptions  et  des 
conseils  ;  là  se  traitaient  les  affaires  militaires  du  camp.  Après 
avoir  traversé  ce  pavillon,  on  entrait  dans  une  grande  allée  bor- 
dée d'arbres  en  caisses ,  de  pots  à  fleurs  et  de  deux  plates-bandes 
de  gazon.  Au  bout  de  cette  grande  allée ,  coupée  par  deux  autres 
de  douze  pieds  de  large  et  deux  pelouses  d'avoines,  s^élevait  au 
milieu  de  magnifiques  orangers  et  d'arbustes  rares  ,  la  tente  pro- 
prement dite  5  or,  ce  n'était  pas  un  sévère  cabinet  d'éludé,  jonché 
de  compas  ,  de  lunettes  ,  criblé  d'outils  mathématiques  ,  tapissé 
d'atlas  ;  on  n'y  voyait  pas,  empilés  sur  des  rayons  ,  errans  sur  des 
tables,  les  traités  militaires  anciens  et  modernes;  mais  c'était  bien 
une  vaste  et  confortable  chambre ,  dans  tout  l'éclat  d'un  luxe  de 
grand  seigneur,  avec  ses  glaces,  ses  épais  et  riches  tapis,  ses  por- 
celaines ,  et  jusqu'à  ses  magots  ;  à  droite  et  à  gauche ,  deux  dépen- 
dances de  la  tente  principale  ,  sans  lesquelles  le  séjour  d'un  camp 
ri'était  pas  supportable',  une  salle  à  manger  et  un  salon.  Le  corol- 
laire de  ces  dispositions  arrive  tout  seul  ;  c'est  un  monstrueux  dé- 
veloppement de  cuisines  qui,  à  elles  seules  ,  occupent  cinq  tentes 
sans  compter  celles  des  buffets  :  un  grand  nombre  de  barraques 
pour  les  gens,  les  écuries  et  remises  formaient  l'arrière-partie  de 
tout  cet  ensemble  qu'on  appelait  le  quartier  de  S.  A.  S.  M.  le 
comte  d'Ev. 

Le  roi  soupa  donc  chez  M.  le  comte  d'Eu,  et  ce  soir-là  ,  les  par- 


10  REVUE    DE    PARIS. 

terres  et  les  guérites  furent  illuminés  5  on  avait  aussi,  de  quatre 
pieds  en  quatre  pieds  ,  placé  des  goudrons  sur  le  bord  du  petit  fossé 
qui  ceignait  le  quartier. 

Quoique  M.  le  duc  de  Biron  n'eût  pas  déployé  autant  de  splen- 
deur ,  il  eut  aussi  l'honneur  de  recevoir  sa  majesté,  qui  remplissait 
ses  heures  en  amusemens  de  toute  sorte  et  surtout  en  parties  de 
chasse,  but  principal  de  son  voyage,  comme  il  ne  faut  pas  l'ou- 
blier. Pendant  ce  temps  ,  les  mineurs  ,  arme  déjà  très-appréciée , 
travaillaient  à  la  construction  du  fortin ,  et  messieurs  de  l'artil- 
lerie faisaient  de  fréquens  exercices  à  feu  auxquels  un  jour  vint  se 
mêler  un  capucin  nommé  frère  Philibert.  Avec  une  aisance  surpre- 
nante ,  le  moine  brisa  d'un  coup  de  canon  le  bras  d'un  homme  de 
bois,  et  jeta  une  bombe  à  une  toise  seulement  du  but,  en  ligne  directe. 

Enfin ,  les  fortifications  terminées ,  l'armée  assiégeante  arrive. 
Ce  sont  les  détachemens  des  régimens  de  Gondrin,  Blaisois  et  Bour- 
bonnais ;  ils  campent  entre  royal  artillerie  et  la  forêt  et  dressent 
leurs  tentes  en  présence  même  du  roi  et  du  dauphin.  Il  y  avait  dans 
cette  partie  du  camp  400  hommes  de  Gondrin,  200  de  Blaisois  et 
600  de  Bourbonnais.  Le  roi  les  passe  en  revue  ainsi  que  son  régi- 
ment composé  de  2040  hommes. 

Les  troupes  s'étant  mises  en  bataille  entre  Marigny  et  Venette, 
le  roi  vint  devant  le  front  avec  la  reine,  le  dauphin  et  le  cardinal 
de  Fleury  ;  il  avait  convié  à  cette  fête  le  prince  de  Lichtenstein , 
les  ambassadeurs  d'Espagne  et  d'Angleterre.  Sa  majesté,  dit-on, 
fut  particulièrement  frappée  des  moustaches  énormes  que  portaient 
les  grenadiers  de  son  régiment ,  revenus  d'Italie. 

Dans  ce  temps ,  où  tout  ce  qui  émanait  de  la  royauté  était  rimé, 
peint ,  chanté,  mis  en  musique,  où  l'on  dessinait  le  plan  et  la  coupe 
d'une  salle  de  bal  provisoire ,  où  la  vue  des  feux  d'artifice  de  la 
cour  était  magnifiquement  gravée,  on  conçoit  quelle  importance 
devait  s'ajouter  à  ce  siège  simulé  en  présence  du  roi.  Les  tradi- 
tions de  l'époque  parlent  avec  une  gravité  comique  du  courage  qui 
fut  déployé  par  les  assiégeans  et  les  assiégés ,  disant  que  le  re- 
gard du  roi  les  animait  et  leur  donnait  une  chance  égale.  Pour 
rendre  plus  complète  la  parodie  d'un  assaut,  on  fit  jouer  des  mines 
qui  jetaient  en  l'air  des  bras,  des  têtes,  des  jambes  d'homme9... 
de  bois  — rassurez-vous.  Le  besoin  d'illusion  était  poussé  si  loin  , 
que  les  assiégés  n'obtinrent  merci  qu'au  moyen  d'une  capitulation 
conservée  au  procès-verbal  du  camp,  et  que  je  reproduis  ici  comme 


REVUE    DE    PARIS.  11 

un  chef-d'œuvre  d'enfantillage,  comme  un  joujou  royal  échappé 
aux  outrages  du  temps. 

m  Le  gouverneur  de  la  place  fit  battre  la  chamade  et  planter  un 
»  drapeau  blanc  sur  l'angle  flanqué  du  bastion.  Un  officier  s'en  ap- 
3>  procha  aussitôt  et  demanda  de  quoi  il  s'agissait.  On  lui  fit  ré- 
:>  ponse  que  c'était  pour  capituler  ;  ensuite  on  proposa  des  otages, 
3>  et  on  se  mit  en  état  d'en  faire  l'échange.  La  place  donna  deux 
»  officiers  ;  les  assiégeans  leur  en  envoyèrent  un  pareil  nombre.  » 
Toici  quelle  fut  la  capitulation  : 

«  Nous  ,  gouverneur  ,  ayant  considéré  l'état  de  notre  place  , 
»  l'avantage  des  assiégeans  ,  nulle  espérance  d'être  secouru  ,  avons 
»  assemblé  un  conseil  de  guerre  ,  dans  lequel,  après  avoir  consi- 
»  déré  notre  situation  ,  il  a  été  délibéré  que  nous  rendrions  la 
)>  place  aux  conditions  suivantes,  savoir: 

»  i°  Que  les  bourgeois  de  la  place  ne  seront  molestés  pour 
»  quelque  sujet  que  ce  soit  ;  qu'on  les  laissera  libres  dans  les 
d  exercices  de  leur  religion  ,  et  qu'on  ne  leur  ôtera  aucun  des  pri- 
»  viléges  dont  ils  ont  toujours  joui  ,  et  dans  lesquels  nos  rois  les 
»    ont  toujours  autorisés  5 

»  2°  Que  plusieurs  bàtimens  privilégiés  ,  tels  qu'hôpitaux  , 
»  églises,  maisons  de  ville,  qui  ont  été  détruits  parles  assié- 
»   geans,  seront  rétablis  à  leurs  dépens  ; 

)>   3°  Que  les  déserteurs  ne  seront  point  recherchés  j 

»  4°  Que  tous  les  prisonniers  faits  de  part  et  d'autre  ,  pendant 
a    les  sorties  ,  seront  rendus  sans  avoir  égard  au  nombre  ; 

i)  5°  Que  les  malades  ,  de  quelque  nature  que  soient  leurs  ma- 
»   ladies  ,  seront  soignés  par  les  assiégeans  j 

»  6°  Qu'il  sera  accordé  quatre  chariots  couverts  pour  emporter 
»  les  meubles  et  autres  effets  des  assiégés  ,  sans  qu'il  soit  permis 
3»  d'y  regarder  ; 

»  70  Qu'il  sera  fourni  quatre  carrosses  pour  plusieurs  dames  de 
»  condition,  qui  se  sont  trouvées  enfermées  dans  notre  place, 
»  dans  le  temps  du  blocus  ,  et  que  l'on  n'a  pas  voulu  laisser  sor- 
»  tir  ,  quoique  nous  l'ayons  demandé  | 

»  8°  Que  nous  sortirons  accompagné  de  notre  garnison ,  avec 
»  tous  les  honneurs  de  la  guerre  ,  c'est-à-dire  tambours  battant , 
»  mèches  allumées  ,  drapeaux  déployés  ,  le  fusil  sur  le  bras  ,  le 
)>  pouce  sur  le  chien  ,  balle  en  bouche  ,  huit  pièces  de  canon,  huit 
»   mortiers,  armes  et  bagages. 


12 


REVUE    DE    PARIS. 


y>  Promettons  ,  sur  notre  parole,  qu'il  sera  fourni  au  comman- 
»  dant  du  détachement  qui  fera  notre  escorte  un  sauf-conduit  dû- 
»  ment  signé  pour  se  retirer  en  toute  sûreté  sur  les  terres  de  la  do- 
11   mination  des  vainqueurs. 

»   Signé  le  chevalier  d'Aelemant,  gouverneur, 
i)    Et  Chabi.es  de  Bourbon  ,  comte  d'Eo.  » 

La  plaisanterie  ne  s'arrête  pas  là.  Sur  cette  demande  de  capitu- 
lation ,  un  débat  très-vif  s'engage,  débat  tranché  par  l'arbitrage 
royal.  Les  assiégés  demandent  huit  pièces  de  canon:  le  roi  en  ac- 
corde quatre  ;  ils  demandent  huit  mortiers  :  le  roi  en  accorde  deux. 
Quel  mimodrame  ! 

A  Compiègne  ,  on  joua  aux  soldats  ,  comme  dans  le  hameau  de 
Chantilly  on  jouait  pendant  trois  jours  au  berger ,  à  la  bergère ,  au 
meunier  ,  à  la  laitière.  Rousseau  vint  à  son  tour,  qui  proposait  à 
«on  siècle  de  jouer  à  l'animal  et  de  marcher  à  quatre  pattes. 

§111. 

Cinq  lieues  à  l'avance  ,  le  Parisien  qui  fait  le  voyage  de  Dieppe 
tire  la  manche  du  conducteur  pour  lui  demander  la  mer.  Dès  les 
premiers  arbres  de  la  forêt  de  Compiègne,  je  cherchais  un  camp. 
A  gauche  de  la  route,  un  revers  de  colline  m'apparut,  couronné 
d'objets  blancs  ,  qui  de  loin  ne  ressemblaient  pas  mal  à  un  trou- 
peau de  moutons  ;  je  ne  pouvais  croire  que  là  fût  le  but  de  mon 
voyage  :  je  l'appris  le  lendemain.  Pour  le  premier  jour,  je  vécus 
sur  les  souvenirs  des  deux  camps  fastueux  de  Louis  XIV  et  de 
Louis  XV  5  et  mes  impressions  ,  que  je  voulais  rendre  exclusive- 
ment militaires  ,  furent ,  dans  cette  soirée  lardée  d'impatience  , 
purement  historiques  et  municipales  5  car  j'avais  pris  logement  à 
côté  de  l'Hôtel-de-Ville.  Ce  monument ,  un  des  plus  coquets  du 
vieux  temps  ,  excite  médiocrement  les  esprits  à  recherches  :  il  est 
si  voisin  de  Paris  !  Indifférent  aux  gens  de  l'endroit,  négligé  par 
les  visiteurs  ,  le  pauvre  édifice  en  est  réduit ,  pour  obtenir  un  re- 
gard d'attention,  à  implorer  l'assistance  de  trois  Jaquemarts  qui 
frappent  rudement  sur  les  timbres  de  son  horloge.  Ces  automates 
traduisent  les  divisions  du  temps  en  sonneries  larmoyantes  et  mul- 


REVOE  DE   PARIS.  1  3 

tipliées  à  l'excès.  Pour  un  quart  d'heure  ,  trois  coups  en  la  bémol , 
—  pour  la  demi-heure,  six,  —  pour  les  trois  quarts  ,  neuf,  — 
sans  compter  le  nombre  de  coups  nécessaires  a  1  heure  elle-même» 
Celle-ci  gémit  sa  complainte  sur  un  autre  ton.  Quel  abus  du  ca- 
rillon !  Louis  II  et  Louis  Y  furent  inhumés  dans  la  belle  abbaye  de 
Saint-Corneille.  L'abbaye  est  rasée,  la  cendre  des  rois  dispersée. 
Au  reste,  les  rois  de  la  première  et  de  la  seconde  race  ne  con- 
naissaient pas  l'usage  des  camps  en  pleine  paix  j  ils  n'ont  rien 
à  faire  ici. 

Il  ne  faut  pas  croire  néanmoins  que  la  vie  militaire  soit  circon- 
scrite à  Compiègne  dans  l'enceinte  du  camp.  Le  soir  même  quel- 
ques abeilles  s'échappent  de  la  ruche  et  viennent  bourdonner  sur 
les  places  et  dans  les  lieux  publics.  Mouvement  Tif  et  rapide  où  se 
choquent  de  jeunes  épaulettes  et  des  graines  d'épinards  ,  des  pa- 
trouilles, des  diligences,  et  même  des  fiacres  apportant  des  voya- 
geurs de  Paris  qui  viennent  se  disputer  des  chambres  de  rouliers 
et  s'arracher  des  manches  de  gigot.  Le  secret  de  Jésus-Christ  qui 
nourrit  quatre  mille  hommes  avec  cinq  pains  a  été  retrouvé  par  les 
aubergistes  de  Compiègne  j  ils  ont  fractionné  à  l'infini  le  logement 
et  la  nourriture.  Jusqu  à  minuit  ce  branle-bas  agite  la  ville  j  les  ca- 
fés ,  illuminés  de  punch  ,  sont  livrés  aux  frénésies  de  la  poule  et 
du  domino.  Tournez  la  tête  c'est  le  choc  d'un  carambolage  :  jetez 
l'œil  vers  cette  fenêtre,  il  y  a  là  un  sublime  effet  de  queue.  Puis  al- 
lez dormir  s'il  plaît  à  Dieu  et  aux  Jaquemarts. 

Les  camps  sont  comme  les  jolies  femmes  ;  c  est  le  matin  qu'il  faut 
les  voir  pour  connaître  à  fond  la  beauté  de  l'humeur  du  soldat  ; 
l'enveloppe  garance  et  bleue,  qui  prend  le  fantassin  de  la  tête  aux 
pieds  et  constitue  le  défenseur  de  la  patrie,  ne  laisse  pas  deviner 
cette  nature  à  part,  ces  mœurs  qui  modifient  la  figure,  la  démar- 
che, le  langage  et  l'ame  d'un  paysan  raide  comme  un  canon  de 
fusil. 

Il  est  curieux  de  surprendre  ces  secrets  de  toilette  ,  de  compter 
ces  ficelles  qui  rassemblent  les  élémens  de  propreté  ,  depuis  les 
cordons  de  chaussette  (quand  chaussette  il  y  a),  jusqu'à  la  bre- 
telle en  lisière  qui  soutient  le  pantalon.  Les  premiers  sons  de  la 
diane  font  tressaillir  huit  mille  têtes  enfouies  dans  la  paille  ,  le 
tambour  fait  rafle  de  tous  les  rêves  ,  bons  ou  mauvais.  Le  corps  du 
soldat  n'étant  pas  son  exclusive  propriété,  il  doit  à  l'état  de  soigner 
avant  tout  cet  individu  dont  la  possession  ne  lui  reviendra  nette  et 
10  2 


1  A  REVUE    DE  PARIS. 

libre  que  dans  huit  ans.  Lavez-vous  ,  mes  braves,  peignez-vous, 
la  patrie  le  demande.  Au  premier  appel,  cette  fourmilière  d'hommes 
est  sur  pied.  Chacun  bientôt  passe  en  revue  les  articles  importans 
de  sa  tenue.  Le  fantassin  possède  un  habit ,  une  capote,  une  veste, 
trois  chemises,  deux  cols,  deux  paires  de  souliers,  une  paire  de 
guêtres  noires  ,  deux  idem,  de  blanches,  un  caleçon,  une  calotte 
de  coton  pour  la  nuit,  une  trousse  garnie,  trois  mouchoirs  ,  un 
livret,  quatre  brosses  ,  un  martinet,  du  blanc,  du  savon,  delà 
cire,  un  tire-balle.  Où  est  le  mobilier  qui  renferme  cette  riche 
garde-robe  ?  Elle  est  contenue  dans  ce  petit  parallélogramme  en 
peau  de  veau  qui  s'adapte  à  ses  épaules  ,  dans  son  sac.  Le  sac,  c'est 
la  commode,  le  secrétaire,  le  bureau,  l'oreiller,  le  cabinet  de  toi- 
lette du  soldat. 

Je  me  suis  fait  expliquer  comment  se  passait  la  première  journée 
d'un  camp.  Arrivées  sur  le  terrain  choisi  par  les  officiers  de  l'état- 
major-général,  les  troupes,  ayant  reçu  de  l'administration  mili- 
taire le  matériel  de  campement ,  terrassent  l'emplacement  comme 
l'arène  d'un  jeu  de  paume,  dessinent  des  rues  qui  s'arrondissent 
en  dos  d'âne  ,  et  indiquent  des  rigoles  pour  l'écoulement  des  eaux 
Les  architectes  voyers  de  la  ville  de  Paris  prendraient  là  de  bonnes, 
leçons.  Des  guenilles  de  toile  grise  froissée  se  dressent  sur  des 
traverses  de  bois  et  prennent  la  forme  de  tente  ordinaire  ou  de 
marquise ,  selon  le  grade  des  officiers.  Parfaitement  alignées  ,  ces 
tentes  bordent  chaque  côté  de  la  rue  qui  parcourt  toute  la  pro- 
fondeur du  camp.  Cette  profondeur  est  de  120  centimètres  au  camp 
de  Compiègne.  Quant  au  front  de  bandière ,  calculé  de  façon  à  ce 
qu'il  soit  égal  à  la  longueur  du  front  de  bataille  de  toutes  les 
troupes  sous  les  armes,  il  porte  1187  centimètres.  Une  fois  les 
logemens  fixés  et  les  premières  mesures  d'installation  accomplies  , 
le  soldat  songe  à  la  décoration  de  sa  demeure  ,  comme  un  locataire 
qui  fait  pendre  ses  tableaux  et  poser  ses  tapis  après  l'emménage- 
ment des  gros  meubles.  Les  premiers  frais  de  poésie  sont  consacrés 
au  drapeau,  ce  symbole  d'honneur,  fétiche  de  soie  et  de  bois  doré 
à  qui  tant  d'hommes  sacrifieront,  s'il  le  faut  ,  leur  famille,  leur 
vie.  Une  tertre  gazonné  ,  un  simulacre  de  monument,  pyramide  ou 
colonne,  lui  sert  de  piédestal.  Ici  apparaît  la  haute  littérature,  le 
sonore  alexandrin  : 

Français  ,  libres  et  fiers  sous  le  règne  des  lois, 
Sachez  vivre  ou  mourir  pour  le  meilleur  des  rois. 


REVUE    DE    PARIS.  15 

Plus  loin  la  prose  formule  de  nerveuses  sentences  :  «Les  peuples 
»  esclaves  ont  un  pays  ,  mais  point  de  patrie.  » 

Ces  sentimens  généraux  n'épuisent  pas  la  verve  du  régiment,  et 
chaque  compagnie  collabore  à  l'érection  d'un  monument  spécial  cù 
se  révèlent  les  fantaisies  ,  les  prédilections  de  la  chambrée.  Les 
unes  se  plaisent  dans  l'image  d'un  fort  en  gazon  avec  pont-levis, 
bastions  et  caponnières.  Aux  sympathies  actuelles  transcrites  avec 
des  coquillages  et  delà  craie  coloriée,  un  grand  nombre  ajoute  un 
souvenir  de  l'empire  ,  que  la  colonne  résume  tout  entier  pour  le 
soldat.  Aussi  vous  trouvez  là  vingt  exemplaires  en  plâtre  de  cette 
colonne,  hauts  de  dix-huit  pouces,  et  surmontés  d'une  grotesque 
figure  du  grand  homme. 

J'ai  vu  un  jardinet  qui  avait  la  prétention  de  rappeler  Sainte- 
Hélène.  Une  tombe  grande  comme  la  main  ,  surmontée  d'un  cha- 
peau gros  comme  un  dé  ,  portait  cette  inscription  :  Gloire  immor- 
telle à  son  petit  chapeau  !  Le  metteur  en  scène  de  ce  tableau  tou- 
chant et  puéril  a  fiché  dans  le  tertre  des  branches  d'arbustes  qu'il 
avait  tordues  pour  les  forcer  à  pleurer  comme  des  saules. 

Une  tombe  aussi  aux  victimes  de  juillet.  Des  tables  de  mémoire 
rappellent  les  dates  des  trois  jours.  Cette  colonnade,  cette  grille, 
sont  fidèlement  rendues.  Une  guérite  s'élève  dans  ce  champ  de  re- 
pos 5  elle  abrite  un  pauvre  caniche  en  mastic.  C'est  le  chien  du 
Louvre,  qui  n'a  jamais  existé. 

Dix  bataillons  détachés  de  cinq  régimens,  le  11e  léger,  le  3ie, 
le  25e,  le  22e  et  le  35e  composent  tout  le  camp.  L'exaltation  poéti- 
que du  3ie  mérite  une  attention  à  part.  Ce  régiment  possède  l'au- 
teur de  cette  sublime  apostrophe  :  ((Français,  respecte  les  femmes, 
«  n'abuse  jamais  de  leur  faiblesse,  et  meurs  plutôt  que  de  les  dés- 
<(  honorer.  »  Sur  la  foi  d'une  pareille  maxime,  on  peut  épouser  une 
cantinière  du  régiment  avec  auîant  de  confiance  qu'une  demoiselle 
de  Saint- Denis.  Avec  des  hommes  pareils  ,  Jeanne  d'Arc  eût  sans 
peine  accompli  sa  mission. 

Louis  XIV  prodigua  des  millions  pour  faire  monter  l'eau  jusqu'à 
Versailles.  Le  22e  s'est  passé  une  fantaisie  aussi  difficile  à  justifier  : 
un  voltigeur  hydraulique  a  doté  ses  camarades  d'un  jet  d'eau  qui 
s'échappe  d'un  réservoir  alimenté  par  les  soins  de  tous.  C'est  un  va 
et  vient  continuel  du  camp  à  l'un  des  puits  qui  bordent  le  front  de 
bandière.  Plaisir  royal  renouvelé  de  Versailles  et  de  Saint-Cloud, 
et  dont   un  seau  d'eau  fait  les  frais.  Deux  soldats  s'amusaient  de- 


16 


REVUE    DE    PARIS. 


vant  moi  à  diriger  dans  leur  bouche  ce  jet  fluet  et  malingre.  Ils  bu- 
vaient la  cascade  du  régiment. 

C'est  sur  le  front  du  camp  que  règne  ce  musée  d'architecture, 
cette  exposition  qui  vaut  bien  celle  des  Petits-Àugustins.  Le  reste 
est  partagé  en  rues  sans  épisode  artistique,  qui  s'appellent  rue  Amé- 
lie, rue  d'Orléans,  rue  d'Âumale,  ou  qui  portent  un  nom  de  bataille 
dont  le  régiment  se  souvient ,  Belida  ,  Sidi  Kalef ,  Tarlé  ,  Sidi  Fer- 
ruch,  3Iodon  :  c'est' de  la  jeune  gloire. 

Vers  l'extrémité  opposée  au  front  sont  creusées  les  cuisines , 
sorte  de  trous  enfumés  où  se  ratisse  la  carotte  et  se  taille  le  pain 
delà  soupe  5  si  la  nourriture  du  soldat  est  trop  souvent  préparée 
sans  art,  elle  paraît  du  moins  propre  et  saine;  et  pour  la  durée  du  camp» 
le  prince  royal  a  fait  accorder  aux  troupes  8  centimes  de  plus  par 
jour  pour  être  employés  en  douceurs  d'ordinaire,  en  vin,  par  exemple. 

L'insouciance  et  la  nécessité  d'obéir  expliquent  cette  résigna^ 
tion,  mêlée  de  gaieté,  qui  compose  le  type  militaire.  Pendant  les 
dernières  chaleurs  ,  les  soldats  ne  pouvaient  rester  sous  la  tente — 
ils  l'appellent  cloche  à  melons.  Le  prince  royal  vint  à  passer  de- 
vant un  groupe  de  fantassins,  et  leur  demanda  comment  ils  s'accom- 
modaient d'un  temps  pareil?  Monseigneur ,  nous  mettons  notre 
nez  à  V ombre  de  nos  épaules,  répondit  le  plus  hardi.  Quand  le  so- 
leil dardait  sur  leur  peau,  il  y  avait  toujours  un  plaisant  pour  dire: 
C  est  un  bon  temps  pour  le  raisin  !  Et  pendant  les  pluies  d'orage 
qui  venaient  pourrir  la  paille  de  leur  couche,  il  fallait  èe  consoler 
parce  que  citait  un  bon  temps  pour  les  gasoris.  C'est  devant  les 
tentes,  pendant  le  nettoyage  des  armes  ou  des  effets,  que  se  tient  le 
congrès  des  loustics ,  si  fertiles  en  ingénieuses  consolations.  Je  ne 
parle  pas  ici  du  congrès  scientifique  de  Poitiers  ;  il  paraît  que  rien 
ne  porte  au  chant  et  à  l'esprit  comme  V astiquage  des  bassinets  et 
le  nettoyage  des  buffleteries.  Je  recommande  l'un  aux  artistes  de 
l'Opéra-Comique,  l'autre  aux  petits  vaudevillistes.  Chaque  côté  de 
rue  est  bordé  de  bancs  de  gazon  ,  meubles  d'une  immense  utilité, 
c'est  le  seul  point  d'appui  sur  lequel  les  soldats  puissent  s'asseoir, dé- 
monter leurs  fusils,  manger  la  soupe,  cirer  leurs  souliers  et  jouera  la 
drogue.  Ce  jeu  a  pris  un  développement  furibond;  les  drogues  mo- 
dernes sont  énormes  ,  comme  pour  des  trompes  d'éléphans.  Il  n'y  a 
pas  de  nei  qui  ne  s'amoindrît  sous  cette  effrayante  pression.  Encore 
un  progrès,  et  nous  aurons  une  armée  de  camards!  Le  cerf-volant 
tricolore  est  le  jeu  favori  des  enfans  de  troupes. 


REVUE    DE    PARIS.  17 

On  bat  la  retraite  à  sept  heures,  à  huit  heures  l'extinction  des 
feux. Le  tambour  peut  bien  réveiller  le  soldat,  le  tambour  ne  le  force 
pas  à  dormir  ;  et  quand  les  chandelles  s'éteignent,  la  gaieté  s'al- 
lume. A  cette  heure  vous  entendez  des  rires  étouffés  parles  parois 
de  la  tente  ,  des  grognemens  qui  s'assourdissent  dans  la  paille  du 
plancher.  C'est  le  loustic  aux  prises  avec  le  plastron  ,  ou  le  narra- 
teur de  la  chambrée  qui  s'est  rendu  maître  de  la  parole  et  récite  les 
merveilleuses  aventures  de  Cri  Cri,  ou  V Histoire  de  La  Ramée; 
son  imagination  s'égare  assez  volontiers  dans  des  contes  de  fée9, 
dont  le  dénoûmënt  flatteur  pour  l'amour-propre  du  fantassin  amène 
toujours  le  mariage  d'un  soldat  avec  une  princesse  turque.  Écoutez 
aussi  cette  chanson  récitée  avec  des  fioritures  chromatiques  :  c'est 
un  hymne  en  l'honneur  de  la  soupe  et  de  l'ordinaire.  Quand  j'eus 
fini  mon  exploration  nocturne,  entendu  assez  de  cantates  sur  l'Em- 
pereur, le  besoin  de  changer  de  musique  m'entraîna  jusqu'au  théâ- 
tre de  la  ville.  J'ai  vu  jouer  là  le  Comédien  du  roi  de  Prusse,  puis 
Emma  ou  la  Promesse  imprudente.  Ce  second  titre  était  devenu 
une  épigramme  contre  la  troupe,  qui  promettait  plus  qu'elle  ne  pou- 
vait tenir.  L'acteur  qui  représentait  Frédéric  dormait  tout  debout, 
—  c'est  à  la  lettre  ;  —  son  interlocuteur  chiquait.  Je  voudrais  sa- 
voir pourquoi  les  acteurs  de  province  ne  savent  jamais  leur  rôle  , 
portent  des  cols  de  papier,  pourquoi  toutes  les  actrices  ont  un 
énorme  ventre  et  un  double  nez.  J'aime  tant  cette  sentence  de 
M.  Planard  :  Quand  le  crime  est  impossible ,  c'est  au  crime  de 
punir,  que  j'assistai  encore  à  une  représentation  de  la  Prison 
d'Edimbourg.  Sara  avait,  comme  de  raison,  un  énorme  ventre,  un 
double  nez,  plus  un  coup  de  lance  dans  la  joue  droite. 

La  salle  est  du  reste  fort  jolie.  C'est  le  roi  Louis-Philippe  qui 
en  a  doté  la  ville. 

Quand  on  a  surpris  un  camp  en  déshabillé  ,  quand  il  vous  a  li- 
vré tous  ses  mystères  d'intérieur,  le  secret  de  ses  petites  misères  , 
compté  devant  vous  ses  chemises,  lavé  ses  mouchoirs  et  recousu 
ses  guêtres  ,  on  doit  aux  soldats  comme  réparation  de  les  aller  voir 
dans  les  solennités  de  la  grande  manœuvre  ;  une  fanfare  venait 
d'être  sonnée  à  chaque  coin  de  rue  par  les  trompettes  des  carabi- 
niers; la  trompette  est  un  langage  riche  qui  a  ses  mots,  ses  phra- 
ses, ses  périodes,  qui  exprime  toutes  les  idées  utiles,  qui  dit  à  un 
homme  :  Lève-toi  !  —  Mange  ta  soupe!  —  Réponds  à  l'appel  !  — 
Monte  à  cheval  ! —Fais-toi  tuer  !  —  Charge!  —  Bats  en  retraite  si 
10  2. 


18  REVUE    DE    PARIS. 

tu  n'es  pas  mort!  —  Mange  encore  ta  soupe  !  —  Va  te  coucher  !  Sur 
la  première  de  ces  invitations,  des  cavaliers  traversaient  la  ville 
traînant  sur  le  pavé  leurs  bottes  sonores,  cuirasse  au  dos,  la  bride 
à  la  main,  allant  chercher  leur  cheval  et  rejoindre  l'escadron.  Ce 
qu'il  y  a  de  plus  pressé  à  faire  en  pareil  cas ,  c'est  de  gagner  au 
plus  vite  le  plateau,  d'assister  à  la  prise  d'armes  du  camp,  et  de 
voir  déboucher  la  cavalerie. 

Les  cinq  régimens  d'infanterie  en  bataille  font  face  à  la  route 
qui  borde  le  front  de  bandière  :  le  ier  et  le  2e  de  carabiniers  , 
musique  en  tête ,  sortent  du  défilé  qui  plonge  dans  Compîègne,  et 
rejoignent  les  2e  et  3e  dragons,  arrivés  des  villages  voisins,  où  ils 
sont  cantonnés.  Un  galop  de  chevaux  ,  le  tambour  qui  bat  aux 
champs,  annoncent  l'approche  du  prince  royal  et  de  son  état  ma- 
jor, qui  se  rendent  au  champ  de  manœuvre.  Par  un  mouvement 
à  gauche,  l'infanterie  s'ébranle  et  forme  une  silencieuse  et  puis- 
sante colonne  dont  l'effet  vigoureux  se  détache  sur  les  fonds  ten- 
dres et  rosés  du  matin  ;  la  fraîcheur  du  temps ,  les  molles  vapeurs 
de  l'atmosphère,  l'aspect  toujours  terrible  d'hommes  armés  dont 
chacun  porte  avec  lui  la  mort  d'un  homme,  donnaient  à  ce  tableau 
une  teinte  calme  et  forte  ;  ce  faisceau  des  soltats  ne  présentait  plus 
que  deux  jambes  et  une  tête.  Quand  il  sort  de  sa  tente,  le  soldat, 
comme  le  philosophe  ancien,  porte  toutsurlui.  On  lui  dit  :  Au  champ 
de  manœuvre',  il  va.  On  peut  lui  dire  :  En  Russie  !  il  ira.  Le  voilà 
prêt  5  ces  huit  mille  volontés  sont  dans  la  main  du  général. 

Pas  de  temps  perdu.  En  avant  !  L'infanterie  se  meut,  se  dé- 
ploie, se  replie,  s'entr'ouvre,  mêle  ses  divisions  comme  un  jeu  de 
cartes.  Au  trot  !  la  cavalerie  ; — -au  galop  !  et  la  poussière  tour- 
billonne et  s'enroule  en  anneaux  jaunâtres  :  cavaliers  et  chevaux 
disparaissent;  par  intervalle  un  casque  vient  à  luire,  une  lame 
de  sabre  vient  a  flamber  à  travers  ce  nuage  de  sable  ,  comme  les 
dernières  étincelles  d'un  brasier  mourant  sous  la  cendre.  Dans  sa 
course,  l'artillerie  jette  sur  les  ravins  ses  affûts  et  ses  caissons, 
pont  aériens  qui  ne  posent  pas  à  terre,  s'arrête,  gronde  de  toutes 
ses  pièces  et  s'enveloppe  à  plaisir  dans  un  linceul  de  fumée  blan- 
che que  déchire  la  langue  de  feu  du  canon. — Repos  ! — Un  cliquetis 
pacifique  suit  ce  commandement  ;  les  rangs  s'ouvrent,  les  groupes 
se  forment,  les  plus  animés  se  concentrent  autour  du  prince  royal, 
le  commandant  du  camp,l'ame  de  cette  petite  armée.  Esprit  appli- 
qué, formé  par  l'élude  ,  l'observation  et  la  pratique.    M.  le  duc 


REVUE    DE    PARIS. 


19 


d'Orléans  a  trouvé  auprès  de  tous  les  officiers  remarquables  qui 
l'entourent  de  grandes  sympathies  ;  ce  n'est  pas  à  son  rang,  à  ses 
seules  qualités  personnelles  qu'il  les  doit ,  c'est  surtout  comme 
militaire  studieux,  comme  théoricien  distingué,  qu'il  a  voulu  les 
acquérir.  Cette  opinion  ,  dont  je  suis  l'écho,  se  manifeste  cha- 
que jour  à  Compiègne  sous  les  tentes  du  camp,  dans  les  délasse- 
mens  du  café  ,  aux  tables  d'officiers  5  là  je  l'ai  recueillie.  Dans  les 
intervalles  du  repos,  des  causeries  s'engagent  sur  les  manœuvres, 
sur  les  mouvemens  qui  viennent  de  s'exécuter  ;  les  hi'ioches ,  s'il 
y  en  a,  sont  relevées  sans  aigreur  et  les  discussions  soumises  sou- 
vent à  l'arbitrage  du  prince  et  des  vieux  généraux  qui  l'accom- 
pagnent. Pendant  ce  temps,  la  musique  des  régimens  mêle  les  sons 
tremblés  de  la  Walse  de  Reichstadt,  ou  les  phrases  mélancoliques 
de  la  jeune  Fille  aux  yeux  noirs  ,  aux  cris  des  cantinières  ,  au 
choc  des  verres,  au  tintinnahulum  des  marchands  de  coco. — Un 
roulement. — A  cheval  ! — Rompez  les  faisceaux  !  Et  le  travail  re- 
commence. 

Au  bout  d'une  heure  ,  les  lignes  se  décomposent  ,  les  divisions 
se  fractionnent,  l'infanterie  retourne,  l'arme  à  volonté,  mûrir 
sous  ses  cloches  à  melon;  les  dragons,  dont  la  crinière  se  héris- 
sait tout  à  l'heure  dans  les  furies  de  la  charge  ,  gagnent  au  pas 
les  cantonnemens.  Les  carabiniers  ,  ces  colosses  des  temps  primi- 
tifs ,  s'alourdissent  à  présent  sur  leurs  selles,  car  le  soleil  ,  qui 
chauffe  à  plaisir  leur  four  de  campagne,  poursuit  ses  jeux  de  re- 
flets sur  ces  cuirasses  polies  5  puis  cette  tortueuse  colonne  de  cui- 
vre s'enfonce  dans  le  défilé  du  faubourg,  et  disparaît  dans  les  mai- 
sons de  la  vieille  ville  picarde  comme  un  long  serpent  aux  écail- 
les d'or  qui  regagne  la  fente  de  son  rocher.  Du  hennissement  des 
chevaux  ,  du  choc  des  sabres  droits,  de  tout  ce  murmure  d'une 
cavalerie  en  marche,  on  n'entend  plus  que  les  vibrations  entre- 
coupées de  la  trompette  et  les  derniers  coups  de  baguette  du  petit 
timbalier  à  la  chenille  tricolore.  L'empire,  qui  entendait  merveil- 
leusement l'oripeau  militaire  ,  répandait  à  profusion  les  timbaliers 
dans  la  cavalerie.  Aujourd'hui  c'est  le  monopole  de  deux  régimens. 
L'enfant  de  troupe,  hissé  sur  un  énorme  cheval  noir  qui  a  l'hon- 
neur de  blouser  pour  le  compte  du  ier  carabiniers,  est  entretenu  , 
équipé  aux  frais  du  roi.  Le  régiment  du  colonel  Brack,  le  4e  hus- 
sards, est  doté  du  même  privilège. 

A  la  suite  de  ces  hommes  qui  rentrent   au  quartier  ,   haletans 


20 


REVUE    DE    PARIS. 


sous  le  casque,  la  basané  trempée,  les  joues  veloutées  de  pous- 
sière ,  et  duvetées  comme  des  pêches  d'automne  ,  se  traîne  une 
caravane  de  curieux  éreintés  qui  ont  suivi  les  mouvemens  des  bri- 
gades, comme  s'ils  couraient  sus  à  des  feux  follets  :  les  uns  à 
pied,  d'autres  sur  ces  quadrupèdes  excentriques  qui  ne  naissent  et 
ne  vivent  que  dans  les  champs.  L'omnibus  temporaire  du  camp  se 
mêle  aux  cabriolets  des  fermiers  et  accroche  quelques  voitures  fas- 
hionables  des  environs.  J'ai  reconnu  d'assidus  spectateurs  qui  ne 
manquent  pas  plus  une  manœuvre  que  M.  Ang...  ou  feu  le  bailli 
deFerrette,  une  représentation  des  Bouffes.  C'est  une  dame  qui 
se  distingue  surtout  par  cette  passion  stratégique  ;  sa  calèche  pré- 
cède la  division  sur  le  plateau  et  ne  rentre  en  ville  qu'après  elle  : 
on  dit  que  le  matin  sa  femme  de  chambre  vient  sonner  la  diane  à 
son  chevet.  Les  cantines  établies  à  quarante  pas  du  camp  ,  espèce 
de  banlieue  autour  de  la  ville  militaire  ,  attardent  aussi  quelques 
traînards  qui  paient  les  délices  d'un  verre  de  pousse-café  par  le 
plaisir  de  rejoindre  à  pied  le  'poulet  d'Inde  resté  plus  fidèle  à  son 
rang  que  le  cavalier.  Cette  petite  déroute  complète  la  série  d'épi- 
sodes d'un  jour  de  grande*  manœuvres.  —  Les  exercices  ordinai- 
res ont  lieu  pour  la  cavalerie  le9  lundis,  mercredis  et  vendredis  j 
pour  l'infanterie  les  mardis  ,  jeudis   et  samedis. 

Une  heure  après  le  retour  ,  les  chevaux  sont  bouchonnés,  lui- 
sans  comme  des  gibernes  ,  dévorent  l'avoine  et  se  roulent  dans  la 
paille,  pendant  que  les  hommes  sèchent  leurs  chemises  et  mangent 
la  soupe.  Les  passe -temps  de  garnison  absorbent  jusqu'au  dîner  les 
officiers  que  le  service  ne  réclame  pas  :  le  billard  ,  la  promenade, 
quelques  visites  ,  le  tir  du  sieur  Féret  ,  qui  possède  de  fort  bons 
pistolets  et  une  carabine-modèle. 

A  six  heures,  les  tables  d'hôte  rassemblent  les  membres  dissé- 
minés du  corps  d'officiers.  Le  matin  c'était  le  cavalier  emboîté 
dans  le  fer  ;  à  présent  l'élégante  tenue  du  frac  avec  l'épée  argentée 
a  remplacé  le  pesant  harnais.  Là  se  mêlent  à  toutes  les  armes,  à 
l'artillerie,  à  l'infanterie,  les  oisifs  Parisiens  qui  ont  trouvé  chej 
leurs  amiâ  une  hospitalité  comme  l'entendent  les  militaires  :  cela, 
veut  dire  qu'un  officier  vous  offre  sa  chambre  ,  ses  chevaux  ,  galope 
avec  vous ,  lui  rassasié  d'équitation  ,  dans  une  forêt  qu'il  a  traver- 
sée cent  fols,  et  le  soir  vous  offre  une  glace  au  banquet  delà 
pension.  —  La  cordialité  et  l'extrême  politesse  de  ce9  réunions 
d'hommes  ne  sont  pas  plus  frappantes  que   le  ton  des  discussions, 


BEVUR    DE    PARIS.  21 

toutes  spéciales  qui  sont  mises  sur  le  tapis,  ou  plutôt  sur  la  nape. 
Ces  causeries  remplissentles  intervalles  du  barbillon  au  fricandeau, 
du  rôti  à  la  salade  ,  que  Tiennent  arroser  quelques  extra  des  pen- 
sionnaires en  fond  ou  en  bonne  bumeur. ..  à  tour  de  rôle. 

Quelques-uns  ont  manqué  à  l'appel.  Ils  se  sont  rendus  à  l'invi- 
tation de  M.  le  duc  d'Orléans  5  car  une  liste  générale  des  officiers 
est  entre  ses  mains,  et  tous  successivement,  depuis  le  colonel 
jusqu'au  sous-lieutenant,  ont  l'bonneur  de  dîner  au  cbàteau.  D'une 
part  les  militaires  conviés  et  les  officiers  placés  auprès  du  prince  , 
en  outre  les  personnes  reçues  à  Compiègne ,  invitées  à  y  passer 
plusieurs  jours  ,  viennent  à  sixbeures  précises  prendre  place  à  la 
table  dressée  dans  la  galerie  de  la  Paix.  Pour  le  moment ,  cette  ga- 
lerie ,  décorée  dans  le  style  moderne  avec  colonnes  corinthiennes 
dorées  et  caissons  à  fresques,  est  transformée  en  salle  à  manger. 
Le  prince  ,  assis  au  milieu  d'une  table  oblongue  ,  désigne  les  per- 
sonnes qu'il  désire  avoir  à  ses  côtés  ,  ou  placer  à  la  gaucbe  et  à  la 
droite  de  Faide-de-camp  de  service.  Les  autres  arrangemens  sont 
fortuits.  Il  n'y  a  que  des  hommes  parmi  les  convives. 

Après  ce  dîner,  aussi  masculin,  mais  moins  austère  qu'un  re- 
pas de  trappistes  ,  le  prince  se  rend  dans  les  salons,  ou  dans  le 
jardin  ,  si  la  soirée  est  belle  ;  alors  le  café  se  prend  en  plein  air, 
sur  le  perron  qui  fait  face  aux  beaux  monts.  Sur  l'invitation  de 
M.  le  duc  d'Orléans,  cette  réunion  d'hommes,  de  militaires  sur- 
tout, ne  dissimule  pas  ses  sympathies  Dour  le  cigare,  et  des  pro- 
meneurs disséminés  vont  illuminer  des  feux  de  la  Havane  la  ma- 
gnifique treille  ,  imitée  de  Schcenbrùnn  ,  souvenir  de  mille  mètres, 
galanterie  de  grand  homme  que  Napoléon  offrit  à  l'archiduchesse 
autrichienne. 

L'hospitalité  de  Compiègne  fait  honneur  au  tact  et  à  l'aménité 
du  prince  qui  l'exerce.  Otant  aux  formes  de  la  représentation  tout 
ce  qui  peut  la  rendre  moins  cordiale  ,  on  le  voit ,  sachant  le  nom  de 
tous  ,  adresser  la  parole  à  tous  ,  amener  les  conversations  dans  un 
cercle  sérieux,  ou  les  maintenir  sur  un  ton  de  franchise  et  de  gaieté. 
Chaque  jour  le  même  accueil  attend  de  nouveaux  hôtes.  MM.  Thiers, 
Guizot,  de  Montalivet ,  M.  le  comte  Sébastiani ,  MM.  d'Harcourt  , 
de  la  Neuville  ,  le  maréchal  Mortier,  le  maréchal  Grouchy  ,  le  gé- 
néral Keigre,  ont  été  reçus  au  château  et  remplacés  par  d'autres 
visiteurs. 

M.  le  duc  d'Orléans  reçoit  tous  les  jours  à   peu    près  le  même 


ÀÀ  REVUE    DE    PARIS. 

nombre  de  convives  ,  mais  nne  fois  par  semaine  il  y  a  soirée  au  châ- 
teau ,  quelquefois  spectacle.  C'est  un  divertissement  de  fort  bon 
goût,  et  de  plus  une  compensation  des  lamentables  choses  qui  se 
voient  au  théâtre  de  la  ville  ,  autorisé  par  monsieur  le  maire.  Les- 
tocq est  venu  jusque-là  avec  son  orchestre  ,  ses  uniformes  russes 
et  ses  fourrures.  Or  Lestocq  ne  voyage  pas  comme  le  Philtre  du  Pa- 
lais-Royal, concentré  tout  entier  dans  la  petite  personne  de  Mllc  Dé- 
jazet.  Il  faut  à  Lestocq  une  suite,  des  convois,  des  bagages.  Les- 
tocq ne  se  dérange  pas  à  moins  de  traîner  avec  lui  cent  dix  person- 
nes, qui  couchent  dans  cent  dix  lits.  Par  bonheur,  le  château  est 
vaste,  les  cbambres  nombreuses  ,  et  les  lits  excellens.  Lestocq  est 
un  grand  seigneur  moscovite  qui  se  fait  respecter,  comme  on  voit. 
Yendredi  dernier,  le  Gymnase  avait  détaché  sur  Compiègne,  Jenny 
Tertpré  ,  entourée  d'acteurs  accessoires,  et  quelques  figurans  ,  en- 
tremêlés de  violons  et  d'altos. 

La  représentation  de  Christophe,  des  Vieux  Péchés,  de  la  Cha- 
noinesse ,  était  fort  piquante.  M.  Potier  fils,  qui  revient  je  ne  sais 
d'où  ,  y  avait  apporté  le  masque  ,  les  gestes  et  le  comique  de  l'en- 
rouement que  lui  a  légués  son  père  j  mais  à  coup  sûr  ,  la  comédie 
n'était  pas  toute  au  château,  une  partie  était  tombée  sur  la  route. 
Si  je  n'avais  pas  été  à  Compiègne  pour  les  voir  jouer ,  j'aurais  voulu 
me  trouver  sur  leur  chemin  pour  les  voir  passer,  ces  artistes  accé- 
lérés. Qu'on  s'imagine  une  immense  gondole,  sans  panneaux, 
comme  la  grande  voiture  de  Sceaux,  traînée  au  grand  trot  de  poste. 
Sur  six  banquettes  se  pressent  six  rangs  de  choristes,  de  figurans, 
de  musiciens,  hommes  et  femmes  ,  les  uns  assoupis,  les  autres  gais, 
ronflant  ou  chantant ,  riant  sans  distinction  de  sexe  ou  d'emplois  , 
avec  l'égalité  de  la  grande  route;  sur  l'impériale  reposent  les  in- 
strumens  de  la  profession,  manuscrits  ,  violons,  cahiers  de  musi- 
que, friperie  dramatique,  contre-basses,  dont  le  manche  énorme 
s'élève  au  milieu  du  trophée  comme  un  mât  de  navire. 

Une  hospitalité  complète  attendait  cette  caravane,  qui,  deux 
heures  après,  se  mettait  à  l'oeuvre.  Les  pots  de  rouge  retrouvés  ,  les 
garde-robes  triées  et  les  perruques  rajustées,  l'aplomb  et  la  mé- 
moire présens  ,  la  petite  troupe  attendit  l'entrée  du  prince ,  qui  ar- 
riva ponctuellement  à  l'heure  indiquée  parles  billets  d'invitation  , 
par  la  porte  qui  communique  de  la  salle  aux  appartemens  ;  dans  la 
loge  royale,  qui  peut  être  comparée,  par  la  distribution,  sauf  la 
proportion  ,  bien  entendu,  à  l'amphithéâtre  de  l'Opéra  ,  se  trou- 


REVUE    DEPARIS.  23 

raient  MM.  les  généraux  Marbot  et  Baudrand,  les  officiers  d'or- 
donnance, le  marquis  de  Saint-Simon  ,  l'ambassadeur  de  Naples  , 
M.  de  Butera  ;  MM.  d'Oraison,  de  l'Aigle,  de  Marmier  et  de  Bé- 
renger. 

Dans  cette  salle  mignonne ,  coquette  et  dorée  ,  pas  une  robe ,  un 
cbapeau  de  femme  ;  en  revancbe  ,  quatre  cents  fracs  d'officiers;  le 
parterre  offre  l'aspect  d'une  mosaïque  de  pai  emens  jaunes  ,  de  col- 
lets rouges  ,  d'épaulettes  d'or  et  d'argent.  On  pourrait  faire  de 
belles  études  sur  les  variétés  de  moustaches  qui  se  dessinent  aux 
premières  loges.  Aux  secondes  galeries,  encore  des  moustaches; 
moustaches  partout  ! 

Après  le  spectacle  ,  plaisir  de  contemplation  ,  délassement  d'es- 
prit, le  prince  royal  reçoit  dans  la  graude  galerie  :  là ,  des  rafrai- 
chissemens  sont  offerts,  un  buffet  dressé,  et,  jusqu'à  une  heure 
du  matin,  le  bruit  des  fourchettes  atteste  l'excellence  de  l'état  sa- 
nitaire de  la  garnison. 

§  IY. 

Le  tableau  de  ces  trois  camps  porte  avec  lui  ses  contrastes,  ses 
points  de  comparaison ,  ses  inductions  historiques  et  militaires. 
De  ma  narration,  qui  a  tout  juste  la  prétention  d'un  journal  de 
voyage,  il  doit  résulter  que  le  camp  de  Compiègne  est,  comme 
tous  les  camps  modernes,  une  école  d'application  ;  qu'on  n'y  perd 
pas  comme  jadis  du  temps,  de  l'argent  et  de  la  poudre  en  puérili- 
tés sans  fruit,  en  simulacres  coûteux  iaits  pour  désennuyer  des 
femmes  vaporeuses.  Les  amusemens  des  généraux  et  des  officiers 
ne  se  prennent  que  sur  les  momens  de  repos  du  soldat,  et  jamais 
ne  se  prélèvent  sur  la  sueur  de  son  corps.  Mme  de  Maintenon  ,  qui 
bâillait  à  la  petite  guerre  de  1698,  bâillerait  bien  autrement  aux 
exercices  sévères  de  1 854  ;  et  c'est  pour  le  coup  que  Louis  XV 
n'aurait  pas  laissé  la  trace  d'un  daim  pour  une  grande  manœuvre 
par  dnisions  ,  où  1  on  dédaigne  de  combattre  un  ennemi  fictif.  11 
n'y  a  plus  là  de  militaires  débraillés,  ruinés  par  les  aiguillettes, 
criblés  de  billets  doux,  plus  de  maison  rouge,  de  mousquetaires 
gris,  de  gendarmes  écossais,  de  gardes  suisses,  de  royal-?'  avarre, 
de  royal-Lorraine ,  ce  régiment  qui  avait  seul  le  droit  de  porter 
des  bourses  blanches  à  ses  étendards  ;  plus  de  royal-Roussillony 
royal-étranger,  avec  leurs  mestres-de-camp  propriétaires,  man- 
geant leur  paliïmoiue  ,  et  considérant   la  guerre  comme  un  car- 


u 


REVUE    DE     PARIS. 


rousel  :  braves  gens  qui  recevaient  les  balles  dans  des  jabots  de 
point  d'Angleterre,  se  faisaient  amputer  une  jambe  en  bas  de  soie, 
et  tenaient  à  mourir  poudrés  !  Plus  de  place  aujourd'hui  pour  ces 
élégantes  folies.  La  discipline  a  plié  aux  mêmes  devoirs  les  natures 
les  plus  contraires  ;  la  loi  a  consacré  les  droits  de  l'armée.  Un  sé- 
vère uniforme  nivelle  les  fortunes  :  tous  les  officiers  sont  égaux 
devant  le  pantalon  garance. 

Dans  son  langage  de  cour  ,  dans  ses  insouciantes  causeries,  un 
duc  de  Saint-Simon  aurait  sans  doute  refusé  une  mention  au  camp 
que  je  viens  de  visiter.  11  n'y  eût  pas  trouvé  à  qui  parler  sur  des 
étiquettes  de  logis  ,  des  préséances  de  ducs ,  des  arrangemens  de 
carrossées  royales.  Le  grand  seigneur  eût  peut-être  négligé  les  ta- 
bleaux dont  j'ai  été  frappé  ,  ces  images  purement  militaires,  cette 
poésie  d'un  camp  d'autant  plus  impressive  qu'elle  touche  de  plus 
près  aux  réalités  de  la  guerre.  Ici  l'on  n'a  pas  traité  de  question 
intéressante  comme  celle  dont  s'agitait  M.  le  comte  de  Tessé ,  ce 
colonel  des  dragons  ,  inquiet  de  savoir  s'il  devait  porter  un  bonnet 
ou  un  chapeau  gris  pour  saluer  le  roi  à  la  tête  des  troupes.  Le 
camp  de  Louis  XIY  fournit  à  Saint-Simon  quinze  pages  spirituel- 
les. En  décrivant  celui  de  i834,je  me  contente  d'avoir  été  nar- 
rateur véridique. 

Nbstor  Roqueplan. 


+S3* 


SUZANNE. 


Recevoir  à  minuit  la  bénédiction  nuptiale  est  un  usage  de 
nos  provinces  méridionales  ,  et  cette  cérémonie  nocturne  est 
un  spectacle  que  Ton  aime  à  se  donner  quand  on  en  trouve 
l'occasion.  On  sort  du  théâtre  ou  du  bal ,  on  passe  devant 
l'église,  la  lumière  brille  à  travers  le  vitrail,  et  on  entre. 
Ces  mariages  de  nuit  ont  l'attrait  d'un  chapitre  de  roman  ,  et 
quand  on  voit ,  à  la  lueur  des  flambeaux  ,  les  deux  époux  de- 
vant l'autel,  on  cherche  malgré  soi,  derrière  le  pilier,  l'a- 
mant enveloppé  dans  son  manteau,  et  la  jeune  fille  aban- 
donnée qui  doit  s'évanouir  au  oui  fatal. 

Dans  l'église  de  Saint-***,  à  Antibes ,  une  douzaine  de 
curieux  attendaient  l'heure,  se  promenant  à  travers  les  nefs 
profondes,  admirant  la  majesté  des  ténèbres  sous  les  hautes 
voûtes ,  et  les  bizarres  effets  de  l'ombre  sur  les  reliefs  et  les 
peintures.  Au  bruit  de  deux  voitures  que  l'on  entendit  rou- 
ler sur  le  pavé  de  la  rue  et  s'arrêter  devant  le  portail  ,  ils 
allèrent  à  la  hâte  se  ranger  aux  environs  de  la  chapelle  pré- 
parée pour  la  cérémonie.  De  là  ,  ils  virent  s'ouvrir  la  porte 
de  toile  du  tambour,  et  s'avancer  un  groupe  noir  ,  au  milieu 
duquel  se  détachait  une  forme  blanche  et  aérienne ,  —  la  ma- 
riée, —  unejeune  fille  grande  et  svelte  ,  qui ,  à  quelques  pas 
de  l'autel ,  se  sépara  vivement  de  ceux  qui  l'accompagnaient, 
et  vint  s'agenouiller  sur  la  marche  de  pierre.  Ce  fut  une  ac- 
tion pleine  de  foi  et  d'effusion  à  toucher  les  plus  impies.  Il  y 
avait  une  adorable  grâce  dans  cette  pose  de  suppliante  ,  à 
genoux  ,  penchée  ,  oubliant  sa  toilette  de  gaze ,  la  tète  ca- 
chée dans  les  mains  ,  sans  souci  de  sa  coiffure  de  noces  ,  et 
cassant  dans  ses  doigts  les  fleurs  d'oranger  de  sa  couronne. 
C'était  là  une  dévotion  vraie  qui  vous  gagnait  et  vous  péné- 
10  3 


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REVUE    DE    PARIS. 


trait,  et  à  voir  cette  jeune  femme  ainsi  prosternée,  et  le 
tremblement  de  son  voile ,  et  l'agitation  de  son  sein  ,  on  son- 
geait avec  émotion  que  dans  sa  prière  ,  il  y  avait  sans  doute 
un  adieu  bien  triste  ou  un  vœu  bien  fervent. 

L'époux  vint  lentement  se  placer  à  côté  d'elle  ,  et  quand 
d'elle  les  yeux  se  portèrent  à  lui ,  il  y  eut  une  pénible  sur- 
prise de  le  voir  vieux  et  chélif.  C'était  un  vieillard  débile  ,  la 
tête  à  peine  couverte  de  longs  cheveux  blancs,  voûté  et 
traînant  la  jambe  ;  un  vieux  militaire  ,  comme  on  le  devinait 
à  ses  croix  et  à  une  large  cicatrice  sur  le  front.  L'âge  du 
guerrier,  ses  blessures,  tout  ce  qui  ailleurs  lui  méritait 
l'intérêt  et  le  respect,  ici  soulevait  le  murmure:  car,  si 
grands  que  fussent  ses  services,  on  ne  leur  eût  pas  voulu 
cette  retraite  ;  on  lui  eût  souhaité  une  autre  part  de  bonheur, 
un  autre  rayon  de  soleil.  Mais  cette  fille  belle  et  jeune  n'é- 
tait pas  faite  pour  lui,  et  on  la  plaignait  de  venir  ainsi  s'a- 
briter au  foyer  d'un  soldat  invalide.  Lorsque ,  sa  prière 
achevée ,  elle  releva  la  tête ,  on  admira  ses  traits  angéliques, 
pâles  et  empreints  d'une  mélancolie  profonde  et  résignée  ; 
mais  il  était  aisé  de  reconnaître  que  cette  expression  tou- 
chante n'appartenait  point  à  un  chagrin  de  circonstance  , 
venu  de  cet  inégal  hymen  ;  c'était  la  trace  d'une  de  ces  dou- 
leurs originelles  qui  s'empreignent  sur  un  front  d'enfant , 
et  dont  la  marque  est  vieille  quand  le  visage  est  jeune  encore. 
Si  bien  que  dès  lors  on  eut  moins  pitié  de  son  mariage ,  en 
songeant  que  sa  peine  n'était  pas  là. 

Pendant  que  les  spectateurs  faisaient  ces  remarques  ,  et  in- 
terprétaient, chacun  à  sa  façon,  les  mystères  de  cette  tristesse 
et  de  cette  union  mal  assortie;  pendantqu'ils  s'intriguaient  de 
ce  couple  disparate  ,  se  mariant  à  petit  bruit,  sans  famille, — 
car  il  n'y  avait  là  ni  père,  ni  mère,  ni  personne  qui  eût  les  lar- 
mes aux  yeux  ,  aucune  affection  rayonnante  ou  attendrie  , 
mais  quatre  témoins  seulement ,  indifférens  et  calmes ,  —  la 
cérémonie  marchait,  le  prêtre  récitait  son  office  à  demi- 
voix  et  l'assistance  écoutait.  Puis,  lorsque,  venant  aux 
époux  avec  les  anneaux  bénits  ,  le  prêtre  demanda  au  mari 
si,  devant  la  sainte  église,  il  consentait  à  prendre  pour 
femme  Suzanne  Thibaut ,  le  vieux  soldat  se  redressa  ,  et ,  à 
voix  haute  et  ferme,  il  répondit  :     -  Oui  ! 


BEVUE   DE    PAEIS.  27 

Et  lorsque  la  question  sacramentelle  fut  faite  à  la  mariée , 
aucune  parole  ne  sortit  de  sa  bouche  ;  elle  répondit  simple- 
ment par  un  signe  de  tête  affirmatif. 

Le  prêtre  se  contenta  de  ce  signe,  le  trouvant  valable 
pour  engager  l'épouse  et  la  lier  devant  Dieu. 

Parmi  ceux  qui  suivaient  les  mariés  ,  nul  ne  parut  surpris  ; 
les  curieux  venus  là  par  hasard  et  désœuvrement  s'étonnè- 
rent seuls  .  et  une  voix  ,  derrière  eux,  fit  entendre  cette  fai- 
ble exclamation  :  Pauvre  enfant  !  A  ces  mots .  un  des  specta- 
teurs se  retourna  vers  une  femme  placée  à  l'écart ,  et  il  vit 
le  seul  visage  qui  fût  ému  ,  les  seuls  yeux  qui  fussent  mouillés, 
C'était  une  loueuse  de  chaises  qui,  dès  qu'elle  eut  aperçu  le 
mouvement  du  jeune  homme  ,  se  trouvant  assez  interrogée 
par  les  trois  pas  qu'il  avait  faits  et  par  son  regard  ,  n'atten- 
dit pas  une  question  mieux  formulée  pour  lui  répondre  : 

—  Oh!  c'est  une  triste,  triste  histoire  ;  mais,  puisque 
vous  le  désirez,  je  vous  la  vais  dire. 

Elle  se  nomme  Suzanne.  C'était,  il  y  a  treize  ans,  la  plus 
jolie  enfant  de  la  ville;  une  petite  fille  blanche  et  rose, 
toute  bouclée  ,  de  grands  yeux  bleus,  gaie  ,  vive,  avec  un 
sourire  toujours  sur  ses  lèvres  vermeilles.  Aux  promenades, 
dans  les  rues  ,  on  s'arrêtait  pour  la  voir,  on  admirait  sa 
figure,  on  raffolait  d'elle,  de  sa  grâce,  de  ses  heureuses 
reparties.  C'était  notre  merveille,  monsieur  ,  cette  petite. 

Mais  .  hélas!  il  y  a  un  mauvais  sort  qui  en  veut  aux  pré- 
coces enfans  !  et  puis  sa  mère  était  restée  sept  ans  stérile; 
elle  n'avait  obtenu  cet  enfant  qu'à  force  de  prières ,  de  mes- 
ses ,  et  après  une  neuvaine  à  la  Vierge,  et  vous  le  savez, 
mon  bon  monsieur,  enfant  de  neuvaine  ,  enfant  de  peine. 
Un  jour  donc,  dans  une  promenade  sur  mer  que  Suzanne 
faisait  avec  sa  mère ,  le  bateau  chavire  ,  et  tous  ceux  qui 
étaient  dedans  tombent  dans  l'eau  et  disparaissent.  On  s'é- 
lance àleur  secours,  mais  sur  sept  personnes  cinq  périssent , 
et  la  mère  de  Suzanne  est  du  nombre  des  victimes.  Suzanne  , 
elle  ,  fut  sauvée;  on  la  retira  des  flots  demi-morte  .  et  lors- 
que à  force  de  soins  on  lui  eut  fait  reprendre  ses  sens  et 
qu'elle  voulut  appeler  sa  mère,  ce  fut  en  vain!  Sa  langue 
était  paralysé*;  la  frayeur  et  la  souffrance  l'avaient  rendue 
muette. 


28  REVOE    DE    PARIS. 

Combien  fut  triste  Penfanee  de  l'orpheline  avec  ce  deuil 
et  cette  infirmité!  Tout  avait  changé  pour  elle,  plus  de  mère, 
plus  d'amis;  on  ne  regardait  plus  la  petite  fille  avec  sa  robe 
noire ,  ses  joues  pâles  ,  ses  yeux  ternes ,  la  petite  fille  qui  he 
répondait  pas  quand  on  lui  parlait. 

Et  plus  tard ,  comme  pour  lui  rendre  plus  amer  son  mal- 
heur, voilà  qu'elle  crût  en  beauté  et  en  grâce.  Sa  jeunesse 
n'en  fut  pas  moins  triste  ,  retirée  chez  une  vieille  parente 
qui  l'avait  recueillie  par  charité  ,  jamais  on  ne  la  voyait  avec 
les  jeunes  filles  de  son  âge.  Sa  seule  joie  était  de  venir  ici. 
Elle  était  pieuse.  Les  fêtes  de  l'Eglise  étaient  ses  seules  fêtes. 
Elle  attendait  avec  impatience  nos  jours  solennels,  Pâques 
et  ses  chapelles  de  fleurs  ,  Noël  et  sa  messe  de  nuit ,  la  Fête- 
Dieu  et  les  longues  processions  qui  s'en  vont  par  les  rues 
pavoisées  ,  les  hautes  bannières  ,  le  genêts  et  les  roses  jetés 
au  vent  ,  et  les  jeunes  filles  qui  ont  des  ceintures  neuves. 
C'était  son  seul  jour  de  parure  à  elle  ,  avec  sa  robe  blanche 
et  le  long  voile  qu'elle  brodait  tout  l'année  pour  ce  jour-là  ; 
6on  seul  jour  de  promenade  à  travers  la  foule  qui  la  regardait 
passer,  les  yeux  sur  son  livre  ,  et  seule  silencieuse  parmi  ses 
compagnes  dont  la  voix  faisait  retentir  les  saints  cantiques. 
Souvent ,  dans  ces  solennités  ,  elle  entendait  sur  son  passage 
de  doux  complimens  qui  lui  serraient  le  cœur.  Aussi,  le 
lendemain,  elle  avaii  toujours  les  yeux  rouges,  et  ses  prières 
étaient  plus  longues.  Enfin  ,  la  vieille  parente  qui  l'avait 
prise  ,  étant  morte  cet  hiver  ,  Dieu  ait  son  ame  !  Suzanne 
resta  sans  ressources.  Elle  allait,  disait-on,  se  faire  reli- 
gieuse,  et  cela  aurait  fait,  je  vous  assure,  une  bien  douce 
et  sainte  sœur  de  charité  !  mais  le  Ciel  en  a  décidé  autre- 
ment. Voici  qu'il  y  a  un  mois ,  un  ancien  ami  de  la  famille 
vint  ici  pour  régler  des  affaires.  C'était  un  vieux  général  bien 
riche,  qui  ,  la  voyant  malheureuse,  abandonnée  ,  et  méri- 
tant si  bien  un  sort  meilleur,  lui  a  offert  de  l'épouser.  Elle  a 
accepté. 

Le  récit  de  la  bonne  femme  s'acheva  en  même  temps  que 
la  cérémonie.  Avec  leur  étroite  escorte  et  au  milieu  de  ru- 
meurs diverses,  les  deux  époux  sortirent  de  l'église,  les 
curieux  se  dispersèrent,  et  l'impression  produite  par  le  spec- 
tacle de  cette  union  se  dissipa  vite  au  vent  frais  de  la  nuit. 


REVUE    DE    P*KIS.  29 

Une  heure  après  ,  la  voiture  qui  avait  amené  les  mariés  à 
l'église,  les  emportait  sur  la  route  de  Paris. 

A  deux  ans  de  là  ,  nous  retrouvons  le  général  et  sa  femme 
dans  leur  petit  hôtel  de  la  rue  Chantereine  :  une  charmante 
méi=on  parisienne  ,  entre  cour  et  jardin,  pleine  de  luxe  et 
d'élégance  ,  riante  et  ornée.  C'était  là  que  le  général  avait 
conduit  Suzanne  aussitôt  après  leur  mariage.  Soldat  depuis 
les  premières  campagnes  de  la  république  ,  le  général  avait 
désarmé  le  lendemain  de  Waterloo.  Riche  par  hasard  ,  et 
toujours  passionné  pour  l'empereur  dont  il  avait  été  le  ca- 
marade, il  avait  acheté  cet  hôtel  dans  la  rue  et  près  de  la 
demeure  qu'avait  habitée  le  premier  consul.  Ce  voisinage 
consacrait  le  culte  d'admiration  ,  de  souvenirs  et  de  regrets 
qu'il  avait  voué  à  Bonaparte. 

Auprès  de  lui,  vivait  un  vieux  compagnon,  soldat  du  Nil 
et  de  la  Loire,  un  de  ces  débris  rares  déjà  aujourd'hui. 
George  ,  licencié  ,  était  tout  simplement  venu  s'établir  chez 
son  général ,  sans  titre,  sans  fonctions,  car  le  général  n'avait 
mis  aucune  condition  à  son  hospitalité.  Bientôt  il  avait  pris 
la  haute  main  dans  îe  ménage  et  dans  la  fortune.  Insouciant 
et  fatigué ,  le  général  s'estimait  heureux  d'avoir  rencontré 
cet  actif  et  probe  intendant  qui,  à  force  de  fidélité  et  de 
scrupules  ,  faisait  pour  ses  intérêts  mieux  que  n'eût  fait 
l'homme  d'affaires  le  plus  expert.  Et  puis ,  c'était  une  bonne 
compagnie  que  George,  un  imperturbable  auditeur  au  coin 
du  feu  l'hiver  et  l'été  sous  les  marroniers  du  jardin.  Ils  vé- 
curent ainsi  neuf  ans. 

Lorsque  George  reçut  d'Antibes  une  lettre  où  le  général 
lui  disait  :  «  Je  me  marie  ,  »  il  ne  le  crut  pas.  Le  général  , 
vieux  et  impotent  ,se  marier  !  c'était  une  dérision.  Combien 
de  fois  ,  dans  leurs  veillées,  ne  lui  avait-il  pas  avoué  qu'il 
ne  s'était  jamais  occupé  de  femmes  ,  et  que  bien  rarement, 
dans  sa  plus  verte  jeunesse  ,  il  avait  été  sous-lieutenant  sur 
ce  chapitre.  Dans  tout  son  répertoire  d'anecdotes  ,  de  ré- 
cits, de  descriptions,  il  n'y  avait  ni  une  figure  de  jeune 
fille ,  ni  une  aventure  d'amour.  Et  c'était  à  cette  heure  qu'il 
se  ravisait  !  Le  soleil  du  Midi  lui  aurait  donné  ce  mauvais 
conseil  ,  et  il  l'aurait  suivi  !  Allons  donc  !  George  pensa  que 
le  général  avait  voulu  se  jouer  de  lui  et  tenter  sa  crédulité. 
10  3. 


30  -    REVUE    DE    PARIS. 

Aussi  serait-il  difficile  de  peindre  sa  stupeur  ,  au  retour  , 
lorsqu'il  s'élança  vers  la  chaise  de  poste,  et  qu'il  vit  dans 
le  fond  de  la  voiture  le  générai  et  sa  compagne.  Le  général 
eut  beau  lui  présenter  Suzanne  et  lui  demander  son  compli- 
ment,  George  ne  trouva  pas  un  mot  à  dire.  Seulement,  en 
la  voyant  si  belle  ,  il  comprit  la  folie  du  vieillard;  il  l'ex- 
cusa lorsque  le  général  lui  dit  :  —  a  Elle  était  pauvre  ,  elle 
est  infirme  .  c'est  une  bonne  action  que  j'ai  voulu  faire.  * 
Mais  il  n'en  fut  pas  moins  affligé  d'abord  en  songeant  que 
tout  allait  changer  dans  cette  maison,  où  il  avait  si  douce- 
ment vécu  pendant  de  longues  années. 

Comme  le  prévoyait  George  ,  tout  changea  de  face  dans 
la  maison  du  général  dès  que  Suzanne  y  fut  entrée.  Le  petit 
hôtel  se  fit  pour  elle  luisant  et  décoré  ;  les  appartemens ,  au- 
trefois nus  et  en  désarroi ,  prirent  pour  elle  du  vernis  et  du 
lustre.  Ce  fut  de  son  règne  que  data  l'élégance  de  cette  ha- 
bitation ,  qui  devint  une  des  plus  somptueuses  de  la  Chaus- 
sée-d'Antin, 

Il  en  fut  du  maître  comme  du  logis.  Par  exemple,  depuis 
la  première  semaine  de  son  mariage,  le  général  n'avait 
pas  touché  à  sa  belle  pipe  orientale  ,  garnie  d'ambre  et  de 
vermeil ,  qu'il  avait  reçue  en  présent  d'un  pacha  ,  au  Caire , 
autrefois.  Il  laissait  son  tabac  du  Levant ,  blond  et  parfumé , 
se  dessécher  dans  ces  belles  blagues  de  soie  et  de  perles 
qu'il  suspendait  jadis  à  sa  boutonnière  ,  le  matin  ,  lorsqu'il 
fumait  en  se  promenant  au  soleil  dans  le  jardin  ,  marchant 
au  hasard  dans  les  plates-bandes  et  brisant  les  jacynthes 
ïOiis  son  pas  nonchalant.  Le  jardinier  maintenant  cultivait 
en  paix  ses  fleurs  ,  qui  ne  périssaient  plus  qu'en  bouquet  à 
la  ceinture  de  Suzanne  ou  en  pyramides  devant  les  glaces 
du  salon  ;  et  les  pipes  étaient  allées  rejoindre  les  vieilles 
armes ,  les  épauleites  noircies ,  les  uniformes  troués ,  à  l'ar- 
senal ,  comme  ils  disaient  avec  George,  et  il  en  était  d'elles 
comme  des  vieilles  épées  rouillées ,  ce  n'était  plus  qu'un 
souvenir.  Il  avait  suffi  d'un  signe  de  Suzanne  pour  le  faire 
renoncer  à  cette  ancienne  et  chère  récréation ,  et  cela  sans 
éclat,  sans  ostentation  ,  sans  faire  sonner  le  sacrifice.  Aux 
observations  de  George  ,  il  répondit  simplement  :  «  Elle 
n'aime  pas  l'odeur  de  la  pipe.  » 


REVUE  DE  PARIS.  §1 

Tontes  ses  douces  habitudes  du  camp,  il  les  dépouilla 
ainsi  une  à  une,  sans  murmure ,  sans  effort,  se  pliant  à  de 
nouvelles  choses  comme  un  enfant  qui  change  de  tuteur.  Il 
avait  oublié  les  refrains  du  bivouac;  il  ne  racontait  plus  à 
George  les  combats  où  George  avait  assisté  à  ses  côtés.  Tout 
s'était  refait  en  lui,  mœurs,  langage,  caractère.  Autrefois  il 
était  d'une  humeur  inégale  .  brusque  ,  inquiet ,  violent.  Il 
avait  des  jours  pleins  de  colère  ,  les  jours  où  l'atmosphère 
pesait  sur  ses  vieilles  blessures  ,  qui  toutes  avaient  un  nom 
de  bataille.  En  ce  temps-là,  le  matin ,  lorsque  George  ouvrait 
sa  fenêtre ,  et  voyait  ou  tomber  la  pluie  ou  souffler  le  vent , 
il  disait  en  hochant  la  tête,  a  La  journée  sera  rude,  c'est 
mauvaistemps  pour  Leipsick  !  «  Ou  bien  :  ^  Dresde  nous  coû- 
tera quelques  porcelaines  aujourd1hui!  •  Mais  maintenant , 
ventou  grêle,  neige  ou  tempête,  le  général  était  tous  les  jours 
gai ,  affable  et  souriant. 

Lui  qui  n'aimait  pas  le  monde,  qui  l'ignorait,  qui,  façonné 
à  une  dure  école ,  s'était  toujours  révolté  aux  formes  satinées 
et  menteuses  de  la  société  parisienne,  s'était  soumis  à  cette 
gêne;  il  s'était  fait  habitué  de  brillans  salons,  pilier  de  soirées, 
dilettante.  Il  se  serait  fait  danseur  ,  malgré  sa  jambe  malade, 
si  sa  femme  avait  voulu  ! 

Lui  qui  ne  s'amusait  qu'au  Cirque-Olympique  ou  aux  Va 
riétés,  passait  maintenant  des  soirées  entières  àl'Opéra-Ita- 
lien,  sans  fermer  l'œil. 

Lui  qui  avait  si  grand  besoin  de  repos,  qui  était  si  casa- 
nier, sià  l'aise  dans  son  fauteuil,  était  tout  le  jour  par  voies  et 
chemins,  au  bois,  aux  Tuileries,  toutelanuit  par  fêtes  et  bals  et 
concerts  ,  car  il  aimait  à  accompagner  sa  femme  ,  à  la  pro- 
duire; il  était  bien  avec  elle,  heureux  et  fier  d'elle!  Et  George, 
qui  s'était  si  fort  étonné  d'abord  de  ce  mariage  et  de  cette 
métamorphose  .  avait  fini  par  céder  à  la  même  pente  ;  son 
âpre  écorce  s'était  amollie;  il  était  devenu  bientôt  le  zélé  ser- 
viteur ,  l'esclave  dévoué  de  cette  femme  qu'il  avait  vue  venir 
avec  tant  de  répugnance  ! 

Et  vraiment  c'était  merveille  que  cette  attraction  et  cet 
empire  exercés  par  Suzanne.  On  l'aurait  compris  d'une 
femme  bonne  et  douce,  qui  eût  pansé  les  blessures  de  ces  deux 
vieux  soldats,  qui  les  eût  attendris  et  consolés;  mais  loin  de  là, 


32  REVUE    DE    PARIS. 

carSuzanneavailcbangé  aussi  dans  le  mariage;  ce  n'était  plus 
la  pauvre  fille  modeste  et  mélancolique,  oubliant  son  mal- 
heur dans  les  travaux  du  ménage  ,  et  ne  s'en  souvenant  aux 
rares  jours  de  fêles,  que  pour  verser  le  lendemain  quelques 
larmes  de  plus.  La  fortune  avait  relevé  cette  douleur  si  hum- 
ble dans  la  médiocrité.  Cette  pauvre  Suzanne,  dont  l'enfance 
avait  passé  si  obscure,  si  close  ,  s'était  vite  épanouie  au  so- 
leil du  monde,  elle  avait  vite  mûri  de  corps  et  d'ame.  Qui 
l'eût  vue  une  fois  à  l'église  ,  le  soir,  faisant  un  signe  de  tête 
au  prêtre  qui  la  mariait,  et  puis  l'eût  revue  un  an  et  demi 
après  dans  son  salon  de  Paris ,  ne  l'aurait  guère  bien  recon- 
nue peut-être.  Elle  avait  grandi ,  elle  s'était  développée  de 
taille  et  de  visage  ;  ses  traits  avaient  pris  une  expression 
forte  et  fière ,  ses  yeux  bleus  avaient  perdu  ce  regard  plein 
d'une  grâce  rêveuse  qui  les  rendait  si  charmans  ,  leur  teinte 
avait  bruni  j  ses  sourcils  se  dessinaient  plus  vivement;  la 
touchante  jeune  fille  avait  disparu  :  ce  n'était  plus  aujour- 
d'hui qu'une  femme  admirablement  belle. 

Son  caractère  avait  changé  de  même.  Elle  était  devenue 
capricieuse  ,  bizarre,  emportée  ,  exigeante  ;  elle  avait  pris 
une  humeur  commune  à  bien  des  femmes  ,  mais  avec  moins 
d'enveloppe  que  chez  les  autres.  Ses  vivacités  étaient  sans 
frein,  ses  vouloirs  sans  accommodement  ;  elle  ne  regardait 
à  rien  et  ne  ménageait  personne  :  mais  on  l'aimait  comme 
cela.  Son  infirmité  couvrait  tous  ses  défauts  d'une  excuse 
attendrissante  ;  on  la  plaignait  de  ses  torts,  on  ne  s'en  croyait 
tenu  qu'à  plus  de  soins  et  d'égards:  de  sorte  que  ce  n'était 
pas  la  jeune  femme  qui  veillait  sur  son  époux  souffrant ,  ce 
n'était  pas  elle  qui  soutenait  ce  pas  débile  et  cette  vieillesse 
mutilée  ,  mais  lui ,  au  contraire  ,  qui  prêtait  à  cette  jeunesse 
affligée  ses  consolations  et  son  appui.  Il  avait  pour  elle  de 
touchantes  attentions  ,  d'ingénieuses  tendresses  ;  pour  elle  il 
épuisait  cet  art  des  petits  soins  que  les  vieillards  possèdent 
si  bien,  qu'ils  possèdent  seuls,  et  c'était  à  serrer  le  cœur  sou- 
vent que  l'indifférence  et  la  froideur  dont  Suzanne  payait  Ces 
marques  d'une  délicatesollicitude.  L'amour  du  général  pour  sa 
femme  était  tout  de  bienveillance  et  d'orgueil ,  une  affection 
de  père  autant  que  d'époux, une  tendresse  à  part,  qui  n'a  rien 
à  demander  pour  soi  et  tout  à  donner ,  qui  ne  veut  rien  en 


REVUE     DE     PARIS. 


33 


retour,  désintéressée  ,  satisfaite ,  si  un  sourire  accueille  ses 
soins.  Lorsque  le  soir ,  dans  le  petit  salon  qui  séparait  leurs 
deux  appartenons  ,  il  la  quittait  pour  la  nuit ,  le  bon  vieil- 
lard se  croyait  payé  de  sa  journée  toute  de  prévenances  et 
de  fatigues  pour  elle  ,  si  elle  avait  appuyé  le  front  sous  son 
baiser  ,  si  elle  lui  avait  pris  et  serré  la  main,  si  elle  lu1 
avait  dit  avec  son  langage  qu'il  comprenait  si  bien  :  a  Je 
suis  contente  de  la  soirée  que  vous  m'avez  donnée;  la  musi- 
que du  concert  m'a  touchée,  la  danse  du  bal  m'a  mise  en 
joie,  l'acteur  du  drame  m'a  émue.  Merci  !  » 

Ce  langage  il  avait  mis  à  l'apprendre  une  incroyable  in- 
telligence ,  et ,  à  force  de  travail ,  de  persévérance  et  d'a- 
mour ,  il  était  parvenu  à  le  deviner  tout  entier.  Il  saisissait 
à  merveille  ses  nuances  les  plus  délicates ,  sondait  ses  plus 
profonds  mystères  ,  interprétait  ses  plus  hardies  expressions 
etsespluslarges  ellipses.  Son  instinct  de  pitié  et  de  tendresse 
lui  avait  révélé  toute  cette  parole  admirable  d'une  femme 
qui  ne  traduit  pas  sa  pensée  par  des  sons  vulgaires  ,  mais 
qui  vous  parle  avec  tout  son  être  ,  avec  toute  sa  beauté  ;  qui 
vous  parle  du  geste  et  du  regard  ,  avec  le  sourire  de  ses  lè- 
vres et  la  flamme  de  ses  yeux;  qui  pose  devant  vous:  qui 
met  en  jeu  sa  grâce  et  sa  passion  ;  qui  se  fait  un  verbe  de 
tous  ses  traits,  de  toutes  ses  formes  ;  qui  a  des  mots  dans 
les  prunelles,  dans  les  bras,  dansla  taille^qui  metsa  pensée  en 
relief  et  vous  la  donne  à  voir  et  à  toucher.  Admirable  discours, 
ciselé,  pittoresque,  silencieux,  plein  de  drame,  de  peinture  et 
de  fascination  !  Le  général  s'était  rais  en  rapport  parfait  avec 
cet  idiome;  il  avait  trouvé  le  secret  de  ses  accidens,  de  ses  sym- 
boles, de  ses  aventures,  et  Suzanne  lui  savait  plusgré  de  cette 
intelligence  que  de  tout  autre  chose,  plus  que  de  celte  vie  de 
fêtequ'illuifaisaitjdecette  richesse  qu'il  lui  avait  donnée,  de 
cet  hôtel  somptueux  où  il  l'avait  placée,  de  ces  gens  et  de  ces 
carrosses  mis  à  ses  ordres,  de  ces  parures,  de  ces  dons  sans 
cesse  renouvelés,  et  de  cette  délicieuse  maison  des  bois,  à  Meu- 
don, où  elle  pouvait  passer  l'été  et  l'automne, si  bon  lui  semblait. 

Par  contre-coup,  elle  en  voulait  fort  à  ceux  qui  ne  com- 
prenaient pas  ses  signes  à  première  vue  ,  et  qui ,  comme 
George  quelquefois,  la  regardaient  faire  d'un  air  hébété,  sou- 
riant à  ses  gestes  rapides  et  haussant  niaisement  les  épaules. 


84  REVUE    DE    PARIS. 

Pour  ceux-là  c'étaient  des  colères  et  des  haines.  Ce  qui  lui 
répugnait  surtout ,  c'était  d'écrire  son  discours.  Partout , 
chez  elle  ,  sur  tous  ses  meubles  ,  se  trouvaient  des  albums 
ouverts,  des  crayons,  des  tablettes;  mais  elle  ne  s'en  ser- 
vait qu'à  contre-cœur  et  en  désespoir ,  et  maintes  fois ,  dans 
ses  mauvais  momens ,  il  lui  arriva  de  briser  tout  cet  attirail 
qui  était  là  comme  l'enseigne  de  sa  misère.  Ces  moyens  la 
révoltaient,  parce  qu'il  y  avait  en  eux  quelque  chose  de 
faux ,  d'étranger  à  elle  ,  d'emprunté  ;  c'était  un  secours ,  une 
béquille  dont  elle  avait  honte. 

Riche  et  baronne, Suzanne  était  bien  plus  à  plaindre  que  pau- 
vre et  obscure  fille.  La  fortune  lui  avait  mesuré  tout  son  mal- 
heur,et  semblait  ne  lui  avoir  donné  le  reste  que  pour  lui  pouvoir 
dire:  «Il  te  manque  cela!  j>  Aussi  souffrait-elle.  Son  infirmité 
lui  gâtait  tout,  empoisonnait  sa  joie,  effaçait  sa  beauté,  arrêtait 
les  hommages,  mettait  la  pitié  là  où  seraient  venus  l'admi- 
ration et  l'amour.  Pour  une  femme  si  vaniteuse  et  si  vive  , 
d'une  si  grande  et  violente  imagination ,  c'étaient  chaque 
jour  des  mécomptes  ,  des  avanies  à  endurer,  des  insultes 
qui  lui  poignaient  l'ame.  Tout  cela  fit  qu'elle  tomba  bientôt 
dans  un  grand  abattement  qui  dégénéra  en  une  maladie  de 
langueur.  Le  général  était  au  désespoir  ;  il  consulta  les  plus 
célèbres  médecins  .  il  promit  la  moitié  de  sa  fortune  à  celui 
qui  ferait  la  cure  :  mais  il  n'y  avait  pas  de  remède. 

—  Cette  pauvre  petite  femme  !  disait  George  les  larmes  aux 
yeux,  elle  en  mourra!  C'est  clair,  une  femme,  il  faut  que 
ça  parle  pour  vivre  !  Les  médecins  sont  des  ignorans  ,  car 
je  suis  bien  sûr  qu'elle  pourrait  en  rappeler.  Si  c'était  de 
naissance ,  je  ne  dis  pas  ;  mais  c'est  un  accident  qui  lui  a  noué 
la  langue,  et  le  nœud  doit  pouvoir  se  défaire.  Nous  avions  un 
lieutenant  qu'un  coup  de  canon  avait  rendu  sourd,  et  à  qui  une 
blessure  à  la  tête  rendit  l'ouïe.'Ce  n'est  pas  un  tel  remède  que  je 
proposerais  pour  madame;  mais  il  me  semble  que  lesmédecins, 
dans  leurs  rubriques,  pourraient  lui  trouver  un  équivalent. 

Cependant  les  plus  notables  praticiens  de  Paris  et  de  Mont- 
pellier avaient  été  vainement  consultés;  quelques-uns  avaient 
tenté  sans  fruit  un  traitement  ou  une  opération  ,  et  il  n'y 
avait  plus  aucun  secours  à  espérer  de  leur  art*  lorsque  ar- 
riva à  Paris  un  prince  allemand  qui ,  voyageant  pour  sa 


REVUE     DE     PARIS.  85 

santé  ,  était  escorté  de  son  docteur.  Ce  docteur  avait  une  im- 
mense réputation,  il  était  correspondant  de  toutes  les  aca- 
démies, traduit  en  toutes  les  langues,  et  beaucoup  plus 
célèbre  que  son  noble  patron  ,  qui  descendait  en  ligne  dia- 
gonale de  l'empereur  Conrad.  L'arrivée  de  ce  couple  voya- 
geur fit  quelque  bruit  dans  les  journaux  ;  à  l'Institut ,  où  le 
docteur  eut  les  honneurs  d'une  séance  ;  à  l'Opéra  et  dans  les 
sociétés  les  plus  brillantes,  où  le  prince  se  répandit  fort,  cu- 
rieux d'étudier  nos  mœurs  d'après  nature.  Les  deux  illustres 
étrangers  furent  présentés  dans  un  des  salons  de  ce  monde 
étroit  que  fréquentait  le  général  et  sa  femme.  Le  prince  fut 
trouvé  très-aimable  et  le  docteur  très-savant;  c'était  dans 
l'ordre  ,  car  à  Paris  on  a  une  aveugle  foi  aux  altesses  et  aux 
réputations.  Le  prince  était  roux  ,  massif  et  valsait  comme 
une  toupie  ;  le  docteur  était  grave,  distrait  et  bavard.  On 
les  choya. 

Le  prince  remarqua  Suzanne ,  le  général  remarqua  le 
docteur. 

La  Facultégermanique  sera  mieux  inspirée  que  la  nôtre  , 
peut-être,  pensa  le  général;  c'est  à  voir. 

Le  lendemain  il  demanda  une  audience  au  docteur  alle- 
mand et  se  rendit  chez  lui  avec  Suzanne.  En  deux  mots  il 
dit  l'objet  de  sa  visite.  Le  docteur  aussitôt  entama  avec  la 
jeune  femme  une  conversation  admirablement  mimée.  Les 
gestes  de  Suzanne  furent  très-dramatiques.  Elle  raconta 
d'abord  le  malheur  qui  l'avait  privée  de  la  parole.  Le  doc- 
teur la  regardait  dire  avec  un  balancement  de  tète  appro- 
batif  qui  donna  beaucoup  d'espoir  au  général.  Après  diver- 
ses questions  délicates  et  compliquées  qui  firent  rougir  Su- 
zanne plus  d'une  fois ,  le  docteur  l'examina  attentivement , 
écouta  tout  ce  que  son  gosier  donnait  de  son,  et  ayant  réflé- 
chi quelques  instans,  il  s'approcha  du  général  et  lui  dit  à 
demi-voix  : 

—  Mariez  votre  fille,  monsieur,  et  j'en  réponds. 

Le  général  fit  deux  pas  en  arrière  ,  et  demeura  pétrifié  : 
Suzanne,  qui  avait  entendu,  devint  pâle  comme  une  morte,  et 
le  docteur  prit  un  air  effaré  ,  s'apercevant  qu'il  avait  fait  une 
bévue.  Il  y  eut  un  long  silence  que  le  docteur  allait  rompre , 
lorsque  le  généra!  ,  craignant  qu'il  ne  répétât  le  mot  fatal, 


36  REVUE    DE    PARIS. 

le  saisit  par  le  revers  de  son  habit  et  l'entraîna  à  l'écart,  lis 
parlèrent  pendant  un  grand  moment  dans  une  embrasure 
de  fenêtre,  tournés  vers  la  vitre.  Puis  le  général  emmena  Su- 
zanne qui  s'était  remise,  et  feignant  la  plus  complète  ignoran- 
ce, lui  demandait  quel  avait  été  le  résultat  de  la  conférence  , 
ce  que  pensait  le  docteur,  et  s'il  avai  t  prescrit  quelque  chose? 

—  Rien  ,  répondit  le  général  avec  un  soupir. 

Elle  se  mordit  la  lèvre  jusqu'au  sang  ,  et  mit  la  tête  hors 
de  la  portière  de  la  voiture  pour  prendre  l'air. 

Rentrée  chez  elle,  Suzanne  s'enferma  dans  sa  chambre, 
et  y  passa  trois  heures  à  méditer  le  mot  du  docteur.  Ce  mot 
lui  ouvraitun  monde  nouveau.  Sans  doute  il  n'eût  été  qu'une 
énigme  pour  la  jeune  fille  d'autrefois  ,  naïve  et  ne  voyant 
dans  le  mariage  qu'une  pieuse  cérémonie  d'église  et  une 
utile  adoption  ;  mais  il  fut  vite  compris  par  la  femme  de 
vingt  ans ,  vive  et  puissante  ,  dont  l'intelligence  s'était  déve- 
loppée à  un  long  silence  et  à  un  recueillement  forcé.  Depuis 
long-temps  déjà,  son  froid  et  paternel  mariage  était  un  mys- 
tère qui  lui  pesait  et  qu'elle  se  prenait  souvent  à  vouloir  pé- 
nétrer. Le  voile  était  déchiré  maintenant  et  le  jour  arrivait 
de  toute  part.  Tant  que  son  union  avec  un  vieillard  n'avait 
blessé  que  des  désirs  indécis  et  une  vague  curiosité  ,  elle 
avait  pris  son  mal  en  patience,  et,  comme  tant  d'autres, 
elle  serait  morte  peut-être  dans  son  ignorance  chaste  et  ré- 
signée ;  mais  lorsque  le  docteur  eut  prononcé  cet  arrêt  : 
*  Mariez-la  et  j'en  réponds ,  »  il  y  eut  deux  révoltes  en  elle, 
parce  qu'elle  vit  deux  dommages  dans  cette  union.  C'était 
une  double  atteinte  à  ses  droits,  à  sa  dignité  à  sa  condi- 
tion; c'était  une  trahison,  un  joug  qui  l'obligeait  à  vivre  in- 
complète ,  demi-femme  ,  portant  un  faux  titre;  un  affreux 
contrat  qui  la  condamnait  à  rester  infirme. 

Ce  mot  fatal:  a  Mariez-la,  »  avait  frappé  à  la  fois  la  tête  et 
le  cœur,  portant  partout  le  trouble  et  la  lumière.  Ce  mot  était 
toujours  là  présent  à  sa  pensée,  bruissant  à  son  oreille,  posant 
devant  ses  yeux.  Dans  la  veille  et  dans  le  sommeil,  ce  mot  lui 
venait,  tantôt  grave,  tantôt  moqueur,  prenant  quelquefois, 
pour  lui  apparaître,  une  forme  pleine  de  poésie  et  de  vanité. 

Dès  lors  la  maladie  de  langueur  où  elle  était  tombée  se 
changea  en  une  fièvre  ardente.  Cette  fleur  sans  rosée  et  6ans 


REVUE     DE    PARIS.  3? 

sokil .  si  flétrie  et  si  penchée  ,  se  releva  tout-à-coup  et  se 
raviva;  car  son  mal  n'était  plus  incurable  ;  elle  n'était  pas 
frappée  à  jamais  et  sans  recours  ;  le  sens  n'était  pas  éteint 
en  elle,  mais  engourdi;  la  parole  n'était  pas  morte.  » 
en  léthargie  seulement.  Oh  !  combien  cette  pensée  jetait  son 
imagination  dans  un  affreux  tourment  !  Qu'avait-elle  donc 
fait  pour  une  si  étrange  et  fatale  destinée  !  Deux  fois  victi:  e 
du  sort ,  la  nature  et  le  hasard  l'avaient  deux  fois  frappée  : 
dans  le  mal  et  dans  le  remède.  Si  ce  vieillard  n'était  pas  ve- 
nu, si ,  demeurée  misérable  et  n'ayant  pas  de  quoi  payer  la 
dot  d'un  couvent,  elle  avait  fait  un  mariage  obscur  ,  épousé 
un  pauvre  et  jeune  ouvrier  qui  l'eût  prise  pour  en  faire  sa 
ménagère  ,  elle  aurait  dans  cet  bymen  recouvré  la  parole  ! 
Voilà  donc  ce  que  lui  coûtaient  son  rang  et  sa  richesse!  Il 
faut  attendremaintenant,  compter  les  jours  d'un  vieil  époux, 
et  calculer  ce  que  l'âge  et  les  fatigues  peuvent  lui  laisser  en- 
core de  vie.  Mais  qui  sait  si,  lorsqu'elle  deviendra  veuve  . 
toute  harmoniene  sera  pas  détruite,  toute  sympathie  éteinte 
entre  ses  organes,  de  façon  à  rendre  impossible  l'œuvre  de 
délivrance  ? 

C'étaient  là  des  réflexions  qui  dévoraient  ses  jours  et  ses 
nuits,  qui  lui  fatiguaient  la  tête  jusqu'au  vertige  ,  et  tour- 
naient à  lui  ôter  la  raison  d'abord ,  et  puis  la  vie. 

Il  y  avait  des  momens  où  elle  pleurait   et  se  mordait  les 
poings;  où,  les  mains  sur  les  hanches,  le  cou  tendu  et  les 
veines  gonflées  ,  elle  s'efforçait  d'articuler  un  mot .  jusqu'à 
ce  qu'elle  tombât  sur  le  tapis  ,  épuisée.  Et  alors,  exaltée  par 
ces  impuissans   efforts .  Dieu  sait  ce  qui  fermentait  en  elle 
d'incohérens  projets  ,  d'horribles  desseins  ,  et  quel  chemin 
faisait  son  esprit  dans  ce  monde  inconnu  qui  avait  pour  elle 
de  si  belles  promesses!    Que   de  terribles  combats  !  que  de 
résolutions  arrêtées  et  puis  perdues!  Combien  de  fois  n'ar- 
rangea-t-elle  pas  son  roman  ,  qu'elle  abandonna  au  premier 
chapitre  ,  effrayée  de  l'intrigue  et  du  dénoûment  !  Cette  lutte 
fil  son  temps.  Mais  toutes  les  hésitations  de  la  jeune  femme  . 
ses  scrupules  ,  ses  terreurs  et  ses  préjugés  ne  pouvaient  tenir 
contre  les  actives  sollicitations  qui  sans  cesse  lui  montraient 
quel  terme  il  y  avait  à  tant  de  désespoir  .  quelle  issue  à  tant 
de  souffrance?. 

10  4 


88  REVUE    DE    PARIS. 

Le  général  était  allé  à  Meaux  pour  un  procès.  Après  une 
journée  pleine  d'agitations,  Suzanne  prit  son  parti,  un 
parti  violent  et  décisif.  C'était  au  plus  fort  du  carnaval ,  un 
lundi.  L'année  d'avant,  pour  satisfaire  une  excusable  curio- 
sité ,  son  mari  l'avait  conduite  au  bal  de  l'Opéra.  Le  bal  de 
l'Opéra  lui  revint.  Elle  veilla  tout  le  soir  ,  au  coin  du  feu  , 
avec  un  ouvrage  de  tapisserie  sous  les  doigs  ;  mais  sa  tête 
était  ailleurs.  A  minuit  elle  prit  son  domino  ,  son  masque  , 
toute  sa  folle  parure  ;  elle  mit  une  fleur  à  sa  ceinture  ,  et  sor- 
tit à  la  dérobée. 

Dix  minutes  après  elle  était  dans  le  foyer  de  l'Opéra.  La 
voilà  qui  entre  dans  la  foule,  traverse  les  flots  des  prome- 
neurs ,  et  va  s'asseoir  à  l'écart ,  comme  celles  qui  attendent. 
Si  son  beau  visage  était  invisible  ,  tout  le  reste  de  sa  beauté 
éclatait  sous  son  déguisement.  Sa  taille  s'élançait  fine  et 
souple  dans  son  corsage  de  satin  ,  ses  épaules  éblouissaient 
sous  les  mailles  de  sa  mantille  noire  ,  ses  cheveux  s'échap- 
paient à  boucles  épaisses  de  son  étroit  chaperon  ,  et  son  pied 
sortait  mince  et  élégant  de  sa  jupe  écourtée.  Ainsi  vêtue , 
ainsi  posée ,  assise  et  immobile  ,  elle  ne  pouvait  manquer  de 
captiver  bien  des  regards  et  des  admirations. 

Beaucoup  passèrent  pourtant  devant  elle  sans  s'arrêter  ; 
car  vous  savez  le  bal  de  l'Opéra ,  cette  fête  toute  noire ,  cette 
lente  promenade  sous  les  lustres  ,  ce  mystère  sans  grâce  et 
sans  intrigue  ,  ces  femmes  qu'aucun  n'ignore,  et  ces  dialo- 
gues décolorés  qui  vous  mènent  à  un  souper  chez  Riche  ,  ou 
à  quelque  chose  de  moins  ;  voilà  tout  ce  qui  nous  reste  de  fo- 
lie à  nous  peuple  sérieux  et  libre.  En  nous  armant  pour  nos 
graves  combats  de  principes  ,  nous  avons  jeté  tout  notre 
joyeux  bagage  ,  notre  chanson,  notre  grelot,  notre  masque, 
notre  débauche  légère  et  spirituelle.  Seulement  nous  avons 
gardélebaldel'Opéra  commeune  vaine  cérémonie  qui  survit 
à  des  mœurs  éteintes  ,  comme  un  service  de  souvenir  et  d'ex- 
piation en  l'honneur  de  nos  joies  perdues.  Ace  bal ,  qui.  jugé 
sur  l'enseigne ,  semblerait  un  vaste  laboratoire  d'aventures, 
aucun  ne  cherche  aventure.  On  va  et  vient,  on  se  croise,  on 
se  lance  quelques  paroles  d'abordage,  on  brûle  quelques 
amorces  ,  on  se  prend  et  puis  on  se  quitte,  et  quand  on  n'a 
pas  là  un  de  ces  rendez-vous  de  forme  qu'on  eût  tout  aussi 


REVUE     DE    PARIS. 


39 


bien  pu  se  donner  chez  soi ,  on  se  résigne  à  s'en  aller  comme 
on  est  venu  ,  sauf  toute  l'accablante  lassitude  de  la  veillée  et 
de  l'ennui  Mais  espérer  une  rencontre  ,  compter  sur  le  ha- 
sard d'une  bonne  fortune  ,  serait  une  niaise  ignorance  ou  un 
ridicule  provincialisme.  Aussi  beaucoup  passèrent  devant 
Suzanne  sans  s'arrêter. 

Jusqu'à  ce  qu'enfin  ,  sans  se  douter  assurément  de  ce  qu:il 
y  avait  d'étrange,  d'inattendu  et  de  poétique  dans  cette 
femme,  trois  jeunes  gens  remarquèrent  sa  solitude  et  sa 
grâce  ,  et  tous  trois  .  bras  dessus ,  bras  dessous ,  firent  halte 
devant  elle. 

—  Admire,  Léopold ,  dit  l'un  d'eux,  quel  joli  pied  et 
quelle  élégante  taille  !  Sans  doute,  beau  masque  ,  il  n'était 
pas  besoin  de  celte  fleur  rouge  à  votre  ceinture  pour  qu'il 
vous  reconnût  entre  toutes  ,  l'heureux  mortel  assez  imperti- 
nent pour  vous  laisser  venir  la  première  au  rendez-vous  et 
s'y  faire  attendre. 

Suzanne  leva  la  tète  et  les  regarda  tous  les  trois. 

—  Ne  vous  ennuyez-vous  pas  ainsi  seule  et  assise,  dit 
Léopold,  et  ne  vous  plairait-il  pas  de  faire  un  tour  de  pro- 
menade. 

Suzanne  fit  signe  que  non. 

—  Vous  avez  tort,  reprit  Gustave  ,  celui  qui  avait  parlé  le 
premier;  et  l'un  et  l'autre  s'assirent  à  côté  d'elle  ,  chacun 
d'un  côté  ,  sans  façon  ,  lui  disant  : 

—  Puisque  vous  ne  voulez  pas  vous  promener  avec  nous , 
nous  nous  reposerons  avec  vous ,  beau  masque ,  car  vous 
nous  intriguez  fort. 

—  Et  nous  voulons  vous  reconnaître,  ajouta  Léopold  , 
nous  qui  connaissons  toutes  les  jolies  femmes  de  Paris. 

Cela  dit ,  ils  s'emparèrent  chacun  d'une  de  ses  mains  , 
familièrement,  et  elle  les  laissa  faire,  ne  s'en  apercevant 
pas,  tant  elle  était  attentive  àcontempler  celui  des  trois  qui 
était  resté  debout  devant  elle  et  n'avait  pas  parlé. 

Un  jeune  homme  de  vingt-trois  ans  environ  ,  d'une  figure 
charmante, frêle  et  blond,qui  regardait  ailleurs, distraitement. 

L'examen  achevé,  Suzanne  se  décida  ;  elle  dégagea  ses 
deux  mains,  se  leva  brusquement  ,  et  passa  son  bras  sous 
celui  du  jeune  homme. 


40  REVUE    DE    PARIS. 

—  Tiens  ,  s'écrièrent  à  la  fois  Léopold  et  Gustave,  c'est 
Edouard  qu'elle  prend  !  Elle  était  là  pour  lui  et  il  nous  lais- 
sait perdre  nos  frais ,  le  bon  apôtre  !  Cela  est  mal ,  Edouard. 
Mais  dites-nous  du  moins  qui  elle  est ,  et  comment  ,  et  de- 
puis quand,  car  nous  ne  vous  savions  pas  celte  conquête. 

Suzanne  lui  sauva  l'embarras  d'une  réponse  en  l'entraî- 
nant dans  la  foule  où  ils  se  perdirent  tous  deux.  Quand 
Edouard  fut  revenu  de  sa  première  surprise  : 

—  Que  je  suis  heureux,  dit-il,  de  cette  préférence  !  Me 
connaissez-vous  donc  mon  joli  masque  ,  ou  bien  m'avez- 
vous  pris  par  hasard  ou  en  pis  aller  ?  Je  ne  sais,  mais  assuré- 
ment, j'ai  beau  chercher,  je  ne  connais  aucune  femme  de 
votre  taille ,  de  votre  air  ,  de  vos  cheveux  et  de  votre  pied. 

Et  à  son  tour  il  examinait  la  jeune  femme,  dont  le  bras 
tremblait  sous  le  sien.  Il  admirait  sa  bonne  raine  ,  sa  tour- 
nure gracieuse,  son  cou  blanc  ,  ses  yeux  qui  étincelaient  à 
travers  d'étroites  échancrures ,  et  le  bas  de  son  visage 
qu'on  entrevoyait  lorsque  la  barbe  du  masque  venait  à  vol- 
tiger. Sa  vanité  se  trouvait  heureuse  de  cette  femme  qu'on 
lui  enviait.  Cependant ,  après  un  quart  d'heure  d'incroyables 
efforts  à  chercher  qui  elle  pouvait  être  ,  et  à  la  questionner, 
Edouard,  surpris  de  ne  pas  avoir  obtenu  uneseule  réponse  , 
lui  demanda  si  elle  avait  peur  d'être  reconnue  à  sa  voix.  Su- 
zanne fit  un  signe  de  tête  affirmatif. 

—  Tous  ne  direz  donc  pas  un  mot?  Mais  c'est  désespé- 
rant !  £n  vérité  vous  pourriez  parler  sans  crainte  ,  belle 
dame;  je  suis  peu  musicien,  j'ai  l'oreille  inintelligente. 
D'ailleurs  n'est-il  pasaussifacile  de  déguiser  sa  voix  que  son 
visage?  Essayez.  Ou  bien  parlez-moi  italien  ou  anglais  ,  si 
vous  savez  ;  la  prononciation  déroute.  Vraiment  il  n'y  a 
qu'une  femme  que  je  reconnaîtrais  à  la  voix,  je  crois,  c'est 
la  marquise;  et  vous  n'êtes  pas  la  marquise,  qui  a  les  che- 
veux noirs  et  trente-deux  ans. 

Edouard  lui  dit  tout  cela,  et  bien  d'autres  choses  encore , 
e«r  ils  ne  se  quittèrent  pas  et  se  promenèrent  ensemble  une 
bonne  partie  de  la  nuit.  Enfio  Edouard  ,  fort  épris  ,  fort  in- 
trigué ,  fort  pressant ,  fit  observer  à  son  inconnue  que  la 
salle  se  dégarnissait ,  et  lui  demanda  si  elle  ne  voulait  pas 
aussi  se  retirer.  Suzanne  y  consentit. 


REVUE     DE    PAPvlS.  41 

Sous  le  péristyle  ,  Edouard  lui  dit  : 

—  Nous  allons  souper ,  n'est-ce  pas  ? 
Suzanne  refusa. 

—  Alors  où  voulez-vous  donc  aller? 

Après  un  instant  de  réflexion  ,  Suzanne  prit  son  éventail 
dans  les  plis  de  son  mouchoir.  C'était  un  de  ces  éventails 
de  bal  où  l'on  écrit  ses  danseurs  ;  elle  écrivit  : 

«  Chez  vous.  » 

L'action  de  Suzanne  ne  doit  point  être  mesurée  au  pré- 
jugé vulgaire.  Ce  n'était  point  dans  une  intrigue  qu'elle  en- 
trait ainsi  d'une  façon  si  emportée.  Le  vice  n'eût  pas  été  si 
hardi  du  premier  coup.  Le  cœur,  la  tète  ou  les  sens  n'é- 
taient pour  rien  dans  sa  démarche  folle  ,  et  la  morale  la  plus 
austère  ne  saurait  sans  injustice  et  sans  erreur  en  être 
offensée.  Placée  hors  du  droit  de  la  nature,  Suzanne  était 
aussi,  et  par  cela  même,  placée  en  dehors  des  lois  de  la 
société.  Ce  n'était  pas  sa  chasteté  ,  c'était  sa  raison  qui  suc- 
combait. Devant  Dieu  et  devant  les^hommes  elle  ne  méri- 
tait que  pitié  et  miséricorde. 

Quand  la  porte  se  fut  refermée  sur  eux  deux,  et  qu'ils  se 
trouvèrent  au  milieu  du  pittoresque  désordre  qu'une  toilette 
de  bal  sème  dans  une  chambre  de  jeune  homme  ,  Edouard 
joyeux  jeta  son  claque  sur  un  fauteuil,  passa  la  main  dans 
ses  cheveux,  se  retourna  vers  elle,  et  d'un  ton  dégagé  lui  dit  : 

—  Plus  de  mystère  maintenant.  Otez  donc  votre  masque. 
Elle  était  debout  ,  immobile  comme  un  fantôme  noir  et 

luisant.  Lui  vint  à  elle  doucement,  intimidé  presque  de  sa 
contenance  ,  et  aussi  curieux  au  moins  qu'amoureux.  Il  l'at- 
tira vers  lui  nonchalamment ,  et  comme  elle  n'avait  pas 
quitté  son  masque  ,  par  une  manœuvre  habile  et  prompte  il 
en  cassa  les  cordons.  Cela  se  passait  devant  la  cheminée  , 
entre  deux  glaces  qui  répétaient  la  scène,  et  près  des  flam- 
beaux qui  éclairèrent  le  visage  de  Suzanne  quand  son  mas- 
que tomba  à  ses  pieds.  L'admiration  d'Edouard  fut  si  grande 
que  ses  deux  bras,  qui  enlaçaient  la  taille  de  Suzanne,  se 
dénouèrent  involontairement.  Elle  était  si  belle  et  si  impo- 
sante dans  son  émotion  que  l'entreprenant  jeune  homme 
demeura  saisi  d'étonnement  et  de  respect.  11  vit  bien  que  ce 
n'était  point  là  une  de  ces  femmes  banales  qui  se  livrent  in- 
10  4. 


42 


REVUE     DE  PARIS. 


trépidement  aux  chances  du  bal  masqué  ,  mais  une  bonne  et 
singulière  fortune  donl  le  sens  lui  échappait  ;  et  il  pensa  que 
c'était  peut-être  une  conquête  tout  entière  à  faire  encore, 
cette  femme  qui  était  venue  à  lui  et  chez  lui  d'elle-même. 
Aussi  se  rapprocha-t-il  d'elle  avec  discrétion  ;  il  lui  prit  la 
main  et  la  fit  asseoir  ;  puis  il  se  plaça  gracieusement  à  ses 
pieds,  lui  disant  tout  ce  qu'il  savait  de  douces  et  persuasives 
paroles  ,  lui  récitant  toute  la  poétique  qu'il  avait  apprise  et 
qui  lui  avait  si  souvent  réussi  ;  mais  Suzanne  restait  pensive  , 
sombre,  et  le  repoussait  toujours.  Enfin,  lorsqu'il  fut  au 
bout  de  son  éloquence  : 

—  Maintenant  que  j'ai  vu  votre  visage,  vous  ne  devez 
plus ,  lui  dit-il ,  craindre  de  me  laisser  entendre  votre  voix  ! 

Ces  paroles  tirèrent  Suzanne  de  sa  rêverie,  elle  tres- 
saillit ,  son  teint  s'anima  et  ses  yeux  brillèrent.  Edouard  ne 
se  doutait  guère  combien  ce  qu'il  avait  dit  là  était  puissant 
et  au-delà  de  toute  séduction.  Après  avoir  vainement  attendu 
une  réponse,  il  ajouta  avec  un  ton  d'impatiente  prière  : 

—  Eh  bien  !  êtes-vous  donc  muette  ? 

Suzanne  se  dressa  par  un  mouvement  convulsif.  Ce  mot 
de  hasard  était  plus  qu'une  séduction  c'était  un  viol. 
Edouard  n'eut  plus  de  reproches  à  faire  ,  ni  de  prières. 

Rien  au  monde,  ni  parole  ,  ni  musique,  ni  poésie  ne  sau- 
rait exprimer  le  premier  cri  qui  s'échappa  de  la  poitrine  de 
Suzanne  ,  cri  d'enfant  et  de  femme  à  la  fois,  où  vibrèrent 
toutes  les  cordes  d'une  gamme  sublime.  Et  puis  elle  s'ar- 
racha des  bras  d'Edouard  pour  se  jeter  à  genoux.  Sa  pre- 
mière parole  fut  à  Dieu,  le  nom  de  son  amant  vint  ensuite 
dans  ses  actions  de  grâces.  Et  c'était  un  tableau  curieux, 
vraiment,  cette  jeune  femme  agenouillée  dans  son  domino 
de  bal ,  pâle  .  les  cheveux  épars  ,  et  devant  elle  ce  jeune 
homme  qui  la  regardait  avec  une  indicible  surprise,  ne 
comprenant  ni  cette  fervente  prière  au  ciel  ,  ni  cette  re- 
connaissance pour  lui;  écoutant  avec  stupeur  ces  flots  de 
paroles  bizarres  et  mystiques,  entrecoupées  de  sanglots  et 
de  rires  ,  et  ne  concevant  rien  à  cette  étrange  mêlée  d'ac- 
tions et  de  sentimens  si  divers,  à  ces  phrases  inachevées, 
incohérentes ,  pressées  ,  à  cette  confuse  expression  de  piété  , 
de  joie  et  d'amour.  Et  comment  aurait-il  compris  tout  cela  , 


REVUE     DE     PARIS. 


43 


le  bon  jeune  homme  ?  Mettez-vous  donc  à  sa  place  ?  Croire 
à  une  toute  simple  bonne  fortune  ;  amener  chez  soi  ,  la 
nuit .  une  femme  qu'on  a  prise  au  bal  masqué  ,  et .  à  travers 
ce  vulgaire  roman ,  arriver  tout-à-coup  à  ce  drame  ,  à  celte 
poésie  ,  à  cette  femme  si  belle  et  si  inconnue  .  qui  se  pros- 
terne ,  pleure  et  adore  ;  trouver  sous  le  masque  de  l'Opéra 
cet  amour  vierge  et  cette  passion  fougueuse,  cette  femme 
qui  s'abandonne  et  qui  résiste,  qui  se  livre  et  se  met  à  ge- 
noux pour  prier  et  vous  remercier  avec  de  délirantes  pa- 
roles. C'était  là  un  grand  mécompte  assurément  ;  il  pensa 
qu'elle  était  folle  ,  et  eut  presque  peur  d'elle  :  aussi  fit-il  peu 
d'effort  pour  la  retenir  quand  elle  le  quitta. 

Le  jourétait  venu  et  le  soleil  entrait  de  toutes  parts  dans 
la  chambre  de  Suzanne.  Suzanne  était  assise  dans  une  cau- 
seuse ;  sur  le  parquet,  devant  elle,  gisaient  son  masque  et 
son  domino  ;  une  bougie  brûlait  encore  sur  un  guéridon. 
Il  était  midi ,  et  depuis  de  longues  heures  Suzanne  était  là , 
plongée  dans  une  profonde  et  enivrante  rêverie  ,  dont  elle 
sortait  parfois  pour  se  livrer  à  des  élans  de  joie  folle.  Elle 
rêvait  à  sa  belle  nuit,  à  ses  deux  bonheurs.  Un  seul  de  ces 
bonheurs  l'eût  tuée  peut-être  ;  à  deux  ils  se  prêtèrent  as- 
sistance, et  chacun  l'aida  à  supporter  l'autre.  Dans  toutes 
ces  pensées  où  son  ame  rouiait,  il  ne  se  rencontra  aucun 
remords  de  ce  qu'elle  avait  fait,  aucun  regret  .  aucun  ef- 
froi ;  car  ce  n'était  là  ni  un  crime,  ni  une  débauche,  ni 
une  faiblesse.  C'était  une  inévitable  extrémité  où  le  sort 
l'avait  jetée  de  vive  force,  et  d'où  elle  était  sortie  triom- 
phante et  radieuse.  Sa  félicité  faisait  la  paix  de  sa  conscien- 
ce. Le  monde  peut-être  aurait  été  assez  inique  pour  juger 
son  action  avec  sa  rigueur  convenue  ;  mais  le  plus  profond 
mystère  la  sauvera  de  ce  blâme  injuste  ,  elle  se  contiendra 
dans  son  silence  habituel  quelques  jours  encore .  pendant 
lesquels  elle  arrangera  un  coup  de  théâtre,  une  violente 
émotion  ou  un  traitement  nouveau.  Ce  sera  une  comédie  à 
jouer  ou  un  drame  ;  mais .  dans  tous  les  cas  .  son  rôle  sera 
facile  à  créer  et  à  produire  ,  car  le  général  est  seul  à  trom- 
per, et  c'est  un  homme  bon  et  crédule  dont  la  joie  ne  peut 
manquer  d'être  aveugle  au  dénoûment. 

Elle  fut  tirée  de  ces  réflexions  par  un  bruit  de  voix  dans. 


REVUE    DE    PARIS. 

l'antichambre.  Suzanne  aussitôt  poussa  du  pied  dans  un  coin 
ses  reliques  de  bal  ,  souffla  sur  la  bougie  ,  se  composa  à  la 
hâte  un  maintien  paisible  ,  et  posa  gracieusement  un  doigt 
sur  ses  lèvres  qui  souriaient,  comme  pour  se  dire  :  Tai- 
sons-nous !  Il  était  si  doux  de  faire  une  courte  dissimulation 
de  ce  qui  la  veille  semblait  une  éternelle  infirmité  !  La  fem- 
me de  chambre  ,  entr'ouvrant  la  porte,  annonça  la  comtes- 
se de  V Suzanne  fit  un  signe  d'admission.  Mme  de  V..... 

était  la  femme  que  le  monde  appelait  la  meilleure  amie  de 
Suzanne  ,  ce  qui  ne  signifiait  pas  grand'chose ,  car  ce  que 
le-  femmes  nomment  amitié  entre  elles,  n'est  pas  un  sen- 
timent ,  c'est  un  filon  de  tendresse  égaré  et  sans  parfum  ;  ou 
bien  ,  c'est  une  contenance  seulement ,  c'est  l'éventail  der- 
rière lequel  elles  cachent  leur  regard   et  leur  sourire  ,  c'est 

le  blindage  de  leurs  batteries.  Mme  de  V s'était  liée  avec 

Suzanne  peut-être  à  cause  de  son  infirmité.  C'était  une  amie 
si  commode  celle  à  qui  l'on  pouvait  parler  sans  cesse,  sans 
interruption,  et  même  pendant  qu'elle  vous  répondait! 
Dans  tous  les  cas  ,  s'il  avait  tenu  à  elle  que  la  langue  de  son 
amie  fût  déliée,  et  qu'elle  eût  pu  voter  à  bulletin  secret,  pa- 
riez à  coup  sûr  qu'elle  aurait  mis  une  boule  noire  au  scru- 
tin. Ces  amitiés  sont  ainsi  faites.  N'y  cherchez  n'y  désin- 
téressement ,  ni  confiance  entière  ,  ni  dévouement  ;  les  fem- 
mes mettent  ailleurs  ce  qu'elles  ont  de  bon.  M',!e  de  V 

était  donc  tout  simplement  la  femme  que  Suzanne  voyait  le 
plus  souvent  et  le  mieux  :  c'était  chez  elle  que  le  général 
avait  rencontré  le   docteur  allemand.  En  entrant ,  Mme  de 

V avait  l'air  mystérieux  et  embarrassé  j  elle  prit  avec 

effusion  les  mains  de  son  amie  et  les  pressa  contre  le  cor- 
sage de  sa  robe  ;  elle  l'embrassa  deux  fois,  elle  la  regarda 
d'un  air  attristé  ,  levant  parfois  les  yeux  au  plafond  avec  de 
petits  soupirs ,  tout  cela  mêlé  de  paroles  discrètes ,  qui  bien- 
tôt devinrent  des  mots  à  double  sens,  puis,  se  dépouillant 
peu  à  peu  de  leur  voile  ,  exprimèrent  clairement  que  la  con- 
sultation était  connue  ,  et  qu'on  savait  l'ordonnance.  Les 
femmes  ont  l'art  de  tout  apprendre  et  de  tout  dire. 

Suzanne  demeura  anéantie;  elle  n'eut  la  force  ni  de  ré- 
pondre ,  ni  d'entendre  ce  qu'une  charitable  amitié  lui  pro- 
digua de  consolations  et  de  conseils. 


KKVUE    DE    PARIS.  45 

Le  lendemain  ,  le  général  étant  de  retour  fut  informé 
aussi  de  l'indiscrétion  du  docteur.  Quelques  mots,  qui  échap- 
pèrent à  son  dépit  et  à  sa  colère,  apprirent  à  Suzanne  que 
cet  épisode  formait  le  sujet  de  tous  les  entretiens  ;  c'était 
l'histoire  à  la  mode  des  salons  de  Paris  ;  on  la  racontait 
toute  brodée  de  piquans  détails.  Rien  ne  manquait  à  la  pu- 
blicité. 

Dès  lors  Suzanne  dut  renoncer  à  toute  pensée  de  jouir  en 
face  du  monde  du  bienfait  de  sa  délivrance.  Le  monde  en 
savait  trop  pour  être  trompé  ;  il  fallait  donc  choisir  ,  lui  pa- 
raître infirme  ou  déshonorée  ,  garder  sa  pitié  ou  accepter 
son  mépris.  Suzanne  n'eut  pas  courage  une  seconde  fois. 
Elle  s'aperçut  bien  vite  de  la  maligne  surveillance  qui  l'en- 
vironnait ;  elle  vit  autour  d'elle  mille  curieux  qui  prêtaient 
l'oreille  ,  épiaient  un  mot  comme  une  confession  et  s'impa- 
tientaient de  ce  qu'un  si  beau  scandale  restait  incomplet. 
Combien  ne  prit-elle  pas  en  haine  cette  société  où  le  vice  vul- 
gaire levait  le  front, honoré  et  flatté,  tandis  que  sa  chute  à  elle, 
que  tant  d'excuses  devaient  protéger ,  était  attendue  comme 
un  spectacle  plaisant  où  chacun  pourrait  pointer  son  mot  et 
planter  son  quolibet.  Certes,  elle  était  bien  trop  fière  pour 
donner  à  ces  gens-là  sa  renommée  à  déchirer  !  Elle  se  raidit 
dans  son  héroïque  résignation  ,  et  ,  le  sacrifice  dût-il  lui 
coûter  la  vie,  elle  résolut  de  l'accomplir.  Que  de  force  et 
de  grandeur  d'arae  ne  lui  fallut-il  pas  pour  persévérer!  Au- 
trefois, du  moins,  ses  amers  regrets  étaient  colorés  par  un 
rayon  d'espoir  ;  maintenant  sa  détresse  était  sans  issue  , 
sans  retour  ,  ni  avenir  meilleur.  Cette  parole  si  désirée,  il 
fallait  qu'elle  mit  autant  de  soins  à  la  dissimuler  ,  qu'elle 
avait  consacré  de  larmes  à  la  pleurer  autrefois.  C'était  un 
trésor  volé  qu'elle  devait  cacher,  une  parure  faite  pour  elle 
seule  ,  et  qu'il  fallait  dépouiller  devant  les  autres  ,  pour 
s'exposer,  pauvre  et  nue,  à  la  commisération.  Son  tourment 
de  toutes  les  heures  maintenant  était  de  retenir  captive 
cette  parole  ardente,  avide  d'air,  folle  de  liberté  ,  cette 
parole  douce  et  suave  qui  coulait  à  ses  lèvres  ,  cette  parole 
violente  et  terrible  qui  la  serrait  à  la  gorge  et  voulait  lui 
briser  les  dents  pour  sortir  !  Toute  sa  récréation,  tout  son 
dédommagement  était  parfois  de  s'enfermer  dans  sa  cham- 


4D  REVUE    DE    PARIS. 

bre,  seule,  sous  le  verrou,  et  là  elle  parlait,  elle  se  parlait, 
elle  parlait  à  ses  meubles  ,  à  ses  tableaux ,  au  plafond  et 
au  plancher;  elle  s'enivrait  de  ces  sons,  de  cette  admi- 
rable musique  ,  de  sa  puissance  recouvrée  ;  elle  parlait 
à  haute  voix  et  à  voix  basse  ,  elle  bégayait ,  elle  chantait, 
elle  essayait  toutes  les  notes,  toutes  les  souplesses  de  ce 
flexible  organe.  Parfois  aussi,  elle  sortait  seule  et  à  pied, 
elle  s'en  allait  dans  des  quartiers  lointains  où  elle  fût  incon- 
nue, entrant  dans  les  magasins  pour  parler  aux  marchands; 
elle  aimait ,  dans  la  rue,  à  demander  son  chemin  furtive- 
ment 5  elle  était  ingénieuse  à  trouver  de  ces  occasions.  Mais 
ces  momens  de  liberté  secrète  étaient  courts  ;  il  lui  fallait 
toujours  revenir  chez  elle  ,  reprendre  son  entrave  devant 
son  mari,  devant  ses  gens,  devant  le  monde  ;  il  fallait  cha- 
que jour  recommencer  le  supplice,  s'étudier,  se  macérer  , 
et  frémir  devant  cette  pensée  qu'un  mot  échappé ,  le  mot 
le  plus  simple,  le  plus  honnête,  serait  un  flagrant  délit 
d'adultère  ! 

Une  seconde  douleur  lui  porta  le  dernier  coup.  Son  cou- 
rage et  sa  résignation  avaient  été  secourus  et  aidés  long- 
temps par  une  pensée  consolatrice.  Des  deux  bonheurs  qui 
lui  étaient  échus  à  la  fois  ,  si  l'un  était  non-avenu  et  impos- 
sible, l'autre  lui  demeurait.  Son  cœur,  qui  avait  aussi  parlé, 
n'était  pas  forcé  de  se  taire  ,  lui.  Des  deux  voix  qui  s'étaient 
éveillées  en  elle  ,  cette  voix  du  cœur  n'était  pas  condamnée 
au  silence  ;  et  lorsque  dans  ses  rêveries  elle  y  songeait  ou 
qu'elle  en  parlait  dans  ses  monologues  ,  Suzanne  sentait 
que  c'était  la  plus  belle  moitié  de  sa  conquête  qui  lui  était 
restée.  Alors  elle  ne  se  plaignait  plus,  elle  ne  souffrait  plus. 
Elle  aimait  Edouard  ,  et  dans  cet  amour  elle  trouvait  tout, 
résignation,  foi  ,  espérance  ;  mais  ,  hélas!  il  était  dit  que 
tout  lui  faillirait  !  Ces  deux  bonheurs  jumeaux  étaient  unis 
par  de  trop  intimes  liens  pour  n'avoir  pas  une  destinée 
commune.  Elle  avait  d'abord  attendu  avec  confiance  celui 
en  qui  s'était  réfugié  tout  ce  qui  la  retenait  à  la  vie  ;  puis  ne 
le  voyant  pas  paraitre  ,  ne  le  rencontrant  nulle  part  ,  elle 
se  mit  à  le  chercher  sans  guide  et  sans  indice,  car  son  image 
et  un  simple  nom  de  baptême  étaient  tout  ce  qu'elle  avait 
gardé  de  lui  dans  sa  mémoire.  Avec  cela  il  n'y  avait  guère 


REVUE    DE    PARIS. 


47 


à  compter  que  sur  le  hasard.  Elle  chercha  pourtant  avec 
persévérance  et  passion.  S'ils  avaient  cherché  tous  deux, 
sans  doute  se  seraient-ils  trouvés;  mais  elle  chercha  seule  et 
ce  fut  en  vain.  Quand  cet  espoir  fut  perdu,  tout  fut  fini  pour 
Suzanne.  Elle  avait  tout  reporté  à  cet  amour  heureux  ;  à  lui, 
à  Edouard,  elle  aurait  tout  confié  ,  tout  appris;  avec  lui  elle 
eût  pu  se  créer  une  seconde  existence  ,  à  côté  de  sa  vie  si- 
lencieuse et  contrainte  en  face  du  monde  ,  se  faire  une  vie 
à  part ,  à  deux ,  pleine  de  charme  et  d  epanchement;  mais 
seule,  elle  ne  put  résister  à  tant  d'infortune  ;  sa  vie  s'épuisa 
dans  les  regrets,  les  combats,  les  angoisses  du  danger,  de 
la  peur  et  de  la  privation. 

L'automne  la  trouva  au  lit  de  mort.  Le  désespoir  du  géné- 
ral ne  se  saurait  peindre  lorsqu'il  vit  sa  femme  si  rapide- 
ment dépérir;  lui  et  George  s'épuisèrent  en  soins  et  en  veil- 
les; mais  le  mal  allait  toujours  grand  train  .  laissant  à  cha- 
que heure  sur  sa  victime  une  marque  quine  pouvait  permet- 
tre le  doute  à  ceux  qui  l'aimaient.  Un  malin,  le  médecin  qui 
soignait  Suzanne ,  après  avoir  long-temps  examiné  la  mala- 
de, retourna  vers  le  général ,  les  yeux  baissés  ;  il  lui  prit  la 
main  et  la  serra  en  silence  avec  un  soupir  qui  voulait  dire  : 
«  C'en  est  fait ,  ce  jour  est  le  dernier  !  »  Le  général  com- 
prit ,  et  lorsque  tout  le  monde  se  fut  retiré  ,  et  qu'à  côté  du 
lit  de  cette  jeune  femme  qui  allait  mourir  ,  il  resta  seul ,  lui 
vieillard  ,  qui  lui  survivait,  sa  douleur  éclata.  Il  était  à  ge- 
noux dans  l'alcôve  ;  sa  tête  ,  flétrie  et  hachée  de  blessures  et 
dérides,  était  livide;  à  travers  ses  sanglots,  sa  voix  rau- 
que  pouvait  à  peine  sortir  ;  il  se  frappait  la  poitrine  :  il  s'ac- 
cusait. —  Oh  !  c'est  moi  .  disait-il ,  moi  qui  cause  ta  mort  , 
Suzanne  !  Misérable  que  je  suis  ,  j'aurais  pu  te  sauver  !  Je 
devais  me  tuer!  C'était  à  moi  de  mourir  ,  non  à  toi!  Par- 
donne-moi ,  pauvre  victime  ,  tu  seras  vengée  .  je  ne  te  sur- 
vivrai pas  ,  je  me  punirai,  je  le  jure  ! 

Et  lorsque  le  moment  arriva  ,  Suzanne  se  souleva  avec 
peine  ,  pencha  sa  tête  vers  son  époux,  recueillant  ses  der- 
nières forces  pour  verser  une  consolation  dans  cette  ame 
ulcérée ,  et  sauver  ce  vieillard  de  son  désespoir  et  de  ses 
pensées  de  suicide  .  elle  lui  dit  : 

—  Adieu  î 

Eugène  Guivot. 


LE  JOURNALISTE  FRANCO-BELGE, 


SIMPLE    HISTOIRE    DE    CRITIQUE   LITTERAIRE. 


Chacun  sait  que  les  plus  mauvais  journaux  de  la  Belgique 
sont  rédigés  par  des  espèces  d'hommes  de  lettres  nés  en 
France  ,  hommes  d'ordinaire  sans  aveu  comme  sans  style  , 
qui  s'en  vont  à  l'étranger  pour  y  trafiquer  de  leur  mieux  du 
peu  de  fiel  et  de  bile  qu'on  veut  bien  leur  acheter  pour  tuer 
le  temps.  On  trouverait  de  ces  traficans  de  calomnie  et  de 
lâcheté  sur  toutes  les  places  publiques  de  l'Europe.  Il  y  en  a 
à  Rome  qui  parlent  au  nom  de  la  religion  ;  en  Angleterre  qui 
parlent  au  nom  de  la  liberté;  en  Allemagne  qui  travaillent 
sous  M.  de  Metternich  ;  en  Belgique  qui  prêchent  incessam- 
ment la  supériorité  de  la  nation  belge  sur  toutes  les  nations 
de  l'univers;  il  y  en  a  même  dans  nos  provinces  ,  mais  en 
petit  nombre,  qui  se  cachent  entre  deux  colis  pour  lancer 
leur  petite  injure  à  propos  d'un  cheval  à  vendre,  d'un  chien 
perdu  ou  d'une  maison  à  louer.  Or,  tous  ces  gens  de  lettres 
français,  malheureux  que  l'envie  déchire  ,  n'ont  pas  d'autre 
but,  pas  d'autre  métier,  pas  d'autre  bonheur,  pas  d'-autre 
gloire,  que  d'aboyer  incessamment  et  sans  relâche  contre 
la  littérature  de  leur  temps.  Qu'un  homme  d'esprit  et  de 
cœur  obtienne  un  succès  à  Paris,  ce  premier  succès  si  difficile 
à  remporter,  que  personne  ne  donne  et  qu'on  n'obtient  que 
par  soi-même  ;  aussitôt  voilà  l'horrible  meule  qui  de  loin  se 
met  à  remplir  l'air  de  ses  clameurs.  Pas  une  gloire  nouvelle 
n'échappe  à  ses  tristes  insultes.   L'étranger  qui  paie  ces  mi- 


KEVUE    DE    PARIS. 

sérables  s'amuse  de  leurs  clameurs,  et  cela  fait  grande  joie 
en  Angleterre  ,  par  exemple  .  quand  on  voit  des  écrivains 
gagés. réfugiés  de  la  France,  venir,  pour  quelques  aumônes, 
insulter  dans  les  journaux  anglais  tous  ceux  qui  chez  nous 
parlent  tout  haut  et  se  font  entendre  de  la  foule.  Voilà  com- 
ment depuis  tantôt  deux  ans  .  tout  ce  qui  est  à  l'éiranger. 
revue,  journal,  album  pittoresque,  furet  littéraire  ,  scorpion 
dramatique  ;  tout  ce  qui  écrit  et  dirige  un  journal,  s'est  atta- 
ché à  démontrer  de  mille  manières  que  la  littérature  fran- 
çaise du  dix-neuvième  siècle  n'était  qu'un  amns  d'impure- 
tés, de  souillures  et  de  barbarismes.  Ces  misérables  ont  re- 
présenté les  gens  de  lettres  français  comme  faisant  trafic  du 
vice  et  de  l'immoralité.  Ils  ont  élé  jusqu'à  leur  reprocher 
leur  fortune,  c'est-à-dire,  à  celui-ci  son  cheval,  à  celui-là  ses 
beaux  livres,  à  cet  autre  deux  ou  trois  folles  nuits  d'ivresse; 
car  voilà  tout  ce  qu'on  peut  dire  des  gens  de  lettres  aujour- 
d'hui, c'est  qu'ils  se  sont  refusés  à  porter  le  man'.eau  crotté 
de  ce  pauvre  Colletet  !  Cependant,  au  milieu  de  toutes  ces 
injures  qu'elle  n'entendait  pas,  qui  ne  venaient  à  elle  que  de 
temps  à  autre,  la  littérature  française  poursuivait  ses  travaux 
de  chaque  jour;  car  c'est  là  un  des  grands  mérites  de  nos 
hommes  de  lettres,  le  travail.  Si  leur  vieest  la  vie  de  tout  le 
monde,  c'est  qu'ils  sont  occupés  comme  tout  le  monde.  Il 
n'y  a  que  les  écrivains  franco-belges  .  ou  franco-anglais,  ou 
franco-romains,  en  un  mot  tous  les  franco-européens  libel- 
listes-calomniateurs.  qui  puissent  ne  pas  voir  que  personne 
n'a  rien  à  reprocher  à  d'honnêtes  gens  d'esprit  qui  alimen- 
tent chaque  jour  le  théâtre,  la  presse,  la  librairie,  sans  rien 
demandera  personne,  et  surtout  sans  rien  devoir  à  person- 
ne. Toujours  est-il  que  voilà  comment  sont  traités  tous  nos 
jeunes  écrivains  à  l'étranger.  Il  est  impossible  de  se  figurer 
à  quels  excès  de  langage  insolent  ils  sont  exposés  incessam- 
ment et  chaque  jour. 

Jusqu'à  un  certain  point,  nous  concevons  fort  bien  que 
l'Angleterre  ,  qui  a  une  littérature  à  elle  ,  et  qui  a  perdu  en 
moins  de  six  ans  lord  Byron  et  Walter  Scott,  ces  deux  astres 
jumeaux  de  son  ciel  poétique,  s'amuse  à  voir  insulter  et  à 
faire  insulter  chaque  jour  la  littérature  française,  qui  voit 
encore  à  son  sommet  M.  de  Chateaubriand  et  M.  de  Lamar- 
10  ô 


50  REVUE     DE    PARIS. 

Une.  Sans  doute,  jusqu'à  un  certain  point,  nous  comprenons 
très-bien  que  l'Allemagne,  veuve  de  Goethe. le  grand  patriar- 
che, qui  luiapporta,  tout  enveloppé  dans  de  beauxlanges  de 
nuages,  le  dix-huitième  siècle  français,  s'épouvante  et  s'ef 
fraie,  voyant  marcher  au  milieu  de  nous  tous  ces  rares  et 
beaux  esprits  qui ,  à  leur  tour,  ont  repris  à  l'Allemagne  .  le 
siècle  de  Voltaire  ,  de  Diderot  et  de  Montesquieu!  Que  l'in- 
quiétude de  l'Angleterre  et  de  l'Allemagne  aille  àcet  excès  de 
déloyauté,  qu'elles  attaquent  sous  toutes  ses  faces  la  littérature 
actuelle,  cela  n'est  peut-être  guère  utile  à  leurs  intérêts  litté- 
raires ;  mais  au  moins  leur  vanité  nationale  en  est  flattée,  et 
c'est  toujours  un  résultat  quelconque.  Mais  que  la  nation  la 
moins  littéraire  du  monde,  la  nation  qui,  pour  vivre,  dé- 
pouille, depuis  un  temps  immémorial,  les  gens  de  lettres  fran- 
çais; le  peuple  qui  profite  d'une  barrière  de  bois,  jetée  entre 
lui  et  nous,  pour  contrefaire  tous  nos  livres,  histoires,  ro- 
mans, poésies  ,  revues,  qu'il  revend  ensuite  au  rabais  aux 
peuples  voisins;  que  ce  même  peuple  plagiaire,  qui  n'a  pas 
d'amour-propre  à  défendre,  puisqu'il  copie  tout  ce  qui  ne 
produit  rien  ,  puisqu'il  nous  vole  sans  que  nous  puissions 
rien  lui  prendre  ;  ce  peuple  à  l'affût  de  toutes  les  nouveautés 
parisiennes  qu'il  imprime  à  vil  prix  sur  du  papier  à  sucre, 
avec  des  fautes  sans  nombre,  ce  peuple ,  qui  est  la  ruine 
matérielle  de  notre  littérature  ;  que  ce  soit  ce  même  peuple 
qui  perraetteà  ses  journaux  d'insulter  à  chaque  instant  et  cha- 
que jour  la  littérature  qui  le  nourrit,  la  littérature  dont  il  ra- 
masse les  moindres  produits,  dont  il  se  dispute  avidement 
les  moindres  pages,  voilà,  grands  dieux!  voilà  ce  qui  ne  peut 
se  concevoir!  Et  cependant  depuis  long-temps,  et  à  sa  honte, 
la  Belgique  ne  fait  pas  autre  chose.  D'une  main  elle  nous 
vole,  et  de  l'autre  main  elle  nous  déchire.  Aujourd'hui ,  elle 
annonce  comme  parus  les  livres  qu'on  fait  encore  à  Paris,  et 
le  lendemain,  ces  livres,  à  peine  publiés,  elle  les  livre,  eux 
et  leurs  auteurs,  à  toute  la  rage  famélique  de  ses  critiques 
français.  Ainsi  cette  malheureuse  patrie  du  plagiat  se  donne 
à  elle-même  un  double  soufflet.  Elle  tue  autant  qu'elle  le  peut 
le  livre  qu'elle  a  volé,  et  ce  livre  volé,  elle  le  ruine.  Derniè- 
rement encore,  ce  qui  vient  de  se  passer  en  Belgique  à  pro- 
pos d'une  suite  d'articles  de  la  Revue  de  Paris,  est  une  chose 


REVUE    DE    PARIS.  51 

à  peine  croyable,  et  nous  en  faisons  l'histoire  dans  tous  ses 
détails,  afin  d'ajouter  une  curieuse  page  à  ces  annales  de  la 
piraterie  littéraire  de  Bruxelles,  Liège  et  autres  lieux. 

Il  y  a  tantôt  deux  ans  que  M.  Jules  Janin  fit  imprimer  dans 
la  Revue  de  Paris  une  suite  de  chapitres  intitulés  :  Le  Piédes- 
tal. Ce  n'est  pas  à  nous  à  juger  notre  œuvre;  toujours  est-il 
que  ces  pages  sont  au  nombre  des  bonnes  pages  que  M.  Ja- 
nin ait  écrites.  Comme  cela  arrive  toujours,  les  chapitres 
du  Piédestal  furent  réimprimés  au  moins  deux  fois  à  Bruxel- 
les ,  dans  deux  contrefaçons  de  la  Revue  de  Paris  destinées  à 
l'Allemagne  et  à  l'Angleterre  (lesquelles  contrefaçons  au- 
raient ruiné  vingt  fois  la  Revue  de  Paris,  si  elle  était  née 
moins  viable  ).  Ainsi  volée  à  deux  reprises  ,  la  Revue  de  Paris 
n'avait  rien  à  dire  ,  elle  y  est  habituée  .  et  elle  sait  très-bien 
que  Bruxelles  et  pays  environnons  ne  feraient  que  rire  de 
ses  réclamations.  11  est  vrai  que  le  roi  actuel  de  la  Belgique 
est  le  gendre  du  roi  actuel  des  Français.  Mais  qu'importe? 
C'estlaloidupays. 

Mais  voici  qui  devient  plus  original.  Il  a  plu  aux  honnêtes 
libraires  de  la  Belgique  de  faire  une  troisième  contrefaçon 
du  Piédestal.  C'est  en  vain  que  l'auteur  avait  toujours  refusé 
d'en  faire  un  livre;  la  librairie  belge  n'y  regarde  pas  de  si 
près  Elle  force  M.  Jules  Janin  de  faire  un  livre  qu'il  n'a  pas 
voulu  faire.  Elle  imprime,  sans  l'avertir,  en  un  volume  , 
qu'elle  annonce  le  Piédestal,  roman  nouveau  ,  par  Jules  Ja- 
nin. Elle  ne  s'informe  pas  si  ce  n'est  pas  là  un  travail  rapide 
fait  tout  exprès  pour  la  lecture  rapide  des  Revues,  mais  trop 
peu  châtié  pour  un  livre.  Ah  !  bien  oui,  le  libraire  belge  qui 
rencontre  une  de  ces  idées  de  contrefaçon  n'y  regarde  pas  de 
si  près.  Aussitôt  que  l'idée  lui  est  venue,  notre  homme  se  ca- 
che ,  s'enferme  ,  il  imprime  clandestinement  !e  fruit  de  son 
idée,  de  peur  que  la  même  idée  ne  vienne  en  même  temps  à  un 
de  ses  confrères,  et  que  celui-ci  ne  lui  vole  le  livre  qu'il  a  volé, 
car  ceci  est  un  brigandage  incroyable  ,  et  il  est  impossible 
de  gaspiller  plus  complètement  les  œuvres  de  l'imagination 
et  de  la  pensée.  Donc  le  livre  parait.  On  vend  en  Belgique 
le  Piédestal ,  par  Jules  Janin.  Ne  croyez  pas  que  ces  gens- 
là  prennent  la  peine  d'avertir  l'auteur  après  la  publica- 
tion de  leur   livre  :  ils  ne  l'avertissent  ni  après  ,  ni  avant. 


52 


REVUE     DE     PARIS. 


Cependant  à  peiue  le  Piédestal  a  t— il  paru,  que  voilà  tout-à- 
coup  les  honnêtes  et  illustres  critiques  dont  nous  parlions 
tout  à  Theure  qui  s'emparent  du  livre  et  qui  le  déchirent  à 
belles  dents.  C'est  ce  qui  est  arrivé  au  Piédestal.  On  a  traité 
comme  un  livre  ce  livre  qui  n'est  pas  un  livre.  On  a  crié ,  et 
quels  cris  !  à  l'impudeur  !  à  l'immoralité  !  Et  à  propos  du  Pié- 
destal, on  s'est  livré  de  nouveau  à  mille  injures  honteuses 
contre  la  littérature  contemporaine.  Cependant  l'innocent 
auteur  du  Picdestal  était  tranquillement  à  Paris  et  parfaite- 
ment ignorant,  et  du  livre  qu'on  lui  avait  fait  faire,  et  des 
injures  dont  on  l'accablait  à  propos  de  ce  livre.  Si  ceux  qui  sou- 
vent s'amusent  à  attaquer  M.  Janin,  le  connaissaient  comme 
nous  le  connaissons,  et  s'ils  savaient  combien  c'est  là  un 
homme  dégagé  de  tout  amour-propre  littéraire,  combien  il 
fait  bon  marché  de  ses  ouvrages  ,  et  comme  il  ignore  par- 
faitement toutes  ces  attaques,  ceux-là  ne  dépenseraient 
pas  tant  d'esprit  en  pure  perte.  A  plus  forte  raison  quand  il 
s'agit  des  injures  de  la  Belgique  !  La  Belgique  n'a  pas  le  droit 
d'jnsuller  ceux  qu'elle  dépouille  ;  c'est  une  double  lâcheté! 
Toujours  est-il  que  le  journal  de  Liège  ,  entre  autres  jour- 
naux, est  allé  si  loin,  à  propos  du  Piédestal,  contre  M.  Janin, 
et  à  son  propos  contre  toute  la  littérature  en  masse  ,  qu'un 
beau  jour  il  reçut  une  lettre  de  Liège  et  un  paquet  de  jour- 
naux. Cette  lettre  et  ces  journaux  luiétaient  envoyés  par  des 
jeunes  gens  de  la  ville, honnêtes  etbraves  hommes,  qui  ne  pou- 
vaient pas  souffrir  plus  long-temps  devoir  ainsi  attaquer  des 
écrivains  qu'ils  aiment  sans  les  connaître,  et  qui  ne  leur  ont  ja- 
mais fait  aucun  mal  .Dans  cette  lettre, M.  Jules  Janin  étailinvité 
à  répondre  aux  journaux  qui  l'attaquaient;  les  journaux  qu'on 
lui  envoyait  contenaient  les  attaques  en  question,  toujours 
à  propos  de  ce  malheureux  Piédestal  ;  or  ,  ces  attaques  sont 
telles  qu'il  est  impossible  de  se  les  figurer. 

ÎSous  allons  cependant  vous  en  donner  un  extrait  fort 
exact;  vousjugerez  par  vous-même  de  ce  que  peut  être  la  cri- 
tique littéraire  dans  ce  grand  royaume  de  la  contre-façon. 

Le  premier  article  du  Journal  de  Liège  contient  ces  phra- 
ses, que  nous  copions  textuellement: 

«  Il  y  avait  à  la  chambre  des  députés  de  France  en  1833, 
un  honorable  membre  qui  n'avait  pas  donné  signe  de  vie 


REVUE    DE    PARI.s'  53 

pendant  la  session.  Cn  beau  jour  il  monta  à  la  tribune  et  il 
s'exprima  en  ces  termes  :  —  Cbers  collègues  ,  depuis  que  je 
fais  partie  de  votre  assemblée  .  j'ai  acquis  la  profonde  con- 
viction que  vous  êtes  des  gueux ,  et  j'ai  pris  la  parole  parce 
que  j'éprouvais  le  besoin  de  vous  dire  :  Chers  collègues  ,  vous 
êtes  des  gueux  l  Ce  député  se  nommait  Glais  Bizoin.  » 

»  Je  veux  être  le  Glais-Bizoin  de  la  critique  littéraire ,  » 
ajoute  le  Journal  de  Liège;  et  après  cet  exorde  chaleureux  . 
il  analyse  le  Piédestal  à  sa  manière  ,  après  quoi  le  Glais-Bi- 
zoin revient  à  la  littérature  moderne. 

«  C'est  cela  !  s'écrie-t-il  .  travaillons  (  le  critique  appelle 
cela  travailler  ),  suons  toute  l'année  (  le  critique  veut  dire  : 
faisons  suer  toute  l'année  )  ,  payons  un  budget  (le  critique 
ne  paie  rien  au  budget)  .  pour  qu'ils  mangent  (les  gens  de 
lettres  français)  des  traitemens  de  canseiUers  d'état.  Ces  ri- 
chesses colossales  (et  la  Belgique  qui  nous  pille!  ) ,  ceshautes 
positions  sociales .  c'est  leur  bien,  leur  patrimoine,  leur 
propriété  ;  s'ils  ont  moins .  on  les  vole!..  » 

«  Suez  donc,  bonnes  gens ,  pour  jeter  à  la  tète  de  M.  Ja- 
nin  quatre  pauvres  millions  !  » 

Voilà  à  peu  près  le  premier  article  du  critique.  Vous  vovez 
que  dans  cet  article  il  y  a  au  moins  trois  millions  neuf  cent 
quatre-vingt-dix  mille  démentis  à  lui  donner,  ontre  les  places 
de  conseiller  d'état. 

A  son  second  article,  le  critique,  après  avoir  encore 
beaucoup  parlé  du  Piédestal ,  revient  à  sa  thèse  favorite  ,  à 
savoir  que  le  public  paie  les  gens  die  lettres  français  pour  sa- 
tisfaire à  demi  ses  vices  de  bas  étage. 

Il  se  plaint  du  progrès  incessant  du  satanisme.  —  «  L'é- 
goisme  ,  force  dissolvante  .  a  fort  avancé  son  œuvre  destruc- 
tive ,  et  cependant  il  y  a  des  hommes  }  des  J.  Jauin  .  pour  le 
caresser  (  l'égoïsme  )  ,  le  flatter  ,  le  couver  ,  comme  s'il  tardait 
à  leur  infernale  impatience  de  lui  voir  dépasser  les  dernières 
limites  pour  la  ruine,  l'anéantissement  des  sociétés  !   » 

Tout  le  reste  est  du  même  style  et  de  la  même  force.  L'au- 
teur .  pour  compléter  ce  second  article,  vous  montre  Té- 
cole  moderne  achevant  l'œuvre  du  marquis  de  Sade  .  et  tout 
cela  à  propos  du  Piédestal ,  dont  voici  les  conclusions,  que 
le  critique  se  garde  bien  de  citer,  mais  qu'un  autre  journal 
10  5. 


54  REVÎ7E     DE    PARIS. 

de  Liège  ,  V Industrie ,  a  citées  en  répondant  au  susdit  criti- 
que comme  il  méritait  qu'on  lui  répondit.  «  Ils  enseignaient, 
î»  entre  autres  choses,  à  leurs  enfans,  qu'il  n'y  a  qu'un 
»  grand  chemin  pour  arriver  à  la  fortune  ,  le  grand  chemin 
»  est  ouvert  à  tous ,  et  qu'à  ceux  qui  veulent  s'élever  sans 
t>  remords  ni  regrets,  il  n'y  a  qu'un  piédestal  qui  leur  soit 
»  permis ,  la  probité  ,  le  travail  et  la   vertu  !  » 

Mais  ce  n'était  pas  là  le  compte  du  critique  du  Journal  de 
Liège,  il  voulait  à  toute  force  rencontrer  un  marquis  de 
Sade. 

Au  troisième  article  ,  il  est  très-peu  question  du  Piédes- 
tal,  mais  en  revanche  on  y  passe  en  revue  tous  les  ouvrages 
de  M.  Janin  ,  et  entre  autres  la  réponse  à  M.  Nisard.  Voici 
comment  le  même  journal  belge  a  répondu  au  Journal  de 
Liège  à  propos  de  cette  réponse  à  M.  Nisard. 

»  La  manière  dont  le  critique  du  Journal  de  Liège  rend 
compte  de  l'admirable  polémique  littéraire  soutenue  dans  la 
Revue  de  Paris ,  entre  MM.  Janin  et  Nisard  ,  est  encore  un 
échantillon  de  sa  bonne  foi.  Il  travestit  de  la  manière  la 
plus  ridicule  le  langage  de  M.  J.  Janin  ,  il  lui  prête  les  ex- 
pressions les  plus  triviales  ,  telles  que  celles-ci:  Va  donc  , 
Nisard }  va  donc,  imbécile  !  va  pâlir  sur  des  ouvrages  diffici- 
les qui  auront  une  valeur  intri?isèque  ;  ne  vois-tu  pas,  ni- 
gaud, etc. ,  etc.  Puis  encore,  va  donc,  Nisard,  va  donc,  stu- 
pide  !  Tu  mourras  de  faim ,  et  tu  ne  seras  pas  même  de  l'In- 
stitut. Et  il  ajoute  :  «  Que  ceux  qui  n'ont  pas  lu  les  réponses 
»  de  M.  Janin  à  M.  Nisard  ne  pensent  pas  que  je  charge  à 
«  dessein  les  expressions  de  son  indignation  furibonde  con- 
»  tre  la  probité  ;  j'adoucis  bien  plutôt  l'âpreté  d'un  monu- 
»  ment  du  degré  d'insolence  et  d'effronterie  atteint  par  cer- 
i>  tains  écrivains  de  nos  jours.  » 

«  Qui  ne  croirait,  continue  toujours  le  même  journal  ,  à 
ce  ton  de  bonhomie  et  de  candeur  ,  que  le  critique  en  ques- 
tion a  fidèlement  transcrit  les  expressions  mêmes  de  M.  J. 
Janin  ,  qu'il  s'est  efforcé  d'en  adoucir  le  texte  ,  bien  loin  de 
l'altérer  pour  le  rendre  méconnaissable  ?  En  vérité  je  ne  sais 
qui  cet  homme  espère  tromper  avec  ses  accusations  calom- 
nieuses et  mensongères.  C'est  bien  lui  qui  ment  avec  une  im- 
pudence et  une  effronterie  sans  exemple.  A   qui  veut-il  en 


REVUE    DE    PARIS.  55 

imposer  ?  Tout  ce  qui  lit  à  Liège  a  lu  dans  la  Revue  de  Pa- 
ris,  qui  se  trouve  dans  toutes  les  mains,  cette  lutte  si  égale, 
si  pleine  de  convenance  entre  l'élégant  auteur  des  Études 
sur  les  poètes  latins  et  le  plus  spirituel  et  le  plus  brillant  écri- 
vain de  la  presse  périodique  ,  lutte  dans  laquelle  deux  amis, 
deux  hommes  qui  s'estiment  se  portent  les  plus  rudes  coups 
sans  quitter  un  instant  le  langage  de  l'amitié.  On  serait  em- 
barrassé de  dire  de  quel  côté  est  restée  la  victoire.  » 

Vous  voyez  que  jusqu'à  présent  M.  Jules  Janin  n'avait  pas 
besoin  de  se  défendre.  De  bonnes  et  loyales  plumes  s'étaient 
chargées  de  ce  soin  bien  avant  qu'il  eût  entendu  parler  de 
ces  ignobles  attaques.  Cependant  il  reçut  de  Liège  une  se- 
conde lettre.  On  lui  demandait  à  toute  force  une  réponse, 
et  en  même  temps  on  lui  donnait  des  détails  sur  le  critique 
du  Journal  de  Liège.  Naturellement  ce  critique  est  un  Fran- 
çais. Il  est  venu  à  Liège  avec  de  grandes  prétentions  philo- 
sophiques et  littéraires.  Il  a  fait  un  cours  d'histoire  qu'il  n'a 
pas  publié  faute  de  souscripteurs.  Il  est  l'auteur  d'un  Ma- 
nuel de  V épicier  droguiste ,  qui  est  allé  tout  droit  à  son 
adresse.  Tels  étaient  les  titres  de  ce  monsieur  ,  tel  était  son 
droit  de  venir  insulter  toute  une  époque  littéraire.  —  Un 
cours  inédit  faute  de  libraire  (  dans  le  pays  des  libraires  )  ! 
Un  Manuel  de  l'épicier  droguiste  !  J'ajoute  encore  un  volume 
de  poésie  ,  V Essor  ou  V Aiguillon,  peu  importe  !  que  ce  mon- 
sieur prétend  avoir  fait  paraître  chez  Levavasseur.  C'était 
là  tout.  Cependant  M.  Jules  Janin  ,  ne  voulant  pas  paraître 
abandonner  cette  cause  de  la  littérature  moderne  qu'il  a  déjà 
défendue  une  fois  avec  tant  de  bonheur  et  contre  un  si  rude 
et  si  habile  jouteur ,  et  voulant  d'ailleurs  obéir  à  un  em- 
pressement trop  honorable  et  trop  rare,  hélas  !  dans  ces 
temps  d'inhospilalité  littéraire  ,  a  envoyé  sa  réponse  à  ses 
amis  inconnus  de  la  ville  de  Liège.  Cette  réponse  a  été  in- 
sérée dans  l'Industrie.  Nous  donnons  cette  lettre  ,  sinon 
comme  un  modèle  d'urbanité,  il  n'était  pas  question  d'urba- 
nité dans  tout  ceci,  mais  comme  un  modèle  de  réfutation  , 
et  d'une  réfutation  pleine  de  verve  ,  d'esprit  et  de  dignité. 


56  REVUE     DE    PARIS. 

<c  Paris  ,  20  septembre  i834. 
v  Monsieur, 

»  Vous  voulez  absolument  que  je  réponde  au  Manuel  de 
»  l'Épicier  :  il  est  des  hommes  auxquels  on  ne  répond  pas  ; 
»  ce  serait  avouer  que  l'on  comprend  leur  style  de  mauvais 
)>  lieu  ;  et  qu'on  est  à  la  portée  de  leurs  plaisanteries  de  haut 
»  goût. 

»  Vous  ne  m'auriez  pas  dit  que  cet  homme  qui  attaque, 
»  sans  se  nommer  et  dans  une  ville  étrangère ,  d'honnêtes 
»  gens  qui,  sans  nul  doute  ,  n'entendront  jamais  parler  de 
»  lui,  était  l'auteur  du  Manuel  de  l'Épicier ,  que  je  l'aurais 
»  facilement  deviné  à  sa  polémique.  Or,  puisqu'il  en  est  ainsi, 
.)  comment  voulez-vous  que  nous  nous  battions  à  armes  éga- 
»  les?  Je  ne  sais  pas  manier  le  pilon. 

»  Non  pas  que  la  chose  ne  soit  facile;  et  puisque  vous  le 
»  voulez  ,  je  vais  dire  son  fait  à  ce  monsieur  en  peu  de 
»   mots  : 

»  Dans  son  premier  article  sur  un  livre  que  je  n'ai  pas 
»  publié,  ce  monsieur  commence  par  insulter  un  honnête 
)>  homme  de  cœur  et  d'un  grand  style,  un  vrai  poète,  M.  Jules 
»  Lefêvre,  ce  quelque  chose  qui  n'a  pas  de  nom ,  comme  il  l'ap- 
»  pelle  :  votre  homme  fait  en  ceci  une  indigne  lâcbelé;  il 
»  attaque  un  homme  qui  n'est  pas  même  en  France  pour  lui 
»  répondre  :  voilà  pourquoi  je  relève  l'insulte  faite  à  M.  Le- 
»   fèvre  ,  avant  de  relever  les  miennes. 

»  Seconde  lâcheté  et  second  mensonge  de  votre  homme  : 
»  il  fait  de  nous  tous  les  gens  de  lettres  de  Paris  autant  de 
»  conseillers  d'état ,  de  buveurs  de  sueur  du  peuple  (  style 
»  de  la  rue  des  Lombards)  ;  votre  homme  (quand  je  dis  votre 
»  homme  ,  je  vous  prie  de  ne  pas  vous  croire  insulté),  votre 
»  homme  sait  très-bien  que  s'il  y  eut  jamais  au  monde  une 
»  littérature  indépendante  du  pouvoir,  c'est  la  littérature 
>i  actuelle.  Le  Manuel  de  l'Épicier  ,  tout  ignorant  qu'il  est , 
0  n'est  pas  assez  ignorant  pour  ignorer  qu'en  ce  qui  me  re- 
»  garde,  la  Confession  ,  écrite  en  pleine  toute-puissance  des 
»  jésuites  de  la  restauration,  est  autant  un  livre  d'indépen- 
»  dance  que  Barnave  ,  publié  dix  mois  après  la  révolution 
»   de  juillet.   Au    reste  .  demandez-lui  quel  csl  le  véritable 


REVUE    DE    PARIS. 


57 


«  homme  de  lettres  qui  ait  été  quelque  chose  sous  la  restau- 
!)  ration  ou  qui  soit  quelque  chose  aujourd'hui?  Il  n'y  a  pas 
i)  un  seul  homme  de  lettres  aujourd'hui,  depuis  M.  Victor 
»  Hugo  jusqu'au  dernier  faiseur  de  vaudevilles  .  qui  appar- 
»  tienne  au  gouvernement  ,  soit  de  loin  ,  soit  de  près.  Tous 
»  ces  gens  de  cœur,  de  style  ,  d'imagination  ,  d'esprit ,  de 
»  verve  indépendante  et  de  nobles  passions  ,  la  gloire  de 
u  notre  époque  ,  que  sont-ils  aujourd'hui  ?  Ils  n'ont  pas 
»  même  la  croix  d'honneur  ;  ils  sont  encore  ce  qu'ils  ont 
v  toujours  été ,  d'honnêtes  gens  de  lettres  ,  qui  parlent  tout 
»  haut  et  en  toute  liberté  ,  et  qui  écrivent  quand  ils  en  ont 
n  le  loisir.  Et  voilà  pourtant  les  hommes  que  le  Manuel  de 
»  l'Epicier  insulte  du  fond  de  sa  mélasse  littéraire  ;  voilà 
»  ceux  à  qui  il  crie  d'une  voix  enrouée  .  comme  s'il  n'avait 
»  pas  d'excellent  jus  de  réglisse  à  sou  service  :  Vous  êtes  des 
»  gueux  !  Comment  voulez-vous ,  je  vous  prie,  qu'on  réponde 
»   à  un  pareil  misérable  ? 

«  Cet  homme  en  a  menti.  Non,  la  littérature  du  dix-neu- 
»  vième  siècle  n'est  pas  vénale.  Je  ne  sache  pas  ,  au  con- 
»  traire  ,  d'époque  littéraire  plus  indépendante  des  séduc- 
»  lions  du  pouvoir.  De  tout  temps  ,  les  écrivains  et  les  poètes 
ri  ont  tendu  la  main  aux  puissans  du  monde  :  Clément  Marot 
«  au  roi  François  Ier,  le  grand  Corneille  à  Richelieu,  Racine 
»  à  Lcais  XIV,  La  Fontaine  au  Dauphin  de  France  ;  et  plus 
a  tard  ,  Mme  Geoffrin  donnait  aux  philosophes  de  belles  cu- 
«  lottes  de  velours  qui  auraient  rendu  votre  critique  du 
»  Journal  de  Liège  bien  heureux  et  bien  fier.  La  littérature 
»  de  l'empire  ,  comme  chacun  sait ,  a  reçu  des  encourage- 
»  mens  de  l'empereur  oui  paya  Hector,  tragédie  de  Luce  de 
)>  Lancival ,  six  mille  livres  de  pension.  Tout  au  rebours 
»  aujourd'hui.  Louis  XVIII  fut  bien  étonné,  à  son  retour  en 
»  France  ,  de  voir  les  gens  de  lettres  ne  lui  rien  demander  ; 
i)  c'était  une  tradition  perdue.  Aujourd'hui  tout  homme  de 
»  lettres  vit  de  son  propre  fonds.  Son  indépendance  est  à 
)>  lui;  il  ne  doit  sa  fortune  qu'à  lui  seul;  il  ne  flatte  per- 
»  sonne;  il  n'appartient  à  personne;  s'il  est  riche,  c'est 
«  qu'il  est  laborieux,  c'est  qu'il  est  honnête  homme,  c'est 
r>  que  le  public  vient  à  lui.  Aujourd'hui  il  est  bien  démontré 
»  à  tout  venant  qu'un  grand  écrivain,  un  grand  poète  est 


58 


REVUE    DE     PARIS. 


»  pour  le  moins  l'égal  d'un  notaire  royal.  C'est  là  un  im- 
»  mense  progrès  qu'ont  fait  les  mœurs  littéraires.  Aujour- 
»  d'hui ,  le  seul  dispensateur  de  la  fortune  et  de  la  gloire, 
t>  c'est  le  public;  il  enrichit  les  écrivains  qu'il  aime,  et  ren- 
>>  voie  ceux  qu'il  méprise  dans  leurs  échoppes  et  dans  leurs 
»  boutiques  ,  d'où  ils  n'auraient  jamais  dû  sortir.  Voilà  la 
»  vérité  ,  voilà  ce  que  tout  le  monde  sait,  ce  que  tout  le 
t>  monde  a  vu.  Je  mets  au  défi  le  critique  en  question  de  vous 
»  citer  un  homme  d'un  vrai  talent  qui  ait  dit  adieu  à  sa  chère 
»  liberté  poétique  pour  devenir  un  homme  du  pouvoir.  D'où 
î>  il  résulte  que  le  critique  de  Liège  a  menti  dans  son  pre- 
»  mier  article ,  comme  il  a  menti  dans  le  second ,  comme  il 
«  a  menti  dans  tous  les  trois. 

»  Dans  son  secondarticle,  le  même  critique  se  fatigue, 
»  et  surtout  fatigue  son  lecteur  ,  à  prouver  tout  de  bon  et 
o  encore  une  fois  que  le  Piédestal  est  une  œuvre  qui  n'a  pas 
»  le  sens  commun  ,  et  en  ceci  je  suis  presque  de  son  avis  ; 
»  ensuite  ,  et  voilà  où  est  la  bêtise  ,  il  s'amuse  à  prouver  que 
r>  toute  la  littérature  actuelle  est  non-seulement  vénale, 
»  mais  encore  immorale  et  pervertie.  Ce  texte-là  n'est  pas 
»  neuf  plus  que  l'autre,  et  en  vérité  je  ne  vois  guère  de 
t>  quel  droit  cet  homme  vertueux  de  la  rue  des  Lombards 
»  se  fait  ainsi  le  champion  de  la  vertu  contemporaine. 
»  N'est-ce  pas  un  beau  spectacle  celui-là  !  Cet  échappé  de  la 
»  Sainte-Pélagie  littéraire  ,  prêchant  en  faveur  de  la  mo- 
»  raie  contemporaine  et  déclamant  comme  Juvénal  !  A  l'en- 
»  tendre ,  nous  avons  perdu  les  mœurs  ,  nous  avons  cor- 
*  rompu  la  jeunesse,  nous  ferions  école  de  scandale  dans 
v  nos  livres!  Nous  avons  mis  hors  de  prix  le  poivre  et  la 
»  canelle  ,  nous  avons  anéanti  les  sociétés,  les  sociétés  !  Ainsi 
»  parle-l-il ,  et  il  a  fallu  que  le  pauvre  homme  se  fit  une 
i>  grande  violence  pour  ne  pas  nous  rejeter  tout  d'un  coup 
»  dans  sa  poésie  qu'il  appelle  l'Essor,  essor  prodigieux  qui 
n  le  conduit  tout  droit  au  Manuel  du  Droguiste.  Voilà  ce  que 
»  c'est  que  de  prendre  son  essor  de  trop  bas  ! 

»  Mais  pour  parler  sérieusement ,  ce  reproche  d'immo- 
»>  ralité,  adressé  ainsi  à  toute  une  époque  littéraire  ,  est  le 
»  plus  maladroit  des  mensonges.  Comment  pourrez-vous 
»  persuader  à  un  grand  peuple  qu'on  s'amuse  à  le  corrom- 


RliVUE     DE    PARIS.  iJ9 

«  pre  ,  sans  qu'il  s'en  soit  encore  aperçu  ?  Non  .  la  littéra- 
r>  ture  du  dix-neuvième  siècle  n'est  pas  immorale,  elle  est 
»  tout  simplement  la  conséquence  du  siècle  passé.  Appelée 
v>  à  reproduire  la  littérature  du  dix-huitième  siècle,  intér- 
im rompue  par  la  révolution  de  89,  appelée  à  faire  1  histoire 
»  du  siècle  voltairien  ,  cette  élégante  époque  de  vices  et  de 
3»  faiblesses  ,  si  admirablement  expiés  sur  l'échafaud  ,  la 
»  littérature  de  nos  jours  n'a  pu  faire  autrement  que  de  re- 
»  produire  quelques-uns  de  ces  vices  ,  non  pas  avec  une 
i»  sainte  horreur  qu'elle  n'éprouvait  pas  ,  banale  hypo- 
»  crisie  dont  personne  n'est  plus  la  dupe  ,  même  dans  le 
j>  Journal  de  Liège,  mais  avec  toute  la  simplicité  et  toute 
»  la  franchise  d'une  époque  qui  réhabilite  une  autre  époque, 
»  qui  l'excuse  de  son  mieux,  qui  lui  pardonne  sa  corruption 
»  en  faveur  de  son  courage  ,  et  ses  vices  en  faveur  de  son 
»  esprit.  Voilà  pour  ce  qui  regarde  la  peinture  du  dix-hui- 
»  tième  siècle  ,  dans  laquelle  les  littérateurs  de  nos  jours 
»  ont  admirablement  réussi.  Quant  aux  études  sur  le  moyen 
»  âge,  cette  époque  toute  rude,  toute  de  fer,  toute  sauvage, 
»  eh  bien  !  ne  sont-ce  pas  là  d'utiles  et  honorables  éludes  , 
»  et  voudriez-vous  que  le  bibliophile  Jacob,  ou  Victor 
»  Hugo  son  maitre  ,  eussent  fait  des  cagots  ,  voleurs  et  ar- 
»  gotiers  de  Louis  XI,  autant  de  commis  de  magasin  et  de 
»  courtauds  de  boutique?  Vous  appelez  cela  être  immoral, 
»  étudier  les  époques  passées  et  en  reproduire  les  moindres 
)>  détails  !  Et  quant  aux  essais  de  la  littérature  moderne  sur 
»  l'ame  humaine  ,  Adolphe,  le  Dernier  Jour  d'un  Condamné, 
)i  et  les  autres  livres  de  la  même  école  ,  je  veux  bien  qu'ils 
»  soient  empreints  d'une  grande  tristesse  et  d'un  violent 
»  découragement  ;  mais  ne  voyez-vous  pas  que  les  plus 
»  grands  poètes  du  monde  moderne  ,  lord  Byron ,  et  II.  de 
»  Chateaubriand,  et  M.  de  Lamartine  ,  ont  rempli  les  pre- 
»  miers  cette  coupe  amère  du  désespoir  à  laquelle  la  litté- 
»  rature  moderne  a  puisé  sans  fin  et  sans  cesse!  En  géné- 
»  rai  méfiez-vous  des  femmes  et  des  critiques  qui  parlent 
»  tout  haut  de  leur  vertu.  Le  critique  de  Liège  a  beau  s'en- 
»  velopper  fièrement  dans  sa  moralité  ,  il  est  couvert  d'un 
»  bien  méchant  manteau. 

»  Vovez-vons  ,  ces  déclamations  plus  morale?  que  lilté- 


60  REVUK    DE    PARIS. 

r>  raires  ne  doivent  pas  vous  étonner.  Il  y  a  eu  de  tout 
«  temps  de  ces  prédicateurs  de  morale  ,  hommes  sans  mis- 
»  sion  ,  et  sans  aveu,  et  sans  style,  et  sans  domicile,  et 
»  sans  nom  propre  ,  que  Voltaire  a  si  bien  représentés  dans 
»  le  Pauvre  Diahfe.  Du  temps  de  Voltaire  aussi  il  y  avait 
»  l'abbé  Nonotte  et  l'abbé  Patouillet  .  et  autres  abbés  et 
»  écrivains  sans  abbaye  et  sans  libraire  ,  qui  criaient  au 
»  scandale.  Misérables  vertus  en  guenilles  ,  en  linge  sale  et 
»  sans  manteau,  qui  ne  soutenaient  guère  le  grand  jour. 
«  Au  contraire,  l'homme  de  lettres  qui  est  vraiment  digne 
»  de  ce  nom  se  montre  à  tous  te!  qu'il  est.  Chacun  peut  le 
»  voir  à  toutes  ses  heures.  11  avoue  toutes  ses  œuvres  ,  bon- 
»  nés  ou  mauvaises;  il  peut  rendre  compte  de  chaque  instant 
«  de  sa  vie:  il  obéit  à  son  imagination,  à  son  esprit  ,  à  son 
m  cœur,  et  se  laisse  conduire  partout  où  ils  veulent  le  con- 
«  duire  et ,  comme  il  est  fort  de  sa  conscience  et  de  sa 
»  probité,  c'est  à  peine  s'il  s'arrête  dans  sa  voie  pour 
»  écouter  quelques  méchantes  clameurs  parties  de  la  fange 
»  et  qui  meurent  dans  la  fange.  Immoral!  Voilà  le  grand 
»  mot  de  toutes  les  polices  et  de  tous  les  jésuites.  Immoral! 
»  voilà  le  mot  d'ordre  de  toutes  les  bastilles.  Immoral  !  on 
»  a  manqué  avec  ce  mot-là  d'étouffer  le  Tartufe  de  Molière. 
»  l'Esprit  des  Lois  de  Montesquieu  ,  V Essai  sur  les  Mœurs 
»  de  Voltaire. 

»  En  thèse  générale,  il  n'y  a  rien  d'immoral  dans  les  arts, 
«  pas  même  le  Musée  secret  de  Naples.  Toutes  les  fois  qu'il 
»  y  a  de  l'art  quelque  part  ,  la  forme  sauve  le  fond,  Nous 
»  avons  vu,  sous  la  restauration,  des  imbéciles  qui  faisaient 
»  comme  fait  le  critique  du  Journal  de  Liège  ;  ils  voilaient 
»  d'une  feuille  de  vigne  la  chaste  nudité  de  l'Apollon  et  de 
»  la  Vénus.  La  feuille  de  vigne  de  ces  gens-là  était  plus  indé- 
»  cente  mille  fois  que  les  modèles  de  l'artiste.  Ne  voiià-t-il 
»  pas  un  grand  missionnaire,  celui  qui  s'écrie,  en  parlant 
»  de  moi  et  de  mes  ouvrages  :  Le  scélérat  !  il  ne  croit  pas 
»  qu'un  homme  fasse  son  chemin  dans  le  monde  tout  seul  et 
»  sans  appui  !  Le  scélérat  '  il  nous  a  raconté  dans  Barnave 
»  l'histoire  des  fêtes  de  Séjan  que  raconte  Tacite. — Le  scé- 
»  lérat  !  dans  V Ane  mort,  il  a  fait  l'histoire  de  tous  les  hor- 
»  ribles  accidens  de  la  vie  parisienne. — Bien  plus,  voyez  le 


REVUE    DE    PARTS.  61 

»  scélérat  ,  il  nous  a  prouvé  dans  la  Confession  qu'il  ne 
»  croyait  pas  au  sacrement  de  la  pénitence,  et  que  c'était 
i)  là  une  institution  qui  avait  le  grand  tort  de  délivrer 
»  l'homme  de  ses  remords  les  plus  cuisans  ,  et  d'enlever 
»  ainsi  tout  le  châtiment  du  crime.  Oui  !  voilà  ce  qu'il  a 
»  fait  le  scélérat  !  Disant  ces  mots ,  votre  homme  achève 
r>  son  Confiteor,  et  frappe  sa  grosse  poitrine  de  ses  grosses 
»  mains.  Et  l'on  dit  que  Tartufe  est  mort  ! 

»  Non,  Tartufe  n'est  pas  mort ,  Tartufe  a  marché  avec 
v  le  siècle  ;  il  a  été  jésuite  sous  le  père  Letellier,  philosophe 
»  sous  "Voltaire,  bonnet  rouge  sous  Marat  ,  fournisseur 
y>  sous  Bonaparte  ,  à  présent  Tartufe  est  journaliste.  Jour- 
«  naliste  obscur  ,  sans  nom,  sans  individualité  ,  sans  jour- 
»  nal  !  il  écrit  pour  calomnier  ,  il  jette  son  venin  au  loin  sur 
)>  les  plus  dignes  et  sur  les  plus  honorables;  il  insulte  sa  ville 
»  natale  et  les  hommes  de  sa  patrie  ,  pour  plaire  aux  villes 
»  étrangères  qui  lui  jettentle  pain  de  l'aumône.  Tartufeécrit 
»  des  livres  qu'on  n'imprime  pas  ,  et  il  se  venge  en  déchi- 
»  rant  les  livres  qu'on  imprime  ,  les  auteurs  que  lit  le  pu- 
»  blic  ,  et  les  journaux  dans  lesquels  il  n'écrit  pas.  Autre- 
«  fois  c'était  la  passion  qui  perdait  Tartufe  ,  et  il  était  en- 
»  core  quelque  peu  excusable;  aujourd'hui  c'est  l'envie  qui 
a  le  perd,  et  il  est  pour  tous  un  objet  d'horreur  ,  de  dégoût 
»  et  de  mépris.  Pauvre  malheureux  !  il  reproche  aux  jeunes 
u  et  aux  forts  les  amours  de  leur  jeunesse  et  le  vin  de  Cham- 
»  pagne  (  le  Champagne ,  comme  dit  votre  homme  qui  ne 
»  sait  pas  le  français  )  et  le  vin  de  Champagne,  innocent 
i)  éclair  d'un  instant  ,  qui  éclate  avec  la  vingt-cinquième 
)>  année  et  qui  s'en  va  comme  elle  ;  le  Tartufe  d'aujourd'hui, 
»  cet  immortel  vicieux  n'a  pas  de  famille  ,  pas  de  patri- 
»  moine  ,  pas  d'amis  ,  pas  de  patrie  ,  pas  de  libraire  sur- 
v  tout,  et  voilà  pourquoi  il  reproche  aux  autres  leur  fa- 
»  mille  ,  leurs  amis,  leur  patrimoine  ;  voilà  pourquoi  il  in- 
i>  suite  sa  patrie  et  les  hommes  de  sa  patrie.  Oh  !  si  Molière 
»  revenait ,  qu'il  trouverait  que  son  homme  est  enlaidi  !  Au 
»  moins  le  Tartufe  de  Molière  parlait  quelquefois  à  la  belle 
»  Elmire.  La  belle  Elmirene  voudrait  pas  du  Tartufe  d'au- 
»  jourd'hui  pour  son  laquais. 

»  Voilà  donc  toute  ma  réponse  à  votre  critique.  Cet  homme 
10  6 


62  REVUE     DE    PARIS. 

»  a  fait  trois  articles  contre  nous  ,  et  dans  ces  trois  arti- 
»  clés  ,  qui  ne  prouvent  rien ,  qai  ne  disent  rien ,  pas  même 
»  des  injures  ,  cet  homme  a  menti  ,  non  pas  comme  un  épi- 
»  cier  qu'il  est ,  mais  comme  un  laquais  ,  lorsqu'il  a  repré- 
»  sente  toute  la  littérature  en  masse  vendue  au  pouvoir  j 
»  vendue  au  public  et  spéculant  sur  l'immoralité  et  sur  le 
■  vice ,  comme  si  le  vice  et  l'immoralité  se  vendaient  à  tant 
îi  la  livre.  Cet  homme  a  calomnié  quand  il  a  fait  de  nous 
»  tous  autant  de  Marquis  de  Sade ,  comme  il  dit,  sans  se 
»  douter  que  c'est  là  un  de  ces  noms  propres  qu'on  ne  pro- 
»  nonce  qu'en  rougissant  :  votre  homme  ne  sait  pas  un  mot 
»  ni  du  personnel ,  ni  des  ouvrages  ,  ni  de  la  langue  ,  ni  de 
»  la  littérature  de  Paris.  Votre  homme  est  un  malheureux 
»  que  les  jeunes  gens  delà  Belgique  devraient  forcer  ,  le 
«  bâion  à  la  main,  à  déclarer  dans  un  journal  qu'il  n'est 
»  pas  Belge.  Malheureux  pays  chargé  d'être  l'éditeur  indis- 
»  pensable  de  tous  nos  poètes  réfugiés  ! 

»  Je  vous  demande  pardon  ,  monsieur ,  d'une  lettre  si 
»  longue  ,  mais  vous  avez  voulu  une  réponse,  et  je  l'ai  faite. 
3>  S'il  ne  s'était  agi  que  de  moi  dans  le  Journal  de  Liège  ,  je 
)>  vous  avoue  que  je  n'aurais  pas  pris  cette  peine,  mais  je 
»  n'ai  pu  me  refuser  ,une  fois  pour  toutes,  à  châtier,  pour 
»  en  faire  exemple ,  l'insolence  de  tous  ces  misérables  folli- 
»  culaires  qui,  chassés  de  la  rue  Mouffetard  pour  leur  bê- 
»  tise  et  pour  leurs  vices  ,  s'en  vont  de  côté  et  d'autre ,  dis- 
;>  tillant  et  vendant  leur  venin  en  tous  pays  ,  à  Londres  ,  à 
s  Berlin  ,  à  Borne  ,  voire  même  à  Liège  et  dans  toutes  les  vil- 
»  les  qui  ont  la  bonté  de  se  laisser  déshonorer  par  ce  hon- 
»  teux  trafic.  Que  si  vous  trouvez  ma  réponse  à  cet  homme 
»  fort  différente  de  ma  réponse  à  M.  Nisard  .  je  vous  dirai , 
»  pour  mon  excuse,  qu'ici  rien  ne  se  ressemble,  ni  les 
»  hommes  ni  les  faits.  Quand  je  répondais  à  M.  ÎS"isard,je 
i)  répondais  à  un  littérateur  instruit,  plein  dégoût,  à  un 
î>  grand  écrivain  de  bonne  compagnie,  à  un  honnête  homme 
»  de  cœur  qui  signe  tout  ce  qu'il  écrit,  et  qui  aurait  honte 
»  de  se  cacher  pour  jeter  l'insulte  sur  des  hommes  qui  sont 
»  entourés  de  l'e.time  publique.  11  n'y  a  rien  de  commun  , 
y  Dieu  merci,  entre  votre  homme  et  M.  Nisard. 

•     Jf.LFS  JaTVIN.    » 


revue  de  paris.  63 

Telle  est  cette  lettre ,  il  n'y  avait  guère  qu'une  réponse  à 
y  faire  ;  et  avant  de  la  publier,  M.  Jules  Janin  a  dû  attendre 
la  réponse  de  son  homme.  Cette  réponse  est  arrivée  impri- 
mée dans  le  Journal  de  Liège ,  et  autant  ce  monsieur  avait 
été  insolent  d'abord  ,  quand  il  pensait  qu'il  ne  serait  pas  lu 
en  France  ,  autant  il  est  humain  aujourd'hui  et  tranquille. 
Voici  ce  qu'il  écrit  : 

o  Je  ne  connais  pas  M.  J.  Janin  \  il  n'a  pu  tenir  que  de  son 
correspondant  de  Liège  les  renseignemens  sur  lesquels  il 
s'appuie  pour  m'attaquer  personnellement  ;  j'avoue  que  je 
ne  ni  y  étais  point  attendu,  h 

Vous  voyez  qu'il  croyait  que  son  journal  n'arriverait  pas 
à  Paris.  Il  n'a  pas  compté  qu'on  instruirait  l'homme  attaqué 
de  ces  attaques  dont  lui-même  aurait  dû  être  le  premier  à 
nous  envoyer  au  moins  un  exemplaire.  Je  ne  m'y  étais  pas 
attendu  !  IVest-ce  pas  dire  qu'il  ne  croyait  pas  qu'il  y  eût  à 
Liège  un  seul  homme  capable  de  prendre  en  main  la  cause 
d'un  inconnu,  d'un  écrivain  étranger,  et  de  lui  dire: 
Le  Manuel  de  V Epicier- Droguiste  vous  attaque,  défendez- 
vous  ! 

a  M.  Jules  Janin  taxe  de  lâcheté  mes  attaques  anonymes; 
le  fait  est  matériellement  faux.  Tout  ce  que  j'ai  écrit,  je  l'ai 
signé  ;  mon  manuscrit ,  tout  entier  de  ma  main  ,  était  et  est 
encore  déposé  chez  l'imprimeur ,  autorisé  à  le  communiquer  à 
quiconque  pourrait  désirer  d'en  prendre  connaissance.  » 

N'admirez-vous  pas  l'excuse,  et  n'est-ce  pas  là  une  raison 
excellente  !  Ce  monsieur  n'est  pas  anonyme  ,  parce  qu'il  a 
déposé  son  manuscrit  tout  signé  chez  l'imprimeur  ,  place 
Saint-Lambert,  n°  774,  à  Liège!  M.  de  Chateaubriand  lui- 
même  ,  malgré  cette  griffe  du  lion  qu'il  pose  au  bas  de  tout 
ce  qu'il  écrit ,  signe  tout  ce  qui  sort  de  sa  plume  ,  et  il  se 
croirait  certainement  un  écrivain  anonyme,  s'il  insultait, 
sans  signer  son  insulte ,  un  homme  à  deux  cents  lieues  de 
distance.  Mais  M.  Ysabeau,  A.  Ysabeau,  Antoine,  Auguste  ou 
âne  Ysabeau  ï  M.  Ysabeau  est  même  à  présent  un  écrivain 
anonyme.  Qu'était-ce  donc  quand  sa  signature  ,  signée  de 
sa  main,  était  enfouie  dans  les  cartons  du  Journal  de  Liège  ? 
Et  il  appelle  cela  un  fait  matériellement  faux  ! 

«En  me  servant  de  l'expression  de  J.  Janin  et  compagnie, 


64  REVUE    DE    PARIS. 

j'ai  entendu  parler  seulement  de  ceux  qui  propagent  les 
mêmes  doctrines  ,  de  ceux  qui ,  soit  à  dessein  ,  soit  par  en- 
traînement, usent  de  nobles  talens  à  d'épouvantables  efforts 
contre  tout  ce  qui  est  bien.  Il  en  est  dont  je  méprise 
également  les  œuvres  et  la  personne  ;  d'autres  sont  aussi 
estimables  comme  hommes  que  dangereux  comme  écrivains. 

«  Certes,  je  suis  trop  peu  de  chose  pour  que  ni  les  uns  ni 
les  autres  se  soucient  de  mon  blâme  ou  de  mon  estime;  à 
Dieu  ne  plaise  qu'il  me  vienne  jamais  à  la  pensée  de  les  trou- 
bler dans  la  jouissance  de  leur  fortune  littéraire  ,  de  leur 
renommée  parmi  le  monde  fashionable  dans  lequel  je  n'ai 
point  accès.  » 

Il  fallait  donc  nommer  les  compagnon  de  J.  Janin.  Il 
fallait  être  aussi  brave  que  la  Revue  d'Edimbourg  ,  par  exem- 
ple, qui  ne  signe  pas  plus  que  vous.  Vous  avouez  que  vous 
ne  connaissez  pas  Jules  Janin;  donc  vous  n'avez  pas  le  droit 
de  mépriser  sa  personne.  Donc  ce  n'est  pas  de  lui  que  vous 
parliez  ,  ni  à  lui ,  quand  vous  montiez  sur  votre  journal ,  et 
que  de  là  ,  les  bras  croisés  ,  vous  disiez  aux  ècricaciers  de  la 
France  :  Mes  collègues ,  vous  êtes  des  gueux  !  Il  est  vrai  que 
les  écrivaciers  de  la  France  vous  auraientfort  bien  répondu  : 
Nous  ne  sommes  pas  tes  collègues. 

«  M.  Janin  prétend  que  le  musée  secret  de  Naples  n'est 
point  indécent  :  il  se  peut  que  telle  soit  son  opinion  ;  elle 
viendrait  alors  singulièrement  au  secours  de  mes  assertions 
précédentes  à  son  égard  :  en  tou  t  cas  ,  je  doute  que  la  mère 
conduise  jamais  sa  tille  dans  ce  cabinet  de  curiosités ,  monu- 
ment de  la  dépravation  monstrueuse  des  mœurs  antiques.  » 

Réponse.  —  M.  Janin  a  dit  tout  simplement  que  toujours , 
dans  l'art,  la  forme  sauvait  le  fond;  il  a  parlé  comme  parle 
tout  aitiste.  M.  Ysabeau  parle  au  nom  de  ses  filles,  qu'il  n'a 
pas  ,  et  de  la  femme  qu'il  aura  ,  à  la  bonne  heure  ;  mais  ce 
n'est  pas  là  la  question. 

«  M.  J  Janin  est  surtout  indigné  de  ma  qualité  de  garçon 
épicier  émérite:  on  l'a  trompé  ;  je  n'ai  jamais  été  que  garçon 
apothicaire  indigne,  en  toute  humilité;  le  public  ,  avide  de 
tout  ce  qui  sort  do  la  plume  de  M.  J.  Janin  ,  perd  sans  doute 
d'excellentes  plaisanteries  par  l'erreur  dans  laquelle  il  a  été 
induit  par  son  correspondant.  » 


REVUE     DE     PARIS.  65 

M.  J.  Janin  n'est  pas  indigné  que  vous  soyez  un  épicier 
ou  un  garçon  apothicaire,  mais  il  est  indigné  que  vous  pen- 
siez ,  que  vous  écriviez  ,  que  vous  attaquiez  et  que  vous  vous 
défendiez  comme  ne  le  ferait  pas  le  dernier  garçon  épicier 
ou  le  dernier  garçon  apothicaire.  Au  reste ,  il  aurait  pu  faci- 
lement deviner  ,  sans  que  vous  le  lui  disiez  vous-même, 
votre  véritable  profession  à  l'humble  posture  que  vous 
prenez. 

«Je  ne  m'embarquerai  point  dans  une  polémique  dont  le 
public  s'inquiète  peu.  Depuis  longues  années  je  vis  parmi  les 
Belges,  comme  compagnon  de  l'exil  de  mon  père.  » 

Nous  ne  pouvons  plus  attaquer  M.  Ysabeau  dès  qu'il  se 
retranche  derrière  l'exil  de  son  père.  Mais  nous  lui  deman- 
derons si  ce  n'est  pas  lui  qui  s'est  embarqué  de  lui-même  , 
et  sans  que  personne  l'en  priât  ,  dans  une  polémique  dont 
il  ne  peut  sortir  qu'en  rappelant  les  malheurs  de  sa  famille  ? 

Mais  arrêtons  ici  celte  fatigante  polémique.  Ceci  rappelle 
trop  les  fureurs  littéraires  du  siècle  dernier. 

Nous  blâmerions  très-fort  M.  J.  Janin  lui-même  s'il  n'a- 
vait pas  été  attiré  tout  le  premier  ,  et  sans  être  averti,  sur 
ce  terrain  glissant  et  trop  souvent  ensanglanté  de  la  person- 
nalité. Attaqué  par  des  injures  à  propos  d'un  livre  dont  il 
est  innocent ,  M.  J.  Janin  a  dû  répondre  comme  il  a  fait,  et 
contrairement  à  toutes  les  allures  de  la  critique  moderne, 
qui  a  dû  se  faire  humaine  et  polie  pour  plaire  aux  lecteurs , 
qui  préfèrent  un  mot  d'esprit  aux  injures  les  plus  cruelles. 
Toutefois  nous  avons  été  bien  aises  de  raconter  cette  his- 
toire tout  au  long  ,  d'abord  parce  que  nous  y  sommes  inté- 
ressés doublement  ,  et  parle  livre  qui  a  soulevé  celte  polé- 
mique ,  qui  est  à  nous  ,  et  par  l'écrivain  qui  y  a  répondu ,  et 
qui  est  des  nôtres  ;  enfin  aussi  parce  que  c'est  là  une  leçon 
qui  pourra  profiter  à  la  Belgique.  Elle  comprendra  que  si 
l'insulte  est  déversée  chaque  jour  dans  ses  journaux  sur  tout 
ce  qui  vient  de  France,  ses  journaux  n'agissent  ainsi  que 
pour  flatter  un  des  plus  bas  ponchansqui  puissent  agiter  les 
nations  et  les  hommes,  l'envie.  Elle  comprendra  qu'il  ne 
faut  pas  ,  pour  être  conséquente  à  elle-même  ,  qu'elle  laisse 
outrager  chaque  jour  les  écrivains  qu'elle  dépouille.  De 
deux  choses  l'une  :  si  vous  trouvez  cette  littérature  immo- 
10  6. 


06  REVUE    DE    PARIS. 

raie,  défendez-lui  l'entrée  de  vos  frontières  ;  si  vous  ne  vivez 
que  de  cette  littérature  ,  ne  dites  pas  qu'elle  est  immorale. 
Que  penser  d'un  libraire  qui  vole  un  auteur  sans  le  préve- 
nir, et  qui  laisse  insulter  cet  auteur  quand  il  l'a  volé,  à 
propos  du  livre  qu'il  a  volé  ?  Il  y  a  un  vers  français  qui 
pourrait  servir  d'épigraphe  aux  libraires  et  aux  journaux  de 
la  Belgique 

Ah!  doit-on  hériter  de  ceux  qu'on  assassine? 
La  Revue  de  Paris. 


JACQUES, 


PAR    GEORGE    SAND. 


George  Sand,  c'est  un  pseudonyme,  tout  le  monde  le  sait. 
Quoique  nous  ne  comprenions  guère  cette  manière  ,  aujour- 
d'hui assez  à  la  mode,  de  baptiser  son  œuvre  d'un  faux  nom, 
étant  ainsi  à  l'auteur  sa  responsabilité  personnelle  ,  au  pu- 
blic sa  critique  directe,  nous  respectons  néanmoins  les  de- 
mi-mots et  les  demi-jours  ,  n'étant  pas  juge  de  leur  prétexte 
ou  de  leur  cause.  Seulement  nous  demandons  qu'on  nous 
permette  de  donner  un  sexe  à  l'auteur  ••  nous  en  avons  be- 
soin, d'abord  pour  la  commodité  du  récit;  ensuite,  et  on  le 
verra,  pour  la  propriété  même  de  nos  idées.  Cela  accordé, 
nous  choisissons  le  sexe  féminin  ,  comme  étant  celui  qui  est 
désigné,  dans  le  cas  présent ,  par  notoriété  du  monde  litté- 
raire. George  Sand  est  donc  Mme  George  Sand;  c'est  dit  : 
passons. 

En  littérature,  pas  plus  qu'en  tout  autre  ordre  d'idées, 
il  n'y  a  jamais  d'effet  sans  cause  ;  nous  voulons  dire  qu'un 
livre  tire  toujours  sa  meilleure  explication  des  circonstances 
matérielles  ou  morales  qui  l'ont  produit.  A  vrai  dire  même, 
nous  trouvons  que  le  commentaire  le  plus  curieux  et  le  plus 
fécond  d'une  œuvre  vient  de  ce  côlé  ,  surtout  si  l'œuvre  ex- 
prime et  formule  des  notions  morales  ou  religieuses ,  c'est-à- 
dire  un  fond  essentiellement  mobile  et  passager, l'exposé  de 
causes  est  indispensable.  Donnez  à  lire  l'Ane  cTor  sans  ex- 
pliquer au  lecteur  l'école  d'Alexandrie  et  la  doctrine  de  la 


68 


REVUE    DE    PARIS. 


cabale,  don  Quichotte  sans  expliquer  la  chevalerie,  ou  même 
Manon  Lescaut  et  les  Liaiso?is  dangereuses  sans  expliquer  la 
régence,  dès-lors  ce  sont  des  livres  énigmatiques  ,  sans  por- 
tée, ou  du  moins  d'une  intention  tellement  problématique  i 
que  la  pensée  demeure  suspendue  avec  eux  ,  un  pied  sur  le 
sens  littéral  et  visible  ,  un  pied  sur  l'abîme  du  sens  réel  et 
inconnu.  La  conclusion  logique  de  tout  ceci,  c'est  donc  que 
Jacques,  un  livre  singulier,  n'est  pas  venu  sans  précurseur, 
manifeste  ou  dissimulé;  qu'il  doit  avoir  quelque  part,  dans 
une  doctrine  générale  ou  une  conviction  individuelle,  sa 
cause  première  et  son  principe  générateur;  et  que,  cette 
cause  une  fois  trouvée  ,  le  principe  analysé,  le  livre  qui  en 
est  la  conséquence  se  détache  mieux  pour  l'œil  quile  regarde 
et  pour  l'esprit  qui  le  juge. 

Le  tout  est  de  trouver  réellement  ce  principe,  qui  existe 
certainement.  C'est  le  fait  de  ceux  qui  l'ont  cherché j  aujour- 
d'hui c'est  le  nôtre.  Nous  ne  sommes  pas  le  premier,  il  s'en 
faut ,  qui  ait  essayé  une  classification  pour  les  renommées 
contemporaines;  d'autres  l'ont  tentée,  et  n'ont  pas  réussi, 
selon  nous.  Celle  qui  parait  avoir  le  plus  de  faveur  mainte- 
nant, et  qui  tend  à  vouloir  s'établir  pour  qu'il  y  en  ait  une  , 
divise  la  littérature  militante  en  deux  camps,  V école  de  la 
forme  et  X école  des  intimes.  I!  n'y  a  pas  encore  de  poétique 
avouée  et  de  constitution  officielle  pour  cela;  mais  ce  ne 
sont  pas  moins  des  idées  arrêtées  dans  quelques  esprits ,  des 
idées  un  peu  timides ,  il  est  vrai,  qui  passent  l'une  après  l'au- 
tre le  nez  hors  du  trou,  comme  les  souris  de  la  fable,  et  qui, 
si  on  les  laisse  faire,  finiront  par  sortir,  se  grouper  et  se 
promener  au  grand  jour.  Nous  protestons,  pour  notre  part, 
si  faible  qu'elle  soit,  contre  ces  idées.  Qu'il  y  ait  une  école 
d'intimes,  c'est  ce  que  nous  examinerons  plus  bas;  qu'il  y 
ait  une  école  de  la  forme,  qui  se  pose  réellement  ainsi,  nous 
le  nions. 

Nous  n'avons  pas  l'intention  d'entraîner  le  lecteur  dans 
des  considérations  métaphysiques  ;  mais  il  ne  faut  pas  un 
effort  de  pensée  bien  énergique  pour  concevoir  que  la  forme 
de  quoi  que  ce  soit  n'existe  pas  sans  le  fond  ,  que  cette 
forme  revêt ,  exprime,  enveloppe.il  ne  peut  donc  pas  y 
avoir  ,  même  dans  les  arts  le  plus  expressément  plastiques  , 


REVUE    DE     i'ARIS. 


eu 


même  en  peinture  et  en  sculpture  ,  une  manière  de  procéder 
générale,  un  système,  qui  aient  uniquement  la  forme  pour 
but ,  puisque  la  forme  n'existe  pas  séparément  et  pour  son 
propre  compte.  Il  n'y  a  pas  de  tableau  flamand  ,  si  matériel 
qu'on  l'imagine  ,  qui  n'emporte  avec  lui ,  outre  la  représen- 
tation des  objets  ,  un  certain  arrangement  des  parties  ,  une 
certaine  symétrie  des  détails  ;  le  pot  de  bière  y  répond  au 
fumeur,  celui-ci  aux  meubles,  ceux-ci  à  la  chambre  ,  et 
ainsi  de  suite.  Or  cette  disposition  générale  fait  partie  inté- 
grante du  tableau,  et  en  elle  réside  évidemment  une  idée.  Du 
reste,  l'école  qu'on  voudrait  nommer  de  la  forme,  ou, 
pour  parler  plus  clair,  celle  qui  a  pour  chef  M.  Victor  Hugo  , 
est  à  mille  lieues  de  poser  comme  axiome  fondamental  en 
littérature  le  principe  de  la  peinture  flamande ,  lequel  n'est 
pourtant  pas  seulement  une  affaire  de  forme  ,  comme  on  l'a 
vu  ;  elle  admet  bien  ce  principe  ,  mais  comme  une  chose 
secondaire,  comme  une  vérité  de  centième  ordre,  comme 
une  petite  province  de  son  immense  territoire.  Qu'elle  ac- 
corde un  grand  soin  à  la  forme ,  c'est  incontestable  ]  les 
choses  n'existant  pour  l'homme  que  par  leur  expression 
matérielle ,  que  par  la  forme  ,  l'esprit  est  naturellement  en- 
traîné à  juger  et  à  faire  juger  de  l'essence  par  la  figure  ;  et 
d'ailleurs  les  choses  qui  durent ,  ce  sont  les  choses  de  style. 
Quels  sont  les  livres  que  les  générations  se  transmettent? 
ce  sont  les  livres  bien  écrits.  Quand  Buffon  ne  l'aurait  pas 
dit ,  l'expérience  l'eût  prouvé.  Mais  de  ceci  qu'on  attribue 
un  grand  prix  à  la  forme,  à  cela  qu'on  lui  sacrifie  tout,  il  y  a  un 
abîme.  Dieu  nous  préserve  de  faire  quelque  comparaison  qui 
pût  être  mal  interprétée!  mais,  à  entendre  ceux  qui  déclament 
contre  la  forme ,  nous  ne  pouvons  pas  nous  défendre  de 
songer  à  ces  pauvres  filles  disgracieuses,  qui  vont  prêchant 
parmi  les  jeunes  gens  à  marier  que  la  beauté  n'est  rien  ,  et 
qu'il  faut  toujours  regarder  ,  non  pas  au  visage,  mais  au 
caractère.  Ces  filles-là  ont  la  forme  en  horreur,  et  elles 
sont,  comme  on  dit,  payées  pour  cela.  Mais  si  leur  juge- 
ment était  libre,  elles  reconnaîtraient  que  d'être  jolie  ,  cela 
n'empêché  pas  d'être  douce,  et  que  la  beauté  est  toujours, 
et  pour  tous  et  en  tout,  une  excellente  provision.  JVIainte- 
uaut  passons  aux  intimes. 


70  REVUE     DE     PARIS. 

De  même  que  nous  nions  qu'il  y  ait  une  école  ayant  ex- 
clusivement la  forme  pour  but,  de  même  nous  nous  refu- 
sons à  croire  qu'il  y  en  ait  une  exclusivement  occupée  des 
idées.  Pour  penser ,  il  faut  parler  dans  un  langage  quel- 
conque ;  et  dès  qu'on  prend  un  langage  ,  on  le  prend  évi- 
demment,  et  malgré  soi,  le  plus  brillant  qu'on  peut.  La 
pensée  a  toute  la  coquetterie  des  femmes  ;  elle  sort  toujours 
avec  ses  plus  beaux  habits.  Ainsi  les  intimes,  les  plus  inti- 
mes ,  s'occupent  nécessairement  de  la  forme,  s'ils  sont  ar- 
tistes ;  soyez  bien  sûr  que  M.  Sainte-Beuve  caresse  plus 
d'une  fois  ses  périodes  avant  de  les  livrer  à  l'imprimeur  ,  et 
que  MmP  George  Sand  les  touche  et  les  examine,  pour 
leur  faire  ou  l'œil  bien  ardent  ,  ou  le  front  bien  rêveur ,  ou 
la  bouche  bien  mutine. 

La  division  de  la  littérature  contemporaine  en  école  de  la 
forme  ci  école  des  intimes  est  donc  fausse  de  tout  point,  d'a- 
bord parce  qu'on  ne  peut  pas  se  proposer  pour  but  la  forme 
ou  l'idée,  à  l'exclusion  l'une  de  l'autre  ;  ensuite  parce  que 
les  dix-neuf  vingtièmes  de  la  littérature  actuelle  seraient 
hors  la  loi  ,  comme  n'ayant  malheureusement  que  peu  de 
forme ,  et  n'étant  pas  notablement  relevés  par  le  fond. 
Cependant  on  ne  peut  pas  se  dissimuler  qu'il  n'y  ait  entre 
les  procédés  des  deux  prétendues  écoles  une  différence  im- 
mense ;  mais  encore  une  fois  ,  cette  différence  ne  gît  pas 
dans  l'absence  d'idées  d'un  côté ,  et  dans  l'absence  de  forme 
de  l'autre  ;  car  évidemment  les  auteurs  selon  la  forme  pen- 
sent quelquefois  de  façon  à  se  faire  accepter  pour  intimes  : 
et  ceux-ci  écrivent  avec  un  éclat  qui  les  ferait  confondre 
avec  leurs  rivaux.  Oui,  la  différence  du  procédé  existe; 
et  elle  est  immense  ;  mais  elle  a  été  jusqu'ici  incomplète- 
ment sentie  et  faussement  formulée.  Nous  avons  bien  aussi 
sur  ces  matières  nos  idées  ,  qui  peut-être  ne  valent  pas 
mieux,  mais  qui  sont  autres  ;  et  nous  serions  prêta  les  ex- 
poser ,  persuadé  qu'un  procédé  nouveau  dans  l'étude  d'une 
difficulté  est  toujours  un  progrès  vers  la  solution  définitive  , 
mais  l'exposition  des  théories  de  l'école  dont  M.  Hugo  est  le 
chef,  déjà  commencée  dans  cette  Revue  en  ce  qui  touche  le 
théâtre,  exigerait  encore  des  développemens  qui  deman- 
dent leur  temps  et  leur  lieu.  Aujourd'hui,   dans  les  limites 


REVUE    DE    PARIS.  71 

que  nous  nous  sommes  assignées  ,  nous  ne  pouvons  toucher  , 
et  même  bien  imparfaitement ,  que  les  principes  sur  lesquels 
repose ,  à  notre  avis,  l'école  des  intimes. 

11  est  d'ordinaire  que  la  littérature ,  quand  elle  est  maniée 
par  des  mains  habiles ,  s'enrôle  au  service  de  quelque 
grande  idée  ,  qu'elle  prend  à  cœur  défaire  triompher.  Cette 
idée  est  morale  ,  politique,  religieuse  ,  philosophique,  selon 
le  temps  ;  c'est-à  dire  que  l'idée  principale  d'un  siècle  passe 
dans  les  arts  en  général  ,  et  dans  les  lettres  en  particulier, 
si  les  lettres  sont  l'art  qui  domine.  Il  arrive  de  là  que  telle 
époque  abonde  en  écrits  sur  la  théologie ,  sur  le  principe  des 
mœurs,  sur  les  droits  des  peuples,  etc.  Ceci  est  si  évident 
et  s'entoure  de  tant  d'exemples  ,  que  nous  n'insistons  pas. 
Si  nous  nous  replions  sur  la  France,  et  si  nous  lui  appliquons 
ce  principe  ,  nous  trouvons  que  notre  temps  ,  à  peu  d'ex- 
ceptions près  ,  est  jonché  de  débris  de  systèmes  ,  et  que  le 
doute  est  le  fond  de  son  caractère.  Sur  la  religion,  doute; 
sur  la  constitution  de  la  famille,  doute 5  sur  l'assiette  des 
peuples,  doute;  sur  les  principes  philosophiques,  doute; 
sur  les  théories  littéraires,  doute  ;  doute  sur  tout.  Il  n'est 
pas  que  dans  tel  ou  tel  ordre  d'idées  certains  esprits  ne 
soient  très-sûrs  d'eux-mêmes,  de  leurs  désirs  et  de  leurs 
croyances;  il  y  en  a  qui  savent  parfaitement  comment  ils 
conçoivent  la  famille,  la  politique  ,  la  philosophie  ,  la  litté- 
rature ,  la  religion  ;  mais  il  est  vrai  de  dire  qu'à  l'heure  qu'il 
est,  il  n'y  a  encore  sur  aucune  de  ces  choses  aucun  système 
arrêté  qui  n'ait  ses  contradicteurs  de  nombre  et  de  compé' 
tence  ;  de  telle  sorte  que  ceux  qui  ne  peuvent  pas  juger  les 
principes  sociaux  par  eux-mêmes ,  et  c'est  le  grand  nombre, 
sont  excusables  de  flotter  indécis,  quand  ils  voient  les  esprits 
éminens  se  séparer  et  lutter  entre  eux  à  l'occasion  des  véri- 
tés les  plus  fondamentales  et  les  plus  importantes. 

Ainsi  que  nous  le  disions,  le  doute  a  donc  pénétré  de  toutes 
parts  nos  cœurs  et  nos  âmes  ,  et  Dieu  sait  que  l'histoire  de 
ces  quarante  dernières  années  a  été  bien  faite  pour  désoler 
et  perdre  les  meilleures  natures.  Comment  ce  qui  reste  en- 
core de  l'ancienne  société  française  aura-t-il  pu  conserver 
sa  religion  du  trône  et  de  la  fidélité  aux  races  royales  , 
quand  il  a  vu  les  grandes  maisons  ,  si  antiques ,  si  illustres  ; 


72  REVUE    DE    PARIS. 

tomber  sous  le  pied  de  leurs  vieux  serviteurs  affranchis  ,  et 
tomber  presque  avec  raison  ,  parce  qu'elles  avaient  perdu 
leur  sève  gentilhommière  ,  tandis  que  l'esclave  était  devenu 
fier  sans  outrecuidance,  digne  sans  parade,  noble  sans 
usurpation  ;  parce  que  César  le  patricien  était  tombé  au- 
dessous  de  Cicéron  le  bourgeois,  la  tradition  au-dessous  de 
l'intelligence  ?  Comment  le  christianisme  ,  ce  conquérant 
pacifique  du  monde  moderne,  n'eût-il  pas  perdu  sa  conquête, 
en  laissant  se  rouiller  et  dormir  au  fond  des  abbayes  la 
lance  du  discours  et  le  bouclier  de  la  syllogistique  ,  deux 
armes  que  le  monde  lui  prit  des  mains  et  qu'il  façonna  aux 
siennes ,  vaincu  qui  apprenait  à  vaincre  ,  Scipion  qui  étudiait 
Annibal?  Et  la  famille,  que  devait  devenir  son  auréole  de 
pureté  et  de  saintes  ardeurs,  après,  disons-le  en  rougis- 
sant .  après  les  prostilutions  dissimulées  de  nos  aïeules,  et 
après  le  divorce  de  nos  mères ,  cette  prostitution  en  plein 
jour?  Et  les  vérités  politiques,  où  devaient-elles  apparaî- 
tre triomphantes  et  incontestées,  après  les  huit  constitu- 
tions décrétées  immuables  ,  de  1789  à  1830  ,  en  quarante-un 
ans?  Et  les  principes  philosophiques  ,  qui  pouvait  se  van- 
ter de  les  avoir,  Cabanis  ou  Laromiguière ,  Royer-Collard 
ou  Kant,  Fichte  ou  Schelling  ?  Et  les  théories  littéraires, 
qui  les  avait  trouvées  telles  que  l'avenir  doit  les  garder; 
l'Encyclopédie  ou  le  christianisme;  Lemercier  ou  Chateau- 
briand; l'empire  ou  la  restauration;  Arnault  et  Jouy ,  ou 
Lamartine  et  Hugo  ? 

A  ces  causes  de  doute  .  qui  appartiennent  en  propre  à  nos 
dernières  années,  joignez  encore  tout  ce  qui  s'y  rattache  ; 
les  ambitions  déçues  ,  les  prétentions  repoussées  ,  les  talens 
morts  en  route  ,  les  embarras  matériels  et  moraux  de  mille 
sortes  qui  encombrent  le  chemin  de  l'intelligence  au  milieu 
d'une  société  qui  se  réforme  ;  et  puis  le  bagage  ordinaire  des 
déceptions  de  la  vie  ,  les  amours  ,  les  amitiés  ,  les  intérêts  ; 
tout  cela  rapproché  ,  combiné  ,  additionné,  a  formé  une 
masse  effroyable  d'irrésolution  et  de  doute;  et  presque  tous 
nous  portons  écrite  sur  notre  front  la  devise  que  Montaigne 
avait  écrite  sur  sa  porte  :  Que  sais-je  ? 

Le  doute  !  le  doute  !  c'est  là  ce  qui  courbe  nos  tètes  ;  c'est 
là  ce  qui  nous  fait  passer  tristes  ,  penchés  ,  seuls,  dans  le 


REVUE    DE    PARIS. 


78 


désert  bruyant  des  rues  de  Paris,  hargneux  à  Page  de  la 
gaieté,  vieux  à  vingt-cinq  ans  !  Or  douter,  c'est  être  seul  ; 
c'est  n'avoir  pas  une  idée  en  qui  on  a  confiance  ,  et  dont  on 
fait  son  ami;  pas  une  espérance  que  l'on  porte  sur  soi  comme 
un  joyau ,  et  dont  la  \ue  console  l'arae  en  rafraîchissant  les 
yeux.  Supposez  maintenant  un  sceptique  qui  soit  artiste  , 
quelle  grande  et  féconde  idée  répandra-t-il  sur  son  œuvre? 
comme  il  ne  croit  en  rien  de  ce  que  croient  les  autres,  il  ne 
pourra  pas  tenir  compte  de  ce  qu'ont  dit ,  pensé  et  jugé  les 
autres;  les  systèmes  ,  les  opinions  ,  les  préjugés,  il  ne  peut 
pas  s'en  servir,  s'appuyer  sur  eux  ,  puisqu'il  ne  les  accepte 
pas  ;  alors  il  se  replie  sur  lui-même ,  se  pose  comme  centre, 
mesure  et  sanction  de  tout;  il  se  défend  du  monde  exté- 
rieur ,  comme  un  vaisseau  de  l'abordage  ;  voilà  l'artiste 
intime. 

Et  qu'on  ne  s'écrie  pas  que  nous  donnons  ici  au  mot  in- 
time le  sens  qu'il  n'a  pas;  que  la  littérature  intime,  c'est 
celle  qui  analyse  minutieusement  les  subtiles  pensées  et  les 
vagues  sentimens.  Oui,  sans  doute,  ce  travail  fin  ,  délicat 
et  patient  de  l'ame  sur  elle-même  appartient  aux  intimes; 
mais  c'en  est  là  une  espèce  et  non  le  genre;  ils  sont  une 
généralité  ,  et  ceci  est  un  accident.  Les  intimes  les  plus  ré- 
pandus ,  les  plus  nombreux ,  ce  sont  les  purs  sceptiques, 
c'est-à-dire  ceux  qui ,  forcés  par  le  doute  de  nier  toutes  les 
synthèses  humaines  ,  morales  ,  religieuses  ,  littéraires  ou 
autres  ,  vivent  en  eux-mêmes  sous  peine  de  ne  pas  vivre,  se 
constituent  en  état  d'égoïsme  intellectuel ,  mettent  leur  con- 
viction propre  à  la  place  de  tout ,  répandent  leur  ame  dans 
le  monde,  intima  cordis ,  et  érigent,  dans  le  désert  que 
produit  leur  négation  universelle  ,  une  seule  pyramide  qui 
en  peuple  l'immensité  ,  le  moi.  Comme  dans  la  réalité  des 
choses  les  objets  ne  se  ressemblent  pas  ,  surtout  parmi  les 
sceptiques  dont  la  condition  d'existence  est  de  nier  toute 
règle  commune,  il  peut  arriver  que  les  artistes  qui  doutent , 
comme  du  reste  ceux  qui  affirment ,  se  distinguent  par  quel- 
que originalité;  les  uns  s'attaquent  à  tel  ordre  d'idées,  les 
autres  à  tel  autre;  Faust  doute  de  la  science,  Jacques  doute 
de  la  famille;  quelquefois  la  différence  consiste  dans  le  pro- 
cédé matériel ,  dans  le  faire  ,  celui-ci  groupant  les  masses , 
H)  7 


7-4  REVDE    DE    PARIS. 

celui-là  multipliant  les  détails  ;  mais  au-dessus  de  toute  cette 
famille  nombreuse  ,  diverse  ,  il  y  a  un  père  commun  ,  le 
doute  ! 
Les  intimes  ,  ce  sont  des  sceptiques. 
Ce  n'est  donc  pas  une  école  ,  car  école  signifie  commu- 
nauté d'idées,  et  scepticisme  signifie  isolement;  non,  ce 
n'est  pas  une  école,  c'est  une  condition,  et  c'est  une  con- 
dition bien  triste  ,  une  condition  qu'on  ne  se  fait  pas,  mais 
qu'on  subit.  Aussi  voyez-les  tous  ,  ils  sont  vis-à-vis  de  leurs 
idées  comme  en  présence  dune  fatalité  inéluctable  ;  ils  la 
bravent  ou  ils  la  subissent  :  ils  raillent  ou  ils  pleurent  :  or 
le  rire  sardonique  et  les  larmes  indiquent  un  état  de  l'ame 
qui  n'est  pas  calme,  volontaire,  normal  :  plaignons-les. 

Nous  avons  parlé  de  catégories  parmi  les  sceptiques,  sui- 
vons-les. Quand  il  arrive  qu'un  esprit  a  élaboré  lui-même 
longuement  et  patiemment  son  doute  ,  c'est-à-dire  qu'il  est 
allé  successivement  au  fond  de  plusieurs  idées  ,  qu'il  les  a 
trouvées  vides  et  stériles,  il  arrive  d'ordinaire  que  cet  es- 
prit est  noble  et  grand  ;  d'abord  il  faut  une  incessante 
énergie  de  l'ame  pour  se  précipiter  au  fond  d'un  certain 
nombre  de  conceptions  successives ,  pour  les  explorer  en 
tous  sens  ,  et  pour  en  revenir  comme  on  y  est  allé ,  maître 
de  sa  conviction  et  de  son  libre  arbitre ,  seulement  avec  le 
doute  de  plus;  ensuite  il  est  inévitable  que  dans  cette  lutte 
de  l'intelligence  avec  l'esprit  des  ténèbres,  de  Jacob  avec 
l'Ange,  l'intelligence  acquière  souplesse,  étendue,  vigueur; 
enfin  l'homme  qui  a  véritablement  acquis  par  lui-même  cette 
affreuse  certitude  qu'ici-bas  tout  est  apparence,  mirage, 
néant;  qui  a  expérimenté  les  choses  attentivement  et  une  à 
une  ;  qui  a  pris  la  gloire  des  artistes  ,  et  qui  l'a  trouvée 
douloureuse  ;  la  gloire  des  hommes  d'état ,  et  qui  l'a  trou- 
vée sans  sommeil;  la  gloire  des  opulens,  et  qui  l'a  trouvée 
coiffée  d'oreilles  d'âne  :  l'amitié  ,  et  qui  l'a  trouvée  ou- 
blieuse; l'amour,  et  qui  l'a  trouvé  impossib'e  ;  l'espérance, 
et  qui  l'a  trouvée  comme  ces  fruits  de  l'Écriture ,  parfum  à 
Técorce  ,  cendre  au  dedans  ;  cet  homme  ainsi  instruit  du 
réel ,  ainsi  désabusé  du  possible  ,  porte  dans  son  cœur  un 
fonds  d'inépuisable  poésie,  c'est-à-dire  toutes  les  douleurs 
qui  y  sont  entrées  l'une  après  l'autre,  tandis  que  les  illu- 


REVUE     DE    PARIS.  75 

sions  s'en  allaient  en  grappes  ailées,  comme  des  essaims 
d'abeilles  dont  les  guêpes  hideuses  ont  envahi  les  rayons. 

Cette  espèce  d'hommes,  avons-nous  dit  ,  est  noble  et 
grande;  elle-même  a  fait  son  désespoir,  et  elle  l'a  fait 
grand.  Goethe  et  Byron  ,  qui  doutent  ,  paraissent  aussi 
complets  que  Shakspeare  et  Milton  qui  croient.  Mais  il  y  en 
a  une  autre  qui  est  petite  et  ridicule;  c'est  celle  de  ces  jeu- 
nes gens  désœuvrés,  qui  éprouvent  le  besoin  de  se  ranger 
sous  une  bannière  quelconque  ,  et  qui  par  insouciance  ,  par 
Vanité  peut-être,  prennent  le  scepticisme  comme  on  pren- 
drait un  état.  Ils  trouvent  qu'il  est  beau  de  paraître  désa- 
busé des  grandes  choses;  cela  fait  penser  qu'on  les  a  faites  ; 
qu'il  est  beau  d'être  guéri  des  grandes  passions  ,  cela  fait 
penser  qu'on  les  a  éprouvées  ;  qu'il  est  beau  de  paraître 
blessé,  cela  fait  penser  qu'on  a  combattu  ;  c'est  ainsi  que 
les  petits  garçons  se  font  des  moustaches  pour  paraître 
braves  ,  et  que  les  petites  filles  boivent  des  spiritueux  ,  pour 
paraître  hardies.  Mais  ni  cette  bravoure,  ni  cette  hardiesse 
n'étonnent  personne  autre  que  les  enfans  ;  les  hommes  en 
rient.  Qu'est-ce,  en  effet  ,  je  vous  prie,  que  le  scepticisme 
à  vingt  ou  à  vingt-deux  ans,  sinon  une  plaisanterie  de  mau- 
vais goût,  c'est-à-dire  une  plaisanterie  en  des  matières  qui 
n'en  comportent  pas?  Est-ce  qu'on  a  eu  le  temps  d'expéri- 
menter réellement  quelque  chose  à  cet  âge  ?  Diles-nous 
donc,  vieillards  qui  n'avez  pas  encore  de  barbier  ,  quelles 
expériences  si  tristes  vous  avez  faites  de  la  vie;  quelles  car- 
rières avez-vous  parcourues  où  vous  ayez  trouvé  l'injus- 
tice ;  quelles  gloires,  où  vous  ayez  trouvé  le  néant?  Le 
monde  ne  vous  a  pas  encore  reçus;  la  politique  ne  vous 
connaît  pas,  les  arts  apprennent  vos  noms;  écoliers  d'hier, 
vous  n'avez  pas  encore  des  amis  ,  mais  des  camarades  ; 
qui  donc  vous  a  trompés  ?  Peut-être  votre  maîtresse?  mais 
la  première  maîtresse  est  un  enfantillage  ,  et  vous  n'avez, 
pas  eu  le  temps  de  faire  la  seconde.  Après  cela,  vous  vous 
enflez  de  dédain  et  d'amertume  ,  vous  trouvez  au  début  de 
votre  carrière  le  doute,  que  le  vieux  Buonarotti  ne  trouvera 
qu'au  bout  de  la  sienne  ;  vous  frappez  au  visage  les  choses 
les  plus  saintes,  et,  en  athées  qui  mentent  dans  leur  athéis- 
me, vous  dites  au  Christ  :  Christ  ,  je  ne  crois  pas  en   toi  ' 


76  KKVUK    DE    PARIS. 

Que  Christ  me  pardonne  cette  pensée;  mais  s'il  daignait 
vous  répondre ,  il  vous  dirait  sans  doute  :  Qu'est-ce  que  cela 
me  fait? 

Quand  le  scepticisme  n'est  pas  une  chose  de  fantaisie  , 
comme  dans  ceux  dont  nous  parlions,  il  est  une  chose  af- 
freuse. Relisez  Faust  et  Manfred  avec  cette  pensée,  qu'il 
se  pourrait  bien  que  vous  fussiez  vous-mêmes  l'un  ou  l'autre 
de  ces  personnages,  et  vous  mourrez  de  frayeur.  Byron  en 
est  mort.  Lors  donc  que  le  scepticisme  est  sincère  ,  et  qu'on 
est  encore  assez  jeune  d'ame  et  de  courage,  on  veut  en  sor- 
tir. Il  faut  être  encore  jeune  ,  disons-nous  ,  car  il  arrive  un 
moment  où  le  vouloir  ne  suffit  pas  ,  et  où  les  forces  man- 
quent. Alors  ,  comme  c'est  l'intelligence  qui  a  ainsi  égaré 
l'homme  ,  l'homme  s'en  défie  et  ne  s'en  sert  plus;  il  em- 
ploie son  cœur  pour  arriver  à  la  vérité.  Le  cœur  procède 
par  sa  logique  à  lui ,  par  la  poésie.  Il  aspire  vers  la  seule 
certitude  qu'il  puisse  atteindre,  la  certitude  de  sentiment  ; 
et  de  ce  commerce  des  facultés  aimantes  de  l'homme  et  de 
la  vérité  divine  et  supérieure  ,  qui  se  révèle  toujours  et  par 
toutes  les  voies  à  qui  la  cherche  dans  la  sincérité  de  son 
désir,  naît  le  mysticisme,  quelque  chose  toute  remplie  d'es- 
pérances flottantes  de  vagues  élancemens  ;  un  crépuscule 
de  vérité  ,  entre  le  scepticisme  qui  finit  et  la  foi  qui  com- 
mence. Le  sceptique  sincère  qui  persiste  devient  mystique  ; 
le  mystique  devient  croyant. 

Mais  sceptique  et  mystique  ,  ce  sont  des  artistes  intimes  , 
s'ils  cultivent  les  arts  ;  c'est-à-dire  que  ,  dégagés  de  toute 
synthèse  positive,  qui  absorbe  celui  qui  l'affirme,  ils  vivent 
et  se  meuvent  l'un  dans  son  doute  ,  l'autre  dans  ses  élans 
vers  la  certitude.  Ils  portent  nécessairement  le  moi  dans  tout 
ce  qu'ils  pensent  et  écrivent  ,  le  moi  qui  doute  ,  le  moi  qui 
aspire  ;  qu'ils  se  placent  au  centre  d'une  œuvre  ,  elle  dispa- 
raîtra sous  leur  personnalité  ,  comme  le  marbre  d'une  fon- 
taine disparaît  sous  les  flots  de  la  source  qui  déborde.  Faust 
disparaît  sous  Goethe,  Manfred  sous  Byron. 

On  doit  comprendre  que  nous  ayons  longuement  insisté 
sur  le  classement  des  sceptiques,  à  l'occasion  du  livre  nou- 
veau de  Mme  George  Sand  ;  nous  voguions  à  pleines  voiles 
dans  notre  sujet ,  car  Jacques  est  le  livre  d'un  sceptique  en 


REVUE    DE    PARIS.  77 

morale  et  d'un  intime  en  littérature.  Le  wioiy  trône  au  plus 
haut  des  doctrines  et  du  style. 

La  pensée  de  Mme  George  Sand  est  fixée  depuis  un  an  , 
Jacques  n'a  rien  ajouté  à  Lclia  que  deux  volumes;  c'est  un 
argument  ad  abundantiahi.Les  bons  entendeurs  se  seraient 
contentés  du  premier;  la  thèse  était  claire.  Indiana  et  Va- 
leatine  étaient  un  prélude  harmonieux,  pendant  lequel  l'ar- 
tiste arrêtait  les  contours  de  sa  pensée  ;  elle  est  maintenant 
nette  et  arrêtée  ,  trop  arrêtée  ,  c'est  du  moins  notre  avis. 

Mme  George  Sand  n'est  pas  un  sceptique  comme  beaucoup 
d'autres,  qui  ait  choisi  au  hasard  ses  sujets  de  méditation  ; 
elle  ne  s'est  attachée  à  parcourir  ni  les  sciences,  ni  la  poli- 
tique ,  ni  les  richesses  ,  ni  la  gloire  .  pour  appliquer  au  bout 
de  toutes  ces  choses  le  mot  éternel  de  Salomon.  Femme  ,  elle 
s'est  occupée  des  femmes  et  de  ce  qu'il  y  a  de  plus  saint  dans 
une  femme  ,  la  liberté  de  son  amour.  La  première  chose 
qui  la  frappe  ,  c'est  que  la  société  ,  à  ce  qu'il  lui  semble,  n'est 
pas  assez  libérale  pour  les  femmes,  et  que  les  hommes  s'y 
attribuent  d'intolérables  autorités. 

Prises  en  riant,  ces  choses-là  sont  fort  vieilles;  prises 
au  sérieux ,  elles  datent  du  père  Enfantin.  Car  voilà  au  fond 
où  en  est  venue  Mme  George  Sand  ;  elle  fait  des  romans  saint- 
simoniens  et  proclame  la  femme  libre.  Cela  peut  sembler 
étrange;  mais  cela  est  vrai. 

La  famille  telle  qu'elle  est  constituée,  avec  ses  gênes  pour 
la  femme  et  ses  odieuses  préférences  pour  l'homme  ,  voilà  le 
thème  général  sur  lequel  M^e  George  Sand  paraît  détermi- 
née à  moduler  désormais  toutes  ses  pensées  secondaires  '■, 
nous  avons  déjà  Lé  lia  et  Jacques ,  le  reste  viendra  ,  soyons- 
en  sûrs.  Quelles  raisons  peut  avoir  Mme  Sand  de  prendre 
ainsi  à  cœur  et  par  cette  voie  la  cause  des  femmes?  Nous 
l'ignorons,  tout  en  restant  persuadé  qu'il  doit  y  avoir  au 
fond  de  son  esprit  une  conviction  bien  opiniâtre  en  même 
temps  et  bien  féconde,  pour  trouver  à  cette  thèse  étrange 
des  raisons  si  chaudes,  si  colorées  ,  si  éloquentes,  si  iné- 
puisables. Et  ce  n'est  pas  par  un  côté  seulement  qu'elle  atta- 
que la  condition  actuelle  delà  femme;  elle  nie  en  masse  et 
sans  exception  tous  les  rapports  que  lui  crée  la  famille  ;  les 
rapports  de  maîtresse  et  d'amant,  elle  les  nie;  de  frère  et 
10  7. 


78  REVUE    DE     PARIS. 

de  sœur,ellelesnie;  d'épouse  et  d'époux,  elle  les  nie;  de  mère 
et  de  fille, elle  les  nie;  elle  trouve  que  dans  toutes  ces  conditions, 
telles  que  la  société  les  a  faites,  la  femme  est  constamment  au- 
dessous  de  sa  dignité  dans  le  présent,  de  ses  droits  dansl'avenir. 
Elle  nie  les  rapports  de  maîtresse  et  d'amant,  en  prenant 
ici  ces  mots  dans  l'acception  que  la  famille  leur  donne ,  c'est- 
à-dire  les  rapports  d'estime,  de  confiance,  d'ardeur  désin- 
téressée,  de  caresses  chastes,  que  suit  l'union  indissoluble 
de  deux  races.  Dans  Jacques,  il  y  a  une  jeune  fille,  Sylvia , 
belle ,  instruite ,  passionnée  ,  qui  a  un  amant  qu'on  ne  lui  a 
a  pas  choisi,  qu'elle  a  pris.  A  cet  amant ,  elle  donne,  non 
pas  des  sermens ,  mais  son  corps.  Elle  l'a  cherché ,  non  pas, 
selon  la  belle  idée  du  Droit  des  anciens,  pour  vivre  avec  lui 
en  communauté  perpétuelle  des  choses  divines  et  humaines, 
mais  pour  satisfaire  une  passion  qu'elle  a  en  elle,  passion 
qui  lui  appartient  en  propre ,  qu'elle  défend  nuit  et  jour  du 
contrôle  delà  société  ;  passion  dont  elle  se  fait  unique  juge, 
et  qu'elle  prend  pour  unique  règle.  Quand  la  passion  se  tait 
ou  se  modifie  ,  ou  plutôt  quand  elle  présume  que  la  passion 
s'esttueou  modifiée,  l'amant  qui  en  était  l'objet  est  renvoyé. 
Allez-vous-en,  lui  écrit  flegmatiquement  Sylvia  ;  je  ne  puis 
plus  vous  aimer.  La  passion  s'éteint.  Toutes  nos  relations 
sont  brisées,  écrit  encore  Sylvia,  vous  ne  pouvez  plus  rien 
pour  mon  cœur,  que  vous  laissez  vide.  Oh  !  les  hommes  !  les 
hommes!  qui  j'ai  de  mépris  pour  leur  néant  ! 
Pauvre  jeune  fille  !  elle  s'en  aperçoit  un  peu  tard. 
Elle  nie  les  rapports  de  frère  et  de  sœur,  tels  que  la  fa- 
millechrétienne  les  a  faits, rapports  de  respect  mutuel,  d'ap- 
pui moral,  de  tutelle  religieuse.  Sylvia  écrit  à  Jacques  son 
frère  :  J'ai  un  amant  qui  me  méprise,  parce  qu'il  me  prend 
pour  votre  concubine  ;  mais  qui   me  soupçonne,  ne  mérite 
pas  d'être  désabusé.  Jacques  écrit  à  Sylvia,  sa  sœur  :  As-tu 
repris  ton  amant?  lui  as-tu  pardonné  ?  Sylvia  répond  à  Jac- 
ques, son  frère  :  J'ai  repris  mon  amant  ;  mais  je  voisbien  que 
je  mesuis  trompée  sur  laforce  de  son  ame;  quand  jem'arrache 
de  ses  bras  ,  je  me  sens  quelquefois  toute  veuvede  mes  illu- 
sions ,  qui  s'en  sont  allées  une  à  une.  Cet  amant  est  assez 
lâche  pour  ne  pas  rester  insensible  aux  huées  de  la  société  , 
pour  se  courber  sous  le  mépris  du  monde.  En  effet  Sylvia, 


HEVUK     DE     PAR  15. 


79 


elle,  marche  tête  haute,  etpour  cela  elle  n'a  eu  qu'à  renverser 
Tordre  des  idées  morales  ;  elle  a  fait  de  vice  vertu.  L'amant 
qui  se  révolte  à  la  pensée  que  la  femme  de  son  cœur  est  à  un 
autre,  est  un  lâche;    Sylvia  est  la  femme  forte.  Voilà  tout. 

Elle  nie  les  rapports  d'époux  et  d'épouse;  oh!  ici,  c'est  le 
vif  de  la  question,  et    tous  les  livres  de  Mroe  Sand  y  pénè- 
trent. Iudiana  est  la  femme  d'un  mari  qui  la  brutalise  ;  Va- 
lenline,  d'un  mari  qui  la  ruine;  Fernande,  d'un  mari  qui, 
tout  bon  qu'il  est,  la  fait  sécher  de  douleur.   Ces  trois  fem- 
mes ,  que  l'auteur  a  faites  à  dessein  si  belles ,   si  douces  ,  si 
charmantes,   sont  malheureuses  en  raison  même  de   leurs 
qualités  :  la  première,  femme  délicate,  épouse  un  butur  ; 
la  seconde  ,  femme  généreuse  ,  épouse  un  homme   avide  ; 
la  troisième .  femme  ingénue  et  aimante,   épouse  un   phi- 
losophe désabusé.    Ce  sont  trois  fleurs  embaumées,   que  le 
mariage  empêche  d'exhaler  leur  parfum  divin.  Au  contraire, 
ôtez  le  mariage,  et  ces  femmes  redeviennent  ce  qu'elles  n'au- 
raient pas  dû  cesser  d'être  ;  Indiana   est  heureuse  et  conso- 
lée avecRaymond  deRamières  ou  avec  Ralph,  Talentine  avec 
Bénédict,  Fernande  avec  Octave.  Autant  le  mariage  les  avait 
désespérées  et  flétries,  autant  l'amour  libre  et  indépendant 
les  aurait  rendues  joyeuses  et  fortunées.  Mais  le  monde,  le 
monde  ,  direz-vous  ?  Oh  !   le  monde  ne  les  voit  pas  ;  ce  sont 
des  femmes  qui  cachent  leurs  amours  dans  les  bois  comme 
les  lionnes  .  ou  qui  s'enfoncent  si  avant  dans  les  cavernes, 
que  les  rugissemens  de  leur  passion  expirent  avant  d'arriver 
jusqu'aux  villes.  Indiana  gravit  un  morne  de  Pile  Bourbon, 
Valentine  est  perdue  dans  un  recoin  du  Berry,  et  Fernande 
se  cache  dans  les  marais  de  la  Franche-Comté. 

Elle  nie  les  rapports  de  mère  et  de  fille  ,  caria  mère  qui 
appartient  à  1  amant  du  jour  n'a  ni  le  loisir,  ni  le  droit  d'em- 
brasser sa  fille.  Et  puis,  est-ce  que  ces  mères  ont  des  filles  ? 
Est-ce  que  le  cœur  des  femmes  est  si  large  ,  qu'elles  y  puis- 
sent loger  en  même'tempsdeux  passions  si  immenses, l'amour 
et  la  maternité?  Ou  bien  encore,  est-ce  que  ces  filles  ont  des 
mères?  Lélia  n'en  a  pas.  Sylvia  non  plus.  Si  elles  avaient  pu 
en  avoir,  et  qu'elles  se  fussent  vues  face  à  face,  à  moins  d'ê- 
tre horribles  et  infâmes,  ces  filles  seraient  mortes  de  honte 
ou  ces  mères  de  douleur. 


230  REVUE    DE    PARIS. 

Ainsi,  les  sentimens  auxquels  la  société  moderne  donne 
naissance  ,  et  spécialement  ceux  qui  constituent  la  part  que 
les  femmes  ont  dans  la  famille  actuelle,  c'est-à-dire  la  pure- 
té, la  chasteté,  la  fidélité,  la  soumission,  la  modestie,  ne  suf- 
fisent pas  aux  yeux  de  Mme  George  Sand,  pour  le  bonheur  de 
son  sexe;  il  lui  faut  quelque  chose  de  plus  qu'elle  n'a  pas 
encore  nettement  et  complètement  formulé  ,  mais  qui  doit 
être  une  satisfaction  générale  ,  dans  laquelle  paraissent 
jusqu'à  présent,  en  première  ligne,  l'indépendance  person- 
nelle, et  surtout  les  libres  amours  ;  des  amours  infinis  ,  mo- 
biles et  imprévus.  Il  faut  de  plus,  et  ceci  est  un  va-sans-dire, 
que  les  mœurs  domestiques  et  sociales  soient  radicalement 
réformées ,  et  mises  en  harmonie  avec  cette  position  nou- 
velle des  femmes ,  car  les  idées  du  monde  d'à  présent  pa- 
raissent peu  propres  à  former  la  base  de  cette  morale  de  l'a- 
venir. 

Personnellement ,  nous  trouvons  courtes  et  de  peu  de  va- 
leur toutes  les  idées  émises  depuis  quelques  années  sur  les 
femmes;  ce  sont  des  théories  indigestes ,  absurdes,  quand 
elles  ne  sont  pas  ignobles.  Que  les  saint-simoniens  et 
Mme  George  Sand  veuillent  leur  accorder  la  liberté  de  leur 
corps,  que  M.  Fourrier,  sanctifiant  toutes  les  passions  hu- 
maines, réhabilite  la  débauche  en  lui  donnant  un  nom  grec, 
que  M.  Aimé-Martin  leur  confie  l'éducation  des  peuples, tout 
cela  nous  paraît  sans  réflexion  ,  sans  vues,  sans  savoir;  ce 
n'est  pas  d'aujourd'hui  que  ces  questions  ont  été  posées,  elil 
eût  étéplus  sage  d'apprécier  les  solutions  que  leur  avait  trou- 
vées un  doctrine  qui  vaut  mieux  que  le  Père  Enfantin  ,  que 
MmeSand,M.  Fourrier  et  M.  Aimé-Martin  l'encyclopédiste,  la 
doctrine  de  Jésus-Christ. 

Lorsque  le  dogme  chrétien  se  répandit  dans  le  monde,  il 
trouva  la  famille  à  reconstituer.  La  femme  surtout  avait  be- 
soin d'être  élevée  ;  elle  le  fut.  Partout  où  s'était  étendu  "l'em- 
pire des  césars  ,  la  femme  était ,  comme  on  dit ,  subalter- 
nisée  :  fille  ,  elle  vivait  cachée  dans  l'atrium  romain  et  le 
gynécée  grec;  épouse,  elle  n'avait  aucun  droit  civil  dans  la  fa- 
mille; mère,  elle  demeurait  sous  l'autorité  du  premier  ascen- 
dant, et  même  sous  l'autorité  de  son  fils.  Fille,  femme,  mère , 
la  femme  était  donc  en  tutelle  perpétuelle,  sans  que  jamais  sa 


REVUE    DE    PARIS.  #1 

personnalité  pût  se  détacher  de  la  famille  qui  l'absorbait. 
Nous  parlons  ici  de  la  femme  libre  et  légitime,  c'est-à-dire  de 
celle  que  la  société  favorisait  le  plus;  qu'était-ce  quela  concu- 
bine légale?  qu'était-ce  quel'esclave?  Une  bête  pour  les  volup- 
tés du  maître;  ce  qu'étaient  des  grives  des  Alpes  pour.LucuIlus, 
des  lions  d'Afrique  pour  Pompée.  Ainsi  était  encore  la  femme 
dans  la  loi  juive;  ainsi  était  pareillement  la  femme  en  Asie,  la 
femme  en  Grèce  ,  la  femme  partout.  Survient  tout-à-coup  le 
dogme  chrétien,  qui  annonce  que  la  vieille  famille  est  brisée; 
plus  de  père  ,  plus  d'épouse ,  plus  de  fils,  plus  de  serviteur 
comme  autrefois  ;  au  lieu  dêtre  servante  ,  la  femme  devient 
compagne  ;  autrefois,  quand  on  ne  la  comptait  pour  rien  , 
l'homme  en  entassait  à  son  gré  dans  son  gynécée;  il  en  prenait 
dix,  il  en  prenait  vingt,  parceque  le  néant  ajouté  au  néant  ne 
fait  pas  somme;  il  demeurait  toujours  au-dessus  de  ces  créatu- 
res soumises,  et  par  sa  valeur  sociale,  et  par  sa  dignité;  mais 
la  doctrine  chrétienne  bouleverse  ces  rapports  ;  elle  élève 
la  femme  à  l'égal  de  l'homme,  toute  proportion  gardée  de 
destination  et  d'attributs  ;  elle  veut  qu'un  corps  vaille  un 
corps  ,  qu'un  amour  vaille  un  amour  ,  et  elle  les  associe 
comme  ils  ne  s'étaient  jamais  associés,  sur  un  pied  d'éga- 
lité morale  ,  de  fidélité  réciproque  et  de  respect  mutuel. 

Ce  magnifique  mouvement  social ,  qui  plaça  ainsi  les  fem- 
mes dans  une  situation  inouïe  ,  a  laissé  trace  dans  les  lettres 
des  apôtres  et  dans  les  lois  civiles  qui  suivirent.  Ce  serait  le 
sujet  d'une  curieuse  et  importante  histoire  ;  mais  où  avons- 
nous  des  historiens  pourleschoses  véritablement  dignes  d'ê- 
tre étudiées  et  connues  ?  Comme  vous  l'imaginez,  la  doctrine 
de  Jésus-Christ  fit  fureur  par.à  les  pauvres  recluses ,  qu'elle 
déclarait  reines;  même,  ainsi  qu'il  arrive  toujours  en  toute 
réforme  générale  ,  ces  dames  allèrent  trop  loin  ;  de  ce  que 
l'ancienne  famille  était  détruite,  certaines,  et  un  assez  grand 
nombre  ,  à  ce  qu'il  paraît,  conclurent  qu'il  n'y  avait  plus 
de  familles ,  et  qu'elles  étaient  désormais  absolument  les 
égales  de  l'homme  ;  et  les  voilà  quittant  les  maisons,  tou- 
tes pleines  de  leur  saint  néopbytisme,  courant  les  provin- 
ces .  haranguant  les  idolâtres ,  montant  même  dans  les  chai- 
res élevées  au  sein  des  églises  naissantes  ,  et  prétendant  à 
tous  les  droits  de  l'apostolat  chrétien. 


82  REVUE    DE    PARIS. 

3aint  Paul,  ce  grand  organisateur  du  christianisme,  avait 
l'œil  à  tout  cela  ;  il  écrivit  ces  lettres  éloquentes  et  profon- 
des qui  formèrent  les  premiers  canons  de  l'Église  ;  il  or- 
donna aux  femmes  de  se  taire  ;  il  leur  expliqua  la  doctrine 
qu'elles  avaient  mal  comprise,  et  peu  à  peu  rentrèrent  dans 
leurs  attributions  si  nobles  et  si  belles  ces  quelques  femmes 
égarées  ,  parmi  lesquelles  le  père  Enfantin  eût  choisi  la 
femme  libre ,  et  dont  Mme  Sand  eût  fait  des  romans. 

Le  christianisme  fit  ainsi  aux  femmes  dans  la  famille  une 
position  qu'elles  n'avaient  jamais  eue  jusqu'alors;  il  les  ren- 
dit égales  à  leurs  époux,  et  supérieures  à  leurs  enfans.  Il 
leur  créa  une  personnalité  distincte  ,  dont  l'homme  fut  le 
garant ,  et  non  plus  le  juge  ;  il  leur  assura  l'amour  dans  la 
jeunesse  ,  l'autorité  dans  l'âge  mûr  ,  le  respect  dans  leurs 
vieux  ans  ;  car  le  christianisme  aurait  prévu  quelque  chose 
que  M"18  Sand  parait  oublier.  Elle  place  toute  la  félicité  des 
femmes  dans  l'amour  libre  et  indépendant;  et  quand  arrive 
l'âge  où  on  n'aime  plus,  que  deviendront  les  femmes?  Qui  les 
recueillera, qui  les  respectera,  quilesconsolera?Etcellesque 
Dieu  a  faites  difformes  ,  qui  les  aimera  etlesprotégera?  11  n'y 
aurait  donc  qu'une  seule  chose  à  laquelle  il  faudrait  avoir 
foi, l'amour?  Mais  celte  chose  est-elle  donc  si  certaine,  si  ré- 
gulière ,  si  immuable ,  qu'on  puisse  lui  confier  sa  destinée  ? 
Hélas!  l'histoire  est  pleine  des  malheurs  que  les  mécomptes 
de  l'amour  ont  produits  ;  il  ne  se  passe  pas  de  jour  où  des 
larmes  et  du  sang  ne  coulent  à  cause  de  lui  ;  etque  devien- 
drions-nous .  grand  Dieu  !  si  nous  n'avions  pas  contre  cette 
terrible  passion  quelque  sauvegarde  qui  nous  protège,  quel- 
que devoir  sacré  derrière  lequel  l'ame  faible  ou  froissée  se 
réfugie  ?  Si  vous  ôtez  à  l'épouse  l'honneur  inviolable  du  lit 
conjugal,  à  la  mère  le  respect  pour  l'innocence  de  ses  petits 
enfans  ,  à  la  sœur  la  surveillance  austère  et  incessante  de  ses 
frères,  que  deviendront  ces  pauvres  créatures  lorsque  l'a- 
mour viendra  solliciter  leurs  pensées?  Comment  résisteront- 
elles,  si  vous  leur  ôtez  la  foi  qu'elles  avaient  à  tous  les  no- 
bles sentimens  de  la  famille  ,  sur  lesquels  vous  passez  l'é- 
ponge ,  comme  sur  autant  de  taches  dont  la  société  a  souillé 
la  pureté  originelle  de  nos  cœurs  ? 

Mais   pourquoi  résister  ?  dites-vous.  L'amour  !  l'amour  ! 


REVUE    DE    PARIS.  88 

c'est  la  destinée  des  femmes.  C'est  donc  leur  destinée  d'être 
malheureuses  et  souillées  ?  N'arrive-t-il  pas  chaque  jour  que 
l'amour  se  donne  sans  échange,  et  qu'on  recherche  qui  vous 
fuit?  N'arrive-t-il  pas  encore  que  notre  mauvaise  naturenous 
livre  malgré  nous  à  des  amours  bas  et  méprisables,  aux- 
quels nous  sacrifions  toutes  nos  idées  les  plus  chères  ,  tous 
nos  intérêts  les  plus  précieux?  Comptez  les  passions  dédai- 
gnées et  les  passions  iufâmes,et  voyez  le  reste.  Et  nous  n'au- 
rions rien  près  de  nous, rien  de  saint  et  de  légitime. pour  nous 
consoler  des  unes  et  nous  arracher  aux  autres!  Si  nous  en 
étions  jamais  là. que  Dieu  nous  sauve!  il  n'y  aurait  que  sa  misé- 
ricorde qui  fût  aussi  grande  que  notre  bassesse  et  nosdouleurs. 
Quelle  destinée  vous  donnez  à  la  femme  !  L'amour ,  c'est- 
à-dire  une  chose  qui  naît  à  quinze  ans,  et  qui  meurt  à  trente, 
et  qui  est  hideuse  en-deçà  et  au-delà.  La  femme,  comme  vous 
la  rêvez,  comme  vous  la  faites,  ne  vit  donc  que  quinze  ans; 
sa  jeunesse  ne  compte  pas  pourla  vie,  sa  vieillesse  non  plus; 
car  d'un  côté  l'amour  n'est  pas  venu  ,  de  l'autre  il  s'en  est 
allé.  Et  vous  appelez  cela  un  progrès!  Mais  vous  n'y  avez 
pas  songé  ;  dans  la  famille  chrétienne  ,  que  vous  voulez  dé- 
truire ,  la  vie  des  femmes  est  trois  et  quatre  fois  plus  longue 
et  trois  et  quatre  fois  mieux  remplie.  Votre  doctrine ,  si  vous 
avez  une  doctrine,  ne  fournit  aux  femmes  qu'un  seul  ordre 
de  pensées,  et  pour  une  seule  période  de  l'existence;  le 
christianisme  crée  des  sentimens  divers  selon  les  âges.  A  la 
jeune  fille  il  donne  la  pureté  à  garder  ,  à  l'épouse  l'amour  à 
épuiser  ,  à  la  femme  déjà  flétrie  la  maternité  à  développer. 
Vous  remplissez  quinze  années  ,  le  christianisme  les  rem- 
plit toutes.  Vous  donnez  une  seule  espèce  de  joie  ,  le  chris- 
tianisme en  donne  mille.  Vous  faites  une  vie  monotone  ,  le 
christianisme  la  diversifie.  Et  puis  vous  ne  prévoyez  aucun 
des  cas  exceptionnels  de  l'existence  des  femmes,  cas  si  nom- 
breux qu'ils  peuvent  être  pris  pour  la  règle.  Si  la  femme  est 
difForrae  ,  que  fera-t-elle  de  l'amour  ?  Si  elle  est  infirme,  que 
fera-t-elle  de  l'amour?  Si  elle  meurt  avant  l'âge  d'aimer, 
que  fera-t-elle  de  l'amour  ?  Si  la  mort  lui  prend  celui  qu'elle 
aime  ,  que  fera-t-elle  de  l'amour  ?  Qu'avez-vous  imaginé 
pour  toutes  ces  circonstances,  où  la  femme  serait  bien  mal- 
heureuse ,  puisqu'elle  ne  pourrait  pas  remplir  sa  destinée? 


8t  REVUE    DE    PARIS, 

Rien  ,  absolument  rien  ,  à  moins  peut-être  quelque  chose  de 
poignant  et  d'affreux,  le  spectacle  de  celles  qui  seraient 
jeunes  et  belles,  brillantes  et  chéries,  et  que  la  Provi- 
dence aurait  réservées  entre  toutes  à  d'ardens  et  de  fidèles 
amours. 

Ce  n'est  pas  ainsi  que  le  christianisme  a  traité  les  fem- 
mes. Non-seulement  il  a  créé  pour  toutes  les  époques  de  leur 
vie  des  senlimens  que  l'ancienne  famille  ne  connaissait  pas, 
mais  encore  il  a  pourvu  abondamment  à  tous  les  mécomptes 
individuels  ,  à  toutes  les  plaies  accidentelles.  La  femme  in- 
firme ou  difforme  agrandit  son  cœur  du  côté  des  affections 
filiales  et  fraternelles;  la  jeune  fille  qui  meurt  avant  l'âge  a 
la  consolation  d'avoir  rempli  sa  carrière  de  pureté  comme 
un  autre  sa  carrière  de  gloire  ;  et  elle  s'en  va  en  terre  le 
front  et  l'ame  couronnés  de  roses  mystiques,  escortée  de 
compagnes  chastes  comme  elle  ,  virginités  militantes  qui 
rendent  hommage  à  une  virginité  triomphale.  La  femme  que 
la  mort  sépare  de  ses  amours  a  pour  le  reste  de  sa  vie  la 
douceur  des  souvenirs,  qui  tempère  l'amertume  des  regrets: 
souvenirs  et  regrets ,  deux  enfans  de  la  fidélité  conjugale 
que  la  veuve  élève  ,  caresse  et  fait  grandir  à  côté  des  enfans 
de  ses  entrailles. 

Il  nous  semble  donc  que  la  famille  actuelle  ,  la  famille  du 
christianisme  ,  offre  à  la  femme  une  destinée  plus  étendue  , 
plus  diverse  et  mieux  remplie  que  la  doctrine  dissolvante 
dont  Mme  George  Sand  s'est  fait  l'apôtre.  A  vrai  dire,  nous 
ne  savons  pas  trop  si  Mme  Sand  a  réellement  une  doctrine 
sur  ces  matières  :  elle  attaque  violemment  et  incessamment 
la  famille;  elle  nie  avec  effort  tous  les  sentimens  qu'elle  pro- 
duit, mais  il  n'y  a  dans  ses  livres  aucun  plan  complet  de 
réforme  ,  rien  qu'elle  propose  de  mettre  à  la  place  de  ce  qui 
est.  Elle  est  donc  relativement  aux  vertus  morales  dans  un 
scepticisme  général  ;  elle  n'a  soumis  encore  sa  pensée  à 
aucune  formule  définitive.  Ses  idées  sont  partielles,  sépa- 
rées ,  à  de  grands  intervalles  qui  ne  seront  peut-être  jamais 
remplis  ;  elle  n'affirme  rien  que  sa  manière  présente  de  pen- 
ser. Elle  est  individuelle  ,  intime  ,  c'est-à-dire  qu'elle  déve- 
loppe son  moi. 

Il   ne  faudrait  pas  s'imaginer  ,  d'après  tout  ce  que  nous 


REVUE    DE     PARIS. 


8i5 


avons  pu  dire,  que  les  livres  de  Mme  Sand  fussent  très-dan- 
gereux. Les  livres  dangereux  sont  ceux  qui  s'adressent  di- 
rectement à  quelqu'un  de  nos  penchans ,  à  quelqu'une  de 
nos  idées,  et  qui  les  gâtent  en  les  exagérant.  Ainsi  les  ro- 
mans produisent  ce  déplorable  effet  sur  les  jeunes  gens  et 
les  jeunes  filles ,  qu'ils  développent  avant  le  temps  et  dans 
des  proportions  outrées  leur  faculté  d'aimer,  et  qu'ils  leur 
déflorent  par  avance  le  corps  et  l'esprit.  Mais  Mme  Sand 
prend  le  cœur  par  un  côté  qui  est  bien  gardé  chez  les  jeunes 
personnes;  elle  peuvent  souhaiter  un  amoureux,  mais 
comme  à  leur  âge  elles  sont  encore  sous  l'empire  des  idées 
du  monde,  elles  le  souhaiteront  brillant,  recherché,  re- 
nommé ,  et  non  pas  hué  et  flétri  par  le  monde. 

Quoique  nous  ayons  mis  en  tète  de  cet  article  le  titre  du 
dernier  roman  de  Mme  G.  Sand,  nous  avons  cru  devoir  entrer 
dans  des  considérations  générales  que  nous  avons  tâché 
d'élever  à  une  certaine  hauteur.  Le  lecteur  jugera  de  ce 
qu'elles  valent.  Il  nous  a  semblé  pareillement  que  nous  ne 
devions  pas  donner  ici  l'analyse  de  Vintrigiie  de  Jacques, 
d'abord  parce  que  celte  partie  d'un  ouvrage  n'est  jamais 
que  la  mise  en  œuvre  des  idées  principales  ,  sur  lesquelles 
nous  avons  spécialement  fait  porter  notre  critique,  ensuite 
parce  que  nous  n'avons  voulu  ôier  à  personne  la  moindre 
part  du  très-grand  plaisir  que  peut  occasioner  la  lecture  de 
ce  roman  remarquable. 

Il  nous  resterait,  avant  de  finir,  à  parler  du  style  de 
Mme  Sand. 

Malheureusement  nous  avons  des  raisons  d'être  bref  là- 
dessus,  les  voici  : 

ÎNous  sommes  d'avis  qu'il  n'est  guère  possible  d'estimer 
un  style  sans  étudier  la  langue  qui  lui  sert  de  matière,  et 
sans  parler  assez  longuement  des  éléraens  historiques  de 
celle-ci,  et  de  l'époque  à  laquelle  on  la  considère.  Ceux 
qu'on  appelle  les  écrivains  de  la  forme  ont  en  ces  matières 
des  théories  qu'à  tort  ou  à  raison  ils  croient  importantes  , 
et  qui  demandent  d'être  développées  à  loisir.  Nous  sommes 
donc  forcé  pour  aujourd  hui  de  rester ,  en  fait  de  style ,  dans 
la  sphère  des  notions  qui  sont  communes  entre  le  lecteur  et 
nous  .  jusqu'à  ce  qu'avant  jelé  un  pont  entre  ses  idées  et  les 
10  8 


86  REVUE    DE     PARIS. 

nôtres,  nous  puissions  communiquer  plus  aisément  et  plus 
complètement. 

Nous  nous  servons  des  langues  humaines  pour  exprimer 
les  idées  ;  or  l'homme  étant  ainsi  organisé  qu'il  est  accessi- 
ble à  cinq  ou  six  genres  de  signes  et  de  perceptions,  la  meil- 
leure langue  est  celle  qui  peut  aborder  l'homme  par  tous  ces 
côtés  à  la  fois.  Le  style,  c'est  la  manière  dont  ceux  qui  se 
servent  d'unelangueutilisentindividuellement  les  matériaux 
qu'elle  fournit  :  le  style  ,  c'est  donc  une  méthode ,  un 
procédé ,  un  art.  Tout  art  a  ses  données  générales,  ses 
règles. 

C'est  dans  ce  sens,  et  dans  ce  sens  seulement ,  que  nous 
serions  amené  à  dire  que  Mme  Sand  n'a  pas  de  style;  car 
nous  avons  trouvé  dans  ses  livres  beaucoup  d'énergie, 
beaucoup  de  grâce,  beaucoup  de  fraîcheur,  beaucoup  de 
nombre  :  mais  tout  cela  est  inculte ,  sans  disposition  ,  sans 
règle  ,  sans  art  enfin.  Ainsi  toute  langue  fournit  à  des  degrés 
variables  l'expression  imagée,  l'expression  abstraite,  l'ex- 
pression cadencée.  C'est  ensuite  l'affaire  de  l'écrivain  de  dis- 
poser ces  élémens  dans  un  ordre  dont  l'instinct  primitif  est 
fourni  par  sa  nature  artiste  ;  cet  ordre,  qui  lui  est  propre  , 
c'est  son  style.  Ce  style,  c'est  sa  personnalité  esthétique; 
ce  style  ,  c'est  lui  ;  c'est  l'homme  ,  comme  a  dit  Buffon.  L'é- 
crivain doit  se  reconnaître  au  style ,  comme  l'homme  au 
visage. 

Il  suit  de  là  que ,  de  même  que  le  visage  ne  change  pas 
dans  ses  traits  essentiels,  de  même  le  style  d'un  écrivain 
doit  toujours  rester  le  même  dans  ses  règles  supérieures. 
Lisez  dix  pages  d'un  homme  qui  a  un  style,  dix  pages  de 
Bossuet,  de  Molière,  de  Corneille,  de  Larochefoucauld ,  et 
vous  découvrirez  son  procédé  général ,  de  manière  à  assi- 
gner d'avance  comment  il  écrira  dans  un  cas  donné  ,  de  ma- 
nière à  le  reconnaître  infailliblement.  C'est  ainsi  que  les 
peintres,  les  sculpteurs,  tous  les  artistes  un  peu  grands, 
ont  leur  style.  Chez  Mme  Sand  vous  ne  trouverez  nulle  part 
un  procédé  qui  domine  ,  une  allure  qui  tranche ,  un  mode 
qui  prévaille  :  nulle  règle,  nul  art  volontaire.  Si  le  mot  de- 
vait être  pris  comme  nous  le  donnons;  nous  dirions  que 
Mm«  Sand  ne  sait  pas  écrire  Les  pages  de  ses  livres  sonl  de 


REVUE    PF.    PARIS.  87 

grandes  savanes  où  il  croit  force  fleurs  et  où  il  jaillit  force 
fontaines.  Mais  la  terre  est  faite  pour  l'homme  ,  et  les  spec- 
tacles les  plus  beaux  sont  ceux  qui  se  trouvent  en  rapport 
avec  sa  nature  intelligente  et  cultivée. 

A.  Grakier  de  Cassagmac. 


*Wt- 


MOYEN  AGE  ESPAGNOL. 


BERNARD  DE  CARPIO. 


Bernard  de  Carpio  est ,  par  son  caractère  ,  sa  vaillance  ,  el  sur- 
tout par  sa  piété  filiale,  l'un  des  héros  qui  font  le  plus  d'honneur 
au  moyen  âge  espagnol.  Il  jouit  chez  ses  compatriotes  d'une  répu- 
tation qui  ne  le  cède  en  rien  à  celle  du  Cid  lui-même;  ses  aventu- 
res ont  été  également  transportées  sur  le  théâtre  par  les  premiers 
dramatistes  de  son  pays  ;  et ,  peut-être,  pour  devenir  aussi  célèbre 
chez  nous  que  l'amant  de  Chimène,  ne  lui  a-t-il  manqué  que  d'y 
fixer  l'altention  du  grand  poète.  Il  nous  a  paru  que  du  moins  on 
ne  lirait  pas  sa  biographie  sans  intérêt.  Nous  l'avons  extraite  fidè- 
lement, en  partie  de  la  fameuse  Chronique  générale  ('),  en  partie 

(' )  La  Chronique  générale,  ou  las  Quatro  partes  enteras  de  la 
cronica  de  Espana  ,  fut  composée  dans  la  seconde  moitié  du  trei- 
zième siècle  ,  par  ordre  du  roi  don  Alphonse,  surnommé  le  Savant 
ou  le  Sage,  el  Sahio.  Ce  prince  lui-même  ne  dédaigna  point  d'en 
écrire  la  préface,  qui,  à  notre  avis,  est  remarquable  d'élévation  et 
d'éloquence.  La  Chronique  générale  contient  l'histoire  d'Espagne 
depuis  la  création  du  monde  jusqu'au  douzième  siècle  inclusive- 
ment. Ainsi  que  nous  avons  eu  occasion  de  nous  en  convaincre  •> 
elle  fut  rédigée  d'après  des  chroniques  antérieures,  qui  même  par 
endroits  ont  été  copiées  mot  pour  mot  5  et ,  au  ton  habituel  de  lu 


REVUE    DE    PARIS.  89 

de  ces  vieilles  romances  nationales  qui  sont ,  suivant  une  heureuse 
expression  de  Corneille ,  comme  des  originaux  décousus  de  l'an- 
cienne histoire  espagnole.  Notre  unique  soin  a  été  de  dégager  au- 
tant que  possible  l'élément  romanesque  qui ,  à  l'époque  du  héros 
et  à  celle  des  narrateurs  ,  ne  se  mêle  que  trop  souvent  à  l'élément 
historique  ;  quant  à  la  forme  ,  nous  avons  tâché  de  conserver  sans 
affectation  la  manière  naïve  des  écrivains  inconnus  auxquels  nous 
avons  emprunté  notre  récit. 

En  l'année  de  l'incarnation  de  Notre-Seigneur  792  ,  le  roi  don 
Alphonse-le-Chaste  régnait  à  Léon  :  il  y  régnait  depuis  déjà  dix- 
sept  ans.  C'était  un  roi  d'une  grande  piété,  comme  il  le  témoignait 
bien  par  tontes  les  églises  et  chapelles  qu'il  faisait  bâtir  en  l'hon- 
neur des  saints  ,  et  pour  lesquelles  il  n'épargnait  ni  marbre,  ni  or, 
ni  pierres  précieuses.  Mais  où  le  roi  don  Alphonse  montrait  le  mieux 
sa  piété,  c'était  dans  la  retenue  sans  pareille  de  ses  mœurs.  De- 
puis son  adolescence ,  il  avait  toujours  fui  les  voluptés  de  ce  monde 
aussi  soigneusement  que  les  autres  les  recherchent;  si  bien  qu'en- 
core que  la  reine  sa  femme  fût  très-belle  et  très-noble,  il  n'avait 
jamais  voulu  avoir  compagnie  avec  elle  :  et  voilà  pourquoi  on  l'a- 
vait à  bon  droit  surnommé  le  Chaste. 

Or,  ce  roi  don  Alphonse  avait  une  sœur  appelée  dona  Chimène: 
il  ne  l'avait  point  mariée,  sans  doute  par  esprit  de  religion.  Elle 
était  jeune  et  possédait  beaucoup  de  charmes.  Un  vaillant  cheva- 
lier ,  nommé  le  comte  don  Sandias  de  Saldana  ,  devint  épris  d'elle; 
dona  Chimène,  de  son  côté,  s'énamoura   du  comte.  Sachant  bien 

narration  ,  à  certaines  formules  dévotes  qui  reparaissent  à  chaque 
instant  ,  à  l'espèce  d'amour  avec  lequel  on  y  traite  des  fondations 
d'églises  ou  de  monastères,  des  établissemens  d'ordres  religieux, 
des  donations  faites  aux  couvens  ,  on  peut  avancer  à  coup  sûr  que 
les  rédacteurs  furent  des  abbés  ou  des  moines.  Dans  une  note  pla- 
cée à  la  fin  de  la  troisième  partie,  Florian  d'Ocampo  ,  l'éditeur, 
nous  apprend  que  la  quatrième  et  dernière  fut  achevée  seulement 
sous  le  règne  de  don  Sanche ,  fils  et  successeur  du  roi  Alphonse. 
Au  reste  ,  bien  qu'évidemment  écrite  par  plusieurs  mains  ,  et  quoi- 
qu'on y  trouve  des  lacunes  assez  considérables,  la  Chronique  gé- 
nérale demeure  ,  selon  nous,  dans  son  ensemble  ,  l'un  des  rnonu- 
mens  historiques  les  plus  vastes  et  les  plus  curieux  que  le  moyen 
âge  nous  ait  laissés  en  langue  vulgaire. 

10  8. 


90  REVUE    DE    PARIS. 

l'un  et  l'autre  que  le  roi  ne  consentirait  point  à  les  unir,  d'abord 
par  la  raison  que  nous  avons  dite  ,  et  ensuite  parce  que  le  comte 
n'était  pas  un  parti  assez  considérable  ,  ils  s'épousèrent  secrète- 
ment, se  trouvèrent  souvent  ensemble,  et,  au  bout  d'une  année, 
dona  Cbimène  eut  un  fils  à  qui  ils  donnèrent  le  nom  de  Bernard. 

Le  roi  don  Alpbonse  sut  la  chose.  Il  en  fut  très-irrité  et  résolut 
de  punir  sans  délai  les  coupables.  Comme  le  comte  don  Sandias  se 
tenait  pour  le  moment  dans  son  domaine  de  Saldana,  et  qu'il  était 
difficile  de  l'y  prendre  par  la  force  ,  le  roi  usa  d'un  stratagème.  11 
appela  deux  comtes  ,  ses  familiers,  nommés  l'un  don  Arias  Godos 
et  l'autre  don  Tibalte,  leur  donna  ses  instructions,  et  les  dépê- 
cha vers  celui  de  Saldana.  Les  deux  envoyés  ,  étant  arrivés  là-bas, 
dirent  au  comte  de  s'en  venir  avec  eux  ,  parce  que  le  roi  avait  des- 
sein d'assembler  ses  états  (sus  cortes)  à  Léon.  Le  pauvre  comte, 
trompé  ,  les  suivit  sans  défiance.  A  la  porte  de  la  ville,  il  remar- 
qua que  personne  de  la  cour  ne  venait  à  sa  rencontre,  suivant  la 
coutume  :  cela  lui  parut  de  mauvais  signe;  néanmoins,  rassuré 
par  ses  deux  compagnons  ,  il  passa  outre.  Il  était  perdu.  Le  roi 
don  Alphonse  ,  apprenant  son  arrivée  ,  avait  armé  tous  ses  domes- 
tiques et  tous  ses  veneurs  de  même  que  s'il  eût  été  question  de 
prendre  au  gîte  une  bêle  sauvage,  et  leur  avait  enjoint  d'arrêter 
le  comte  don  Sandias  dès  qu'il  mettrait  le  pied  dans  la  salle.  Le 
comte  entra.  Quoiqu  il  n'eût  point  d'armes,  aucun  n'osait  l'appro- 
cher ,  tant  son  courage  inspirait  de  crainte  ;  mais  le  roi  ayant  re- 
nouvelé son  ordre  en  criant  :  —  Arrêtez-le  donc  !  domestiques  et 
veneurs  se  jetèrent  sur  lui  et  le  saisirent.  Alors  le  comte  dit  au 
roi  :  —  Seigneur,  en  quoi  vous  ai-je  manqué  pour  que  vous  me 
fassiez  arrêter  ?  Le  roi  répondit  :  —  Tous  en  avez  assez  fait.  Nous 
savons  1  aventure  que  vous  avez  eue  avec  notre  sœur  dona  Chi- 
mène  ;  et  c'est  pourquoi  je  vous  promets  et  vous  jure  qu'en  au- 
cun jour  de  votre  vie  vous  ne  sortirez  du  château  de  Lunia.  Le 
comte  reprit  :  —  Vous  êtes  mon  seigneur  et  pouvez  me  traiter  à 
votre  guise.  Puisqu'il  en  est  ainsi,  je  ne  vous  demande  qu'une 
grâce  :  chargez-vous  de  l'éducation  de  Bernard.  —  Je  le  veux 
bien.  —  Là-dessus  le  comte  fut  enchaîné  et  emmené  prisonnier  au 
château  de  Lunia.  Le  même  jour  le  roi  mit  sa  sœur  dans  un  mo- 
nastère. 

Selon  l'engagement  qu'il  en  avait  pris  avec  celui  de  Saldana  , 
le  roi  don   Alphonse-le-Chaste  envoya  l'enfant  né  du  comte  et  de 


REVUE     DE    PARIS.  91 

sa  sœur  aux  Asturies  d'Oviédo  ,  afin  qu'il  y  fût  élevé  avec  soin. 
Bernard  profita  au  mieux  de  son  éducation.  Dès  son  âge  le  plus 
tendre,  ses  goûts  annonçaient  à  chacun  qu'il  appartenait  à  des 
parens  nobles,  et  Ton  amendait  beaucoup  de  lui.  À  seize  ans,  il 
était  très-beau  de  visage,  très-grand  de  corps  et  très-bien  fait.  De 
tous  ses  compagnons,  aucun  ne  l'égalait  en  force,  en  adresse  et 
courage  5  aucun  n'était  aussi  habile  que  lui  à  escrimer  avec  la  lance 
etl'épée,  aucun  ne  montait  ni  ne  se  tenait  à  cheval  comme  lui. 
Soit  qu'ils  s'exerçassent  à  tirer  au  tablado  (')  ou  à  combattre  le 
taureau,  soit  qu'ils  allassent  chasser  l'ours  par  la  montagne,  le  pre- 
mier, le  premier  toujours  ,  c'était  Bernard.  Aussi  ses  compagnons, 
qui  reconnaissaient  ses  avantages,  chaque  fois  qu'ils  voulaient  cou- 
rir la  terre  des  Maures ,  l'élisaient  d'un  commun  accord  pour  ca- 
pitaine-général |  et  ils  s'en  trouvaient  bien ,  car,  sous  sa  conduite , 
ils  ne  manquaient  pas  de  revenir  riches  de  butin  et  d'honneur 
aux  Asturies  d'Oviédo.  En  outre  ,  Bernard  avait  une  sagesse  pré- 
coce et  un  cœur  très-généreux  :  à  ceux  qui  lui  demandaient  son 
avis  ,  il  donnait  de  bons  conseils  ,  à  ceux  qui  requéraient  son  aide, 
il  rendait  de  bons  services,  il  montrait  en  toute  chose  les  meil- 
leures coutumes  qu'un  gentilhomme  puisse  avoir.  Le  roi  don  Al- 
phonse ayant  entendu  ce  que  la  renommée  publiait  de  son  neveu , 
fut  curieux  de  le  connaître  et  l'appela  auprès  de  lui  à  Léon.  11  en 
parut  très-satisfait,  le  traita  fort  bien  ,  et  s'attacha  à  lui  de  plus  en 
plus  chaque  jour  ;  de  sorte  qu'il  y  avait  des  gens  qui  vous  auraient 
dit  que  Bernard  était  fils  du  roi  don  Alphonse.  Quant  à  lui,  il 
ne  savait  rien,  non  plus  ,  de  sa  naissance;  il  se  croyait  un  orphe- 
lin que  Dieu  avait  privé  de  père  et  de  mère. 

Or,  à  la  cour  du  roi  don  Alphonse  se  trouvaient  deux  riche» 
hommes,  parens  de  Bernard  du  côté  de  son  père  :  l'un  s'appelait 
le  comte  don  YeLsco  Melendez,  et  l'autre  le  comte  don  Suero 
Velasquez.  Affligés  tous  deux  de  la  longue  captivité  de  leur  oncle, 
ce  bon  comte  deSaldana,  ils  auraient  bien  voulu  que  Bernard  le 
tirât  hors  de  prison;  mais  ils  n'osaient  pas  lui  dire  la  chose,  parce 

(')  Tablado,  en  espagnol,  signifie  aujourd'hui  le  plancher  d'un 
théâtre,  la  scène.  A  l'époque  dont  il  s'agit ,  ce  mot  servait  à  dé- 
signer un  but  en  bois  ,  élevé  plus  ou  moins  haut ,  qu'il  fallait  at- 
teindre en  courant  à  cheval ,  avec  un  javelot  court  et  pesant  nommé 
bpfordo.  De  là  l'expression  pittoresque  bofordar  tablado. 


02  TIEVCE    DE    PARIS. 

qu'ils  Taraient  ainsi  juré  au  roi.  Arec  ce  désir  et  cette  crainte, 
après  en  avoir  délibéré  ensemble  à  plusieurs  reprises  et  mûrement , 
ils  allèrent  trouver  la  nourrice  de  Bernard  qui  l'avait  suivi  à  Léon, 
et  l'engagèrent  à  révéler  à  leur  cousin  ce  qui  en  était.  Elle  leur 
promit  de  faire  cela.  Sitôt  donc  que  Bernard  vint  pour  voir  sa 
nourrice,  Elvira  Sanchez,  celle-ci  lui  raconta  tout  :  comment  le 
comte  don  Sandias  de  Saldana  avait  épousé  en  secret  la  sœur  du 
roi ,  dona  Chimène  ;  comment  il  avait  eu  d'elle  un  fils  qui  était 
lui-même,  lui  Bernard  5  et  comment,  par  l'ordre  du  roi  don  Al- 
phonse ,  il  était  depuis  lors  enfermé ,  —  enfermé  au  château  de 
Lunia . 

Figurez -vous ,  après  cela  ,  l'état  du  noble  jeune  bomrae  !  Lui  qui 
s'était  cru  jusqu'ici  un  orpbelin  abandonné,  il  venait  d'apprendre 
en  même  temps,  et  qu'il  avait  encore  son  père,  et  que  son  père  ,  à 
cause  de  lui ,  gémissait  dans  les  prisons  :  toute  son  ame  était  trou- 
blée. Il  demeura  d'abord  un  moment  là ,  debout,  pâle,  sans  par- 
ler, sans  bouger,  ainsi  qu'une  froide  statue.  Quand  l'esprit  lui  re- 
vint .  il  se  fit  redire  pièce  à  pièce  cette  triste  histoire  ,  et  son  cha- 
grin éclata.  Tantôt  il  marchait  dans  la  salle,  à  grands  pas,  avec 
fureur;  tantôt  il  s'asseyait  comme  pour  réfléchir,  se  relevait  sou- 
dain ,  et  se  jetait  dans  un  coin  en  soupirant  et  gémissant  5  tantôtil 
s'avançait  vers  sa  nourrice  et  lui  reprochait  sévèrement  de  ne  lui 
avoir  pas  révélé  plus  tôt  ce  secret.  A  la  fin,  mettant  la  main  sur 
son  épée,  il  annonça  d'un  ton  résolu  qu'il  partait  sans  retard  à  la 
délivrance  de  son  père.  Il  serait  parti,  en  effet,  sans  une  raison 
d'Elvira  Sanchez  :  c'est  que  le  roi  avait  mis  une  forte  garde  à  la 
tour,  et  que  s'il  essayait  d'y  pénétrer,  au  lieu  de  sauver  son  père, 
il  lui  porterait  malheur  assurément.  Alors,  découragé,  le  jeune 
homme  pleura.  Puis  il  se  retira  en  son  logis.  Là,  après  avoir  rêvé 
à  mille  choses,  il  s'habilla  de  noir  delà  tête  aux  pieds,  et  s'en  fut 
ainsi  au  palais  vers  le  roi  don  Alphonse-le-Chaste. 

Lorsqu'il  vit  apparaître  Bernard  enveloppé  dans  un  large  man- 
teau de  deuil,  le  roi,  songeant  à  leur  parenté  ,  et  ignorant  ce  qui 
venait  de  se  passer,  le  roi  étonné  lui  dit  :  Bernard  ,  que  signifient 
ce»  vêtewens  ?  Est-ce  que  ,  par  aventure  ,  vous  souhaitez  ma  mort  ? 

—  Non  certes,  seigneur,  répondit  Bernard;  mais  je  suis  gran- 
dement peiné  de  ce  que  mon  père,  le  comte  don  Sandias,  gît  en 
prison,  etje  vous  demande  en  grâce  d'ordonner  qu'il  me  soit  rendu. 

—  Bernard!  Tépliqua  le  roi,  retirez-vous  de  devant  mes  yenx, 


REVUE    DE    PARIS.  id 

et  ne  soyez  jamais  assez  osé  pour  me  reparlera  ce  propos;  car  j'ai 
»uré  que  le  comte  ne  sortirait  pas  vivant  de  sa  prison. 

—  Seigneur,  répondit  Bernard,  vous  êtes  roi  et  ferez  ce  qui 
vous  paraîtra  bien;  seulement,  je  prie  Dieu  qu'il  vous  mette  au 
cœur  de  tirer  de  là  mon  père.  Pour  moi,  seigneur,  je  ne  laisserai 
pas  de  vous  servir  autant  qu'il  sera  en  mon  pouvoir. 

Et  le  jeune  homme  s'en  retourna  à  son  logis  ,  accablé  de  dou- 
leur ,  espérant  néanmoins  que ,  par  quelque  action  d'éclat,  il  pour- 
rait un  jour  ravoir  son  père. 

En  l'année  810  de  l'incarnation  de  Notre  Seigneur ,  le  roi  don 
Alphonse  le-Chaste  régnait  depuis  trente-cinq  ans.  A  cette  épo- 
que,  étant  avancé  en  âge,  et  fatigué  d'avoir  sans  cesse  à  guer- 
royer contre  les  Maures,  il  envoya  secrètement  un  message  à  Char- 
les (') ,  empereur  d'Allemagne  et  roi  des  Français,  —  un  message 
par  lequel  il  lui  disait  que,  s'il  voulait  venir  l'aider  dans  les  guer- 
res qu'il  avait  contre  les  Maures  ,  ses  voisins  ,  il  lui  donnerait  son 
royaume  n'ayant  point  de  fils.  L'empereur  fut  content  de  cela ,  et 
répondit  au  roi  qu'il  marcherait  incontinent  à  son  secours.  Quel- 
que secrète  qu'eût  été  cette  affaire  ,  les  riches-hommes  du  roi  don 
Alphonse  en  eurent  connaissance  5  ils  en  furent  très-fâchés.  Étant 
donc  allés  vers  le  roi ,  ils  lui  conseillèrent  de  révoquer  ce  qn'il 
avait  envoyé  dire  à  l'empereur,  sinon,  qu'ils  le  bouteraient  hors 
du  royaume,  et  chercheraient  un  autre  seigneur;  car  ils  aimaient 
mieux  mourir  libres ,  que  d'être  ainsi  abaissés  par  lui  et  livrés  en 
servitude  aux  Français.  Quoique  cela  déplût  fort  au  roi  don  Al- 
phonse, il  fallut  bien  pourtant  qu'il  fit  ce  que  lui  avaient  conseillé 
ses  riches-bommes.  En  conséquence  ,  il  envoya  derechef  ses  mes- 
sagers vers  l'empereur  ,  mais  pour  lui  dire  qu'il  révoquait  son  of- 
fre. L'empereur,  très-irrité  contre  le  roi  don  Alphonse,  parce  qu'il 
ne  tenait  point  sa  parole ,  lui  manda,  par  une  lettre,  qu'il  eût  à  se 
mettre  sous  sa  seigneurie  et  à  se  reconnaître  son  vassal;  en  même 
temps  ,  laissant  là  ses  autres  guerres  ,  il  dirigea  ses  troupes  vers  les 
Pyrénées.  Il  emmenait  avec  lui  les  hommes  les  plus  considérables 
de  son  royaume  :  son  neveu  Rolland  ,  des  Marches  de  Bretagne; 
Renaud,  de  Montauban  ;  le  duc  Olivier  et  ses  deux  fils,  le  blanc 
et  le  noir  ;  le  marquis  Ogier-le-Danois  ,  le  comte  Anselme,  l'arche- 
vêque Turpin  ,  le  comte  d'Ancelin  ,  Thierry  d'Ardennes,  et  beau- 

(')  Charlemagne. 


84  REVUE    DE    PARIS. 

coup  d'autres  hommes  considérables  et  renommés.  Une  grande  ar- 
mée le  suivait  ;  il  ne  doutait  pas  de  la  conquête. 

Les  Espagnols,  se  voyant  menacés  par  une  si  redoutable  puis- 
sance ,  se  réunirent  auprès  du  roi  don  Alphonse  ,  ils  se  réunirent 
tous  ,  ceux  de  Biscaye  et  ceux  des  Asturies,  les  Navarrois  et  les 
Galiciens ,  les  Aragonais  et  les  Gascons  5  tous ,  ceux  des  montagnes 
et  ceux  de  la  plaine  ,  les  laboureurs  et  les  bergers.  Cependant  ils 
étaient  bien  inquiets  et  bien  tristes  5  ils  pensaient  qu'ils  allaient 
mourir  ,  et  demandaient  à  Dieu  ,    en  pleurant ,   grâce  et  secours. 

Bernard  ,  comme  bon  Espagnol  qu'il  était,  avait  senti  vivement 
l'injure  des  Français.  Après  avoir  dit  son  avis  là-dessus  au  roi 
son  oncle,  —  accompagné  de  beaucoup  de  chevaliers  ,  parmi  les- 
quels se  trouvaient  les  comtes  don  \elasco  et  don  Suero,  il  s'en 
fut  vers  un  Maure  nommé  Marsii  ,  roi  de  Saragosse  ,  et  l'engagea 
à  se  lever  contre  ceux  qui  venaient.  Le  Maure  rusé  comprit  que 
l'empereur  était  pour  lors  le  véritable  ennemi  de  tous  ceux  qui 
habitaient  la  terre  d'Espagne,  soit  Maures  ,  soit  chrétiens,  et  que 
les  deux  peuples  se  devaient  réunir  pour  empêcher  son  entrée  , 
sauf,  après ,  à  se  disputer  de  nouveau  le  pays  entre  eux.  Il  assem- 
bla donc  un  nombre  infini  de  gens  de  guerre,  et  marcha  vers  les 
Pyrénées  de  concert  avec  Bernard. 

Quand  ils  arrivèrent  là  ,  les  deux  premiers  corps  de  l'armée  de 
l'empereur  avaient  franchi  le  défilé  ,  et  se  tenaient  dans  la  vallée 
que  l'on  appelle  aujourd'hui  le  \al-de-Charles  :  le  fameux  Rolland, 
qui  commandait  l'arrière  garde,  s'apprêtait  à  les  joindre.  Bernard 
et  le  roi  Marsii  ne  le  voulurent  pas.  Descendant  de  la  montagne 
à  la  tête  de  leurs  chevaliers  ,  ils  se  précipitèrent,  comme  un  tor- 
rent dans  la  plaine  de  Roncevaux.  On  ne  racontera  jamais  les  ex- 
ploits que  firent  en  ce  jour  les  Espagnols  et  les  Maures  j  mais, 
des  Espagnols  et  des  Maures  ,  le  plus  vaillant ,  sans  contredit ,  ce 
fut  Bernard.  A  la  façon  dont  il  se  portait  à  la  bataille  ,  vous  eus- 
siez dit  quelle  pensée  animait  le  fils  du  comte  de  Saldana.  Il  allait 
toujours  devant  lui  sans  crainte,  il  allait  frappant  au  plus  épais 
des  ennemis  ,  il  allait  blessant  et  tuant  ;  tous  ceux  qui  osaient  l'at- 
tendre périssaient.  Ainsi  périrent  le  duc  Olivier  et  ses  deux  fils  , 
qui  essayaient  de  le  défendre  j  et  ensuite  le  comte  Anselme,  et  en- 
suite Thierry  d'Ardennes  ,  et  ensuite  beaucoup  d'autres.  Au  mi- 
lieu de  ce  carnage,  Bernard  cherchait  Rolland  ;  de  6on  côté  ,  le 
neveu  de  l'empereur  cherchait  le  neveu  du  roi  don  Alphonse  ,  car 


REVUE    DE    PARIS.  i>5 

tous  deux  ils  se  connaissaient  de  renommée  ,  et  ils  avaient  le  cœur 
le  plus  ferme  qu'ait  renfermé  le  sein  des  hommes.  Tout-à-coup  , 
ils  se  reconnurent  de  loin  à  leur  taille  gigantesque,  poussèrent 
chacun  leur  cri  de  guerre  et  coururent  l'un  sur  l'autre  pardessus 
les  cadavres  amoncelés  et  les  armures  retentissantes.  Dès  la  pre- 
mière rencontre  ,  leur  choc  fut  si  rude  ,  que  leurs  lances  se  rompi- 
rent. Aussitôt,  prenant  en  main  leurs  épées,  qui  leur  venaient  des 
Maures  (') ,  ils  s'attaquèrent  de  nouveau  avec  furie.  Ils  étaient  si 
animés  ,  que  leurs  chevaux  eux-mêmes  ,  participant  de  leur  cou- 
rage ,  se  battaient  entre  eux  ,  à  l'exemple  de  leurs  maîtres;  les  deux 
armées  avaient  cessé  le  combat  pour  les  regarder.  A  la  fin ,  ils 
brisèrent  aussi  leurs  épées.  Alors  ,  dit-on  ,  s'étant  porté  un  autre 
défi  ,  ces  deux  puissans  hommes  descendirent  de  cheval ,  se  saisi- 
rent corps  à  corps,  et  luttèrent  de  la  sorte  jusqu'au  moment  où 
Bernard  enleva  Rolland  dans  ses  bras  robustes  et  l'étouffa.  La  ba- 
taille était  finie.  L'empereur  ,  effrayé  ,  rassembla  ses  gens  comme 
il  put ,  au  son  du  cor  ,  et  prit  là  fuite. 

Malgré  cela,  Bernard  n'obtint  pas  son  père. 

Dans  la  même  année  et  la  suivante  ,  le  grand  chevalier  remporta 
encore  trois  victoires  pour  le  roi  don  Alphonse ,  en  Espagne  :  l'une 
contre  les  Galiciens  révoltés,  les  deux  autres  contre  les  Maures. 
Avant  chacune  de  ces  expéditions,  le  roi  ,  qui  avait  besoin  de  lui, 
s'engageait  à  lui  rendre  son  père  ;  et  après  ,  le  danger  passé  ,  il  ne 
voulait  plus  le  lui  donner.  La  dernière  fois  que  Bernard  eut  été 
trompé  par  le  roi ,  de  retour  à  Léon  ,  Lame  remplie  d'un  noir 
chagrin  ,  il  cessa  de  se  présenter  au  palais.  Retiré  daus  son  logis  , 
il  ne  prenait  plus  aucun  plaisir ,  il  ne  montait  plus  à  cheval,  il 
n'allait  plus  visiter  ses  cousines  les  dames  Maria  Melendez  et  Ur- 
raca  Sanchez,  desquelles  auparavant  il  aimait  beaucoup  la  compa- 
gnie :  c'était  même  A  peine  s'il  accueillait  ses  amis  les  plus  chers. 
Il  demeura  ainsi  fort  long  temps. 

En  l'année  812  de  l'incarnation  de  Notre-Seigneur ,  le  roi  don 
Alphonse-le-Chaste,  à  l'occasion  de  la  Pentecôte ,  convoqua  ses 

(')  Suivant  la  tradition  espagnole,  Charlemagne,  ayant  fait  dans 
sa  jeunesse  un  voyage  à  Cordoue  ,  y  était  devenu  amoureux  de  la 
fille  du  roi,  appelée  Galiana  ,  s'y  était  battu  contre  un  Maure  son 
rival,  du  nom  de  Bramante,  et,  vainqueur,  lui  avait  pris  la  célèbre 
•pée  Durandal. 


S6  RKVUE     DE  PARIS. 

états  à  Léon.  Comme  l'Espagne  se  trouvait  pour  lors  libre  de  guerre, 
beaucoup  de  riches-bommes,  beaucoup  de  chevaliers  et  beaucoup 
de  braves  hommes  des  villes  se  rendirent  aux  états.  Il  vint  aussi 
là  un  nombre  infini  de  gens  de  toutes  les  parties  du  royaume,  même 
de  la  Navarre  et  des  Asturies  ;  car  le  roi  don  Alphonse  avait  fait 
annoncer  au  loin,  à  son  de  trompe,  que,  pendant  la  durée  des 
états,  il  y  aurait  à  Léon  un  tir  au  tablado  et  des  combats  de  tau- 
reaux, sans  compter  les  autres  réjouissances.  Or  les  fêtes  étaient 
depuis  plusieurs  jours  commencées,  et  Bernard  ne  s'y  montrait 
pas  :  chacun  s'en  apercevait,  et  chacun  disait  que  les  états  étaient 
déprisés  et  déshonorés  par  son  absence.  La  reine,  qui  assistait  à 
ces  jeux  d'une  fenêtre  du  palais  ,  pensait  cela  comme  les  autres  ,  et 
elle  aurait  voulu  ,  pour  beaucoup  ,  voir  Bernard  se  mêler  à  ces  fê- 
tes ,  d'autant  plus  qu'elle  n'avait  pas  d'autre  récréation  et  qu'elle 
avait  souvent  ouï  conter  les  beaux  faits  de  son  neveu  en  ce  genre. 
Tourmentée  de  cette  envie  ,  elle  appela  les  deux  riches-hommes 
dont  je  vous  ai  parlé  ci-dessus,  don  Yelasco  Melendez  et  Suero 
Yelasquez ,  et  leur  commanda  de  lui  envoyer  Bernard  au  palais  ; 
qu'elle  avait  à  lui  dire  quelque  chose.  Sur  cette  invitation  ,  Ber- 
nard se  rendit  vers  la  reine.  — Bernard  ,  lui  dit-elle  en  le  voyant, 
il  serait  bien  à  vous  de  tirer  au  tablado  et  de  combattre  le  tau- 
reau pour  l'amour  de  moi.  —  Madame  la  reine,  répondit-il,  je 
suis  prêt  à  vous  complaire  en  toute  chose  ,  mais  je  ne  saurais  me 
réjouir  tandis  que  mon  père  gémit  enfermé  dans  les  tours  de  Lu- 
nia.  —  Hé  bien ,  reprit-elle  ,  faites  cela  en  ma  faveur,  et  moi  je 
vous  promets  qu'aussitôt  que  le  roi  reviendra  ici  pour  manger,  je 
lui  demanderai  votre  père  5  et  je  crois  bien  qu'il  me  le  donnera. 
Ces  paroles  ranimèrent  Bernard  :  il  remercia  la  reine  de  ses  bontés 
et  descendit  dans  la  place. 

K  Yoyez!  voyez!  voici  Bernard  !  a  Tel  fut  le  cri  qui  retentit  de 
tous  côtés  quand  il  parut.  Les  musiciens  ,  placés  sur  un  échafaud 
dressé  au-dessous  de  la  fenêtre  du  palais,  sonnèrent  une  fanfare 
à  son  honneur ,  et  la  foule  se  rangea  le  long  des  murs  des  maisons 
pour  lui  laisser  le  champ  libre. 

Fier  de  ces  marques  d'estime,  le  fils  du  comte  de  Saldana  s'ap- 
proche de  son  cheval  qu'on  lui  amène  , — le  caresse  et  le  flatte  de 
la  voix  et  du  geste  , — s'élance  dessus  sans  se  servir  de  l'étrier  , 
—  choisit  un  javelot  bien  pointu,  —  mesure  des  yeux  la  hauteur 
du  tablado  attaché    au  bout    d'un  long  arbre  sans  rameaux, — 


REVUE    DE    PARIS.  97 

s'éloigne  au  pas  en  saluant  à  mesure  les  dames  qu'il  reconnaît  aux 
fenêtres  ,  —  arrive  à  l'extrémité  de  la  place  ,  —  fait  faire  sur  lui- 
même  volte-face  à  son  cheval  , — repart  au  galop  , — presse  sa 
course  ,  —  avance  ,  l'œil  fixé  sur  le  but ,  le  bras  levé  et  tendu  ,  — 
et  ,  quand  il  se  voit  à  portée  ,  il  lance  le  bofordo  ;  il  le  lance  si 
juste  que  le  tablado  est  atteint  au  milieu  ,  et  si  fort  que  le  tablado 
est  brisé.  Aussitôt,  de  nouveaux  cris  éclatèrent  mêlés  au  bruit  des 
tambours  ,  des  clairons  et  des  fifres. 

Il  y  eut  un  moment  de  repos. 

Bernard,  entouré  de  beaucoup  d'hommes  qui  l'admiraient,  venait 
de  choisir  une  lance  à  deux  pointes  en  manière  de  fourche  5  quand 
tout-à-coup  ,  la  porte  de  l'écurie  du  roi  s'étant  ouverte  ,  il  en  sor- 
tit un  taureau,  —  un  taureau  d'une  telle  stature  que  vous  auriez 
cherché  son  pareil  vainement.  Dès  qu'ils  le  virent,  tous  les  hommes 
qui  étaient  là  se  sauvèrent  en  tumulte ,  les  uns  dans  les  maisons, 
les  autres  dans  les  rues  environnantes  récemment  séparées  de  la 
lice  par  des  barrières  très-hautes.  Ensuite  il  se  fit  un  grand  si- 
lence. 

Bernard  et  le  taureau  restaient  seuls  sur  la  place.  Le  fils  du 
comte  de  Saldana,  immobile  à  cheval,  s'appuyait  sur  sa  lance  dont 
le  bois  posait  à  terre  :  l'air  ardent  et  grave  à  la  fois  ,  il  semblait 
occupé  des  pensers  les  plus  sérieux.  Le  taureau,  après  avoir  fait 
quelques  pas  ,  s'était  arrêté  :  il  regardait  à  l'entour  de  lui  comme 
étonné  ,  frappait  la  terre  du  pied  à  grands  coups  ,  et  mugissait. 
Bernard  l'entendit.  Sortant  de  sa  rêverie  solennelle,  il  alla  gaie- 
ment vers  l'ennemi,  et  l'invita  au  combat  en  le  touchant  au  front 
avec  son  arme.  Le  taureau  courut  sur  lui.  Bernard  ,  pour  mieux 
divertir  la  reine  ,  prit  la  fuite.  11  galopa  d'abord  en  rond  de 
même  que  s'il  eût  voulu  faire  manéger  son  cheval ,  décrivant  des 
cercles  qu'il  rendait  successivement  plus  étroits  ou  plus  larges  ; 
puis  il  galopa  au  hasard  ,  tantôt  à  droite  ,  tantôt  à  gauche  5  puis, 
tout  droit  en  avant ,  toujours  poursuivi  par  le  taureau.  Mais  sou- 
dain ,  se  jetant  brusquement  de  côté,  et  laissant  passer  l'animal 
furieux  emporté  par  son  élan  ,  Bernard  le  suit  à  son  tour  ,  lui 
plonge  sa  fourche  de  fer  dans  la  croupe  ,  le  soulève  de  terre 
avec  force  ,  les  pieds  en  l'air,  et  le  culbute.  Tandis  que  les  assis- 
tans  émerveillés  applaudissaient  à  ce  beau  coup,  Bernard  s'éloigne 
pour  donner  son  cheval  et  sa  lance  à  un  homme  qui  le  servait. 
Le  taureau  s'était  relevé  et  se  tenait  à  l'endroit  même  de  sa  chute  . 
10  y 


Ç)8  REVUE    DE    PARIS. 

là.  il  poussait  de  longs  mugissemens  5  de  ses  narines  ouvertes  sor- 
tait un  souffle  bruyant  et  épais;  ses  yeux  brillaient  comme  des 
tisons  enflammés  ;  à  chaque  coin  de  sa  bouche  pendait  une  écume 
verdàtre ,  et  sa  queue  se  balançait  lentement  d'une  manière  ter- 
rible. Bernard  n'eut  pas  peur.  L'épée  d'une  main  ,  à  pied ,  il 
se  rapprocha  du  taureau,  et  se  mit  à  l'exciter  en  agitant  de  l'autre 
main  son  manteau  rouge.  Le  taureau  s'élança  tête  baissée:  mais 
il  passa  sous  le  manteau  ,  et,  en  passant ,  reçut  une  blessure.  11 
recommença  plusieurs  fois  de  suite,  et,  à  chacune,  fut  blessé  de 
même.  A  la  fin,  tout  sanglant  ,  il  s'éloigna.  Vainement  la  foule 
le  rappelait;  il  ne  voulut  plus  y  revenir.  Toyant  cela  ,  Bernard 
marcha  vers  lui ,  le  saisit  par  les  cornes  ,  l'entraîna  au  milieu  de 
la  lice  malgré  sa  résistance  ,  et  l'ayant  abattu  ,  le  tua. — Les  tam- 
bours ,  les  clairons  et  les  fifres  sonnèrent  de  nouveau  ;  mais  la 
voix  des  hommes  couvrait  le  son  des  fifres  ,  des  clairons  et  des 
tambours. 

Le  combat  terminé,  les  deux  comtes  Telasco  Melendez  et  Suero 
Telasquez  s'en  furent  trouver  la  reine  et  la  prièrent  de  n'oublier  pas 
ce  qu'elle  avait  promis  à  Bernard.  La  reine,  qui  était  toute  joyeuse, 
leur  assura  qu'elle  s'en  occuperait  au  plus  tôt.  Tandis  qu'elle  par- 
lait encore,  voici  que  le  roi  arrivait.  Elle  alla  à  sa  rencontre  ,  lui 
baisa  la  main  et  lui  dit  :  Mon  seigneur ,  je  vous  supplie,  si  cela 
vous  agrée,  que  vous  me  donniez  le  comte  don  Sandias  de  Saldana, 
que  vous  tenez  prisonnier  ;  car  cela  est  le  premier  don  que  je  vous 
ai  demandé. — Reine,  répondit  le  roi  mécontent,  je  ne  le  ferai  pas  , 
et  je  vous  engage  à  ne  pas  prendre  une  peine  inutile  ;  car  je  l'ai 
juré,  et  ne  veux  point  manquer  à  mon  serment.  La  reine,  sentant 
bien  qu'il  n'y  avait  pas  à  répliquer ,  se  tut.  Elle  se  tourna  vers 
les  deux  comtes,  qui  n'étaient  pas  loin  de  là,  leur  annonça  par 
un  signe  ce  mauvais  succès,  et  rentra  dans  son  appartement. 

Après  sa  victoire  sur  le  taureau  ,  Bernard  s'était  retiré  en  son 
logis  pour  y  attendre  les  deux  comtes;  ceux-ci,  honteux  de  rap- 
porter une  telle  nouvelle,  n'osaient  plus  reparaître  devant  lui.  Ne 
les  voyant  pas  revenir,  il  conçut  de  l'inquiétude ,  et  finit  par  sortir 
à  leur  recherche.  11  les  rencontra  sur  la  place,  les  aborda  et  leur 
demanda  ce  qui  en  était.  Au  lieu  de  lui  répondre,  les  deux  comtes 
lui  prirent  chacun  une  main,  qu'ils  pressèrent,  en  détournant  la 
tête  et  baissant  les  yeux.  Bernard  les  comprit.  Affligé  de  ce  que  sa 
dernière  espérance  lui  manquait,  et  furieux  d'avoii  seivi  d'amusé- 


REVUE    DE    PARIS.  09 

ment  à  la  cour  et  au  peuple,  sans  obtenir  sa  récompense. — lui  qui 
avait  tant  de  tristesse  au  cœur  ! — il  laissa  là  soudain  les  deux  com- 
tes et  s'en  fut  droit  au  palais.  11  trouva  le  roi  seul  dans  une  salle. 
Dissimulant  son  dépit ,  et  ne  montrant  que  son  chagrin  ,  d'une 
voix  douloureuse  il  lui  dit  : 

— Seigneur,  rendez-moi  mon  père  ! 

—Que  prétendez-vous  ,  Bernard?  repartit  le  roi  sévèrement. 

— Rendez-moi  mon  père  ,  seigneur  !  répéta  Bernard  ,  en  lais- 
sant tomber  de  ses  veux  deux  grosses  larmes. 

— Je  ne  vous  le  rendrai  point,  Bernard  ,  répondit  le  roi  5  je  l'ai 
juré.  Je  vous  ai  déjà  défendu  de  me  parler  à  ce  sujet  ;  et  ,  si  vous 
avez  la  hardiesse  d'y  revenir  ,  je  vous  enverrai  là-bas,  avec  lui  , 
au  château  de  Lunia. 

Inité  par  ces  refus  et  ces  menaces  ,  Bernard  reprit  d'une  vcix 
ferme  :  Seigneur,  en  retour  de  mes  services  ,  vous  devriez  ,  vous  , 
me  rendre  à  moi  mon  père.  Sans  que  je  vous  rappelle  ma  conduite 
à  Roncevaux,  car  je  n'avais  pas  encore  votre  parole  ,  souvenez- 
vous  de  ce  que  j'ai  fait  pour  vous  depuis  :  et  comme  je  vous  secou- 
rus à  Benavente  ,  où  vous  tenaient  assiégés  les  Maures  du  roi 
Orez  ;  et  comme,  aux  dernières  guerres  civiles  que  vous  avez  eues 
contre  ceux  de  la  Galice,  je  vous  ai  soumis  les  révoltés;  et  comme, 
dans  la  bataille  que  vous  livrâtes  au  roi  maure  Alçaman,  sur  les 
bords  du  Douro,  moi  ,  lorsque  vous  étiez  près  de  tomber  au  pou- 
voir des  païens  ,  je  vous  donnai  mon  cheval,  qui  vous  sauva. 
Alors  vous  pensiez  que  le  royaume  était  perdu  ,  vous  en  aviez 
beaucoup  de  peine,  et  me  disiez,  d'un  air  bénin  et  caressant  :  Ne- 
veu Bernard  ,  prêtez-moi  votre  aide,  ^ous  n'en  aurez  pas  de  re- 
pentir après.  Je  vous  accorderai  la  grâce  que  vous  voudrez.  Eh 
bien  !  seigneur  ,  la  grâce  que  je  veux, — c'est  mon  père! 

Taisez-vous,  Bernard  !  taisez-vous! 

— Son  ,  seigneur  ,  je  me  suis  tu  assez  long-temps. 

A  ces  mots  le  roi  don  Alphonse  ne  put  contenir  sa  colère. — Don 
Bernard,  dit-il,  puisqu'il  en  est  ainsi,  je  vous  exile  ;  d'aujourd'hui 
en  neuf  jours  ,  j'ordonne  que  vous  soyez  sorti  de  ma  terre  ,  et  si  , 
ce  délai  passé,  je  vous  y  rencontre,  je  vous  ferai  enfermer  entre  de 
bonnes  murailles. 

En  entendant  cela ,  Bernard  sourit  de  dédain  ,  regarda  le  roj 
d'un  air  superbe  ,  et  parla  ainsi  orgueilleusement  :  u  C'est  moi , 
seigneur,  c'est  moi-même  qui  m'exile  !  D'aujourd'hui  je  me  sépara 


100  REVUF.    DE    PARIS. 

de  vous  ,  d'aujourd'hui  je  ne  suis  plus  votre  vassal  !  Et  tous  ceux 
qui  suivront  votre  parti  ,  en  quelque  lieu  qu'ils  se  montrent ,  en 
quelque  endroit  que  je  les  trouve,  je  les  défie  par  avance,  sei- 
gneur î 

—  Accourez  ,  mes  chevaliers  !...   Mes  chevaliers  ,  venez  ici  ! 
Aux  cris  que  poussa  le  roi ,  beaucoup  de   chevaliers  accouru- 
rent. 

—  Saisissez!  saisissez  l'insolent  qui  m'outrage,  le  traître  qui  me 
déshonore  ! 

—  Que  personne  ne  bouge  !  je  suis  Bernard  ! 

En  même  temps,  le  redoutable  jeune  homme  suspendait  son 
manteau,  en  guise  de  bouclier  ,  à  son  bras  gauche  ,  et  avançait 
son  épée  ,  rouge  encore  du  sang  du  taureau. 

Personne  ne  bougea.  Malgré  les  pressans  ordres  du  roi,  tous  les 
chevaliers  demeurèrent  tranquilles  ,  les  uns  par  amitié,  les  autres 
par  crainte. 

S'étant  assuré  des  dispositions  pacifiques  de  la  foule  ,  Bernard 
se  dirigea  vers  la  porte  et  sortit  sans  en  être  empêché.  Il  s'en  fut 
à  son  logis,  monta  à  cheval  et  partit  pour  son  domaine  de  Sal- 
dana. 

Le  lendemain  de  son  arrivée,  voici  que  les  deux  riches-hommes, 
ses  cousins,  don  Yelasco  Melendez  et  don  Suero  Velasquez  ,  se 
présentèrent  à  lui  amenant  avec  eux  trois  ceuts  chevaliers:  ils 
avaient  quitté  Léon  sans  baiser  la  main  au  roi.  Le  surlendemain, 
parut  le  comte  don  Mino,  accompagné  aussi  de  cent  chevaliers  bien 
armés.  Les  jours  suivans,  il  arriva  de  même  beaucoup  d'autres  che» 
valiers  ,  par  trois  ,  par  quatre  ,  de  Benavente  ,  de  Toro  ,  de  Za- 
mora.  Tous,  ayant  su  son  aventure  ,  venaient  décidés  à  prendre 
fait  et  cause  pour  lui  ;  tous  lui  promirent  de  ne  pas  l'abandonner 
jusqu'à  ce  que  le  roi  don  Alphonse  lui  eût  rendu  son  père ,  le 
comte  don  Sandias  de  Saldana. 

Pour  lors  Bernard  sortit  de  son  domaine  à  la  tête  de  cinq  cents 
chevaliers  dévoués  et  courageux.  Il  commença  par  s'emparer  d'une 
colline  qui  est  à  trois  lieues  de  Salamanqne  ,  sur  la  cime  de  la- 
quelle il  trouva  un  château  fortifié  ,  auquel  il  donna  le  surnom  de 
Carpio  :  et  c'est  pourquoi  de  lors  en  avant  il  fut  appelé  lui-même 
Bernard  de  Carpio.  Ce  fut  là  qu'il  établit  son  quartier-général ,  et 
de  là  qu'il  se  mit  à  courir  la  terre  du  roi.  Semblable  à  un  lion  ,  il 
descendait  chaque  matin  de  son  gîte  avec  sa  troupe,  allait  tantôt 


REVUE     DE     PARIS.  101 

d'un  côté  ,  tantôt  d'un  autre  ,  enlevait  les  troupeaux  paissant  dan» 
la  plaine  ,  et  s'en  retournait  le  soir  avec  son  butin  de  la  journée. 
De  plus,  si  le  roi  envoyait  contre  lui  sa  chevalerie,  il  la  battait. 
Une  fois  même  {  lui  seul  pouvait  tenter  ce  coup  ) ,  étant  sorti  en 
secret  de  son  fort ,  il  pénétra  jusqu'au  quartier  royal ,  y  prit  tout  ce 
qu'il  y  trouva  bon  à  prendre,  puis  rentra  à  Carpio  très-riche  et 
très-honoré.  Seulement  il  faut  vous  dire  qu'en  partant  pour  cette 
tournée  ,  il  avait  défendu  à  ses  chevaliers  de  porter  la  main  sur  le 
roi  don  Alphonse,  sous  peine  de  demander  lui-même  à  celui  qui 
l'oserait  une  chère  réparation  ;  car  notre  Bernard  savait  accorder 
ensemble  à  merveille  ce  qu'il  devait  à  son  père  avec  ce  qu'il  devait 
au  roi  comme  seigneur  et  comme  oncle. 

Il  y  avait  un  an  que  les  choses  duraient  de  la  sorte.  A  ce  mo- 
ment, les  hommes  du  pays  s'étant  réunis  ,  ils  vinrent  trouver  le 
roi  don  Alphonse  ,  et  lui  dirent  :  —  Seigneur ,  c'est  dans  une 
mauvaise  heure  que  vous  avez  emprisonné  le  comte  don  Sandias  ; 
car  à  cause  de  cela  ,  toute  votre  terre  se  perd,  tant  Bernard  y  fait 
de  mal  chaque  jour  ;  et  si  tel  était  votre  bon  plaisir  ,  nous  aurions 
pour  bien  que  vous  missiez  le  comte  don  Sandias  hors  de  prison 
et  le  rendissiez  à  son  fils  Bernard.  Le  roi,  tout  mécontent  de  cela 
qu'il  était ,  leur  répondit  qu'il  se  conduirait  selon  leurs  désirs.  Ce- 
pendant plusieurs  mois  s'étaient  écoulés  sans  qu'il  eût  accompli 
sa  parole ,  à  cause  de  son  ancien  serment  ,  lorsqu'un  jour  il  se  dé- 
cida soudain  à  envoyer  deux  comtes  vers  Bernard  ,  les  comtes  don 
Arias  Godos  et  don  Tibalte.  Ceux-ci  persuadèrent  si  bien  le  fils  du 
comte  de  Saldana  ,  qu'il  s'en  vint  avec  eux  à  Salamanque ,  accom- 
pagné de  dix  des  siens  seulement.  Le  roi  le  reçut  d'une  manière 
très-gracieuse  ,  et  lui  dit  :  —  Bernard  ,  je  veux  que  nous  ayons  dé- 
sormais la  paix  entre  moi  et  vous. 

—  Seigneur,  répondit  Bernard,  un  chevalier  pauvre  a  plus  à 
gagner  dans  la  guerre  que  dans  la  paix. 

— Je  vous  le  dis  derechef  ,  Bernard  ,  répliqua  le  roi  ,  j'entends 
que  nous  ayons  dorénavant  la  paix  entre  nous.  Pour  cela,  vous 
remettrez  en  mes  mains  le  château  de  Carpio,  et  moi  de  mon  côté 
j  e  vous  donnerai  votre  père. 

— Dieu  veuille  qu'il  en  soit  ainsi  ! 

Là-dessus  les  comtes  don  Arias  Godos  ei  don  Tibalte  partirent 
avec  un  chevalier  de  Bernard  qui  devait  leur  livrer  le  château  de 
Carpio  ,  et  les  comtes  don  Telascn  Refendez  et  don  Suero  Telas- 
10  0. 


102  REVUE     DE    PARIS. 

qnez  allèrent  avec  un  messager  du  roi  chercher  celui  de  Salduna- 
Or  écoutez  bien  ce  qui  suit. 

Les  premières  années  de  sa  prison ,  le  comte  don  Sandias  les 
avait  supportées  avec  la  fermeté  qui  convient  à  un  homme  noble  ; 
d'autant  plus  qu!il  se  flattait  qu'un  jour  ,  le  roi  don  Alphonse-le- 
Chaste  ayant  oublié  sa  faute,  ou  son  fils  en  ayant  obtenu  le  par- 
don il  serait  mis  en  liberté.  De  temps  à  autre  il  apprenait  que 
Bernard  venait  à  bien  ,  et  cela  lui  semblait  de  bon  présage.  Seize 
années  se  passèrent  ainsi.  A  cette  époque  ,  ses  gardiens  commen- 
cèrent de  lui  raconter  les  prouesses  que  faisait  son  fils  au  service 
du  roi  :  il  en  fut  très-content,  et  attendit  de  là  sa  délivrance.  Deux 
ans  s'étant  écoulés  sans  qu'il  y  eût  rien  de  changé  à  son  sort ,  le 
pauvre  comte  s'abandonna  à  l'inquiétude.  Ce  fut  bien  pis  encore 
lorsqu'il  eut  su  la  rupture  de  son  fils  avec  le  roi.  Ne  pouvant  pas 
deviner  que  Bernard  s'abstenait  d'approcher  des  tours  de  Lunia 
par  crainte  de  causer  un  grand  malheur  ,  il  passait  de  longues 
heures,  la  tête  avancée  entre  les  durs  barreaux  de  sa  fenêtre,  à 
écouter  s'il  entendrait  du  bruit,  à  regarder  si  personne  ne  venait , 
au  loin}  puis,  n'entendant  rien,  ne  voyant  rien,  triste  ,  il  retour- 
nait vers  sa  couche,  désolé  d'avoir  un  si  mauvais  fils.  Peu  à  peu 
un  découragement  profond  le  gagna  :  la  nuit  il  pleurait  au  lieu  de 
dormir  ;  et  le  jour,  il  refusait  de  manger  et  pleurait.  Toutes  ses 
forces  se  perdirent ,  il  maigrit  beaucoup  ,  et  ses  cheveux  et  sa 
barbe  devinrent  blancs  comme  neige  :  de  sorte  que,  si  vous  l'aviez, 
vu  ,  bien  qu'il  n'eût  pas  cinquante  ans  accomplis  ,  vous  l'eus- 
siez dit' un  homme  très- âgé.  Bref,  après  avoir  vécu  ainsi  quelque 
temps  ,  il  rendit  à  la  fin  son  ame  à  Dieu.  Et  voilà  pourquoi  le  roi 
don  Alphonse  ,  à  qui  Ion  avait  annoncé  la  chose  ,  s'était  décidé 
soudain  à  traiter  avec  Bernard.  , 

Lorsque  les  deux  comtes  Velasco  Melendez  et  Suero  Velasquez 
arrivèrent  au  château  de  Lunia,  ils  furent  bien  surpris  et  affligés  d'y 
trouver  mort,  et  de  la  veille,  leur  oncle  chéri,  le  comte  don  San- 
dias. 

Après  l'avoir  mis  dans  un  bain  afin  de  lui  laver  le  corps,  et 
après  l'avoir  revêtu  de  ses  habits  de  gala,  ils  firent  seller  un  che- 
val avec  une  selle  préparée  à  cet  effet,  et,  selon  l'ancienne  coutume, 
ils  placèrent  dessus  le  défunt  comte  ;  puis  ils  partirent  au  pas  ,  se 
dirigeant  vers  Salamanque.  Le  comte  don  Sandias  chevauchait 
rntre  ses  deux  neveux:  à  sa   main   gauche,   appuyée  sur  l'arçon, 


REVUE    DE    PARIS.  103 

était  attachée  la  bride;  sa  main  droite  pendait  immobile  à  son  côté. 
On  eût  cru  qu'il  était  vivant. 

La  nouvelle  ayant  été  rapportée  à  Bernard  que  son  père  appro- 
chait, il  monta  vite  à  cheval  et  courut  à  sa  rencontre.  Tout  en  al- 
lant par  son  chemin,  comme  il  ignorait  le  trépas  du  malheureux,  il 
tâchait  de  se  le  figurer  en  son  esprit  tel  qu'il  devait  être,  et  son- 
geait à  lui  dire  mille  choses  qu'il  avait  au  fond  de  l'ame.  11  était 
presque  nuit  quand  il  aperçut  la  troupe  qui  venait.  Aussitôt,  sau- 
tant à  bas  de  sa  monture,  il  courut  joyeux  vers  le  plus  vieux  che- 
valier ,  s'empara  de  sa  main  droite,  et  la  porta  à  ses  lèvres  avec 
respect.  Mais  lorsqu'il  eut  senti  cette  main  glacée  sur  sa  bouche  , 
et  qu'ayant  regardé  le  vieillard,  il  eut  vu  sa  face  vénérable  toute 
pleine  de  mort,  alors, — alors  ce  fut  en  lui  une  grande  douleur, 
une  douleur  qu'on  ne  saurait  peindre.  Malgré  les  paroles  amicales 
des  deux  comtes,  il  s'arrachait  les  cheveux,  il  se  frappait  le  visage, 
il  polissait  de  sourds  gémissemens,  en  criant  sans  cesse  :  «0  mon 
père  !  mon  père!...»  Il  continua  de  la  sorte  jusqu'à  ce  qu'il  fût 
tombé  ,  épuisé  ,  dans  les  bras  de  ses  deux  amis. 

Par  quelques  mots  placés  à  la  suite  de  ce  récit,  la  Chronique 
générale  nous  apprend  qu'au  treizième  siècle  les  jongleurs  espa- 
gnols (jnglares)  chantaient  des  romances  où  se  continuait  la  bio- 
graphie de  Bernard.  Elles  le  célébraient  exilé  en  France  ,  faisant 
de  nouvelles  prouesses  sous  la  bannière  du  roi  Charles ,  et  finis- 
sant par  épouser  une  dame  de  la  cour ,  appelée  Galinde.  Ces  ro- 
mances, aujourd'hui  perdues,  notaient  fondées  sur  aucune  espèce 
de  tradition;  ainsi,  comme  pièces  historiques,  elles  ne  sont  nulle- 
ment à  regretter.  Sous  le  point  de  vue  de  l'art ,  pas  davantage. 
Bernard  est  tout  entier  dans  le  culte  exclusif  et  absolu  qu'il  a  voué 
à  son  père  ;  il  ne  nous  intéresse  que  parce  qu'il  a  fait  de  son  père 
le  principe  et  la  fin  de  toutes  ses  actions  comme  de  toutes  ses  pen- 
sées. Dès  que  son  père  est  mort,  il  faut  donc,  lui  aussi,  qu'il  dis- 
paraisse de  la  scène ,  où  il  n'a  pas  de  rôle.  Nous  ne  saurions  plus 
nous  le  représenter  désormais  que  revêtu  de  son  manteau  de  deuil, 
gémissant  dans  la  solitude.  Ses  amours  et  ses  exploits  les  plus  cu- 
rieux, malgré  l'appui  d'un  idiome  qui  se  prête  si  bien  aux  récits 
d'amour  et  de  guerre,  loin  d'avoir  aucun  charme  pour  nous  ,  ne 
pourraient  que  détruire  cette  unité  d'impressions  qu'en  toutes 
choses  d'art  notre  secret  instinct  demande.  Le  peuple  auquel  les 
jongleurs  s'adressaient  l'a  bien  senti.    Plus  poète  qu'eux,  et    en 


10-4  REVUE    DE    PARIS. 

même  temps  plus  national,  il  a  oublié,  il  a  rejeté  leurs  inventions. 
Et  maintenant ,  rendue  à  sa  simplicité  primitive ,  avec  ses  lignes 
nobles  et  cbastes  ,  bien  qu'un  peu  rudes,  la  figure  de  Bernard  se 
détache  agrandie  dans  le  lointain  des  temps  chevaleresques,  et  se 
montre  à  nous  comme  le  type  vivant  de  la  piété  filiale  au  moyen 
âge  e»pagnol. 

Daxas-Hikard. 


* 


COELINA , 


OIT 


Mme  la  baronne  de  Villois  était  une  grande  femme  sèche  , 
mal  venue  à  sa  taille  de  cinq  pieds  cinq  pouces  comme  à 
son  titre  de  baronne  ,  nulle  en  tout  ce  qui  distingue  physi- 
quement une  femme  d'un  grenadier  ;  riche  en  ce  qui  peut  les 
confondre  moralement.  Elle  avait  pour  mari  M.  le  baron  de 
Villois,  se  disant  général  et  Espagnol,  appuyant  ces  deux 
prétentions,  la  première  ,  d'une  boutonnière  garnie  d'un  ru- 
ban si  confusément  rayé  de  rouge,  de  bleu,  d'orange,  de 
vert  ,  de  noir ,  qu'on  pouvait  dire  qu'il  avait  toutes  les  dé- 
corations de  l'Europe  sans  pouvoir  désigner  une  seule  de 
celles  qu'il  avait;  la  seconde,  d'un  langage  barbouillé  de 
terminaisons  en  a  et  en  o,  en  as  et  en  os,  qu'il  appelait  son 
ignorance  de  la  langue  française.  Du  reste  ,  très-soupçonné 
de  voler  à  l'écarté  (ceci  se  passait  en  1822).  Nous  autres 
jeunes  gens  qui  n'avions  rien  à  faire  qu'à  nous  moquer  des 
vieilles  femmes  qui  font  patienter  leur  âge  mûr  jusqu'à  cin- 
quante ans,  comme  un  créancier  dans  lantichambre  ,  nous 
avions  appelé  la  baronne  de  Villois  Mme  Carmin.  Ce  nom 
n'avait  d'autre  origine  qu'une  phrase  habituelle  de  Mme  Vil- 
lois :  a  Je  ne  puis  pas  souffrir  les  femmes  qui  mettent  du 
carmin,  n   En  raison  de  quoi  elle  se  plâtrait  d'un  rouge 


!08  REVUE    DE  PAEIS. 

brique  tout-à-fait  odieux.  Le  ruban  du  mari  lui  avait  valu  le 
sobriquet  d'Arc-en-CieL  Avec  la  tournure  de  la  baronne,  la 
réputation  du  baron  et  leur  style  à  l'avenant ,  ces  deux  per- 
sonnes avaient  de  rares  privilèges.  Le  plus  inconcevable 
était  d'être  reçus  dansquelques  salons  debonne  compagnie  ; 
un  autre  non  moins  étrange,  d'avoir  pour  fille  une  admi- 
rable personne .  distinguée  de  corps,  de  tête  ,  de  langage  , 
d'esprit ,  quelque  chose  de  mieux  qu'une  femme  ravissante  , 
car  elle  était  souverainement  froide  et  retenue.  Quant  au 
dernier  privilège  des  Villois  que  les  méchans  expliquaient 
par  le  second ,  il  consistait  à  avoir  pour  ami  un  certain 
M.  Ourdan  ,  homme  supérieurement  spirituel,  de  manières 
parfaites  ,  fournisseur  échappé  aux  regorgemens  de  l'empire 
et  aux  liquidations  de  1815 ,  riche  à  éclabousser  les  simples 
millionnaires,  causeur  adorable  :  il  avait  connu  tout  l'em- 
pire ,  hommes  et  contrées  ;  il  savait  des  histoires  burlesques 
ou  épouvantables  sur  tous  les  noms  célèbres  qui  tombaient 
par  hasard  dans  l'intime  conversation  qui  survivait  d'ordi- 
naire entre  huit  ou  dix  privilégiés  au  tumulte  de  la  soirée 
où  M.  Ourdan  n'arrivait  jamais  qu'à  une  heure  du  matin. 
Ces  bonnes  orgies  d'esprit  dévergondé,  nommé  médisance 
par  les  sots  qui  en  étaient  exclus  ,  commençaient  d'ordi- 
naire à  deux  heures  du  matin  et  finissaient  à  quatre  par  un 
souper  délicat  désigné  par  les  adeptes  sous  le  nom  de 
Morceau  sous  le  pouce.  C'est  là  que  régnait  M.  Ourdan. 

Souvent  nous  avions  voulu  retenir  la  baronie  Villois  dans 
ces  réunions  attardées ,  mais  M.  Ourdan  ne  l'avait  jamais 
souffert  ;  il  ne  nous  en  donnait  pas  d'autre  raison  que  sa 
haine  pour  un  grand ,  énorme .  riche  monsieur ,  marié  à  une 
spirituelle  et  gracieuse  femme  que  nous  aimions  beaucoup  , 
et  qu'il  traînait  partout  comme  un  gros  cheval  normand 
attelé  à  un  frêle  tilbury.  Cet  homme  faisait  des  calembours 
et  en  riait  à  foison.  <i  Jamais  ,  nous  disait  M.  Ourdan  ,  je  ne 
donnerai  à  ce  butor  l'avantage  de  ne  pas  être  le  plus  bête 
de  la  soirée.  »  Quoiqu'il  fit  si  aisément  les  honneurs  de  l'es- 
prit des  Villois  ,  M.  Ourdan  ne  permettait  pas  la  moindre 
plaisanterie  sur  leur  compte  ,  et  se  montrait  impatient  des 
éloges  qu'on  donnait  à  leur  fille  Ccelina.  Ce  nom  de  Cœlina 
était  peut-être  la  seule  chose  qui  fût  du  fait  des  Villois  dans 


REVUE    DE    PARIS.  1  G  7 

cette  adorable  personne ,  aussi  n'avaient  ils  pas  manqué  à  le 
choisir  stupidement  ridicule.  Il  en  arrivait  que  beaucoup  de 
gens  ,  en  entendant  ce  nom  étrange  ,  continuaient  le  titre 
du  livre  où  les  Villois  l'avaient  puisé  et  ajoutaient  :  Ou  l'en- 
fant dumystèrc.  Et  alors,  Ourdan  murmurait  avec  colère  un 
de  ses  aphorismes  solennels  :  k  Je  n'ai  rencontré  nulle  part 
tant  de  sots  que  chez  le  peuple  le  plus  spirituel  delà  terre.  » 
Le  peu  de  personnes  qui  pénétraient  chez  les  Villois  en  rap- 
portaient de  singulières  observations.  (Tétait  un  grand 
appartement  où  il  y  avait  suffisamment  de  chaises  ,  de  fau- 
teuils ,  de  rideaux  ,  de  glaces  ,  un  pendule  sur  chaque  che- 
minée avec  ses  candélabres  aux  deux  bouts;  une  de  ces 
maisons  meublées  par  le  tapissier  et  non  point  par  l'habita- 
tion ;  tout  ce  qui  peut  appartenir  à  tout  le  monde  ,  rien  de 
ce  qui  ne  peut  être  qu'à  une  personne.  La  curiosité  de  notre 
coterie  avait,  pendant  une  semaine  entière,  relayé  des 
visites  chez  les  Villois  pour  y  deviner  quelque  chose  ;  mais 
Cœlina  avait  fait  salon  durant  ces  huit  jours  et  sans  désem- 
parer d'une  heure;  Ourdan  n'avait  point  paru;  nous  con- 
naissions l'emploi  de  ses  nuits  et  des  heures  de  sa  matinée 
exclues  du  droit  de  visite  :  nous  ne  savions  plus  que  penser 
d'Ourdan,  de  Cœlina  ,  des  Villois.  Nous  étions  piqués  au  jeu 
comme  des  provinciaux.  De  cette  curiosité  déçue,  naquit 
un  complot.  L'un  de  nous  fut  choisi  pour  jouer  une  passion 
fatale  aux  pieds  de  Cœlina  ,  un  autre  fut  dévoué  à  faire  la 
cour  à  la  baronne.  Le  premier  nous  trahit.  A  la  seconde  en- 
trevue ,  il  devint  fou  de  Cœlina  :  c'était  un  allié  perdu.  L'in- 
trépide séducteur  de  Mme  Villois  marchait  devant  lui  comme 
un  furieux  et  les  yeux  fermés,  il  ne  demandait  plus  que 
vingt-quatre  heures  pour  être  arrivé  à  tous  les  droits  d'un 
homme  aux  confidences  d'une  femme,  lorsque  dans  ces 
vingt-quatre  heures  tous  les  Villois,  père,  mère  et  fille, 
disparurent  subitement  de  Paris  pour  ne  reparaître  que  qua- 
tre mois  après  en  Italie  ,  comme  ces  plongeurs  qui  s'engouf- 
frent tout  d'un  coup  sur  un  côté  de  la  Seine  et  ne  se  remon- 
trent qu'à  l'autre  bord.  Ces  quatre  mois  de  la  vie  des  Villois 
se  passèrent  entre  deux  eaux  sans  qu'on  pût  découvrir 
quelle  route  ils  avaient  prise,  ni  s'expliquer  comment  ni 
pourquoi  Cœlina  avait  été  annoncée  dans  les  salons  de  ïSa- 


108  REVUE    DE    PARIS. 

pies  sous  le  nom  de  comtesse  d'Andressi ,  et  y  étalait  une 
opulence  si  respectable,  qu'elle  tenait  lieu  du  comte  d'An- 
dressi dont  personne  n'avait  jamais  eu  la  moindre  connais- 
sance. Quelques-uns  prétendaient  cependant  que  ce  nom 
avait  appartenu  autrefois  à  une  riche  et  noble  famille  du 
Piémont,  ruinée  et  disparue  dans  la  révolution.  On  essaya 
de  pénétrer  Ourdan  sur  ce  mystère  :  il  tourna  le  dos  aux 
hommes  ,  rit  au  nez  des  femmes  et  ne  garda  d'autre  rancune 
de  notre  essai  de  perfidie  que  d'appeler  à  tout  propos  le 
poursuivant  de  la  baronne  ,  mon  brave.  Le  mot  se  répandit. 
K'ayant  plus  de  Villois  à  sacrifier  ,  nous  nous  tournâmes 
contre  notre  complice.  Il  n'abordait  pas  un  de  ses  amis 
qu'il  ne  s'entendit  nommer  mon  brave;  il  en  rit  d'abord, 
puis  s'en  fâcha;  il  en  résulta  trois  duels  qui  désorganisèrent 
nos  nuitées.  Le  monsieur  aux  calembours  y  fut  tué.  Quand 
on  l'apprit  à  Ourdan ,  il  dit  froidement  :  Toute  chose  en  ce 
monde  a  son  bon  côté.  Puis  il  se  fit  l'amant  de  la  veuve,  et 
les  Villois  furent  oubliés. 

Je  changeai  de  monde ,  je  quittai  les  restes  expirans  du 
bel  esprit  impérial  ,  et  je  me  rapprochai  des  peintres  et  des 
hommes  de  lettres  qui  perçaient  péniblement  la  croûte  ro- 
maine où  étaient  enfermés  tous  les  arts  ,  comme  une  macé- 
doine de  gibier  dans  un  pâté  de  Chartres.  Dans  un  salon  où 
ils  étaient  admis  en  grand  nombre,  je  rencontrai  un  beau 
jeune  homme  ,  exalté,  grand  artiste  de  cœur,  fécond  en  pa- 
roles inspirées  de  nobles  mouvemens  ,  mais  désordonné  , 
trop  tumultueux  encore  pour  que  la  langue  et  le  pinceau  ne 
manquassent  pas  souvent  à  l'élan  de  sa  pensée  ;  de  là  bizarre, 
mal  compris  ,  rebuté  ,  et  retombant  de  ces  jets  impétueux 
dans  une  tristesse  lourde  ,  dormante  ,  immobile.  Il  s'appelait 
George  Leister,  et  était  marié  à  une  femme  plus  âgée  que 
lui.,  elle  pouvait  avoir  vingt-huit  ans.  Mme  Leister,  qui  s'ap- 
pelait Thérèse  ,  était  une  séduction  incarnée  Petite,  délica- 
tement faite,  souple  et  lente  ,  elle  avait  un  visage  qui  sou- 
riait si  négligemment  quand  on  la  flattait ,  et  qui  s'exaltait 
d'une  si  avide  attention  quand  on  louait  son  mari,  qu'on 
commençait  à  l'adorer  pour  s'arrêter  à  la  respecter.  Cepen- 
dant, ses  grands  yeux  noirs ,  ses  cheveux  si  noirs  qu'ils  don- 
naient de  la  blancheur  à  sa  peau  un  peu  brune  ,  tout  cela 


REVUE    DE    PARIS.  109 

semblait  promettre  une  fougue  de  passions  qui  devait  rom- 
pre tôt  ou  tard  le  cercle  étroit  de  la  vie  uniforme  qu'elle 
menait. 

Leister  était  arrivé  depuis  un  an  à  Paris.  Il  y  tenait  une 
maison  aisée,  y  jouissait  d'une  existence  oisive  et  qui  sup- 
posait une  fortune  faite.  Cependant  on  ignorait  sur  quoi  re- 
posait cette  fortune,  on  ne  savait  pas  davantage  ses  antécé- 
dens  ni  ceux  de  sa  femme.  Mais  un  homme  qui  n'emprunte 
point  d'argent ,  qui  ne  s'endette  pas  et  qui  n'est  pas  à  marier 
peut  vivre  vingt  ans  à  Paris  sans  que  personne  s'informe  ni 
d'où  il  sort,  ni  de  ce  qu'il  peut  être.  Je  le  voyais  souvent, 
et  quelquefois  j'avais  eu  à  remarquer  dans  ses  habitudes  et 
parmi  la  gaieté  de  ses  soirées  ,  quelques-uns  de  ces  longs 
silences,  de  ces  oublis  de  ce  qui  nous  entoure,  où  l'esprit 
s'absente  du  présent  pour  retourner  au  passé  et  s'y  occuper 
de  quelque  infortune  ou  de  quelque  félicité  qui  domine  toute 
la  vie.  Averti  dans  ses  rêveries  par  l'humeur  de  Thérèse  ,  il 
s'en  éveillait  avec  éclat,  et  c'est  dans  ces  momens  qu'il  de- 
venait parleur  exalté  ,  bruyant  ,  paradoxal  ;  il  fallait  que 
le  souvenir  où  il  se  plongeait  fût  bien  profond  pour  qu'il  lui 
fallût  un  si  grand  effort  pour  s'en  arracher.  Tous  ses  amis 
avaient  remarqué  ces  contrastes.  Moi  qui  l'aimais  ,  j'y  avais 
cherché  une  cause  :  les  autres  en  faisaient  son  caractère. 
Avec  le  caractère .  les  indifférens  expliquent  tout.  Il  n'y  a 
point  de  peine  cachée  qui  s'agite  convulsivement  dans  le 
cœur  d'un  homme  qu'on  ne  traduise  facilement  en  caprice. 
Leister  était  un  homme  fantasque.  Cela  dit ,  il  pouvait  se 
brûler  la  cervelle  sans  qu'il  y  eût  de  quoi  s'en  inquiéter. 

Tout  cela  durait  depuis  deux  ans,  lorsqu'un  jour  en  arrivant 
chez  Leister,  je  le  trouvaiplussoucieuxqu'àrordinaire;mais 
d'un  souci  présent,  d'une  peine  active.  Il  était  agité,  il  était  co- 
lère, il  tournait  dansson  cabinet  comme  un  homme  qui  ne  sait 
sur  quoi  jeter  son  humeur.  Sa  femme  pleurait  dans  un  coin. 

—  Eh,  mon  Dieu!  qu'y  a-t-il  ?  luidis-je,  lorsque  je  vi> 
qu'il  ne  pensait  pas  à  me  parler. 

—  Il  y  a  que  je  quitte  Paris,  me  répondit-il. 

—  Mais  pourquoi  ?  repris-je  aussitôt. 

A  cette  question  ,  il  devint  tout-à-fait  furieux  ,  et ,  prenant 
un  air  de  hauteur,  il  me  répliqua  : 

10  10 


110  REVUE    DE    PARIS. 

—  Est-ce  que  je  vous  dois  compte  de  mes  actions  ? 

Je  me  contentai  de  prendre  mon  chapeau  et  de  sortir  ; 
Thérèse  s'élança  vers  moi  en  s'écriant  : 

—  Ne  prenez  pas  garde  à  ce  qu'il  dit  ,  il  est  fou  aujour- 
d'hui ! 

Leister  était  tombé  dans  un  fauteuil  en  pressant  sa  tête  de 
ses  poings  fermés  ,  Thérèse  ajouta  tout  bas  : 

—  Il  est  sorti  ce  matin  de  fort  bonne  heure.  Deux  heures 
après  ,  il  est  rentré  dans  l'état  où  vous  le  voyez ,  et,  au  lieu 
de  me  répondre ,  il  m'a  jeté  un  paquet  de  billets  de  banque 
sur  la  table  en  me  disant  :  Soldez  toutes  les  dépenses  de 
votre  maison  ,  nous  quitterons  Paris  demain. 

Dans  le  premier  instant ,  j'avais  pensé  à  des  embarras  d'ar- 
gent, ceci  paraissait  devoir  détruire  ce  soupçon. 

Un  moment  après  ,  George  se  leva  ,  il  vint  à  moi,  me  ten- 
dit une  main  et  l'autre  à  Thérèse  : 

—  Elle  a  raison  ,  me  dit-il ,  je  suis  un  fou  ,  je  m'irrite  com- 
me un  enfant ,  je  me  frappe  la  tête  contre  des  murs  de  fer  , 
et  je  n'avance  à  rien  qu'à  faire  du  mal  à  moi  et  à  ceux  que 
j'aime.  Maintenant  c'est  fini. 

—  El  vous  ne  partez  plus? 

—  Je  pars  ,  reprit-il  froidement.  Je  pars  demain. 

—  Sipromptement  !  lui  dis-je. 

—  Oh!  s'écria-t-il  en  s'emportant  de  nouveau  ,  ce  soir, 
tout  à  l'heure  si  je  le  pouvais  ,  jamais  assez  tôt  pour  la  fuir. 

—  Qui  donc?  s'écria  Thérèse  en  se  dressant  tout-à-coup 
devant  lui  avec  une  explosion  de  doute  et  de  jalousie  qui 
éclata  dans  les  regards  ardens  dont  elle  cherchait  à  le  pé- 
nétrer. 

Leister  ne  fut  point  blessé  d'abord  du  ton  impératif  de 
cette  interrogation  ,  tant  il  demeura  stupéfait  du  mot  qu'il 
avait  laissé  échapper  ;  il  chercha  à  répondre  en  plaisantant, 
mais  il  s'embarrassa  dans  sa  phrase;  puis  ,  obsédé  du  re- 
gard inquisiteur  de  sa  femme ,  et  irrité  du  sourire  amer 
d'incrédulité  dont  elle  accueillait  sa  réponse  ,  il  finit  par  lui 
dire  : 

—  Vous  êtes  folle  ,  Thérèse;  puisque  je  vous  dis  que  nous 
partons  ! 

Il  sortit  de  la  chambre  et  me  laissa  seul  avec  Mme  Leister. 


REVUE     DE     PARIS.  1  I  1 

Elle  était  demeurée  à  la  place  où  elle  s'était  levée  devant 
lui ,  immobile  et  pensive  ;  enfin  ,  elle  résuma  tout  le  tumulte 
de  son  ame  en  un  mot,  elle  me  regarda  en  mâchant  con- 
vulsivement ses  lèvres  du  bout  de  ses  dents  ,  et  me  dit  d'une 
voix  altérée  : 

—  George  me  trompe  ,  monsieur. 

—  Madame 

—  Oh  !  s'écria-t-elle  en  m'interrompant  violemment  ,  il 
m'a  toujours  trompée  ! 

Je  ne  comprenais  rien  à  tout  cela,  je  n'étais  pas  fort  épris 
du  rôle  de  pacificateur  entre  deux  époux  irrités  ;  cependant 
je  ne  pouvais  nim'en  aller  ni  restersans  rien  dire.  M,nt  Leis- 
ter  marchait  vivement  dans  sa  chambre.  Je  me  rappelai 
quelques-unes  des  phrases  banales  appliquées  communé- 
ment à  ces  sortes  de  crises,  et  je  dis  le  plus  paternellement 
que  je  pus  à  Mme  Leister  : 

—  Allons,  madame  ,  vous  n'êtes  pas  raisonnable. 

Elle  secouait  la  tète  en  poursuivant  ses  propres  pensées. 

—  George  vous  aime. 

Elle  laissait  échapper  un  sourire  brusque. 

—  Il  n'aime  que  vous. 

—  Qui  sait  ?  dit-elle  amèrement. 

—  Votre  mari  est  un  homme  d'honneur. 

—  C'est  qu'il  n  est  pas  mon  mari,  me  dit-elle  en  s'arré- 
tant  en  face  de  moi  et  en  écrasant  du  poids  de  ses  regards 
fixés  sur  les  miens  la  niaiserie  de  mes  consolations. Puis  elle 
continua  à  voix  basse,  mais  résolue  : 

—  TSon  ,  monsieur  ,  non  ,  il  n'est  pas  mon  mari.  Il  m'avait 
promis... 

Leister  rentra. 

—  Pse  lui  dites  rien  ,  me  dit  Thérèse  rapidement,  je  vous 
conterai  tout. 

Leister  paraissait  tout-à-fait  calme. 

—  Mon  ami ,  me  dit-il ,  vous  dinerez  avec  nous ,  n'est-ce 
pas?  C'est  peut-être  mon  dernier  jour  d'amitié  ,  continua- 
t-il  tristement ,  car  je  vous  aimais  ,  vous.  Il  faut  m'exiler ,  il 
faut  que  j'aille  en  Angleterre  ,  et  peut-être  un  jour  faudra- 
t-il  aussi  que  je  quitte  l'Angleterre  pour  l'Amérique  ,  et 
l'Amérique  pour  le  désert  ou  pour  la  tombe. 


112  REVOE    DE     PARIS. 

Tandis  qu'il  parlait  ainsi ,  doucement  et  d'une  voix  abat- 
tue ,  des  larmes  étaient  venues  aux  yeux  de  Leister.  Je  ne 
lui  avais  pas  répondu. 

—  Ne  me  refusez  pas  ,  ajouta-t-il ,  ou  je  croirai  que  vous 
m'en  voulez. 

—  Non  ,  m'écriai-je  ,  je  reste.  Mais  comme  j'avais  une  in- 
vitation bien  promise  ,  permettez-moi  d'écrire  un  mot  pour 
me  dégager. 

Je  pris  une  plume.  Leister  sonna  un  domestique.  En  re- 
mettant ma  lettre  à  cet  homme  je  lui  dis  tout  haut  : 

—  Chez  M.  Ourdan ,  rue... 

—  M.  Ourdan!  s'écria  George  vivement.  Vous  connaissez 
M.  Ourdan? 

—  Beaucoup. 

—  Et  c'est  chez  lui  que  vous  deviez  dîner  ? 

—  Chez  lui. 

—  Vous  le  connaissez  ?  lui  dis-je  à  mon  tour. 

—  Oui,  reprit  George  d'un  air  indifférent}  c'est  mon 
banquier. 

—  Ah!  répliquai-je  assez  étourdiment,  je  le  croyais  retiré 
des  affaires. 

—  Cependant,  dit  George  sèchement  ,  il  fait  les  miennes. 
Mme  Leister  nous  regardait  causer  ,  l'œil  attaché  sur  nos 

paroles,  comme  pour  y  découvrir  quelque  chose.  Le  silence 
où  nous  tombâmes  tous  trois  ne  me  montrait  guère  d'issue 
prochaine  lorsque  le  domestique  me  dit: 

—  Où  demeure  ce  M.  Ourdan  ? 

Je  lui  donnai  l'adresse  ,  assez  étonné  qu'un  domestique 
que  je  savais  depuis  trois  ans  chez  Leister  ne  sût  pas  où  de- 
meurait l'homme  qui  faisait  les  affaires  de  son  maître. 
Mrae  Leister  profila  de  l'occasion  pour  rompre  l'embarras 
de  notre  situation  par  quelques  phrases  d'usage. 

—  Je  vous  remercie,  me  dit-elle  ,  du  sacrifice  que  vous 
voulez  bien  nous  faire  d'une  réunion  sans  doute  très-bril- 
lante. 

—  Oh  !  madame  ,  lui  répondis  je  en  me  croyant  sur  un 
terrain  où  la  conversation  pourrait  marcher  en  sûreté,  je 
ne  me  fais  point  un  mérite  de  préférer  mes  amis  à  mes  con- 
naissances. Cependant  j'avoue  que  ce  dîner  avait  un  grand 


REVUE   DE   PARIS.  113 

attrait  pour  moi .  car  je  devais  y  revoir  une   personne  qui 
m'a  singulièrement  occupé. 

—  Une  femme  ? 

—  Une  femme  belle  ,  jeune  .  spirituelle  .  parfaite. 

— Et  comment  se  nomme  cette  merveille  ?  me  dit  M""  Leis- 
ter  en  me  raillant  de  ce  sourire  dont  les  femmes  accueil- 
lent Péloge  d'une  autre  femme  lorsqu'elles  le  croient  exagéré 
par  la  passion. 

—  De  mon  temps,  lui  répondis-je  .  elle  s'appelait  M--  Vil- 
lois:    maintenant  elle    se  nomme   la  comtesse  d'Àndressi. 

—  De  votre  temps  ?  me  dit  Leister  d'une  voix  serrée  à  la 
gorge  .  et  en  me  dévorant  d'un  regard  où  il  y  avait  autant 
d'épouvante  que  de  fureur  ;  de  votre  temps  ?  répéta -t-il. 

—  De  mon  temps  ,  répondis-je  tout  interdit  et  presque  en 
balbutiant,  veut  dire  du  temps  où  je  la  voyais...  dans  le 
monde...  fort  rarement ,  car  je  n'ai  jamais  été  admis  chez 
elle.  Mlle  Villois  était  une  femme  sur  laquelle  on  ne  pouvait 
tenir  aucun  propos. 

Et  pendant  que  j'entamais  assez  gauchement  l'apologie 
•  le  Mlle  de  Villois.  comme  si  je  l'eusse  défendue  devant  son 
juge .  sans  trop  me  rendre  raison  de  l'intérêt  que  pouvait  y 
prendre  Leister  ,  et  même  sans  savoir  s'il  y  prenait  quelque 
intérêt,  poussé  par  je  ne  sais  quoi  qui  m'avertissait  que  je 
m'étais  fourvoyé  ;  Mme  Leister  ,  plus  rapide  que  moi  à  com- 
prendre l'exclamation  de  son  mari  ,  et  voulant  lui  renfon- 
cer le  trait  que  je  cherchais  à  retirer,  et  qui  l'avait  jeté 
hors  de  lui,  Mme  Leister  se  prit  à  dire  d'un  ton  dont  la 
légèreté  affectée  ne  déguisait  pas  complètement  l'intention  : 

—  Oh  !  mon  mari  n'a  que  faire  de  la  vertu  de  M^e  Villois  . 
ni  moi  non  plus.  C'était  donc  votre  maîtresse  ? 

—  Sur  mon  honneur  !  madame  ,  m'écriai-je  ,  je  vous  pro- 
teste. 

—  Ah  !  s'écria  Thérèse  en  éclatant  de  rire  ,  vous  rou- 
gissez. 

Leister  était  livide.   Mme  Leister  frissonnait  dans  son  rire . 

—  Madame  ,  repris-je  d'un  ton  à  imposer  à  sa  prétendue 
gaieté  ,  sur  mon  honneur  .  je  n'ai  jamais  connu  Miis  Villois 
que  comme  une  femme  digne  des  respects  du  monde  entier. 

J'avais  exagéré  la  réponse  pour  mettre  fin   aux   plaisan- 
10  10. 


11-i  REVUE    DE    PARIS. 

teries  de  Mme  Leister.  J'étais  en  veine  de  maladresses. 
George  haussa  les  épaules  ,  et  sa  femme  me  répondit  d'un 
air  sec  : 

—  Je  vous  crois  ,  monsieur  ,  et  je  crois  que  cette  demoi- 
selle s'est  acquis  plus  d'un  défenseur  de  sa  vertu. 

Elle  finit  sa  phrase  en  l'appliquant  du  regard  au  visage  de 
son  mari  ;  mais  George  était  redevenu  indifférent  en  appa- 
rence. L'épigramme  tomba  à  terre  repoussée  par  son  im- 
passibilité ,  et  l'on  vint  nous  prévenir  que  le  dîner  était  servi. 

J'étais  tout  abasourdi  et  fort  contrarié,  abasourdi  de 
tout  ce  quejevenais  d'apprendre,  et  peut-être  encore  plus 
de  ce  que  je  ne  savais  pas  ,  mais  de  ce  qui  se  laissait  deviner 
de  romanesque  et  peut-être  de  tragique  dans  les  réticences 
de  George  ;  dans  son  départ  précipité ,  le  jour  même  de 
l'arrivée  de  Cœlina  ,  qu'il  connaissait  assurément ,  et  dont 
la  réputation  le  touchait  en  quelque  chose  ;  puis  la  confi- 
dence de  Mme  Leister  :  tout  cela  allait  et  venait  dans  ma  tête 
confusément ,  comme  un  mélange  incohérent  de  circon- 
stances auquel  il  ne  fallait  cependant  qu'un  mot  pour  les 
accorder,  les  mettre  ensemble,  et  en  faire  un  drame  com- 
plet :  il  en  est  de  même  d'un  orchestre  dont  les  instrumens 
préludent  pêle-mêle,  et  qui  à  l'archet  du  maître  se  réunis- 
sent dans  un  commun  accord,  partent  du  même  pied,  et 
font  une  parfaite  harmonie.  J'étais  contrarié  de  l'humeur 
de  Mme  Leister  ,  qui  probablement  ne  tiendrait  plus  la  con- 
fidence promise  ;  quoiqu'il  me  semblât  que  j'en  apprendrais 
davantage  du  côté  de  George  ,  ou  du  moins  du  plus  origi- 
nal que  de  la  part  de  sa  femme.  Je  calculai  que  de  ce  côté 
c'était  quelque  vulgaire  séduction  d'une  fille  de  bonne  mai- 
son tombée  dans  la  détresse  ,  avec  une  promesse  de  mariage  ; 
eDfin  tout  ce  qui  constitue  l'ordinaire  des  filles  séduites. 
Mais  George  était  silencieux  ce  soir-là,  et  en  général  peu 
confiant.  Après  beaucoup  d'hésitations,  je  me  décidai  à  me 
retirer  pour  aller  rejoindre  M.  Ourdan  aux  Italiens,  où  il 
devait  être  avec  la  comtesse  d'Andressi.  J'avais  eu  d'abord 
la  tentation  d'annoncer  l'emploi  de  ma  soirée  pour  voir 
l'effet  que  je  produirais.  Mais  je  ne  savais  pas  à  quel  degré 
était  chargée  la  mine  à  laquelle  j'aurais  mis  le  feu,  et  je 
m'abstins.  Pendant  le  dîner  .   George  avait  annoncé  qu'il 


REVUE  DE   PARIS.  U5 

avait  beaucoup  d'emplettes  à  faire  pour  son  voyage,  et 
qu'il  y  occuperait  une  partie  de  sa  soirée.  Nous  sortîmes 
ensemble. 

—  Où  allez-vous  ?  me  dit-il  assez  machinalement  et  en 
homme  qui  ne  veut  parler  de  rien. 

Je  cédai  au  diable  qui  me  poussait.  Jamais  herbe  tendre 
ne  s'offrit  si  complaisarament  à  la  voracité  d'un  curieux. 

—  Je  vais,  lui  répondis-je  du  même  ton  d'indifférence 
qu'il  avait  mis  dans  sa  question  .  je  vais  rejoindre  .  aux  Ita- 
liens, Ourdan  et  la  comtesse  d'Andressi. 

Le  diable  m'avait  bien  poussé.  Ces  deux  noms  ne  tou- 
chaient pas  à  l'oreille  de  George  qu'il  ne  tressaillit  ;  cepen- 
dant il  se  contint  et  me  répondit  : 

— Ah  !  elle  est  aux  Italiens. 

Un  moment  après,  il  me  quitta  ,  en  prenant  une  route 
tout-à-fait  opposée  à  celle  qui  menait  aux  Bouffes ,  car  on 
appelait  encore  le  Théâtre-Italien  de  ce  nom.  Quand  j'arri- 
vai dans  la  loge  d'Ourdan  ,  la  comtesse  d'Andressi  était 
seule.  Je  demeurai  ébloui  :  elle  était  belle  à  faire  crier 
d'admiration  ;  j'en  devins  muet.  Elle  m'accueillit  comme  un 
ami.  C'était  toul-à-fait  une  femme  :  plus  de  demoiselle  qui 
ne  sait  ni  écouter  ni  répondre  sans  embarras  ,  une  grâce 
enchanteresse  ,  un  sourire  de  bonheur  qui  me  rendait  tout 
joyeux.  Jamais  je  ne  fus  si  tenté  de  me  mettre  à  genoux  et 
de  demander  pardon  à  une  femme.  Pardon  de  quoi?  Je  ne 
sais  ;  mais  je  prenais  tant  déplaisir  à  la  voir  et  à  la  trouver 
belle,  que  cela  me  semblait  inconvenant.  Une  femme  n'ar- 
rive pas  à  un  effet  si  puissant  sans  le  voir  et  sans  en  être 
flattée.  Elle  m'acheva  en  me  disant  : 

—  Donnez-moi  votre  bras  ;  nous  nous  promènerons  un 
instant  dans  le  couloir. 

Nous  sortîmes  ;  elle  s'appuya  sur  mon  bras  et  se  mit  à  me 
causer  de  moi,  de  ce  que  j'étais  devenu,  de  ce  que  mon  nom 
lui  était  quelquefois  arrivé  à  Naples.  Je  croyais  rêver.  Tou- 
tes les  femmes  nous  regardaient  ;  quelques  élégans  ,  qui 
d'ordinaire  me  jetaient  leur  bonjour  du  bout  du  gant ,  me 
saluèrent  de  façon  à  être  assez  vus  pour  que  la  comtesse  me 
demandât  qui  ils  étaient  ;  mais  elle  ne  prenait  garde  à  rien, 
s'informant  beaucoup  de  mes  nouvelles  habitudes  .  de  mes 


116  REVUE    DE    PARIS. 

liaisons,  si  elles  m'empêcheraient  d'aller  la  voir  souvent. 
Jamais  on  ne  chargea  à  ce  point  un  homme  de  bonheur 
et  de  fatuité.  Je  devais  étinceler  comme  une  machine  élec- 
trique. Tout-à-coup  la  comtesse  s'arrête  et  devient  muette. 
Je  la  regarde  et  la  vois  haletante  et  pâle  sous  le  regard 
d'un  homme  qui  la  considérait  avec  une  avidité  insolente. 
Cet  homme  était  Leister.  A  tout  homme,  même  à  Leister,  il 
fallait  demander  compte  de  l'audace  d'une  telle  attention. 
Je  fis  un  mouvement  vers  lui. 

—  Rentrons  ,  me  dit  la  comtesse  d'une  vois  troublée  , 
rentrons. 

Elle  m'entraîna  dans  sa  loge;  elle  était  inquiète,  impa- 
tiente; non-seulement  elle  ne  me  parlait  plus,  mais  elle  ne 
me  répondait  pas.  Ourdan  rentra;  elle  lui  parla  bas  et  avec 
vivacité.  J'étais  descendu  de  mon  troisième  ciel.  Je  sortis 
de  la  loge  pour  ne  pas  gêner  la  querelle  qu'elle  faisait  à 
Ourdan.  Les  acteurs  étaient  en  scène ,  les  couloirs  vides,  et 
je  commençais  à  m'espliquer  les  gracieusetés  de  Coelina  par 
des  informations  à  prendre  sur  le  compte  de  Leister  ,  lors- 
que j'aperçus  celui-ci  à  un  carreau  de  loge  d'où  il  pouvait 
voir  et  d'où  il  regardait  attentivement  la  comtesse.  D'abord 
je  voulus  l'éviter  ;  mais  j'étais  irrité  de  ma  félicité  stupide, 
et  je  voulus  savoir  quelque  chose.  J'abordai  George,  en  le 
tirant  de  sa  contemplation  ,  pour  lui  dire  : 

—  Eh  bien!  c'est  là  que  vous  faites  vos  emplettes  ? 

11  se  retourna  fort  surpris,  et.  son  premier  étonnement 
passé, il  me  répondit  avec  un  de  ses  airsmystérieux  qu'il  avait 
si  souvent  : 

—  Oh!  je  ne  pars  plus  maintenant. 

J'en  fus  ravi.  L'intrigue  se  nouait  ;  les  relations  mysté- 
rieuses de  Leister  et  de  la  comtesse  étaient  évidentes.  Il  me 
sembla  que  je  lisais  un  roman.  Le  départ  de  George  m'eût 
laissé  peut-être  au  premier  volume  :  son  séjour  à  Paris  me 
promettait  le  dénouement.  Seulement  ce  n'était  pas  moi  qui 
tenais  le  livre  et  qui  tournais  les  feuillets.  Ma  curiosité  dou- 
bla par  l'impatience;  je  me  promis  un  hiver  très-occupé.  Je 
quittai  Leister  et  retournai  dans  la  loge  de  la  comtesse.  Elle 
était  redevenue  charmante  :  Ourdan  l'avait  sans  doute  calmée. 
J'arrangeai  dans  ma  tête  qu'il  lui  avait  promis  le  départ  de 


p. f:\ce   de   paris. 


117 


Leister.  Je  voulus  m'en  assurer  ;  et ,  revenant  sur  mon  man- 
que de  parole  pour  le  diner  ,  je  racontai  que  j'avais  été  re- 
tenu chez  un  ami  qui  partait  le  lendemain.  Un  coup  d'oeil 
échangé  entre  Ourdan  et  la  comtesse  se  traduisit  pour  moi 
de  cette  façon  : 

—  Eh  bien  !  ne  vous  l'avais-je  pas  dit? 

—  A  la  bonne  heure,  répondait  la  comtesse. 

—  Alors ,  me  dit  Ourdan ,  qui  cette  fois  parla  de  la  bouche 
comme  Junon  (sic  orelocutaest) ,  nous  n'avons  pas  de  chance 
de  vous  voir  demain  ? 

—  Je  ne  sais,  répondis-je  avec  une  parfaite  perfidie  ;  mais 
je  viens  de  le  rencontrer  ,  et  il  n'est  plus  si  décidé  à  quitter 
Paris. 

Ce  mot  fit  tonnerre.  La  comtesse  redevint  pâle,  et  ses 
grands  yeux  s'animèrent  d'une  colère  qui  fit  presque  peur  à 
Ourdan.  Quant  à  moi ,  j'étais  ravi  ;  ma  finesse  me  paraissait 
merveilleuse,  et  je  joignais  à  cette  ivresse  de  vanité  une 
petite  saveur  de  vengeance  qui  me  rendait  fort  considérable 
à  mes  propresyeux.  Je  me  retirai,  en  habile  homme,  sur  un 
triomphe,  et  ne  risquai  pas  mes  avantages.  Je  passai  deux 
bonnes  heures  de  la  nuit  à  me  figurer  deux  billets  nfarrivant 
le  lendemain ,  chacun  d'un  côté.  Le  lendemain  se  passa  sans 
nouvelles,  le  surlendemain  de  même.  Evidemment  on  s'ar- 
rangeait ou  on  se  faisait  la  guerre  sans  moi  ;  on  m'avait 
fermé  le  livre  au  nez.  J'en  fus  dépité  au  point  de  penser  à 
ne  plus  revoir  ni  Leister  ni  la  comtesse,  m'imaginant  pres- 
que que  tout  ce  que  j'avais  supposé  m'avait  été  dit ,  et  que 
je  devais  me  retirer,  du  moment  que  l'on  m'excluait  delà 
confiance  qui  m'était  due.  J'eus  beaucoup  de  peine  à  me 
persuader  qu'on  ne  m'avait  rien  révélé,  et  qu'en  m'éloi- 
gnant  ainsi  sans  raison  ,  je  jouerais  le  rôle  d'un  mal  appris. 
La  curiosité  vint  au  secours  de  cette  sage  réflexion  .  et  j'al- 
lai, le  troisième  jour,  faire  visite  à  Leister,  à  sa  femme  et 
à  la  comtesse.  Les  deux  premiers  me  recurent  comme  si  de 
rien  n'était ,  Cœlina  de  même.  Elle  fut  bonne  ,  charmante  , 
aisée.  Ce  ne  fut  que  ce  jour-là  queje  remarquai  l'absence  des 
Villois  paternels.  Ma  visite  me  paraissait  devoir  finir  comme 
elle  avait  commencé,  dans  une  insignifiance  complète,  lors- 
qu'on amena  à  la  comtesse  un  bel  enfant  de  deux  ans  ,  sur 


1  18  REVUE    DE    PARIS. 

les  traits  duquel  je  crus  lire  le  nom  de  Leister,  visiblement 
écrit.  Je  m'étais  prémuni  contre  toute  surprise  de  tout  genre, 
bien  persuadé  que  j'étais  qu'on  me  laisserait  tout  voir  si  j'a- 
vais l'air  de  ne  rien  regarder.  Cœlina  avait  cherché  sur  ma 
figure  l'impression  que  me  faisait  la  vue  de  son  enfant.  Je 
n'y  laissai  arriver  qu'une  vive  admiration  pour  sa  charmante 
beauté.  Elle  parut  délivrée  d'un  grave  souci.  Je  poussai  l'au- 
dace de  ma  niaiserie  jusqu'à  demander  à  la  comtesse  si  nous 
verrions  bientôt  à  Paris  son  mari,  le  comte  d'Andressi,  le 
père  de  ce  bel  enfant.  En  embarrassant  Cœlina  ,  je  la  rassu- 
rai. Elle  me  répondit  que  son  mari  avait  de  graves  intérêts 
dans  l'Inde  ,  et  qu'il  était  parti  pour  les  surveiller.  L'Inde 
me  parut  bien  choisie  :  il  é  tait  difficile  de  l'envoyer  plus 
loin,  et  je  me  préparai  à  apprendre  sa  mort  par  un  prochain 
naufrage.  Je  gagnai  à  cela  de  trouver  toute  cette  intrigue, 
ou  plutôt  celle  que  je  bâtissais,  assez  vulgaire  pour  me  dés- 
enchanter Cœlina,  et  je  m'épargnai  d'en  devenir  fou,  ce 
qui  ne  m'eût  certes  pas  manqué.  Le  souvenir  des  relations, 
jadis  suspectées  ,  entre  Ourdan  et  Mlle  Yillois  me  revint  en 
mémoire.  J'expliquai  tout  cela  par  une  infidélité  de  Cœlina 
avec  Leister,  pendant  son  absence  de  Paris,  pardonnée  par 
Ourdan  et  couverte  d'un  mariage  supposé  et  d'un  titre  in 
partibus. 

Je  m'étais  arrangé  de  cette  idée  ;  c'était  une  affaire  réglée 
avec  moi-même.  Je  continuais  donc  avoir  touslesacteurs  de 
ce  drame  passé  et  probablement  fini  :  j'y  avais  fait  un  dé- 
nouement, et  déjà  je  n'y  mettais  plus  grand  intérêt,  lors- 
qu'au bout  de  quelques  mois  ,  je  crus  remarquer  chez  Leis- 
ter un  changement  notable.  L'aisance  de  la  maison  avait 
disparu  peu  à  peu  ;  des  emprunts  avaient  été  contractés  ; 
Leister  n'était  jamais  chez  lui  ;  sa  femme  ne  sortait  plus  ,  et 
je  la  surprenais  souvent  à  pleurer.  Quelquefois  j'avais  voulu 
l'attirer  à  la  confidence  qu'elle  m'avait  promise;  mais  on  eût 
dit  qu'elle  me  considérait  en  ennemi.  D'une  autre  part ,  j'ob- 
servais de  l'inquiétude  chez  Cœlina  ;  et  souvent  quand  j'ar- 
rivais inopinément,  elle  cachait  des  lettres  dont  elle  paraissait 
fort  émue.  Un  soir  ,  je  sonne  chez  elle  ,  un  domestique  vient 
m'ouvrir  ,  et ,  tout  surpris  de  me  voir  ,  il  me  dit  assez  gau- 
chement : 


REVUE    DE    PARIS,  119 

—  Ah  !  c'est  vous ,  monsieur  ***. 
Puis  il  se  reprit  et  ajouta  : 

—  Vous  pouvez  entrer  ,  vous. 

Cela  voulait  dire  clairement  :  il  y  a  quelqu'un  qui  doit  ve- 
nir et  qu'on  ne  doit  pas  recevoir.  Comme  j'arrivais  à  la  cham- 
bre de  Mme  d'Andressi .  j'entendis  une  porte  qui  se  fermait 
violemment  de  l'autre  côté.  On  m'annonça.  La  chambre  était 
déserte. 

—  Ah  !  me  dit  le  domestique  ,  c'est  que  madame  ne  croit 
pas  que  c'est  vous  ,  et  il  sortit  pour  l'avertir.  Il  y  avait  un 
billet  ouvert  sur  la  cheminée;  il  ne  contenait  qu'une  ligne 
de  l'écriture  de  George  : 

«  Madame  ,  il  faut  que  je  vous  voie  ce  soir  ;  ii  y  va  de  ma 
vie  et  de  la  vôtre.  Je  serai  chez  vous  à  dix  heures.  » 

Il  en  était  neuf  et  demie.  Je  compris  la  fuite  de  la  com- 
tesse et  son  effroi.  Elle  rentra  doucement  et  me  surprit  les 
yeux  sur  le  billet.  J'en  fus  honteux  ;  elle  ne  parut  pas  irritée 
de  mon  indiscrétion. 

—  Vous  avez  lu  ce  billet  ?  me  dit-elle. 
Je  ne  répondis  pas. 

—  Tant  mieux,  ajouta-t-elle;  j'aurais  peut-être  hésité  plus 
long-temps  à  tout  vous  dire.  Vous  connaissez  George  ? 

—  C'est  mon  ami. 

—  Eh  bien  !  il  faut  que  vous  me  délivriez  de  ce  furieux  ;  il 
faut  que  vous  lui  fassiez  entendre  raison. 

Elle  s'assit ,  me  montra  un  siège  et  s'apprêta  à  me  faire 
un  long  récit.  Tout-à-coup  la  sonnette  vibra  de  nouveau;  Cœ- 
lina  se  leva  avec  un  tremblement  universel. 

—  Il  n'est  pas  dix  heures  cependant ,  s'écria-t-elle. 

—  Ne  craignez  rien,  lui  dis-je. 

Et  nous  entendîmes  les  pas  d'un  homme  :  ce  fut  Ourdan 
qui  entra. 

—  Eh  bien  !  s'écria-t-elle  rapidement,  en  se  jetant  vers 
lui. 

—  Rassurez-vous,  répondit-il  d'un  air  sinistre,  il  ne  vien- 
dra pas. 

Jamais  je  n'aurais  cru  le  visage  joyeux  d'Ourdan  capable 
d'une  expression  si  fatale.  Mme  d'Andressi  demeurait  dans 
une  des  rues  les  plus  reculées  elles  plus  désertes  du  faubourg 


120  REVUE    DE    PARIS. 

Saint-Germain.  Je  ne  sais  quelle  idée  de  crime  me  passa  dans 
la  tête,  et  je  m'écriai,  sans  y  songer  : 

—  Oh  !  pas  de  violence  ,  au  moins. 

Ourdan  me  regarda  comme  s'il  ne  m'avait  pas  vu  en  en- 
trant. Son  visage  reprit  son  expression  habituelle,  et  il  me 
répondit  avec  un  sourire  malaisé  : 

—  Oh!  ce  n'est  pas  avec  un  poignard  qu'on  saigne  les 
fous. 

Cette  réponse  sembla  à  la  fois  rassurer  la  terreur  de 
Mrae  d'Andressi,  et  épuiser  ses  forces;  elle  tomba  sur  un 
fauteuil  en  murmurant  sourdement  : 

—  Oh  !  le  malheureux  !  le  malheureux  ! 

J'étais  le  plus  embarrassé  des  trois  acteurs  de  cette  scène, 
quoique  je  ne  fusse  pour  rien  dans  ce  qui  l'avait  amenée.  La 
comtesse  pleurait ,  et  Ourdan  ,  assis  dans  un  coin  ,  battait 
la  terre  du  pied  avec  impatience.  Je  voulus  me  retirer  ,  et , 
m'approchant  de  la  comtesse  ,  je  lui  dis  à  voix  basse  : 

—  Adieu  ,  madame  ;  je  pense  que  vous  n'avez  plus  rien  à 
me  dire. 

—  Restez ,  me  dit-elle  tout  bas  ;  restez. 

Je  vis  qu'elle  avait  autant  de  peur  d'Ourdanquede  George. 
Je  ne  prévoyais  pas  comment  tout  cela  pouvait  finir.  J'aurais 
voulu  aller  m'informer  de  Leister  ;  mais  je  ne  voulais  pas 
abandonner  la  comtesse.  Je  me  taisais;  un  bruit  violent, 
qui  éclata  dans  l'antichambre,  nous  surprit  tous  trois  en 
sursaut.  Cette  fois  ,  c'était  bien  George  qui  menaçait  de  mort 
quiconque  oserait  l'arrêter.  Je  m'élançai  vers  la  porte  pour 
prévenir  quelque  malheur.  Je  l'ouvris  ;  George  aperçut  la 
clarté  de  la  chambre  à  travers  le  salon  obscur  ;  il  s'y  préci- 
pita comme  un  forcené  ,  et  entra.  Il  était  sanglant ,  déchiré, 
épouvantable;  il  tenait  deux  pistolets  à  sa  main.  Il  regarda 
Ourdan  et  Cœlinaavec  une  joie  sauvage  ,  et  s'écria  : 

—  Ah  !  vous  voilà  tous  deux  ;  tant  mieux  ! 

Il  voulut  fermer  la  porte  ,  deux  domestiques  s'y  opposè- 
rent ;  M.  Ourdan  leur  cria  de  s'éloigner.  George  tourna  la 
clef  dans  la  serrure  et  la  mit  dans  sa  poche.  Il  entra  tout-à- 
fait  dans  la  chambre  ,  et  m'aperçut  alors. 

—  C'est  le  Ciel  qui  me  protège  !  s'écria-t-il  ;  eh  bien  !  vous 
saurez  tout.  Vous  allez  entendre  une  affreuse  histoire  ;  mais 


REVUE    DE    PARIS.  121 

vous  ,  au  moins  ,  vous  pourrez  la  redire  ;  vous  n'êtes  pas  un 
misérable  sans  famille,  qu'on  peut  faire  disparaitre  impu- 
nément ou  comme  un  fou.  ou  comme  un  malfaiieur.  Vous 
avez  un  père,  des  amis  .  quelqu'un  qui  vous  aime  ! 

—  Oubliez -vous  Thérèse!  m'écriai  -je. 

—  Autre  infamie .  me  dit-il  ;  puis  .  se  tournant  vers  Our- 
dan  ,  il  ajouta  :  Oui ,  monsieur  ,  elle  m'a  tout  dit ,  tout ,  jus- 
qu'au prix  que  vous  aviez  mis  aux  scènes  qu'elle  me  jouait. 
Mais  ce  n'est  pas  d'elle  qu'il  s'agit  ;  c'est  de  vous,  c'est  de 
cette  femme. 

La  comtesse  fit  un  mouvement  d'indignation. 

— Oh  !  patience,  madame  ;  il  faut  pourtant  bien  m'entendre 
une  fois.  D'abord  ,  monsieur,  continua-t-il  ,  en  se  tournant 
vers  moi  et  en  me  prenant  à  partie  ,  il  faut  que  vous  sachiez 
qui  je  suis  ;  vous  ne  savez  que  la  moitié  de  mon  nom.  Je 
m'appelle  Leister ,  Leister ,  comte  d'Andressi;  vous  compre- 
nez que  madame  est  ma  femme. 

Je  demeurai  confondu.  L'agitation  de  George  ne  se  cal- 
mait pas. 

—  Vous  êtes  le  comte  d'Andressi  ? 

—  Le  comte  d'Andressi ,  un  nom  honorable  qui  n'a  jamais 
été  porté  que  par  des  hommes  d'honneur  jusqu'à  moi ,  et  que 
par  des  femmes  pures  jusqu'à  elle. 

Et  il  montra  Cœlina  avec  un  mépris  désespéré.  Elle  était 
anéantie  de  cette  rage;  elle  se  tut. 

—  C'est  donc  vrai  ?  s'écria  George  ,  exaspéré  de  cesilence. 
—  Tenez,  me  dit-il  en  s'adressant  encore  à  moi ,  c'est  épou- 
vantable !  voici  comment  cela  s'est  fait  :  Vous  savez  que  mon 
père  n'était  pas  Français;  il  fut  ruiné  lors  de  l'envahisse- 
ment du  Piémont,  par  les  armées  de  la  République.  Il  se 
cacha  en  France,  sous  le  nom  de  Leister  ,  qui  était  celui  de 
ma  mère  ;  il  s'y  fit  commerçant ,  y  prospéra  d'abord  ,  puis 
il  se  ruina.  En  1810  ,  il  fut  mis  en  prison  pour  une  dette  de 
cent  mille  écus.  Vous  savez  celte  exécrable  loi  quicondamne 
un  étranger  à  mourir  en  prison  quand  il  ne  peut  pas  payer  ; 
loi  homicide  qui  dit  à  l'homme  ,  marche  .  agis  ,  prospère  ,  et 
qui  l'enchaine  de  ses  quatre  membres;  insolence  et  crime 
tout  ensemble  qui  range  le  malheur  ou  l'imprudence  au- 
dessous  des  forfaits  les  plus  atroces.  Car  le  plus  honteux  scé- 

10  11. 


122  REVUE    DE    PARIS. 

lérat  du  bagne  a  un  point  d'espérance  dans  sa  vie  :  un  ca- 
price de  clémence  du  souverain  peut  le  délivrer.  L'étranger 
débiteur  appartient  à  son  créancier;  c'est  une  vie  à  ronger 
que  nulle  puissance  ne  peut  lui  ôter.  Le  créancier  de  mon 
père  était  cet  homme  que.  vous  voyez  là.  J'avais  douze 
ans  quand  il  ôta  mon  père  du  nombre  des  hommes.  Je  me  fis 
vieux  de  dix  ans  de  plus  ;  à  douze  ans  ,  je  gagnai  ma  vie  , 
et  j'amassai.  Mais  cent  mille  écus,  monsieur,  cent  mille 
écus  !  J'avais  vingt-deux  ans,  etjepossédaisdixmille  francs  , 
et  je  soutenais  mon  père  dans  sa  prison  ,  mal  ,  misérable- 
ment, sans  le  sortir  de  sa  détresse;  il  me  semblait  que  tout 
ce  que  je  donnais  à  son  bien-être  je  l'ôtais  à  sa  liberté.  Mal- 
heur et  infamie!  je  lui  ai  fait  demander  deux  fois  un  vête- 
ment chaud  pour  s'abriter  l'hiver.  Un  jour  qu'il  était  malade 
et  que  je  lui  envoyai  un  médecin  ,  des  médicamens ,  et  qu'il 
me  fallut  payer  tout  cela  ,  je  compris  que  j'étais  un  insensé 
d'espérer  sauver  mon  père ,  et  je  pensai  à  venir  assassiner 
cet  homme. 

Ourdan  tressaillit,  Cœlina  écoutait  George  avec  une  cu- 
riosité avide.  Il  s'était  arrêté  sous  le  poids  des  émotions 
qui  le  déchiraient. 

—  Eh  bien!  dit  Cœlina  haletante. 

—  Eh  bien!  madame  ,  lui  répondit  George  qui,  tout  à  la 
pensée  de  son  père,  semblait  oublier  à  qui  il  parlait,  eh 
bien!  je  ne  le  fis  pas  ;  oh  !  non  point  parce  que  c'était  un 
crime  ,  mais  parce  qu'il  fallait  quelqu'un  à  mon  père  pour 
qu'il  ne  mourût  pas  de  faim,  de  froid,  de  désespoir.  Je  ne 
vous  dis  pas  que  j'ai  prié  cet  homme.  Je  suis  venu  trois 
fois  à  Paris,  à  pied,  pour  me  traîner  à  ses  genoux.  Oh!  le 
misérable  !  le  misérable  ! 

George  s'était  rapproché  d'Ourdan ,  et,  du  bout  de  son 
pistolet ,  il  le  désignait  ;  il  semblait  prêt  à  lui  briser  la  tête. 

—  George  !  m'écriai-je  ,  en  me  jetant  devant  lui. 

—  Oh!  non  ,  me  dit-il  ,  ce  n'est  rien.  C'était  la  troisième 
fois  que  je  venais.  Monsieur ,  me  dit-il ,  je  puis  sauver  votre 
père.  Je  suis  le  tuteur  d'une  jeune  fille  qui  a  commis  une 
imprudence  qui  peut  la  perdre. 

—  Moi  ?  s'écria  Cœlina  avec  un  accent  d'épouvante. 

—  Vous,  madame  ;  vous ,  lui  dit  George. 


REVUE    DE    PARIS.  123 

Cœlina  retomba  dans  son  fauteuil. 

—  Cette  jeune  fille  doit  être  mariée  ;  mais  elle  est  d'une  fa- 
mille  qui  ne  peut,   sans   la  déshonorer  publiquement ,  la 
sacrifier  à  un  nom  obscur.  Vous  en  avez  un  qui  a  quelque 
éclat  ,  épousez-la,  sa  dot  sera  la  liberté  de  votre  père  et 
une  pension  de  vingt-quatre  mille  francs  ,  à  condition  que 
vous  ne  la  reverrez  plus   après   votre  mariage.  Vous  vous 
cacherez  sous  le  nom  de  Leister,  et  elle  portera  légitime- 
ment le  titre  de  comtesse  d1Andressi.  De  tout  cela  je  n'avais 
entendu  qu'un  mot .  la  liberté  démon  père.  J'acceptai  tout  ; 
je   ne  réfléchis  à  rien.  Je  me  remis  dans  les  mains  de  cet 
homme,  et  je  repartis  pour  Lyon.  Tout  se  fit  comme  par 
enchantement .  et ,  le  jour  même  où  devait  se  célébrer  notre 
mariage,  une  demi-heure  avant  le  moment  convenu,  ma- 
dame arriva  avec  cette  famille  si  distiuguée  ,  que  vous  savez. 
Je  ne  voyais  rien,  je  ne  comprenais    rien,  je  ne  vis  pas 
même  alors  combien  elle  élait  belle  ;  la  prison  de  mon  père 
devait    s'ouvrir  après  la  cérémonie  ,  elle  s'ouvrit  en  effet. 
Oh  !  je  fus  heureux  alors,  heureux  à  en  mourir  ;  ce  qui  eût  été 
juste  ,  monsieur  ,  car  si  j'étais  mort  alors,  j'aurais  cru  à 
quelque  chose  de  bon  au  monde  ,  j'aurais  cru  à  un  Dieu  ; 
enfin  ,  je  vécus.    Je  n'avais  rien  dit  à  mon  père,  ou  plutôt 
je  lui  avais  menti.  Je  lui  avais  parlé  d'un  mariage  honora- 
ble, d'une  transaction  avec  Ourdan.  Je  ne  voulus  pas  trou- 
bler les  premières  heures  de  sa  liberté,  en  lui  faisant  de 
pénibles  aveux.  J'étais  fou,  insensé  ;  au  lieu  de  mener  mon 
père  chez  moi ,  je  le  conduisis  à  l'hôtel  où  demeurait  ma 
nouvelle  famille.  La  voiture  de  voyage  était  attelée  dans  la 
cour  ;  je  me  rappelai  les  conditions  d'Ourdan  ,   et ,  malgré 
mon  embarras,  je  présentai  mon  père  au  baron  et  à  la  ba- 
ronne ,  qui  étaient  descendus  pour  hâter  les  préparatifs  du 
départ ,  de  ce  style  que  vous  connaissez. 

—  Quoi  !  s'écria  mon  père  en  regardant  le  misérable  qui 
se  faisait  appeler  baron  de  Yillois ,  c'est  là  le  père  de  celle 
que  tu  as  épousée? 

—  Oui ,  lui  répondis-je. 

—  Ce  malheureux!  reprit-il;  le  laquais  de  cet  infâme 
Ourdan!  Oh  !  la  prison  ,  plutôt  la  prison  ! 

Il  s'échappa.  Je  le  suivis  ,  je  lui  avouai  tout.  Il  ne  me  mau- 


1  24  REVUE    DE    PARIS. 

dit  point,  il  me  plaignit  tant  qu'il  crut  que  cette  femme  ne 
porterait  que  notre  nom  inconnu  de  Leister.  Mais  lorsqu'il 
apprit  que  je  lui  avais  vendu  ce  nom  d'Àndressi  qu'il  avait 
caché  dans  la  misère  ,  comme  un  joyau  paternel  qu'on  ne 
donne  pas  même  pour  du  pain,  mais  qu'on  n'étale  que  le 
jour  où  on  peut  l'enchâsser  d'or ,  alors  il  se  désola ,  alors  il 
me  repoussa,  alors  il  en  mourut,  et  pourtant  il  n'a  pas  vu  un 
être  plus  infâme  que  ces  deux  êtres,  il  n'a  pas  vu  son  fils  , 
maudit ,  déshonoré  ,  traîner  son  front  plus  bas  que  les  pieds 
de  ces  gens  de  fange,  car ,  monsieur... 

Et  à  ce  mot  George  ,  qui  était  arrivé  aux  larmes  par  le 
souvenir  de  son  père,  George  se  mit  à  sangloter ,  et  il  con- 
tinua ces  mots  pénibles  et  entrecoupés. 

—  Car  , monsieur,  je  suis  plus  infâme  qu'eux  ,  moi.  Cette 
femme  ,  celle  que  vous  voyez  là,  qui  m'a  acheté  mon  nom, 
le  nom  de  mon  père  qui  en  est  mort ,  pour  le  prostituer  ; 
cette  femme,  je  l'aime  ;  je  me  suis  trainé  à  ses  pieds ,  je  lui 
ai  demandé  de  me  laisser  porter  à  côté  d  elle  ce  nom  qui 
est  à  moi,  ce  nom  qu'elle  a  sali  en  en  faisant  celui  de  la  maî- 
tresse du  bourreau  d'un  vieillard. 

—  Mon  père  ,  s'écria  Cœlina  en  courant  à  Ourdan  et  en 
le  secouant  violemment,  mais  répondez,  mon  père;  mais 
c'est  abominable  ,  ce  qu'il  dit. 

A  ce  cri  ,  à  cette  exclamation  ,  à  ce  geste  désespéré  de 
Cœlina,  George  resta  terrifié.  Je  crus  assister  à  un  de  ces 
rêves  fatasques  du  cerveau  des  poètes.  Mais  Ourdan  ne  ré- 
pondait pas.  A  ce  moment  le  malheureux  rêvait  un  crime  ou 
un  repentir. 

—  'Mais  ,  dit  George  d'une  voix  où  la  colère  laissait  déjà 
percer  une  vague  espérance,  mais,  madame  ,  cet  enfant  qui 
porte  mon  nom  ,  cet  enfant  ?... 

—  Cest  le  vôtre  ,  monsieur,  répliqua  Cœlina.  N'avez-vous 
pas  eu  de... 

Le  mot  ne  lui  vint  pas  ,  elle  se  reprit. 

—  N'avez-vous  pas  eu  un  enfant  ? 

—  Oui  ,  s'écria  George,  un  enfant  mort  en  nourrice. 

—  Enlevé  par  mon  père  ,  ou  plutôt  par  moi ,  mon- 
sieur. 

—  Enlevé!  reprit  George;  Thérèse  l'a  vu  mort. 


REVUE    DE  PARIS.  1  25 

—  Eh  bien!  s'il  faut  tout  dire,  ajouta  Cœlina  ,  acheté  à 
sa  mère. 

—  A  Thérèse  ?  m'écriai-je. 

—  Oui,  me  dit  George  ,  tombé  soudainement  dans  un 
abattement  profond  ,  à  cette  Thérèse  que  j'ai  aimée  comme 
un  ange  consolateur,  car  je  l'ai  rencontrée  au  milieu  du 
désespoir  de  ma  vie;  quand,  resté  seul  sur  la  terre  ,  je  ne 
savais  où  abriter  mon  ame  ,  elle  est  venue  à  moi ,  et  je  l'ai 
aimée.  Comprenez-vous  que  pendant  trois  ans  j'ai  dévoué 
chaque  minute  de  mon  existence  à  un  mensonge  ;  car  cette 
femme  ,  monsieur,  cette  femme  ,  elle  aussi ,  était  un  piège 
de  cet  infâme ,  une  fille  perdue  qu'il  avait  attachée  à  ma 
vie  pour  l'espionner  et  la  perdre  ;  pour  me  montrer  à  vous, 
sans  doute,  madame,  à  vous  innocente  peut-être,  comme 
un  débauché!  Et  la  malheureuse,  madame,  elle  a  été  victime 
comme  nous  ,  si  misérable  qu'elle  fût  !  Cet  homme  lui  a 
menti,  il  lui  a  donné  l'espérance  de  m'épouser  ,  et  c'est 
lorsque,  pressé  par  ses  importunités  ardentes,  j'ai  voulu 
les  faire  taire  pour  jamais ,  c'est  lorsque  je  lui  ai  déclaré  que 
j'étais  marié  ,  qu'elle  sest  écriée  :  —  Ah!  l'infâme  Ourdan 
m'a  trompée!  Alors  j'ai  tout  su ,  car  je  lui  ai  fait  iout  avouer  ; 
c'est  alors  que  je  vous  ai  écrit.  C'est  deux  heures  après 
qu'en  me  rendant  ici  j'ai  été  attaqué  par  des  assassins.  Mais 
vous  qui  connaissez  cet  homme  ,  vous  qui  l'avez  appelé  mon 
père  ,  expliquez-moi  donc  l'âme  de  ce  monstre,  madame. 

Cœlina  se  tut.  Ourdan  ne  sortait  pas  de  sa  terreur  ou  de 
sa  rêverie  ;  enfin  il  fit  un  violent  effort  sur  lui-même  ;  il  se 
leva ,  prit  sont  chapeau  ,  et  s'approchant  de  sa  fille  il  lui  dit: 

—  Cœlina,  vous  pouvez  annoncer  publiquement  que  le 
comte  d'Andressi  est  de  retour. 

Il  voulut  sortir.  George  s'élança  au-devant  de  lui. 

—  C'est  mon  père  ,  monsieur  !  s'écria  Cœlina. 

George  tira  la  clef  de  sa  poche, ilîa  remit  à  Ourdan,  dont 
nous  entendîmes  la  voiture  s'éloigner  bientôt. 

—  Merci,  monsieur  !  dit  Cœlina  à  George.  Moi,  j'ai  tué 
le  vôtre  ! 

Et  elle  se  mit  à  pleurer  à  chaudes  larmes.  George  était  ac- 
cablé; il  s'était  retiré  dans  un  coin  de  la  chambre  et  réflé- 
chissait,  absorbé  par  le  tumulte  de  ses  pensées,  accusant 
10  11. 


126  REVUE    DE    PARIS. 

sans  doute  et  justifiant  Cœlina  ;  enfin  il  s'approcha  d'elle  et 
lui  dit: 

—  Mais  vous,  madame,  comment  avez-vous  consenti  à  ce 
mariage  ? 

—  Moi  !  monsieur  ,  répondit  Cœlina  ;  moi ,  il  était  si  fa- 
cile de  me  tromper.  Mais  je  vous  dois  une  explication.  Ma 
mère... 

Cœlina  s'arrêta  à  ce  mot ,  et  s'adressant  à  moi ,  elle  me  dit  : 

—  Si  avant  que  vous  soyez  entré  dans  la  confidence  de 
nos  malheurs ,  je  dois  taire  son  nom.  Vous  le  saurez  ,  mon- 
sieur, dit-elle  à  George. 

Je  voulus  me  retirer. 

—  Oh!  non,  médit  Cœlina,  restez  et  ne  m'en  veuillez  pas. 
Je  compris  son  embarras. 

—  Ma  mère  était  d'un  rang  qui  rendait  vraisemblable 
tout  ce  qu'on  me  disait  avoir  été  arrangé  d'avance  pour  mon 
existence.  Mon  père  m'avait  toujours  dit  que  je  devais  être 
mariée  à  dix-huit  ans.  Toujours  il  m'avait  dit  que  j'étais  des- 
tinée au  comte  d'Andressi  ;  cet  homme  ,  quel  qu'il  fût,  de- 
vait devenir  mon  mari.  Cette  idée  grandit  avec  moi,  et  lors- 
que mon  père  m'annonça  mon  futur  mariage  ,ni  le  mystère 
qui  y  présida,  ni  la  condition  de  vous  quitter  une  heure 
après ,  pour  ne  vous  retrouver  qu'à  Naples  ,  rien  de  cela  ne 
m'étonna  !  Vous  savez  ce  qui  arriva.  A  Naples,  les  préten- 
dus parens  qu'on  m'avait  imposés  me  furent  retirés  ,  et  j'y 
vécus  dans  la  maison  de  la  sœur  de  M.  Ourdan.  Je  vous  at- 
tendais ,  vous  ne  vîntes  pas  ,  et  bientôt  les  lettres  de  mon 
père  m'apprirent  votreabandon,  votre  liaison  avec  une  fille 
publique  ,  votre  vie  commune  avec  elle.  Tant  que  mon  père 
vit  par  ma  correspondance  que  je  gardais  l'espoir  de  vous 
voir  revenir  à  une  meilleure  conduite,  il  me  retint  en  Italie; 
lorsqu'enfin  il  comprit  que  j'avais  pris  mon  parti  sur  mon 
singulier  veuvage  ,  il  me  rappela  à  Paris  ;  je  sus  que  vous  y 
étiez.  Je  vous  haïssais  alors,  je  faisais  plus  ,  je  vous  mé- 
prisais. Je  ne  supportai  pas  l'idée  d'habiter  la  même  ville 
que  vous.  Mon  père  m'apprit  que  vous  deviez  partir  le  len- 
demain. 

—  Oui,  dit  George,  et  c'est  en  refusant  de  me  payer  la 
pension  stipulée  dans  son  marché  ,  qu'il  a  essayé  de  me  las- 


REVUE    DE    PARIS.  127 

ser  par  la  misère;  mais  je  vous  avais  vue,  Cœlina.  je  vous  ai- 
mais, et  déjà  cet  amour  forcené  qui  m'a  tout  t'ait  braver • 

Cœlina  baissa  les  yeux  et  reprit  doucement  : 

—  Ne  me  parlez  pas  ainsi  ;  vous  ne  savez  pas  encore  tout. 
Quand  je  vis  que  vous  vous  obstiniez  à  rester  ,  je  vous  détes- 
tai plus  véritablement.  Mon  père  me  traduisait  cet  amour  que 
vous  m'écriviez,  en  un  lâche  calcul  ;  il  en  faisait  une  hon- 
teuse spéculation. 

—  Oh  !  vous  ne  le  croyez  plus .  madame  ? 

—  Non  ,  reprit  Cœlina  ,  vivement  émue  ,  non ,  mais  je  l'ai 
cru;  le  seul  tort  que  je  me  reprochasse  envers  vous  ,  c'était 
de  vous  avoir  ravi  votre  fils.  Mais  mon  père  me  disait  tant 
qu'il  l'avait  arraché  à  l'abandon,  presqu'aux  portes  d'un 
hospice,  et  puis  ce  n'était  pas  une  usurpation  que  ce  nom  que 
je  lui  donnais  ;  d'ailleurs  j'aimais  cet  enfant  ;  je  l'aimais  ,  il 
vous  ressemble  tant. 

—  Assurément!  m'écriai-je. 

—  Vous  l'avez  donc  vu  ?  me  dit  George.  Et  moi? 

—  C'est  votre  tils  !  dit  Cœlina  d'un  air  triste ,  et  vous  êtes 
ici  chez  vous. 

Je  vis  à  ce  mot  que  du  moment  que  George  pourrait  être 
le  mari  de  Cœlina  ,  cet  enfant  ne  deviendrait  plus  que  le  tils 
d'une  étrangère.  George  n'insista  pas,  et  nous  nous  retirâ- 
mes assez  avant  dans  la  nuit  ;  il  en  passa  le  reste  chez  moi. 
Une  chose  restait  inexplicable  pour  nous  ,  c'était  la  conduite 
d'Ourdan.  Nous  bâtîmes  des  romans  sans  fin  pour  la  com- 
prendre; une  phrase  de  trois  lignes  nous  la  mit  à  jour.  Le 
malin  George  reçut  un  billet  ainsi  conçu  : 

a  Monsieur  le  comte  , 

«  M.  Ourdan  vient  de  me  prévenir  de  votre  arrivée.  Veuil- 
n  lez  passer  à  mon  étude,  où  je  vous  remettrai  des  papiers 
»  qui  vous  concernent.  «   N...,  notaire.» 

Nous  allâmes  chez  ce  M.  N...,  et  il  remit  à  George  un  pa- 
pier ainsi  conçu  : 

u  Lorsque  ma  fille  Cœlina  aura  atteint  l'âge  de  viugt-et-un 
»  ans,  M.  N...  lui  remettra  les  papiers  ci-joints.  Si  elle  se 
»  marie  avant  cet  âge ,  M.  N...  ne  les  remettra  qu'à  son 
»   mari ,  quelque  personne  qui  se  présente  pour  les  réclamer. 

«   Signé » 


I  23  REVUE    DE  PARIS. 

Je  lisais  par-dessus  l'épaule;  je  vis  la  signature  :  ce  n'é- 
tait qu'un  nom  de  baptême  ;  sur  la  cire  du  cachet  qui  fer- 
mait l'enveloppe  des  titres  il  y  avait  une  couronne  souve- 
raine. 

Ces  papiers  consistaient  en  une  reconnaissance  de  300,000 
livres  de  rente,  inscrites  au  grand-livre,  dont  Ourdan  se 
reconnaissait  détenteur,  au  nom  de  Cœlina  ,  à  laquelle  il  en 
était  fait  donation  par  un  acte  joint  à  cette  reconnaissance. 

Le  notaire  nous  annonça  qu'il  était  chargé  de  la  part  de 
M.  Ourdan  de  remettre  à  George  les  inscriptions  mentionnées 
dans  la  reconnaissance  ,  en  échange  de  cet  engagement. 
Quand  tout  fut  fini  : 

—  Eh  bien  !  dis-je  à  George,  comprenez-vous  maintenant? 

II  a  marié  Cœlina  à  dix-huit  ans  pour  qu'on  ne  lui  remit  pas 
ces  papiers,  et  il  l'a  mariée  à  un  homme  qu'il  avait  fait  ci- 
vilement disparaître,  pour  qu'on  ne  les  lui  remît  pas  da- 
vantage. 

—  Quoi  !  s'écria  George,  tant  de  crimes  pour  un  peu  dor  ! 

—  Ma  foi!  lui  répondis-je  ,  dites  donc  :  si  peu  de  crimes 
pour  tant  d'or! 

—  Mais  qu'est  devenu  ce  malheureux  ? 

—  Vous  l'apprendrez  sans  doute  chez  sa  fille. 

George  y  courut.  Je  jugeai  plus  discret  de  l'y  laisser  aller 
seul  ;  je  l'attendis  toute  la  journée,  je  l'attendis  une  partie 
de  la  nuit.  Le  lendemain,  il  vint  m'apprendre  qu'Ourdan 
était  parti  pour  l'Amérique,  et  que  lui-même  allait  voyager 
avec  sa  femme  pendant  quelques  années.  Il  me  chargea  de 
faire  payer  par  son  notaire  une  pension  à  Thérèse  ,  et  me  fit 
ses  adieux.  J'allai  porter  les  miens  à  Cœlina;  elle  fut  très- 
embarrassée  de  me  voir.  Jamais  elle  ne  m'avait  paru  si  belle; 
elle  appela  son  mari,  George,  et  je  m'en  allai  mécontent. 
Ils  quittèrent  Paris.  Bien  souvent,  depuis  ,  en  me  rappelant 
le  nom  que  j'avais  vu  sur  les  papiers  du  notaire  ,  je  ne  m'é- 
tonnai plus  qu'Ourdan  sût  si  bien  les  aventures  de  la  cour 
impériale. 

Frédéric  Sollié. 


*<hh- 


L'AVENIR. 


A  LA.  MÉMOIRE  D'ANDRÉ  CHÉNIER. 

Jusqu'ici  trois  fléaux  ont  désolé  la  terre  : 

La  superstition ,  Tégoïsme  et.  la  guerre. 

La  première  n'est  plus  ;  la  guerre  veut  en  vain, 

Terrassée  à  demi  ,  lever  son  bras  d'airain. 

L'égoïsme  est  debout ,  et ,  tout  pâle  de  crainte  , 

Presse  une  bourse  d'or  d'une  dernière  étreinte, 

Et ,  voyant  qu'à  la  fin  son  règne  va  passer  , 

11  caresse  cet  or  et  paraît  l'embrasser. 

Ah.  !  caresse-le  bien  ce  dieu  qui  fit  ta  joie  5 

Car  le  bel  avenir  te  ravira  ta  proie. 

Sens-tu  sur  tes  vieux  os  souiller  de  tout  coté 

L'air  brûlant  de  l'amour  et  de  la  charité  ? 

Egoïsme  !  égoïsme,  ah!  de  sa  noble  enceinte  , 

Près  d'enfanter  le  jour  de  l'égalité  sainte, 

La  France  te  repousse  et  te  bannit  enfin  ; 

Comme  la  grande  mer  qui  se  lève  ,  et  soudain 

Rejette  puissamment,  au  jour  de  la  tempête, 

Une  algue  sans  valeur  qui  profanait  sa  tête. 

Et  vous,  gens  de  l'empire  et  de  la  cour  des  rois, 

Ou  de  la  république  ,  enfin  gens  d'autrefois, 

Ne  sentez-vous  donc  pas  que  ,  depuis  tant  d'années 

Que  vous  nous  ballottez  dans  vos  mains  décharnées  , 

Quelque  chose  de  pur  ,  invisible  à  vos  yeux, 

Sur  la  terre  de  France  est  descendu  des  cieux  , 

Et  que  ce  jeune  siècle  ,  espérance  du  monde, 

Sur  vos  fronts  décrépits  lève  sa  tète  blonde, 

Et  regarde  alentour  s'il  n'apercevra  pas 


lâO  REVUE    DE    PARIS. 

Une  main  jeune  aussi  pour  diriger  ses  pas  ? 

A  tous  voir  ,  spectres  blancs  ,  vous  disputer  encore 

Le  droit  de  gouverner  l'âge  qui  vient  d'éclore , 

On  dirait  trois  mourans,  les  pieds  dans  le  tombeau  , 

Se  disputant  à  qui  prendra  soin  d'un  berceau. 

Totre  règne  est  passé  ,  je  vous  le  dis  :  arrière  ! 

A  d'autres  maintenant  l'orageuse  carrière, 

A  d'autres  la  tempête  ou  bien  le  ciel  serein, 

A  d'autres  le  navire  au  grand  timon  d'airain. 

Tout  rûcçident  écoule  ,  et  sur  sa  plume  oisive 

Naples  est  palpitante  et  demeure  pensive  5 

Londres  attend  comme  un  homme,  et  Madrid  est  rêveur. 

C'est  que  le  siècle  est  né  qui  sera  le  SAU\EUR. 

0  toi  ,  mère  du  Cid ,  toi  sa  belle  patrie  , 

Espagne  ,  vieux  berceau  de  la  chevalerie  . 

Tu  n'as  plus  les  bûchers  de  tes  inquisiteurs  ; 

Mais  prends  garde  à  présent  aux  régénérateurs  5 

Prends  garde  qu'au  milieu  de  ta  noble  carrière 

A  tes  Torquemada  succède  un  Robespierre. 

Par  le  fer  ou  le  feu  ,  toujours,  toujours  du  sang  ! 

Hélas  !  c'est  le  progrès  dont  on  nous  parle  tant. 

Que  le  passé  du  monde  et  de  ta  sœur  aînée 

Soit  présent  à  tes  yeux  dans  cette  grande  année  ! 

La  France  .  tu  le  sais  ,  pour  essuyer  ses  pleurs  , 

Tit  arriver  un  jour  un  tas  d  adorateurs  , 

Et  trois  cents  bouches  d'or  pleines  de  belles  choses 

Sur  son  front  rajeuni  répandirent  des  roses  5 

On  l'endormit  enfin  par  ce  jargon  nouveau... 

Elle  se  réveilla  dans  les  bras  du  bourreau. 

Tous  les  bons  à    cet  homme  avaient  livré  leur  tête  J 

Deux  justes  survivaient  pn  cette  horreur  muette, 

L'homme  avait  une  lyre  et  la  femme  un  couteau  , 

Et  tous  les  deux  ainsi  montaient  à  l'échafaud. 

Car  l'un  faisait  au  crime  une  implacable  guerre  . 

Et  l'autre  de  Marat  avait  purgé  la  terre  (1). 

(1)  André  Chénier  et  Charlotte  Corday. 

Antoni  Uescuamt». 


UNE  VENTE  A  MESNIERES 


(  LE  CHATEAU  DE  HENRI  IV 


HAUTE-NORMANDIE. 


C'est  sous  ce  vieux  nom,  château  de  Henri  IV ,  que  les 
paysans  delà  côte  dieppoise  désignent  encore  à  l'heure  qu'il 
est  le  joli  domaine  de  Mesnières. 

Si  quelque  jour  il  vous  arrive  de  prendre  le?  bains  de 
mer  et  de  faire  le  voyage  de  Dieppe  autrement  que  M.  Du- 
parai  de  l'Odéon,  que  votre  fièvre  d'ivoires  et  de  falaises  se 
calme  un  peu.  et  que  vous  sachiez  déjà  Saint-Jacques  et 
votre  Pollet  par  cœur ,  informez-vous  près  quelque  sellier 
de  la  grande  rue  de  la  dislance  véritable  de  Neufchatel. 
Vous  lui  demanderez  un  train  de  roue  confortable  et  res- 
semblant le  plus  qu'il  sera  possible  à  une  voiture.  Tâchez 
aussi  de  persuader  à  cet  honnête  Normand  que  l'équipage 
peut  courir  la  poste ,  et  ne  prononcez  pas  devant  lui  le  mot 
traverse.  Cela  fait ,  comptez  à  votre  choix  six  ou  neuf  lieues 
de  la  porte  Labarre. 

Le  double  embranchement  des  routes  est  en  effet  la  seule 
cause  de  cette  variation  de  distance.  Deux  chemins  très-op- 
posés partent  de  Mesnières,  celui  de  la  Vallée  et  celui  de 
Pommerval.  Pommerval ,  le  dernier  relai  avant  Mesnières, 
est  un  petit  village  aux  grappes  vertes,  élancé,  joyeux  au 


132 


REVUE    DE    PARIS. 


milieu  de  ces  plaines  crayeuses  et  sévères  qui  forment  les 
mamelons  du  château,  perdu  comme  Rouen  dans  une  sorte 
d'entonnoir.  Dès  l'abord  ,  cette  poussière  blanchâtre  du  sol 
rappelle  les  déchirures  du  terrain  d'Arqués  :  même  aridité, 
même  sauvagerie  à  côté  de  même  verdure.  Les  huit  lieues 
que  vous  venez  de  parcourir  vous  ont  fatigué  de  leur  spec- 
tacle uniforme.  C'est  une  terre  assez  semblable  à  la  Brie,  de 
grandes  landes  bien  plates  avec  des  pommiers  tout  ronds, 
des  châteaux  de  brique  terne  et  d'un  aspect  féodal  ,  des 
chaumines  de  terre  fermées  par  des  claies  de  bois  ;  puis 
des  nuées  de  corbeaux  formant  un  liuceul  noir  sur  la  cam- 
pagne ,  ou  d'honnêtes  canards  se  rendant  en  corps  dans  le 
village  ,  à  la  mare  seigneuriale  d'un  maître  de  poste.  Les 
légères  vapeurs  qui  viennent  jasper  l'horizon  ,  comme  au- 
tant d'arcs-en-ciel  partis  de  ce  val  de  Bray,  ont  peine  à 
voiler  le  fond  monotone  de  ce  tableau.  La  poste  normande 
est  aussi  tout  ce  temps  fort  paresseuse  ;  elle  chante  au  petit 
pas  ,  fait  sonner  bien  bas  ses  grelots,  et  l'on  dirait  qu'elle 
prend  à  tâche  de  vous  saturer  d'ennui,  afin  de  mieux  vous 
faire  sentir  le  contraste  du  paysage. 

C'est  du  château  seul  que  relève  tout  son  attrait.  Le  châ- 
teau ,  avec  ses  quatre  tourelles  de  belle  ardoise,  semble 
vouloir  remonter  lui-même  au-dessus  des  murs  de  brique 
qui  l'entourent;  —  son  parc  le  gêne  et  l'étouffé.  On  dirait 
d'un  visir  dont  on  n'aperçoit  que  le  turban.  Peu  à  peu  les 
haies  de  verdure  s'effacent  ,  les  arbres  deviennent  moins 
pressés,  les  grandes  ailes  blanches  de  Mesnières  vous  ap- 
paraissent. Voici  déjà  l'arc-boutant  de  sa  chapelle  ,  déli- 
cate et  frêle  arête  bénite  par  un  cardinal  d'Amboise  ;  voilà 
les  clochetons  gros  et  lourds  de  la  prairie,  les  vingt  croi- 
sées du  château,  les  cheminées  longues,  les  fossés,  le 
pont-levis  !  A  travers  les  ifs  aux  palmes  sombres,  bondit 
quelque  chose  de  fauve  , — c'est  un  daim,  un  pauvre  daim 
averti  déjà  de  l'enchère  !  Car  c'est  d'une  enchère,  d'une 
vente  publique  et  après  décès  qu'il  s'agit.  Aujourd'hui  se 
vend  le  mobilier  de  Mesnières,  aujourd'hui  26  septembre, 
un  vendredi  ! 

Et  voilà  pourquoi  sur  la  route  ,  route  étroite ,  où  les  ormes 
et  les  buissons  s'entrelacent  en  forme  de  tonnelle,  tant  de 


REVUE    DE    PARIS.  ISS 

Cauchoises ,  tant  de  bonnes  Normandes  à  cheval  derrière 
leur  mari,  naïves  caravanes  de  femmes  au  gros  chignon  re- 
troussé ,  aux  châles  à  plis  ,  ayant  toutes  en  main  l'éternel 
parapluie  de  toile  rouge  ;  voilà  pourquoi  ces  quatre  calèches 
et  ceschevaux dételés  dans  l'avant-cour;  pourquoi  ce  crieur 
sur  la  marche  du  perron  .  et  cet  honnête  homme  de  garde- 
chasse  tenant  en  laisse  un  vieux  bouledogue  anglais,  lui 
non  moins  vieux  et  plus  triste. 

On  \a  vendre,  messieurs,  tous  les  meubles  de  Mesnières! 

Aujourd'hui  les  meubles,  demain  le  château!  La  mise  à 
prix  du  château  n'est  que  de  1,600,000  francs.  Dépêchez- 
vous! 

Et  les  acheteurs,  les  oisifs,  les  dames  en  toilette  et  les 
brocanteurs  de  Paris  déguenillés,  montent  déjà  le  perron  , 
un  perron  circulaire,  à  marches  basses,  perron  fait  exprès 
pour  les  robes  traînantes  et  les  petits  nains  écarlates  de  Vé- 
ronèse.  Une  tente  en  toile  se  projette  sur  la  grand'cour  , 
c'est  là  que  doit  tonner  la  voix  de  l'encan.  Toilà  le  théâtre  , 
on  n'attend  que  les  acteurs. 

Je  ne  sais  pourquoi,  dès  qu'il  doit  s'agir  d'une  vente 
(surtout  d'une  vente  après  décès)  les  imaginations  les  plus 
froides  sont  en  éveil.  Que  va-t-on crier, que  va-t-on  vendre? 
Qui  achètera  dans  cette  foule,  des  parens  ou  des  étrangers? 
N'y  aura-l-il  pas  là  quelque  drame  plus  neuf  et  moins  usé 
que  tous  les  drames  ordinaires,  quelque  chose  de  mieux 
qu'un  épicier  qui  se  marchande  un  Rohan  ,  ou  un  négociant 
en  huiles  auquel  échoit  le  portrait  de  Gabrielle  ?  Que  dira  le 
mort  de  celte  grande  profanation  ?  Quand  même  il  eût  voulu 
que  cela  fût  ainsi,  ne  serait-il  pas  temps  que  l'opinion  déci- 
dât? et  ne  serait-ce  pas  belle  chose  que  l'huissier  priseur  et 
le  crieur  renversés,  la  séance  interrompue,  un  parent  du 
mort  s'indignant  et  prenant  tout-à-coup  la  vente  à  son 
compte  ,  puis  chassant  des  marches  du  château  tous  ces 
hommes  d'impur  trafic,  aussi  beau,  aussi  enflammé  que 
Jésus  chassant  les  vendeurs  du  temple? 

Ce  serait  là  une  belle  et  digne  mission  ,  —  la  mission  d'une 
ame  forte  ,  intelligente  et  pieuse  ,  que  celle  d'empêcher  l'en- 
can de  tel  souvenir  ou  de  telle  pierre ,  de  noter  d'infamie  le 
brocantage ,  et  de  mettre  ainsi  de  sa  propre  autorité  un  veto 
10  12 


13 


REVUE    DE    PARIS. 


sur  la  vente  et  les  vendeurs.  Ce  serait  quelque  chose  de  nou- 
veau et  de  hardi.  Voilà  bien ,  messieurs ,  l'ombre  de  Banquo, 
voilà  bien  le  spectre  au  doigt  fatal  et  terrible  !  Gardez-vous 
de  toucher  à  ces  vieilles  toiles,  à  ce  grand  et  noble  passé  ! 
Puisque  mon  aïeul  m'a  déshérité  de  ce  château  ,  j'achèterai , 
moi ,  à  mes  frais ,  ce  portrait  d'aïeul ,  je  me  vengerai  de  lui, 
ma  vie  entière  ,  par  mes  respects  et  par  mon  silence  ;  je  réu- 
nirai autour  de  moi  tout  ce  qu'il  aimait,  ses  meubles ,  ses 
tentures  ,  ses  armoiries  ,  ses  livres  ;  je  me  ferai  le  tuteur  de 
ces  débris,  tout  cela  parce  qu'il  ne  l'aura  pas  voulu.  Et 
alors  ,  de  ce  lieu  profond  où  il  est ,  il  verra  peut-être  à  quel- 
les mains  pures  serait  venu  l'héritage,  à  quel  homme  il  au- 
rait transmis  ce  dépôt ,  quelle  religion  et  quel  amour  l'eus- 
sent couvé.  Neuve  et  admirable  vengeance  ! 

Hélas  !  il  n'est  rien  de  ceci  :  la  loi ,  l'inflexible  loi  qui 
prend  dix  pour  cent  de  droit  en  celte  circonstance  ,  se  charge 
elle-même  de  déshabiller  le  mort.  Elle  accorde  protection  à 
ce  mépris  de  la  foule,  elle  encourage  la  démolition  et  le 
marteau.  Voyez  un  peu  quelle  gradation,  et  comme  cela  se 
fait  pas  à  pas  !  Le  premier  jour  ,  c'est  la  batterie  de  cuisine, 
dit  le  programme  ,  porcelaines,  cristaux,  bons  couchers, 
bonne  lingerie.  Le  second  jour,  ce  sont  les  meubles  en  noyer  et 
la  cave.  De  la  sorte  et  peu  à  peu  s'affaiblit  l'idée  du  mort  5  à 
force  de  le  vendre  ainsi  en  détail ,  ce  n'est  plus  qu'une  om- 
bre de  seigneur,  une  vaine  ombre  qui  noircit  peut-être  au 
soir  la  vitre  de  sa  fenêtre.  Le  dernier  jour,  on  le  met  sur 
table  avec  ses  pairs;  les  portraits  de  famille  se  vendent  en 
dernier  ,  comme  si  ce  dernier  cortège  devait  encore  une  fois 
accompagner  sa  grande  ombre  au  cimetière.  Cela  fait,  dites- 
moi  qui  se  souviendra  de  lui? 

Oh  !  sans  doute ,  et  rien  qu'à  voir  ce  domaine  ,  on  pressent 
qu'il  pouvait  se  faire  aimer,  ce  seigneur  ,  ce  roi  d'une  cha- 
pelle et  d'un  village  !  Celte  belle  et  grande  prairie  ,  pareille 
aux  tapis  verdoyans  de  Kew  ,  les  murs  et  le  ciment  de  ces 
fossés,  aux  eaux  dormantes,  témoignent  assez  du  labeur 
qu'il  a  payé  et  de  l'industrie  qu'il  dota.  C'est  là  une  belle  et 
vraie  gloire  pour  ce  village  d'avoir  eu  chez  lui  des  ouvriers 
assez  habiles  ou  assez  craintifs  pour  ne  pas  entamer  avec 
leur  ciseau  les  délicates  arabesques  et  les  fleurons  capricieux 


REVUE    DE    PARIS.  135 

de  ces  murailles.  Car  le  château  date  évidemment  de  cette 
époque  fine  fleur  de  la  renaissance.  FrançoisI"  et  Henri  IV  s'y 
donnent  la  main.  Voyez-vous  ce  vestibule  des  Cerfs,  ces 
chiffres,  ces  cheminées  ?  Écartez  un  peu  de  la  main  ces  bon- 
nes Cauchoises,  vous  trouverez  sur  le  panneau  de  salon  deux 
grandes  palmes  enlaçant  la  lettre  L.  Que  veut  dire  celte  let- 
tre ,  reproduite  partout  ,  même  dans  la  fameuse  chambre  de 
Henri  IV  ?  Serait-ce  le  chiffre  de  Louis  XIII ,  jaloux  d'habi- 
ter de  la  sorte  en  effigie  ce  château  où  son  père  à  barbe  grise 
s'arrêta?  Et  ces  médaillons  si  fins,  si  coquets  de  l'aile  gau- 
che? Je  ne  serais  certes  pas  surpris  que  Jean  Goujon  eût 
entaillé  dans  la  pierre  ces  délicieuses  moqueries ,  surtout 
l'enfant  qui  tient  un  balai.  Doutez-vous  que  les  huit  grands 
cerfs  de  la  salle  de  vénerie  n'aient  pas  entendu  la  fanfare  de 
Gabrielle,  et  peut-être  même  les  pas  de  Crillon  et  de  Sully? 
Voici  trois  fenêtres,  les  trois  fenêtres  de  la  façade,  où  ser- 
pente encore  comme  l'acanthe  le  caprice  ingénieux  de  Phi- 
libert Delorme.  Et  cette  galerie  ouverte  au  nord  comme  cel- 
les d'Italie  à  cette  époque  ,  n'est-ce  pas  là .  dites-moi ,  toute 
la  livrée  de  la  renaissance  ! 

Le  propriétaire  de  ce  château  ,  M.  le  marquis  de  Bian- 
court ,  y  vient  de  mourir.  II  est  mort  sans  postérité.  M.  de 
Belloy  et  M.  Huret ,  m'a-t-on  dit,  héritiers  lointains,  ne 
s'opposent  point  à  la  mise  en  vente  de  ce  domaine.  Peut- 
être  M.  de  Béthune  en  deviendrait ,  dit-on  ,  encore  l'acqué- 
reur. 

Quoi  qu'il  en  puisse  être ,  ce  sera  une  pauvre  histoire  que 
celle  que  je  vous  dirai  de  Mesnières.  M.  Vitet ,  qui,  en  sa 
qualité  d'inspecteur  général  des  monumens  historiques  de 
France  ,  a  publié  deux  volumes  in-8°  sur  la  Haute-Norman- 
die .  trouve  bon  de  n'en  rien  dire.  Mesnières  à  neuf  lieues 
de  Dieppe  ,  Mesnières  si  beau  et  si  inconnu  !  En  vérité  on 
ne  conçoit  pas  pareil  oubli. 

Le  savant  M.  Féret ,  auquel  j'ai  eu  recours  en  cette  cir- 
constance ,  se  souvient  à  peine  d'avoir  été  enfant  dans  le 
parc  de  Mesnières.  Sa  place  de  bibliothécaire  de  la  ville  , 
place  dont  il  remplit  les  devoirs  avec  tant  de  conscience 
et  de  goût ,  ne  lui  permet  guère  de  s'absenter.  Il  n'est  donc 
pas  allé  cette  fois  à  la  vente  de  Mesnières.  M.  Féret  jeune 


1  d6  REVUE    DE    PARIS. 

en   a  fait  un  dessin  exact  ,   et  que  je  l'engage  à  publier. 

Rien  de  précis  n'existe  donc  sur  Mesnières  ,  à  moins  qu'il 
n'y  ait  à  Neufchatel  le  chartrier  du  château  (').  Chaque  châ- 
teau avait,  on  le  sait,  son  chartrier.  Sans  doute  on  trouve- 
rait là  des  documens  précieux. 

M.  de  Brancas  disait  devant  nous  que  Mme  la  duchesse  de 
Berry  avait  fait  dresser  dans  le  temps  un  plan  exact  de  Mes- 
nières ,  le  château  d'abord,  puis  chaque  détail  des  croisées. 
Le  registre  des  domaines  fut  compulsé  à  Paris,  et  l'on  dut 
savoir  enfin  à  quoi  s'en  tenir  sur  cette  propriété,  que  les 
uns  donnent  aux  d'Estrées,  d'autres  à  Louis  XIII.  Ne  voilâ- 
t-il pas  quelque  chose  de  grand  et  de  bien  entendu?  Non 
contente  de  faire  commencer  des  fouilles  productives  dans 
cette  fameuse  cité  de  Limes  où  l'archéologie  a  fait  tant  de 
conquêtes  ,  Mme  la  duchesse  de  Berry  ordonne  de  lever  , 
sans  que  ce  château  lui  appartienne,  le  plan  de  Mesnières. 
Ces  aquarelles,  ouvrages  d'un  peintre  anglais,  furent  payées 
chez  l'éditeur   12,000  francs. 

Le  peu  que  j'ai  recueilli  formerait  du  reste  à  lui  seul  une 
des  belles  pages  de  Mesnières.  Imaginez  que  vers  93  la  ré- 
volution se  fil  ouvrir  ,  la  hache  en  main  ,  les  portes  du  châ- 
teau. Il  venait  d'être  transformé,  pour  sa  sauvegarde,  en 
prison  publique  du  district  de  Neufchatel.  L'échevelée  se  rua 
partout,  dans  le  vestibule,  la  galerie,  la  chapelle,  jusque 
sur  la  chambre  et  le  lit  de  Henri  IV.  A.  son  retour  ,  le  mar- 
quis trouva  les  lieux  bien  changés.  Il  lui  fallut  à  la  fois  une 
grande  patience  et  un  véritable  amour  de  l'art  pour  restau- 
rer pierre  à  pierre  ce  château  dans  son  vieux  style  et  sa 
naïveté  première.  Je  ne  suis  pas  même  éloigné  de  croire  que 
les  reliefs  en  rond  scellés  dans  la  cour  aient  été  remis  après 
coup  par  lui-même  à  cette  époque  ;  sans  cela  comment  au- 
raient-ils échappé  aux  décollations  brutales  ,  eux  qui  sont 
presqu'à  la  hauteur  de  la  main? 

L'histoire  de  ce  château  est  donc  le  meilleur   éloge  du 

(')  J'ai  écrit  Mesnières,  comme  tout  le  monde,  quand  peut-être 
il  serait  plu9  juste  d'écrire  Mainières  ,  parce  qu'il  existe  un  titre 
normand  du  douzième  siècle  où  il  est  question  d'une  chapelle  dans 
Maisnillio. 


REVUE    DE    PARIS.  .  Iô7 

marquis  de  Biancourt.  Après  les  temps  mauvais ,  il  faut  re- 
créer, il  faut  raviver  les  cendres  ,  et  c'est  ce  que  fit  le  mar- 
quis de  Biancourt.  Il  appela  à  lui  des  architectes  ,  il  chercha 
à  établir  quelque  concordance  entre  l'ancien  style  et  le  nou- 
veau. Il  est  malheureux  sans  doute  que  ces  embellissemens 
et  ces  regrattages  ne  demeurent  pas  à  l'abri  de  la  critique. 
Le  pont-levis  wiocfcrrte  est  une  déplorable  invention.  Quand 
un  pont-levis  veut  se  faire  moyen  âge,  il  lui  faut  avant  tout 
des  clous  et  du  fer  ;  il  faut  que  le  duc  de  Mayenne  ,  avec  son 
embonpoint  ,  ne  l'enfonce  pas  lui  tout  seul.  L'architecte  ne 
s'est  guère  mis  en  peine  de  cela  ,  ni  de  savoir  si  Mayenne 
était  gras  dans  les  chroniques.  Le  vicomte  de  'Walsh  ,  le 
plus  fin  et  le  plus  impitoyable  railleur,  en  fait  d'anachro- 
nismes  de  mœurs ,  que  je  connaisse,  se  trouvait  à  cette  vente. 
Il  faisait  observer  dans  un  avant-salon  ,  à  ceux  qui  se  trou- 
vaient là  ,  une  de  ces  grandes  cheminées  au  large  mantel, 
hospitalier  abri  du  temps  de  nos  pères.  Dans  cette  cheminée, 
on  venait  de  mettre  une  gentille  cheminée  prussienne  à  la 
Rumford.  M.  de  Walsh  écrivit  alors  devant  moi  sur  son 
Album  :  Mesnières ,  28  septembre.  Cheminée  du  premier  sa- 
lon :  une  petite  idée  d'aujourd'hui  dans  une  grande  pensée  d'au 
trefois. 

Nous  demeurions  encore  dans  cet  avant-salon  orné  de 
quatre  grands  paysages  de  Robert ,  quand  l'huissier  priseur 
vint  nous  avertir  qu'on  procédait  à  la  vente. 

Et  en  effet  elle  était  déjà  fort  animée,  et  le  premier  nom 
que  j'entendis  retentir  sous  la  tente  fut  celui  de  La  Fontaine. 

La  Fontaine  !  c'est-à-dire  une  toile  de  quatre  indignement 
poudreuse  et  encroûtée.  On  distinguait  à  peine  le  nez  et  le 
sourire  si  fin  du  fabuliste. 

A  16  francs  ,  à  16  francs  M.  de  La  Fontaine  ! 

Il  y  avait  sur  table,  et  compris  dans  le  lot.  deux  autres 
portraits  ,  d'abord  celui  d'une  femme  à  collerette  empesée, 
puis  un  bourgeois  pâle  ,  au  front  bombé,  aux  grandes  den- 
telles, et  dont  le  velours  devait  être  jadis  beau,  —  M.  le  sur- 
intendant Fouquet. 

Je  cherchai  vainement  dans  la  foule  Léon  Gozlan. 

La  nature  du  rapprochement  était  bizarre.  Fouquet  à  côté 
de  La  Fontaine  !  La  Fontaine  qui  avait  pleuré  Fouquet  des» 
10  12. 


138 


REVUE    DE     PARIS. 


cendu  si  bas,  tout  proche  à  son  tour  de  Fouquet  le  surinten- 
dant, qui  le  voyait  si  bas  aussi. — A  1 6  francs  I 
Je  surenchéris. 

Par  respect  pour  La  Fontaine  d'abord,  puis  en  souvenir 
de  Peau  d'âne.  Le  portrait  était  misérable  ,  bien  qu'un  mon- 
sieur près  de  moi  voulût  à  toute  force  qu'il  fût  du  peintre 
Largillière. 

Fouquet,  La  Fontaine,  et  l'autre  portrait,  Henriette  de 
Balzac,  je  crois  ,  furent  vendus  200  francs. 

C'était  la  première  fois  de  ma  vie  que  je  voyais  une  vente. 
La  vente  ,  je  ne  l'avais  jamais  regardée  qu'à  travers  le  prisme 
de  Boïeldieu  dans  la  Dame  blanche,  les  paysans  groupés 
et  conduits  par  Féréol,  les  bougies  du  shérif,  les  jambes  de 
Louvet ,  la  voix  sonore  de  Henri ,  et  les  note^  grêles  de  Pon- 
chard.  Je  croyais  toucher  encore  la  salle  lambrissée  de  chêne, 
la  robe  rouge  du  juge  et  la  jaquette  verte  et  blanche  des  fer- 
miers. «  Nous  ne  pouvons  renchérir  davantage.  Quel  est  donc 
ce  jeune  acquéreur?  »  et  tout  l'admirable  morceau  que  vous 
savez.  De  la  sorte, je  pensais  involontairement,  hélas!  à  ce 
pauvre  Boïeldieu;  Boïeldieu  notre  dernier  cygne,  et  qui 
s'en  est  allé  joindre  Hérold! 

Comme  effet  d'orchestre,  il  n'y  a  peut- être  rien  au  monde 
de  plus  original  qu'une  vente.  C'est  un  chaos  de  voix  dispa- 
rates ,  de  surenchères  faibles  ou  fortes,  timides  ou  résolues  , 
qui  toutes  se  trouvent  étouffées  sous  la  voix  ronflante  du 
erieur. 

A  cinq  cent  mille  francs  !  Personne  ne  dit  mot?  Je  cite  en- 
core le  livret  de  la  Dame  blanche. 

J'ai  dit  qu'une  tente  avait  été  dressée  dans  la  grand'cour. 
Sur  deux  tréteaux  on  avait  jeté  quatre  planches.  C'était  par 
ce  lit  dur  que  passaient  tous  les  tableaux.  Au  milieu  de  vingt 
Cauchoises  au  grand  bonnet  blanc .  curieuses  figures  qui  se 
disputaient  naïvement  l'honneur  de  toucher  les  cadres  d'A- 
gnès Sorel ,  de  Balzac  d'Enîragues  et  de  Diane  de  Poitiers  , 
dont  elles  admiraient  les  dentelles  peintes,  on  remarquait 
cinq  à  six  fronts  chauves  de  vieilles  femmes  au  toquet  doré  ca- 
chant mal  leurs  tresses  de  cheveux  blanchâtres.  Leur  indif- 
férence au  milieu  de  ce  tumulte  était  sensible.  Ce  n'était  guère 
•  j'i'à  la  vue  des  tableaux  de  salle  à  manger  et  des   natures 


REVUE    DE    PARIS.  130 

mortes  que  leur  figure  s'égayait.  —  Les  hiaux  maqrias  !  les 
bùivx  mèlans  !  disait  l'une  dans  son  patois  poletais  en  re- 
tournant une  large  toile  de  Desportes. 

Successivement  je  vis  comparaître  ,  épousseter  et  vendre 
à  cette  table  Henri  IV ,  Gabrielle  d'Estrées,  Napoléon,  le 
cardinal  de  Richelieu  ,  Diane  de  Poitiers,  Louis  XIV  et 
Philippe  d'Orléans. 

Ce  dernier ,  le  père  du  prince  actuel ,  fut  payé  120  francs. 

Après  Philippe  d'Orléans,  Napoléon,  côte  à  côte  d'un 
portrait  en  pied  et  en  perruque  de  Louis  XiV.  Le  Napoléon , 
mauvaise  copie  de  Robert  Lefèvre,  fut  vendu  400  francs. 
Pour  ma  part  ,  et  dans  ce  premier  lot .  je  me  crus  contraint 
d'acheter,  en  forme  de  contraste,  une  glace  gothique 
au  chiffre  des  d'Estrées  de  Cœuvres  et  deux  médaillons 
d'Henri  IV  et  de  Sully. 

Jusque-là  je  me  demandais  ce  que  j'étais  venu  faire  d'inu- 
sité à  cette  vente  ,  pourquoi  tant  de  pauvretés  et  de  loques 
achetées  à  si  haut  prix.  De  tout  ce  que  j'avais  vu  vendre  en 
fait  de  peinture  ,  il  y  avait  peut-être  deux  tableaux  passa- 
bles .  pas  un  qui  fût  revêtu  de  la  signature  d'un  maître.  En 
revanche ,  je  vis  nombre  de  brocanteurs ,  de  ceux  qui  refont 
si  bien  les  noms  passés.  Le  faubourg  du  Roule  et  principa- 
lement la  Rastilie  avaient  envoyé  des  leurs.  Dans  cette  eour, 
et  sous  un  petit  médaillon  de  la  renaissance  ,  un  gros  Au- 
vergnat à  cravate  rouge,  à  veste  débraillée  et  gilet  de  ve- 
lours d'Utrecht,  chantait  à  tue-tête  une  chanson  de  ses 
montagnes.  Cet  Auvergnat ,  l'un  des  plus  forts  revendeurs 
d'éventails,  d'armoires  du  moyen  âge,  et  de  grimaceries 
chinoises,  achetait  à  son  aise  et  sans  se  presser,  les  mains 
dans  les  poches  ,  et  le  chiffre  1 ,000  à  la  bouche  ,  comme  s'il 
eût  crié  lui-mêmele  budget  d'un  autre.  Je  crois  que  c'est  à  lui 
que  sont  échus  les  Robert. 

Quatre  Robert  (paysages),  au  prix  de  1,800  francs! 
Quatre  Robert  ,  qui  ne  valent  pas  même  les  petits  panneaux 
d'entrée  attribués  dans  ce  salon  au  même  maître  !  Compre- 
nez-vous que  l'on  mette  1,800  francs  à  quatre  Robert, 
quatre  Robert  non  signés  '  Robert  décroit,  en  effet,  à  me- 
sure que  l'italien  Canalelti  se  relève.  La  peinture  de  Robert 
a  d'incontestables  qualités  :  mais  sa  mollesse  de  tons  est  par 


140  REVUE   DE   PARIS. 

trop  académique.  Canaletti,  l'architecte  si  fin  «  si  pâteux  .  a 
compris  que  pour  aviver  son  architecture,  il  lui  fallait  des 
personnages.  Mascarades  blanches  et  rouges  de  sénateurs  , 
mascarades  de  doges  et  de  nains  ,  mascarades  d'ambassa- 
deurs français  comme  M.  de  Bernis.  de  joueurs  et  de  spa- 
dassins effrontés  comme  Casanova  ,  tout  cela  salue,  vogue 
ou  parle  sur  ces  eaux  moirées  de  Venise.  A  côté  de  ce  bruit, 
que  vous  disent  les  toiles  de  Robert?  Les  Anglais,  nos 
juges  et  maîtres ,  à  mon  sens  ,  en  fait  de  paysage  ,  daignent- 
ils  seulement  s'en  informer?  C'est  que  les  peintures  sans 
date  ,  sans  époque  et  sans  cachet ,  quand  elles  ne  sont  pas  à 
l'abri  du  temps  et  de  l'oubli  par  un  grand  style,  vont  re- 
joindre bientôt  les  esquisses  et  les  études ,  tandis  que  les 
monumens  ,  les  individualités  survivent.  On  a  beau  dire  et 
écrire  en  fait  de  préceptes,  toute  la  destinée  de  la  vieille 
peinture  et  la  vie  de  la  nouvelle  sont  là. 

Le  crieur  public  ,  entre-choquant  cette  fois  deux  battans 
vitrés ,  nous  annonce  enfin  la  chambre  de  Henri  IV! 

Ce  nom  me  rappela  ,  et  pourquoi  j'étais  venu ,  et  pourquoi 
j'allais  rester.  J'étais  rassasié  de  portraits,  de  fresques ,  de 
chambranles.  Que  m'importaient  à  moi  ces  morceaux  de  da- 
mas reuge  ,  ces  tables ,  ces  étoffes ,  et  tous  ces  dignes  Nor- 
mands qui  venaient  d'acheter  ,  la  veille,  la  cave  et  l'oran- 
gerie, inscrivant  encore  à  l'heure  même  d'interminables 
additions  sur  leur  vieux  carnet  de  cuir  ?  Ce  que  je  tenais  à 
éclaircir  ,  c'était  la  date  du  séjour  de  Henri  IV,  vers  quel 
temps  il  avait  pu  venir  dans  ce  château  de  Mesnières ,  et 
même  y  faire  son  lit  !  car  c'était  le  sien  qu'on  vendait. 

Plus  que  tout  autre  peut-être,  je  suis  en  droit  de  me  méfier 
des  traditions.  La  tradition  ,  mine  ingénieuse  en  fait  de 
mensonges  ,  ressemble  à  ces  échos  ,  chanteurs  complaisans 
de  toutes  les  notes ,  —  ou  peut-être  mieux  à  ces  mille  galets 
que  roule  la  mer ,  et  qui  finissent  par  s'élever  en  montagnes. 
Qu'est-ce  que  la  tradition,  et  qui  l'a  faite?  Devons-nous 
l'accepter  sans  la  comprendre  ,  ou  bien  la  soumettre  à 
l'analyse  comme  un  fruit  inconnu?  Devons-nous  chercher 
l'arbre  après  avoir  ramassé  la  branche  ?  Certes,  l'audace 
est  superbe  que  de  s'attaquer  à  si  grande  dame  ,  et  lui  de- 
mander compte   de  ses  erreurs.  Telle  6erail  pourtant  l'œu- 


REVUE    DE    PARIS.  141 

vre  d'un  esprit  sûr,  d'un  esprit  mathématiquement  hardi. 
Il  irait  guerroyant ,  comme  le  sublime  fou  de  la  Manche , 
contre  les  erreurs,  ces  autres  moulins  aux  larges  ailes, 
tournant ,  depuis  que  l'histoire  est  faite,  sur  leur  immuable 
pivot.  Dédaigneux  des  criailleries  de  la  foule  ,  il  irait  tou- 
jours par-devant  lui,  à  cheval  ,  et  la  lance  au  poing,  sans 
regarder  même  Sancho,  le  bon  écuyer,  qui  demeure  ar- 
rière, tout  effaré,  et  lui  crie  de  revenir,  parce  qu'il  n'est 
pas  sage  de  rectifier  ainsi  le  passé.  A  son  retour ,  il  se  trou- 
verait peut-être  pendu,  ou  brûlé  en  effigie.  Et  ce  serait 
encore  là  une  belle  erreur  à  constater.  Il  se  montrerait  et 
dirait  à  tous  :  C'est  moi  (')  ! 

Un  fait  entre  mille  II  s'agit  de  la  bataille  d'Arqués,  dont 
nous  avons  à  cette  heure  même  le  théâtre  sous  les  yeux. 
Plusieurs  écrivains  représentent  l'affaire  qui  eut  lieu  entre 
Henri  IV  et  Mayenne,  le  21  septembre  ,  aux  environs  d^Ar- 
ques,  comme  une  bataille  décisive.  Je  pense  qu'ils  ont  tort. 
Ce  jour-là,  Henri  IV  fit  seulement  tète  à  l'ennemi;  il  chargea 
Mayenne  et  lui  tua  du  monde  dans  le  bas  de  la  vallée,  à  cet 
endroit  où  est  encore  la  petite  colonne,  L'action  fut  chaude; 
mais  Ce  que  les  Mémoires  de  Sully  disent  de  l'effet  du  canon 
du  château  d'Arqués  (2)  est  contestable  à  coup  sûr,  d'abord, 
parce  que  la  portée  était  grande,  et  l'on  peut  s'en  convain- 
cre en  montant  sur  les  eirconvallations  encore  intactes  ,  et 
de  plus  les  combattans  se  trouvaient  tellement  mêlés,  qu'il 
devenait  difficile  d'atteindre  tout  juste  les  ligueurs  (*). 

Cette  affaire  d'Arqués  fut  si  peu  décisive,  que  le  26  septetn- 

(')  Un  oubli  tellement  profond  plane  souvent  sur  nos  vieilles 
annales  que  la  science  héraldique  elle-même  s'en  est  ressentie. 
Voyez  à  ce  sujet  les  réflexions  de  M.  Granier  de  Cassagnac  dans 
le  n»  2  d'un  article  très-remarquable  sur  la  Noblesse  de  France. 

{  Revue  de  Paris  ,  5e  année.  ) 

(-)  Sully,  autant  que  ma  mémoire  me  sert,  parle,  non  de 
trouées  mais  de  rues  que  le  canon  faisait  à  travers  les  rangs. 

(5)  Rien  qu'en  parcourant  les  lieux ,  on  se  convaincra  facile- 
ment de  ces  difficultés  stratégiques.  La  statistique  seule  montre 
que  les  mousquetades  et  le  canon  de  Henri  devaient  nuire  autant 
à  ses  soldats  qu'à  ceux  de  Mayenne. 


1-12  REVUE     DE    PARIS. 

bre  ,  Henri  IV  se  trouvait  assiégé  dans  Dieppe.  Les  ligueurs 
avaient  établi  sur  une  des  hauteurs  qui  dominent  la  ville 
un  batterie  de  huit  pièces  qu'ils  firent  jouer  avec  leaucovp 
d'activité.  Les  troupes  royales  n'en  exécutèrent  pas  moins 
plusieurs  sorties  ,  le  roi  à  leur  tête;  elles  eurent  partout 
l'avantage,  mais  elles  n'étaient  pas  assez  fortes  pour  con- 
traindre l'ennemi  à  lever  le  siège.  Ce  ne  fut  que  le  6  octobre, 
à  quatre  heures  du  matin,  que  Mayenne  délogea,  ayant  ap- 
pris que  le  roi  venait  de  recevoir  dans  Dieppe  un  renfort 
d'Anglais ,  et  que  les  troupes  réunies  du  duc  de  Longue* 
ville  et  du  maréchal  d'Aumont  approchaient.  11  craignit 
d'être  pris  entre  deux  feux  et  leva  le  siège. 

Voici,  pour  mon  compte,  comment  j'étais  fondé  à  me 
mettre  en  garde  ici  contre  la  tradition.  Je  me  souvenais 
d'avoir  vu  pour  le  moins  quatre  châteaux  avec  des  lits  de 
Henri  IV.  Entre  tous  les  autres,  je  citerai  La  Roche-Guyon 
à  M.  Le  duc  de  La  Rochefoucauld,  et  le  château  de  Vaux~ 
buin  ,  près  Soissons,  dans  lequel  restait  M.  de  Pougens  l'a- 
veugle, dont  on  vient  de  publier  les  Mémoires.  Une  cham- 
bre de  ce  château  conservait  un  lit  où  le  Béarnais  avait 
couché  ;  il  était  même  d'une  telle  largeur  ,  qu'il  fallait  que 
ce  jour-là  (veille  ou  lendemain  d'une  bataille  ,  autant  que 
mes  souvenirs  me  servent),  Henri  IV  y  eût  couché  avec 
Crillon.  La  vie  errante  et  chevaleresque  de  ce  prince,  vie 
féconde  en  marches  et  en  contre-marches  forcées  ,  vie  de 
cadet  de  Gascogne,  ferraillant  d'estoc  pour  un  trône,  favo- 
rise ,  on  le  conçoit ,  ces  mensonges.  Henri  IV  était  homme  à 
faire  son  lit  partout;  c'était  une  cotte  démailles  aux  bras 
de  fer,  vivante,  animée,  toujours  balafrée  de  quelque 
grand  reflet  de  soleil,  souvent  mouillée  de  pluie,  roussâtre 
de  poudre  ,  amie  de  la  caque  ,  et  se  jetant  harassée  sur  le 
premier  matelas  venu.  C'était  un  rude  prince  ,  sentant  le 
gousset,  comme  dit  ce  bon  Des  Réaux  ,  un  prince  gascon  et 
loyal  tout  à  la  fois,  livrant  au  supplice  Byron  et  flétrissant 
par  une  lettre  admirable  l'assassinat  exercé  en  forme  de 
guet-apens  sur  Balagny  (').  Pour   cet  homme-là ,  quel  lit 

(')   Voyez  ce    que  dit  Sully  de  d'Aiguillon,   année   1608,  liv. 
XXV. 


REVUE    DE    PARIS.  143 

n'eût  pas  été  bon.  et  qu'était-il  besoin  qu'Henri  IV  choisit 
pour  étapes  des  châteaux  ? 

<c  Le  roi  alla  reconnaître  lui-même  l'armée  ennemie,  il  la 
»  vit  par-devant  et  par-derrière  ,  dit  Sully. 

»  Seigneur ,  pria-t-il  à  haute  voix,  s'appuyant  sur  l'ar- 
»  çon  de  sa  selle,  ayant  le  chapeau  à  la  main  et  les  yeuxle- 
»  vés  au  ciel ,  si  c'est  aujourd'hui  que  tu  veux  me  punir 
»  comme  mes  péchés  le  méritent,  j'offre  ma  tête  à  ta  jus- 
»  tice  (l). 

»  Mainville  ,  qui  était  auprès  de  lui ,  gardant  son  coup  de 
»  pistolet  pour  en  servir  le  premier  des  ennemis  qui  s'ap- 
ii  procherait  du  roi,  en  choisit  un  si  à  propos  qu'il  lui  perça 
»  la  tête  de  part  en  part ,  et  la  balle  vint  siffler  autour  des 
»  oreilles  du  roi ,  qui  ne  parla  jamais  de  pistolet  qu'il  ne  se 
î>  souvint  de  ce  coup,  disant  n'en  avoir  jamais  vu  de  plus 
i»  grand  ;  aussi  était-il  chargé  de  deux  carreaux  d'acier  (a). 

»  Je  suis  tout  proche  de  mes  ennemis  et  n'ay  quasi  pas 
»  cheval  sur  lequel  je  puisse  combattre,  ni  un  harnais  com- 
»  plet  que  je  puisse  endosser  :  mes  chemises  sont  toutes  dé- 
fi chirées,  mes  pourpoints  troués  au  coude,  ma  marmite 
5»  est  souvent  renversée,  et  depuis  deux  jours  je  dîne  chez 
i>  les  uns  et  les  autres,  mes  pourvoyeurs  disant  n'avoir  plus 
»   moyen  de  rien  fournir  pour  ma  table  (5).  » 

Voilà  un  singulier  prince,  n'est-ce  pas  !  Plus  véritable- 
ment prince  que  tous  les  autres  ;  cependant ,  au  milieu  des 
favoris  du  dernier  règne  ,  pour  la  plupart  aimant  le  grand 
jeu  ,  les  broderies  ,  la  dépense  outrée  ,  tous  héritiers  en  fait 
de  mignonnerie ,  des  Livarrot,  des  Maugiron  et  des  Saint-Mé- 
grin,  car  lui ,  Henri  ,  les  dépasse  tous  de  la  tête  ,  et  les  mé- 
prise. Ce  cadet  de  chevau-légers  ,  cet  homme  à  méchant 
pourpoint  réforme  à  lui  seul  son  siècle.  Il  laisse  François 
d'O ,  seigneur  de  Fresnes  et  de  Maillebois  ,  surpasser  encore 
pour  quelque  temps    en  excès  et  en  prodigalités  ruineuses 

(»)  Péréf.  ,  2e  partie. 

(J)  3Iatthieu  ,  tome  i  ,  livre  I,  pag.  1S7. 

(s)  Lettres  de  Henri  IV,  édition  d'Amiens . 


14i  REVUE     DE     PA.RIS. 

les  rois  et  les  princes  ;  il  sait  que  ce  Lucullus  amuse  avec  ses 
soupers  où  Ton  voit  des  tourtes  composées  de  musc  et  d'am- 
bre ,  lesquelles  reviennent  à  vingt-crnq  ècus  (').  Lui  quia  en- 
core sur  les  lèvres  du  vin  de  Jurançon  ,  il  rii  bien  haut  de 
tous  ces  vices  mignons  dont  on  faisait  gloire  à  la  cour  de 
Henri  III;  c'est  un  garçon  aux  larges  épaules  et  qui  se  pré- 
sente aux  femmes  de  cour  *ans  sarbacane ,  parfums  d'I- 
talie ,  et  boucles  d'oreilles.  Il  s'appuie  bien  vite  sur  l'épaule 
de  Sully.  Je  suis  roi,  je  vous  parle  en  roi,jeveux  êtreobéi.  Voilà 
ce  qu'il  dit  à  messieurs  les  évêques  au  sujetde  l'édit  de  Nan- 
tes. Pour  son  costume,  afin  qu'on  n'en  doute  pas,  il  va  vous 
le  dire  lui-même.  «Vous  me  voyez  en  mou  cabinet  où  je  viens 
»  vous  parler ,  non  pas  en  habit  royal ,  ni  avec  l'épée  et  la 
»  cape ,  comme  mes  prédécesseurs  ,  ni  comme  un  prince  qui 
»  vient  recevoir  des  ambassadeurs  ,  mais  vêtu  comme  un 
»  père  de  famille  ,  en  pourpoint ,  pour  parler  familièrement  à 
n  ses  enfans  (2).  » 

Étonnez-vous  après  cela  de  cette  dure  couchette  de  che- 
valier !  Étonnez-vous  que  son  compère  Zamet  ait  de  riches 
étoffes  et  Roquelaure  un  beau  lit,  quand  il  s'en  va  piquer 
lui-même,  en  gentilhomme  affamé  ,  la  dinde  de  trois  procu- 
reurs ,  grasse  dinde  tournant  à  la  broche  dans  une  auberge 
de  Creteil  !  Aussi  le  lit  de  Henri  IV  (j'entends  celui  qui  est 
échu  dans  cette  vente  à  M.  de  Bois-Guilbert  )  n'est-il  pas  de 
bois  doré  ou  de  laque  peinte,  comme  le  lit  menteur  de  la 
fameuse  chambre  de  Mesnières  ,  lit  effronté,  pour  me  servir 
du  terme  de  Boileau,  lit  à  baldaquin  orange  et  violet,  que  le 
marquis  de  Biancourt  avait  acheté  en  Angleterre.  Le  lit  de 
chêne  dur  que  M.  de  Bois-Guilbert  a  payé  500  fr.  ne  contra- 
rie pas  du  moins  par  sa  forme  aucune  de  traditions  qui  se 
rattachent  à  l'époque.  C'est  un  lit  de  bois  dur ,  écorné , le 
dais  est  en  damas  rouge  comme  les  rideaux  ,  très-amples  et 
à  franges  d'or.  Je  préfère  de  beaucoup  ce  lit  simple  à  l'au- 
tre lit  anglais  dont  je  vous  ai  dit  un  mot ,  et  qui  faisait  à  lui 
seul  l'ornement  de  celte  chambre.  Le  crieur  public ,  chroni- 
queur audacieux,  n'en  donnait  pas  moins  ce  lit  aux  curieux 

(•)  Journal  de  VEstoile ,  année  i5g4,  page  7>i. 
(a)  Péréf.  et  Journal  de  Henri  IV. 


REVUE    DE    PARIS.  ]-'<5 

hébétés  pour  celui  de  Henri  IV .  Il  a  pour  supports  deux  gor- 
gones peintes,  ou  dragons  ,  et  pour  colonnes  ,  un  mauvais 
bois  noir  imitant  la  laque;  le  couronnement  est  eiï  laque  de 
Chine  à  petits  dessins.  Du  reste  ,  ni  caractère  ,  ni  style  ,  à 
moins  qu'on  ne  veuille  le  faire  dater  des  derniers  jours  de 
Louis  XV.  C'est  un  lit  Dubarry  ;  et  le  programme  y  fait  cou- 
cher Henri  IV  ! 

Ce  lit,  ses  six  fauteuils  et  son  canapé  n'ont  pas  dépassé 
750  fr. 

Un  beau  secrétaire  ,  où  se  trouve  en  applique  cette  inscrip- 
tion :  Bureau  de  Gabrielle  d'Estrées,  a  été  vendu  2,200  fr.  à 
un  brocanteur  de  Paris.  Il  pouvait  en  valoir  800.  L'inscrip- 
tion  du  reste  n'est  pas  incrustée  ,  mais  bien  mise  après  coup; 
les  lettres  en  sont  bistrées  pour  leur  redonner  la  teinte  du 
meuble.  Ce  sont  là  des  roueries  communes  aux  brocanteurs 
de  tout  genre,  même  auxbrocanteurs  de  château.  Je  ne  crois 
pas  plus  aux  billets  de  Gabrielle  ,  enfermés  dans  ces  tiroirs 
royaux,  qu'au  pourpoint  béarnais  de  Henri  IV  sur  ce  lit 
chinois. 

Une  table  à  pied  ,  avec  une  peinture  ovale  ,  dans  le  style 
de  l'école  flamande  ,  a  été  vendue  ,  dans  cette  même  cham- 
bre ,  à  bas  prix.  Ces  sortes  de  tables  deviennent  cependant 
de  plus  en  plus  rares.  Au  palais  Pitti ,  à  Florence ,  j'en  avais 
vu  deux  magnifiques  avec  des  grisailles  dues  à  la  jeunesse 
d'Albert  Durer. 

Malgré  les  flots  pressés  de  la  vente,  je  pris  le  temps  de 
considérer  cette  chambre,  dite  celle  de  Henri  IF.  Elle  donne 
sur  les  fossés  du  château  et  regarde  la  prairie.  C'est  une  cham- 
bre carrée  avec  une  seule  fenêtre.  Les  portraits  y  sont  enca- 
drés dans  la  muraille  ,  et  jamais  ici  l'expression  ne  fat  plus 
juste ,  car  ils  y  sont  vissés  et  cloués  ;  la  boiserie  laisse  à  peine 
passer  le  cadre,  comme  dans  beaucoup  de  palais  italiens. 
Les  Joueurs  de  dés,  imitation  sur  cuivre  du  magnifique  tableau 
de  Caravage,  tableau  si  connu  du  palais  Shiara  à  Rome, 
m'avaient  frappé.  Dans  ces  joueurs  ,  il  y  en  a  un  qui  triche; 
son  gant  est  troué,  sa  main  haute;  il  triche  avec  complaisance 
et  dédain,  pendant  qu'un  pauvre  jeune  homme,  au  pourpoint 
de  page  ,  a  le  nez  baissé  sur  son  jeu  ,  ainsi  qu'un  provincial. 
C'est  un  ruffian  brun  et  beau  que  le  tricheur,  un  mauvais 
10  13 


146  REVUK     DE    PARIS; 

garçon ,  que  j'eusse  voulu  rapporter  à  mon  ami  Alphonse 

Royer. 

La  pièce  regarde  le  midi  ;  elle  a  pour  plafond  de  grosses 
solives  entièrement  reblanchies,  quatre  colonnes  servant 
de  théâtre  à  ce  lit; — la  cheminée,  qui  est  très-haute,  se 
trouve  placée  à  deux  pas  de  la  fenêtre.  Dans  cette  cheminée , 
dont  la  plaque  est  neuve  et  refaite ,  j'avais  remarqué  un 
petit  balai  d'âtre  ,  en  cuir  de  Cordoue  ,  avec  de  jolies  gau- 
frures.  C'est  le  médaillon  de  Henri  IV  ,  ou  plutôt  son  profil, 
qui  s'y  trouve  reproduit  jusqu'à  trois  fois.  Sur  ce  balai  ser- 
pentent aussi  les  armes  de  France,  trois  fleurs  de  lis  d'or  , 
surmontées  de  la  couronne  sur  un  champ  bleu.  Au  risque 
d'ameuter  contre  moi  la  critique,  je  dirai  que  c'est  le  seul 
meuble  qui  m'ait  semblé  historique  dans  cette  vente.  Seule- 
ment j'étais  loin  de  m'atlendre  qu'un  jouet  gothique  de  cette 
espèce  dût  monter  aussi  haut.  J'ai  vu  le  moment  où  le  crieur 
allait  prononcer  le  chiffre  cent  (').  L'adjudication  m'a  laissé 
ce  balai  à  quatre-vingt-dix. 

J'allais  oublier  de  vous  dire  que,  la  veille,  on  avait  donné, 
en  revanche  ,  six  daims  vivans  pour  100  francs. 

Cinq  heures  venaient  de  sonner  lorsque  la  vente  finit.  Tout 
ce  peuple  d'acquéreurs ,  froissé  ,  harassé  ,  dupé  ,  regagne  ses 
chaises  de  poste ,  son  roulage  et  ses  charrettes.  La  petite 
chapelle  du  château  de  Mesnières ,  blanche  et  fraîche  comme 
une  épousée  ,  avait  reçu  tour  à  tour  les  différens  lots.  Ce 
n'était  pas  le  contraste  le  moins  curieux  de  cette  journée . 

(»)  Un  journal,  en  rendant  compte  de  cette  vente,  et  au  sujet 
de  ce  dernier  meuble  ,  établit  par  erreur  un  chiffre  moindre. 
Quant  à  cet  amour  du  passé  et  des  reliques  que  quelques  hommes 
cherchent  à  ébranler  en  nous  ,  il  serait  bon,  une  fois  pour  toutes  , 
de  le  préciser.  C'est  un  sentiment  d'art  bien  plus  qu'une  manie  de 
fidélité  qui  nous  porte  à  ces  recherches.  Nous  retrouvons  avec 
amour  ce  que  nos  pères  aimaient  j  nous  redevenons  enfans  près  de 
leurs  jouets  du  temps  passé ,  nous  admirons  le  goût  et  la  finesse  de 
leurs  ouvriers  jusque  dans  les  meubles  les  plus  vulgaires  de  la  vie 
intérieure.  De  même  que  nous  eussions  acheté  à  Florence  une 
«altère  de  Cellini ,  si  l'argent  ne  nous  eût  manqué  ,  nous  achetions 
ce  balai  à  Mesnières  ,  parce  qu'il  avait  les  armes  de  France. 


REVUE    DE    PARIS.  147 

que  l'étalage  de  toutes  ces  toiles  profanes ,  de  ces  meubles  , 
de  ces  étoffes ,  dans  la  sacristie  et  sur  le  marbre  même  de  la 
chapelle.  Le  roulage  y  prenait  ses  notes  ,  les  brocanteurs  y 
ficelaient  leurs  tableaux  :  vous  eussiez  cru  à  une  seconde 
bande  noire.  Le  crieur  public  ,  le  Normand  le  plus  robuste 
en  poumons  de  toute  la  côte ,  y  buvait  un  pot  de  cidre.  C'é- 
tait bien  la  peine  que  le  vitrail  de  ce  petit  temple  fût  si  beau, 
ses  anges  si  blancs  et  ses  voussures  si  jolies ,  et  son  livre  de 
messe  feuilleté  jadis  par  le  doigt  d'un  Amboise  !  Le  commis- 
saire-priseur  détrônait  le  chapelain. 

La  nuit  venue,  une  nuit  complète  ,  nous  voulûmes  avoir 
des  torches  ;  le  chemin ,  impraticable  à  cette  heure,  nous 
effrayait.  Le  garde  nous  dit  qu'on  n'en  trouverait  pas  dans 
le  village  ,  mais  qu'il  savait  bien  où  en   prendre  ,  lui. 

«  Ce  sont  les  mêmes  torches  qui  ont  servi  au  convoi  de 
monsieur  le  marquis  ,  nous  dit  ce  brave  homme.  » 

Pour  ma  part  ,  j'eus  peur ,  et  ne  fis  part  à  ces  dames  de  la 
proposition  du  garde  qu'à  Pommerval  ,  le  premier  relai. 
Voyager  avec  les  torches  d'un  mort  ! 

Comme  il  faisait  soleil  à  mon  lever,  j'eus  la  fantaisie  de 
monter  sur  la  plate-forme  de  la  maison  que  j'habitais  ,  chez 
un  imprimeur  nommé  Corsange.  Les  maisons  de  Dieppe  ont 
cela  de  particulier  ,  que  les  belvédères  y  remplacent  les 
cheminées  ;  il  y  a  peu  de  toits  sans  un  œil ,  dans  cette  ville 
de  harengs  ,  qui  regarde  toujours  la  mer.  Du  haut  de  la  ter- 
rasse où  je  me  trouvais,  mon  regard  embrassait  facilement 
cette  ville  de  bistre,  ces  maisons  pesantes  ,  disgracieuses  , 
uniformes.  Il  n'y  a  pas  à  Dieppe  une  seule  maison  gothique. 
Les  masses  sévères  du  château  et  les  arabesques  charmantes 
de  la  tour  Saint-Jacques  tranchaient  seules  le  milieu  du  ca- 
dre ;  la  mer  ,  semée  de  flots  aussi  blancs  que  des  mouettes  , 
était  lisérée  ,  comme  de  coutume  ,  à  cette  heure  ,  de  bandes 
éclatantes  de  bleu  et  de  jaune.  Du  versant  lointain  où  elle  se 
trouve  placée  ,  la  petite  colonne  de  Mayenne  regardait  tris- 
tement cingler  tous  ces  lougres  ,  ces  chasse-marées  ,  ces 
cutters ,  véritables  aigles  aux  ailes  fauves.  Ainsi  éclairée, 
la  merétail  vraiment  belle  ! Un  délicieux  trois-mâts  dan- 
sait à  l'ancre ,  en  dardant  sa  flamme,  rouge  comme  une  lan- 


1-48  REVUE    DE    PARIS. 

gue  de  feu,  vers  le  chenal.  Les  chantiers  regorgeaient  de 
travailleurs... 

Et  je  méprenais  alors  à  réfléchir  involontairement  à  cette 
cité  ,  aventureuse  autrefois  en  fait  de  fortune  ;  je  la  voyais 
assise  et  fixée  à  tout  jamais,  stupide  et  dévorée  par  son 
commerce.  Plus  de  voyages  et  d'explorations  lointaines  ! 
plus  de  Parmentier,  de  Jacques  Cousin  et  d'Ango  !  Où  est 
le  vieux  temps  des  vieilles  audaces  ,  le  temps  des  drapeaux 
flamands  et  portugais  cousus  en  forme  de  voilure  !  le  temps 
de  la  réforme  et  des  prêches  sur  les  falaises  !  À  ce  jour ,  où 
vont  les  cent  arquebusiers  de  M.  de  Ricarville  ,  pourchas- 
sant à  coups  de  feu  l'hérésie  ?  où  est  ce  protestantisme  aveu- 
gle ,  brisant ,  dans  sa  rage  ,  les  délicates  statuettes  du  quin-? 
zième  siècle  ,  et  faisant  par  avance  saigner  la  pierre  de 
toutes  les  blessures  de  Coligny  ?  Et  ce  Duquesne  ,  si  noble 
et  si  inconnu  ?  Montrez-nous  seulement  ,  dans  toute  cette 
ville  ,  un  coin  de  terre  qu'habite  Duquesne,  un  heurtoir  de 
maison  qu'il  ait  touché  !  Ingrate  ville,  qui  n'a  que  des  mo- 
numens  d'ivoire! 

Pauvre  ville  après  tout,  soupirais-je  encore,  pauvre  et 
n'obtenant  rien  ,  si  ce  n'est  des  étrangers.  Quand  il  ne  s'a^ 
girait  que  d'un  léger  poncif '.  Pour  faire  revenir  une  belle 
fresque  au  manoir  de  Varengeville  ,  de  2  à  400  fr.  pour  fouil- 
ler le  marbre  de  ce  même  Ango  à  Saint-Jacques,  et  creuser 
la  cour  du  collège  où  était  jadis  sa  maison  (')  ;  Dieppe  se 
voit,  hélas  I  obligée  d'attendre  ;  le  ministère  la  visite  ,  mais 
il  ne  lui  donne  rien. 

Je  me  trompe;  depuis  le  passage  de  M.  Thiers,  nous 
avons  vu  s'élever  ici ,  et  comme  par  miracle  dans  la  grande 
rue ,  un  bâtiment  que  les  échafaudages  voilent  encore ,  il  est 

(')  J'ai  plaisir  a  citer  encore  le  zèle  de  M.  Féret  pour  ces  cho- 
ses. Il  lui  semble  triste,  à  lui  bibliothécaire  dune  ville  qui  ne  lit 
pas  ,  de  fouler  chaque  jour  le  pavé  plein  d'herbes  de  ce  collège  où 
dorment  les  précieuses  fondations  de  la  belle  maison  d'Ango,  sans 
qu'on  l'autorise  à  la  fouiller,  non  pour  le  vain  plaisir  d'y  trouver 
un  bracelet  ou  un  joyau,  mais  pour  intéresser  une  bonne  fois  la 
tiédeur  des  habitans  en  faveur  de  leur  existence  passée  et  des  glo- 
rieuses archives  de  leur  ville. 


REVUE     DE     PARIS.  1  -49 

vrai,  mais  qui  sera  bientôt  découvert.  C'est  une  maison 
blanche,  de  forme  carrée,  avec  une  toiture  à  l'italienne. 
Ceci  aura  nom  :  V  Hôtel-de-V  ille. 

C'est  ainsi  que  le  ministère  entend  l'art.  Un  pavillon  à 
Y  italienne  dans  ce  climat,  une  toiture  blanche  et  lisse  près 
de  ces  tourelles  au  dur  ciment  ,  et  ces  formidables  revêle- 
mens  en  briques  du  château  de  Dieppe  ! 

Le  gouvernement  a  délégué  pour  ce  crime  trois  archi- 
tectes de  Paris. 

Cet  hôtel  et  ce  toit  finis  ,  je  ne  demande  qu'une  chose  ;  — 
que  sur  la  façade  on  veuille  bien  graver  la  phrase  si  spiri- 
tuellement railleuse  de  Victor  Hugo  :  Or  il  est  évident  que  les 
toits  sont  faits  pour  être  Balayés. 

Dieu  fasse,  après  tout  ceci ,  que  ce  ne  soit  pas  au  gouver- 
nement que  vienne  Mesnières! 

Roger  de  Beauvoir. 


10  M 


SOUVENIRS  DE  VOYAGE. 


LES   PYRÉNÉES. 


Il  est  des  impressions  que  la  plume  ne  peut  rendre,  des 
idées  dont  l'ame  s'est  nourrie  avec  volupté  ,  et  qui  meurent 
dans  la  voix.  Le  rêve  intime  de  l'artiste  est  d'ordinaire  plus 
grand  que  l'œuvre  d'exécution.  L'image  qu'il  a  conçue  se 
dénature  ou  s'affadit  en  passant  par  le  pinceau  ,  et  la  pensée 
à  laquelle  il  s'abandonne  devient  plus  froide,  ou  plus  étroite  , 
en  tombant  dans  le  mécanisme  du  langage.  Voilà  du  moins 
ce  que  j'éprouve  en  me  reportant  à  cette  vive  et  ardente 
émotion  qui  me  saisit  lorsque  ,  pour  la  première  fois  ,  je  me 
trouvai  au  sein  des  Pyrénées.  J'avais  aperçu  ces  montagnes 
depuis  Toulouse,  depuis  Narbonne.  toujours  de  loin,  comme 
un  nuage  ou  une  vapeur.  Mais  ,  arrivé  au-delà  de  Saint-Gau- 
dens,  je  les  vis  s'élever  devant  moi  si  grandes  et  si  majestueu- 
ses, et  j'entrai  dans  cette  délicieuse  vallée  qui  serpente  au  pied 
de  leurs  hautes  sommités.  C'était  le  matin  ,  au  lever  du  soleil. 
Une  partie  de  ces  montagnes  était  encore  revêtue  d'une  teinte 
d'azur ,  comme  les  vagues  de  la  mer  que  la  lumière  n'éclaire 
pas,  tandis  que  l'autre  commençait  déjà  à  s'éclaircir ,  à 
s'argenter  aux  premiers  rayons  de  l'aurore.  L'épaisse  rosée 
de  septembre  étincelait  sur  toutes  les  herbes  de  la  prairie  , 


REVUE    DE    PARTS.  151 

sur  toutes  les  feuilles  des  arbrisseaux  ;  un  air  frais  se  jouait  à 
travers  les  rameaux  flexibles  des  peupliers,  à  travers  les 
branches  éplorées  du  saule  des  rivières,  et  le  long  du  che- 
min ,  à  droite  et  à  gauche,  la  petite  porte  de  la  chaumière 
s'ouvrait ,  et  la  jeune  femme  venait  jeter  autour  d'elle  un  re- 
gard curieux.  Tout  échappait  au  sommeil ,  tout  s'animait ,  et 
le  pâtre  dans  les  champs  ,  et  les  troupeaux  de  mulets  sur  la 
grande  route,  et  le  vigneron  sur  le  coteau.  Et  je  m'en  allais 
à  pied  le  long  de  cette  vallée,  heureux  d'aspirer  cet  air  frais, 
heureux  de  voir  ces  tableaux,  heureux  de  sentir  passer  au- 
dedans  de  moi  l'impression  de  cette  suave  et  sublime  nature. 
Les  montagnes  s'élèvent  par  couches  détachées ,  par  mame- 
lons gigantesques  ,  et  se  suivent  et  s'enlacent  comme  les 
anneaux  d'une  chaîne  continue.  Souvent  vous  croyez  voir  la 
route  se  fermer  brusquement  devant  vous  ;  les  montagnes 
l'arrêtent  de  toutes  parts.  Mais  avancez  encore  :  voici  la 
gorge,  qui  s'ouvre,  voici  la  route  qui  s'enfuit  par  une  nou- 
velle sinuosité,  voici  le  vallon  qui  se  referme  sur  vos  pas 
comme  un  bassin  de  rivière  ,  et  s'élargit  dans  une  nouvelle 
enceinte  pour  se  fermer  encore  tout  à  l'heure  et  s'élargir  de 
nouveau.  Ainsi  l'on  passe  sans  cesse  à  travers  un  défilé  et 
une  prairie.  A  chaque  pas  c'est  un  autre  vallon  qui  s'élargit  ; 
c'est  l'aspect  général  du  tableau  qui  change,  c'est  la  cime 
des  montagnes  qui  s'élance  en  pyramide,  s'arrondit  comme 
un  globe  ,  se  déchire  comme  les  flancs  d'un  cratère  ,  ou  s'a- 
planit comme  une  terrasse.  C'est  quelquefois  une  masse  de 
rochers  élevés  à  pic  comme  une  muraille,  puis  des  forêts  de 
sapins  ,  puis  un  espace  de  verdure  ,  où  les  enclos  montent , 
s'étagent  l'un  sur  l'autre  jusqu'à  la  sommité  ,  où  le  long  de 
l'étroit  sentier  le  mulet  grimpe  avec  sa  lourde  charge  ,  où  la 
maison  du  laboureur  apparaît  de  loin  comme  un  ermitage. 
Puis  au  milieu  de  ces  rochers  ,  de  ces  montagnes ,  l'œil  ne 
se  lasse  pas  de  voir  cette  vallée  si  riante  et  si  fertile.  Les 
diverses  productions  qui  la  recouvrent ,  les  arbres  de  toute 
nuance  qui  y  naissent,  lui  donnent  autant  de  variété  que 
l'on  en  retrouve  dans  l'aspect  des  montagnes.  Les  champs 
portent  trois  récoltes  par  année;  les  champs  couverts  de 
verdure  s'offrent  au  regard  comme  une  belle  nappe  d'eau. 
Ceux  que  l'on  a  ensemencés  de  blé,  de  sarrazin  ,  exhalen». 


152  REVUE    DE    PARIS. 

dans  Pair  un  doux  parfum.  L'arbre  à  fruits  de  la  Normandie 
s'élève  auprès  du  bouleau,  le  chêne  auprès  du  cerisier.  La 
vigne  s'enlace  à  la  tige  des  arbres ,  monte  comme  une 
branche  de  lierre,  s'élargit  comme  un  chapiteau,  et  puis 
retombe  et  court  à  un  autre  arbre  ,  et  plie  sous  le  poids  de 
ses  grappes,  et  entoure  ainsi  l'enclos,  le  jardin,  d'une 
verte  guirlande  ,  festonnée  comme  une  broderie  de  femme, 
légère  comme  une  arabesque  de  Chenavard.  D'un  côté  ,  la 
route  circule,  unie  et  sablée  comme  une  allée  de  jardin  an- 
glais; de  l'autre,  la  Garonne  se  déroule,  s'enfuit  ,  revient 
par  maint  détour ,  disparait  quelquefois  sous  des  masses  de 
saules,  puis  se  représente  avec  ses  flots  d'azur  et  d'argent. 
Tout  cela  réuni,  vu  ensemble  ,  forme  un  tableau  imposant , 
solennel,  plein  de  grâce  et  de  majesté,  qui  tour  à  tour 
étonne  la  pensée  ,  l'élève ,  l'agrandit  ou  la  repose  doucement 
comme  dans  un  berceau  de  fleurs.  C'est  plusgrandiose  que 
le  Liebenthal  dans  le  canton  de  Berne,  plus  varié  que  la 
vallée  de  Saint  Maurice,  plus  pittoresque  que  la  vallée  de 
la  Mourg  dans  le  pays  de  Bade,  plus  riant  que  la  riante 
prairie  du  Doubs,  entre  Dôle  et  Besançon.  Et  n'était-ce  pas 
une  charmante  idée  des  anciens  habitans  du  pays  que  de 
commencer  par  une  tradition  d'amour  l'histoire  des  Pyré- 
nées? Les  peuples  ont  à  leur  origine  cette  richeimagination. 
Ils  s'arrêtent  avec  surprise  devant  les  merveilles  de  la  na- 
ture ;  ils  cherchent  à  se  les  expliquer,  et  de  ce  qu'ils  n'ex- 
pliquent pas,  ils  composent  une  fable  poétique.  La  mytho- 
logie grecque  attribuait  les  tremblemens  de  terre  aux  efforts 
des  Titans  pour  sortir  de  la  lourde  prison  où  Jupiter  les 
avait  jetés.  Les  peuples  du  Nord  croient  que  ces  bruits  plain- 
tifs que  l'on  entend  le  soir,  au  milieu  des  forêts,  auprès  des 
montagnes,  sont  les  gémissemens  de  leurs  ancêtres  ,  con- 
damnés pour  leur  paganisme  à  être  enfermés  dans  de  som- 
bres cavernes  jusqu'au  jour  du  jugement  dernier;  et  les 
hommes  de  ces  contrées  racontent  qu'Hercule  entassa, 
couche  sur  couche ,  roc  sur  roc ,  ces  immenses  chaînons  des 
Pyrénées  pour  en  faire  le  tombeau  de  la  fille  du  roi  des 
Celtibères  ,  de  Pyrène  sa  bien-aimée. 

A  quelque   distance  du  village  de  Cierp ,  on  aperçoit  à 
droite  la  jolie  vallée  de  Marie  avec  sa  robe  de  verdure  et  ses 


REVUE    DE    PARIS.  153 

bandeaux  de  pâquerettes,  qui  va  se  perdre  dans  la  vallée 
d'Aure.  On  laisse  à  gauche  la  Garonne  pour  suivre  le  cours 
du  Piquet,  ruisseau  étroit,  impétueux,  qui  court,  bouillonne 
et  bondit  sans  cesse.  Cierp  est  un  charmant  village  bâti  en 
haie  de  chaque  côté  de  la  route.  La  nature  y  est  très-belle  , 
mais  la  malpropreté  des  habitans  y  fait  un  triste  contraste 
avec  cette  richesse  de  la  nature. 

La  vallée  se  rétrécit ,  la  route  s'élève  ,  les  montagnes  n'of- 
frent plus  la  même  verdure  ,  et  leurs  flancs  ,  nus  et  sillon- 
nés ,  montrent  encore  la  trace  des  torrens  qui  parfois  les 
traversent.  Dedistanceen  distance,  on  découvre  encore  une 
cascade  ,  on  aperçoit  la  pointe  d'un  clocher  qui  tombe  en 
ruines.  Des  communautés  chrétiennes  l'avaient  élevé  au  mi- 
lieu de  ces  solitudes  sauvages  dansles  jours  de  persécution  ; 
ils  l'ont  abandonné  après  avoir  recouvré  leur  liberté.  Il  y 
a  vingt-cinq  ans  à  peu  près  ,  quand  Napoléon  ordonna  un 
recensement  général  de  toute  la  France  ,  on  trouva  au  fond 
de  ces  montagnes  des  peuplades  entièresdescendant  des  Al- 
bigeois, qui  ne  savaient  rien  ou  presque  rien  de  la  révolu- 
tion de  1789,  et  se  croyaient  encore,  comme  leurs  pères, 
proscrits  et  persécutés. 

En  avançant  plus  loin,  on  retombe  de  nouveau  dans  la 
plaine.  L'espace  s'élargit.  On  a  devant  soi  les  glaciers,  dont 
la  tête  blanche  se  perd  au  milieu  des  nuages  ,  et  de  tous  cô- 
tés le  tableau  devient  plus  riant  ;  les  villages  s'étendent  avec 
grâce  au  pied  des  montagnes,  le  vallon  est  chargé  d'arbres, 
couvert  de  fleurs  ,  arrosé  par  plusieurs  ruisseaux  ,  et  c'est  à 
travers  cette  verdure ,  ces  fleurs  et  ces  ruisseaux  ,  que  l'on 
arrive  à  Bagnères-de-Luchon ,  au  milieu  des  montagnes  qui 
lui  forment  un  circuit  et  l'entourent  comme  des  remparts. 

Bagnères  n'a  qu'une  grande  rue  qui  s'allonge  du  côté  de 
la  maison  des  bains ,  une  belle  et  vaste  allée  qui  lui  sert  de 
promenade,  et  quelques  habitations  assez  fraîches  construites 
pour  les  étrangers.  Nous  y  arrivions  à  la  fin  de  septembre, 
et  alors  le  mouvement  cesse.  Les  baigneurs  sont  partis 
comme  une  troupe  d'hirondelles  pour  s'en  retourner  dans 
leurs  foyers  ;  les  marchands  lèvent  leur  tente ,  les  salons  de 
réunion  se  ferment,  les  aubergistes  se  reposent  ,  et  cepen 
dant  il  y  a  encore  une  quantité  de  portefaix,  guides,  loueurs 


154  REVUE    DE    PARIS. 

de  chevaux  et  commissionnaires  qui ,  dans  cette  saison  tar- 
dive ,  tombent  sur  le  pauvre  voyageur  comme  sur  une  proie 
inespérée.  Bagnères,  dans  les  plus  beaux  jours  d'été  ,  dans 
les  jours  où  il  s'y  réunit  le  plus  de  monde,  n'a  qu'une  im- 
portance secondaire ,  et  la  saison  des  bains  passée  ,  c'est  une 
ville  morte  ,  acculée  aux  extrémités  de  la  frontière  ,  qui  ne 
voit  plus  venir  personne  ,  qui  ne  se  réveille  plus  au  bruit 
d'une  seule  voiture,  et  vit,  tant  bien  que  mal,  sur  les  pro- 
duits de  l'été  qui  s'en  va  ,  sur  les  espérances  de  l'été  qui 
revient.  Nous  y  arrivâmes  un  jour  de  foire;  et  c'est  là  l'une 
de  ses  dernières  fêtes.  Les  paysans  des  environs  s'y  don- 
nent rendez-vous  ;  les  pâtres  des  Pyrénées  descendent;  le 
Catalan  et  l'Aragonais  y  viennent  avec  leur  long  bonnet 
rouge  qu'ils  reploient  carrément  sur  la  tête  ,  leur  ceinture 
rouge  en  laine  ou  en  soie ,  et  les  sandales  en  toile  qu'ils  at- 
tachent sur  leurs  pieds  nus  avec  une  courroie.  La  jeune  fille 
de  Tiel  ou  de  Vénasque  s'y  montre  avec  sa  mantille  noire  et 
ses  légers  brodequins  ;  la  femme  des  montagnes,  avec  le 
joli  capuchon  qui  se  termine  en  pointe  sur  la  tète  ,  prend  la 
forme  du  cou  ,  et  lui  retombe  sur  les  épaules.  Ce  mélange  de 
costumes  ,  d'usages  ,  de  dialectes,  cette  physionomie  grave 
et  pourtant  animée  de  l'Espagnol ,  cet  haute  stature  et  ces 
membres  robustes  du  montagnard,  étaient  pour  nous  un 
spectacle  neuf  et  intéressant.  Et  d'ailleurs,  pour  se  sauver 
de  la  raonotoniede  la  vie  que  l'on  passe  àBagnères  ,  l'étran- 
ger a  toujours  ces  magnifiques  tableaux  qui  l'environnent , 
ces  montagnes  couvertes  de  forêts,  celte  roche  gigantesque 
qui  lui  cache  la  Maladetta ,  et  ces  promenades  à  travers  les 
gorges  et  les  escarpemens  des  Pyrénées. 

Il  en  est  deux  surtout  que  les  étrangers  se  plaisent  à  faire. 
L'une  conduit  au  lac  d'Oo  et  à  sa  grande  cascade  ;  l'autre  , 
à  la  vallée  du  Lis  ,  que  l'on  appelle  ainsi  à  cause  de  la  quan- 
tité de  lis  violets  qui  y  croissent.  On  passe  entre  de  magni- 
fiques forêts  de  hêtre.  On  entend  gronder  à  ses  pieds  les 
flots  blanchâtres  du  Piquet ,  où  vont  aboutir  tous  les  filets 
d'eau  ou  les  torrens"  de  la  mont.igne.  A  droite,  en  pénétrant 
plus  avant  ,  on  aperçoit  les  habitations  des  pâtres  jetées  de 
côté  et  d'autre  ;  les  unes ,  comme  des  nids  d'alouettes  ,  dans 
le  creux  du  vallon  ;  les  autres  sur  le  rocher  ,  au  bord  de  la 


REVUE    DE    PARTS. 


185 


rivière  ,  au  milieu  du  bois.  Ce  sont  de  petites  maisons  con- 
struites grossièrement  en  pierre  ,  et  recouvertes  de  larges 
dalles  d'ardoise.  Il  y  a  là  une  grange  ,  une  écurie  pour  les 
bestiaux  ,  et  à  côté  une  très-petite  place  pour  l'homme.  Les 
pâtres  y  viennent  pendant  Tété  ,  tant  que  leurs  troupeaux 
paissent  aux  environs.  L'hiver ,  ils  tirent  le  loquet  sur  la 
porte,  s'en  vont  dans  leurs  villages  au  milieu  des  vallées. 
Leurs  habitudes  sont  très-simples,  leur  vie  est  d'une  fruga- 
lité rare.  Ils  ne  mangent  que  le  fromage  qu'il  ont  préparé 
eux-mêmes  ,  ou  les  quartiers  de  chèvre  qu'ils  ont  fait  sécher 
en  été.  Ils  ont  aussi  une  grande  grange  commune  où  ils  se 
réunissent  dans  les  longues  soirées  pour  causer  et  travail- 
ler. Leur  patron  est  saint  Aventin ,  pâtre  comme  eux ,  qu'ils 
vénèrent  beaucoup  ,  et  dont  ils  ne  racontent  pas  les  nom- 
breux miracles  sans  une  admirable  naïveté  de  croyance.  Us 
ont  cependant  des  écoles  dans  tous  leurs  villages  ;  ils  sont 
même  ,  sous  ce  rapport ,  bien  plus  avancés  que  les  cantons 
de  la  plaine.  Ils  ont  des  instituteurs  ambuians  dont  on  nous 
a  vanté  le  zèle  et  l'intelligence,  qui  se  louent  pour  toute  la 
saison  d'hiver  ,  et  s'en  vont  ainsi  de  village  en  village  ras- 
sembler les  enfans  et  répandre  parmi  eux  de  nouveaux  ger- 
mes d'instruction. 

La  vallée  du  Lis  est  terminée  par  une  enceinte  de  bois  et 
de  rochers  d'où  s'échappent  les  quatre  cascades  que  l'on 
vient  admirer.  Celle  d'Enfer  surtout  est  curieuse  à  voir  par 
la  hauteur  de  son  jet,  par  l'ouverture  sombre  et  profonde 
d'où  elle  jaillit,  par  les  couleurs  diaprées  de  son  onde  ,  qui 
tombe  comme  des  flocons  de  neige  ,  et  se  joue  au  vent  comme 
une  écharpe. 

Après  ces  deux  excursions,  il  en  était  une  plus  longue, 
plus  pénible,  souvent  même  dangereuse  ,  que  nous  voulions 
encore  tenter  :  c'était  de  traverser  les  montagnes  les  plus 
escarpées  ,  et  d'aller  jusqu'à  Vénasque  ,  la  première  ville  de 
l'Aragon.  jNous  partîmes  à  cinq  heures  du  malin  :  nous  étions 
quatre,  y  compris  notre  guide,  qui  marchait  en  avant  de 
nous  avec  son  costume  pittoresque  ,  son  berret  sur  la  tête, 
sa  ceinture  sur  les  flancs  et  son  fouet  passé  autour  du  cou. 
Nous  étions  à  peine  sortis  de  Bagnères,  que  nous  commen- 
çâmes à  gravir  au  milieu  des  bois  et  le  long  des  sentiers  glis- 


156  REVUE    DE     PARIS. 

sans  et  tortueux.  Non  loin  de  nous,  nous  apercevions  les  restes 
d'une  vieille  tour  bâtie  contre  les  invasions  des  Sarrasins  , 
etles  ruines  d'un  de  ces  nombreux  manoirs  que  les  templiers 
possédaient  dans  ce  pays.  Au-dessus  ,  dans  toute  la  largeur 
de  la  montagne ,  s'étendaient  les  beaux  pâturages  de  Canzor  ; 
en  face ,  nous  voyions  s'élever  l'immense  pyramide  de  ro- 
chers que  l'on  appelle  la  pique  du  Port  de  Vénasque  (') ,  tan- 
dis qu'en  jetant  les  yeux  derrière  nous  ,  nous  apercevions 
Bagnères  et  son  délicieux  vallon, revêtu  d'une  sorte  de  brume 
azurée  qui  le  rendait  encore  plus  beau. 

Après  avoir  gravi  continuellement  pendant  environ  deux 
heures  et  demie,  nous  arrivâmes  à  l'hospice  français.  On 
nomme  ainsi  une  maison  que  la  ville  de  Bagnères  loue  à  des 
particuliers  ,  à  charge  par  eux  d'y  tenir  toujours  un  loge- 
ment prêt  et  des  provisions  pour  les  voyageurs  ,  lesquelles 
clauses  s'exécutent  au  moyen  de  quelques  paillasses  placées 
dans  une  espèce  de  galetas,  et  d'un  peu  de  pain  et  de  fro- 
mage que  l'on  vend  très-cher.  L'hiver,  il  se  passe  ici  quel- 
que chose  de  curieux.  Les  locataires  quittent  cette  maison, 
qui  n'est  plus  habitable  au  milieu  des  amas  de  neige  et  de 
glace  où  elle  menace  à  tout  instant  de  disparaître;  mais  ils 
viennent  chaque  semaine  y  apporter  de  nouvelles  provisions , 
mettre  du  bois  auprès  de  l'âtre.  Les  voyageurs  entrent  là, 
se  chauffent ,  prennent  ce  qui  leur  convient ,  et  déposent  fi- 
dèlement sur  la  table  ce  qu'ils  croient  devoir  pour  l'asile 
qu'ils  ont  reçu,  pour  la  nourriture  qu'ils  ont  prise.  De  mé- 
moire d'homme ,  dit-on  ,  aucun  n'a  encore  manqué  à  cet  acte 
de  bonne  foi.  Nous  nous  assîmes  au  bord  du  ruisseau  ,  et 
avec  le  vin  d'Espagne  renfermé  dans  la  pouro  (3),  nous  fîmes 

(')  On  désigne  sous  le  nom  de  port  dans  ce  pays  toute  espèce  de 
gué  ou  de  passage  au  sommet  des  montagnes.  La  véritable  significa- 
tion de  cemo  t  est  très-bien  représ  entée  par  le  mot  et ymologique^orta. 

(J)  La  pouro  est  une  bouteille  à  deux  ouvertures  :  Tune  qui  sert 
à  la  remplir,  l'autre  très-étroite  par  laquelle  on  boit,  en  la  tenant 
à  une  assez  grande  distance  de  la  bouche.  C  est  presque  un  tour  de 
force  que  de  boire  ainsi  quand  l'on  n'y  est  pas  habitué  ,  et  les 
Espagnols  s'amusent  toujours  beaucoup  avoir  la  gaucherie  de  l'é- 
tranger qui  tente  l'expérience. 


REVUE    DE    PARIS.  157 

sur  l'herbe  un  véritable  déjeunera  la  Gil-Blas,  par  le  genre 
de  mets  dont  il  se  composait ,  par  la  gaieté  qui  l'assaison- 
nait. 

Arrivés  à  l'hospice,  nous  croyions  être  montés  bien  haut, 
nousn'étions  pas  encore  à  moitié  chemin.  Il  fallut  nousremet- 
tre  en  route,  etcette  foisnon  plus  à  traversde  belles  et  majes- 
tueuses forêts ,  mais  sur  un  sol  nu  et  rocailleux  ,  par  un  che- 
min rétréci  et  atout  instant  brisé.  J'admirai  alors  la  force 
et  l'intelligence  de  ces  petits  chevaux  dont  l'on  se  sert  dans 
ce  pays  pour  gravir  les  montagnes.  Le  pied  de  l'homme  se 
poserait  à  peine  là  où  se  pose  le  leur ,  et  l'œil  exercé  du  pâtre 
ne  trouverait  pas  plus  sûrement  qu'eux  la  ligne  qu'il  faut  sui- 
vre, le  terrain  mal  assis  qu'il  faut  éviter.  Souvent  dans  les 
passages  difficiles  je  me  plaisais  à  observer  le  mien ,  je  le 
voyais  parfois  hésiter  un  instant,  réfléchir,  chercher  à  la  base 
d'un  roc  presque  lisse  l'endroit  le  plus  commode,  puis  in- 
sinuer ses  pieds  dans  une  fente ,  se  cramponner  à  une  petite 
pointe,  et  s'élancer  en  haut  d'un  seul  bond.  D'autres  fois, 
à  la  descente ,  il  jetait  ses  deux  pieds  en  avant  et  les  fixait 
là  comme  deux  barres  de  fer;  ou,  s'il  se  trouvait  sur  une 
large  dalle  unie,  il  se  laissait  glisser  jusqu'en  bas,  et  arri- 
vait de  l'autre  côté  avec  tout  son  aplomb. 

Le  chemin  que  nous  suivions  allait  sans  cesse  en  tour- 
noyant ,  et  devenait  sans  cesse  plus  raboteux  et  plus  pénible. 
Les  hauteurs  que  nous  avions  gravies  le  matin  s'étendaient 
derrière  nous  comme  une  plaine.  La  Pique,  cette  grande 
aiguille  dont  notre  regard  pouvait  à  peine,  quelques  heu- 
res auparavant,  mesurer  l'élévation  ,  ne  nous  apparaissait 
plus  que  comme  un  roc  assez  ordinaire.  L'aigle  planait  au- 
dessous  de  nous  ,  les  nuages  flottaient  à  quelques  pieds  plus 
haut.  A  tout  moment,  il  fallait  nous  arrêter,  laisser  nos 
chevaux  reprendre  haleine,  et  puis  gravir  encore,  à  travers 
ces  flancs  déchirés  de  la  montagne,  à  travers  ces  sentiers 
mal  frayés.  Les  rayons  du  soleil  avaient  jusqu'alors  dardé 
sur  notre  tête,  et  la  chaleur  était  devenue  insupportable. 
Quand  nous  fûmes  arrivés  auprès  des  grands  lacs  bleus  qui 
se  trouvent  presqu'à  la  sommité  de  la  montagne  ,  l'air  était 
si  frais  que  nous  fûmes  obligés  de  nous  couvrir  de  nos  man- 
teaux. De  là,  nous  n'avions  plus  qu'un  passage  difficile  , 
10  J4 


1  58  REVUE    DE    PARIS. 

étroit,  mais  de  court  trajet.  Le  port  de  Yénasque  s'ouvrait 
devant  nous  ;  la  croix  de  fer  qui  sépare  la  France  de  l'Es- 
pagne nous  apparaissait  au-dessus  du  rocher,  et  quand 
nous  fûmes  là-haut,  nous  nous  arrêtâmes  avec  une  sorte  de 
stupéfaction.  A  nos  pieds  s'étendait  une  gorge  étroite  ,  aride  , 
semée  seulement  de  quelques  pins,  traversée  par  le  tor- 
rent ;  en  face  ,  une  montagne  sans  arbres,  sans  verdure, 
couverte  sur  ses  flancs  d'une  terre  jaunâtre  ou  de  rochers  , 
et  de  neige  et  de  glace  à  sa  sommité.  C'est  la  Maladetta. 

Autrefois,  dit  l'Espagnol,  cette  montagne  n'avait  pas  cet 
aspect  effrayant  qu'elle  présente  aujourd'hui.  Elle  était  belle 
et  gracieuse,  revêtue  de  riches  pâturages  et  de  forêts.  Le 
pâtre  aimait  à  y  fixer  sa  demeure,  et  des  villages  entiers  la 
couronnaient  de  leurs  maisons  blanches  et  de  leurs  toits 
d'ardoise.  Un  jour  le  bon  dieu  voulut  éprouver  les  mœurs 
de  ses  habitans  ;  il  s'habilla  en  pèlerin  et  s'en  vint  frapper 
à  leur  porte  et  demander  l'hospitalité.  Personne  ne  lui  ou- 
vrit, car  le  bien-être  avait  endurci  le  cœur  de  ces  hommes  , 
etla  misère  d'un  étranger  ne  pouvait  plus  les  émouvoir.  Le 
bon  Dieu,  après  avoir  été  ainsi  repoussé  de  maison  en  mai- 
son, allait  se  retirer  lorsqu'il  aperçut  à  l'écart  une  petite 
chaumière  qui  se  distinguait  entre  toutes  les  autres  par  son 
humble  extérieur  ;  il  se  résolut  à  faire  là  une  nouvelle  ten- 
tative ,  et  à  peine  avait-il  frappé  que  la  porte  lui  fut  ouver- 
te, et  une  brave  famille  s'en  vint  avec  empressement  le  re- 
cevoir ,  lui  servit  à  souper  et  lui  prépara  un  lit.  Le  bon 
Dieu,  justement  irrité  de  la  dureté  de  cœur  des  autres  habi- 
tans  du  village,  et  touché  de  la  misère  et  du  désintéresse- 
ment de  cette  famille  qui  l'avait  accueilli ,  la  transporta  sur 
une  montagne  voisine ,  lui  donna  une  maison  ,  et  des  champs  , 
et  de  gras  pâturages  ;  puis,  la  conduisant  en  face  de  la  Mala- 
detta :  «  Voyez  ,  dit-il ,  comme  le  ciel  punit  les  méchans  !  » 
et  étendant  le  bras  vers  les  demeures  inhospitalières  qu'il 
venait  de  quitter  ,  il  les  maudit ,  et  à  l'instant ,  les  villages , 
avec  leurs  habitans  ,  s'abîmèrent  sous  un  monceau  de 
neige  ;  les  pâturages  perdirent  leur  verdure  ,  les  troupeaux 
furent  changés  en  rochers,  et  l'homme  ne  regarda  plus  que 
de  loin,  en  tremblant ,  cette  montagne. 

On  voit  que  c'est  l'ancienne  fable  de  Philémon  et  Baueis , 


BEVUE     DE     PARIS 


159 


encore  une  de  ces  fables  orientales  que  le  Nord  s'est  appro- 
priées, et  au  moyen  desquelles,  en  les  poursuivant  de  trans- 
formation en  transformation  ,  de  contrées  en  contrées  ,  on 
parviendrait  peut-être  beaucoup  mieux  à  établir  la  parenté 
des  peuples  que  par  le  rapprochement  des  dialectes  ou  les 
analogies  de  conformation  physique. 

La  Maladetta  est  après  le  Mont-Perdu  la  sommité  la  plus 
élevée  des  Pyrénées.  Là  vit  le  grand  bouquetin  sauvage  ,  au 
poil  long  ,  aux  cornes  plus  fortes  que  celles  d'un  taureau, 
au  pied  plus  agile  que  celui  d'un  cerf;  là  se  réfugie  l'isard, 
beau  chamois  ,  à  la  tète  gracieuse  ,  à  l'œil  vif,  souvent  plus 
difficile  à  chasser  que  le  chamois  du  Tyrol.  Au  pied  de  ces 
rares  sapins,  l'ours  brun  se  creuse  sa  caverne;  au  milieu  de 
ces  rocs  ,  voilés  par  les  nuages,  l'aigle  royal  place  son  aire, 
et ,  du  haut  d'un  de  ces  pics  ,  le  griffon  aux  ailes  pesantes 
s'élance  pour  chercher  sa  proie  parmi  les  oiseaux  de  la 
plaine  ou  les  agneaux  du  pâturage.  Cependant  .  non  loin  de 
là,  un  enfant  admirerait  les  papillons  de  ces  montagnes,  la 
tortue,  le  vulcain ,  le  chardonneret  et  l'apollon  aux  ailes 
blanches  tachetées  de  mouches  noires;  et  le  géologue  ,  avide 
d'explorer  les  diverses  espèces  de  pierre  dont  ces  rocs  se 
composent .  trouverait  tour  à  tour  la  pierre  jaune  comme  le 
soufre,  la  pierre  ferrugineuse,  l'ardoise,  le  marbre  blanc 
comme  celui  de  Carrare.  le  marbre  gris  d'un  côté  et  de  l'autre 
oxidé  par  le  fer  ,  le  marbre  rouge  dont  les  teintes  variées 
forment  jusqu'à  douze  espèces,  le  marbre  vert,  et  quel- 
ques filons  d'argent  mêlés  à  des  masses  de  terre  et  de  plomb. 

Une  fois  parvenu  au  port  de  Vénasque,  on  descend  con- 
tinuellement par  un  chemin  plus  mauvais  encore  que  celui 
de  la  montagne.  Ce  sont  des  pierres  échelonnées  les  unes 
sur  les  autres  ,  des  troncs  d'arbres  jetés  là  par  les  torrens  , 
et  qui  encombrent  le  passage  ;  parfois  le  chemin  ressemble 
à  un  escalier  désuni ,  rompu  ,  inégal.  Les  chevaux  glissent 
dans  des  fondrières  ou  se  heurtent  contre  les  quartiers  de 
roc,  ou  trébuchent  sur  cette  pente  rapide  et  sans  appui  ,  et 
à  gauche  de  cette  route  la  montagne  est  taillée  à  pic  ,  Va- 
bime  est  près  de  vous  ,  l'eau  du  torrent  bondit  en  bss.  Il 
faudrait  quelques  journées  d'hommespour  rendre  ce  sentier. 
sinon  très-agréable  ,  au  moins  beaucoup  plus  sûr.  On  ne  les 


K;(J  RKVUK    DE    PARIS. 

emploie  pas.  Chaque  année,  pendant  l'hiver,  quelquefois 
même  pendant  l'été  ,  il  y  périt  un  grand  nombre  de  person- 
nes. Les  prêtres  même  ont  cru  devoir  bénir  cette  terre* 
afin  d'en  faire  comme  un  cimetière  pour  les  malheureux  qui 
y  tombent  surpris  par  la  nuit  ou  par  un  ouragan  ,  et  il  ne 
vient  pas  à  la  pensée  des  Catalans  qui  habitent  les  villages 
voisins,  des  marchands  de  mules  qui  y  passent  toute  l'an- 
née ,  de  se  réunir  un  jour  avec  des  boyaux  ,  et  de  s'en  aller 
adoucir  les  aspérités  du  roc,  élargir  le  passage,  poser  de 
distance  en  distance  une  sauvegarde,  un  point  d'appui, 
remplir  une  crevasse.  La  ville  de  Vénasque  a  demandé  ,  il 
est  vrai ,  depuis  long-temps  ,  l'autorisation  de  vendre  une 
partie  de  ses  bois  ,  pour  l'employer  à  améliorer  ce  chemin  ; 
le  gouvernement  espagnol  ne  la  lui  a  pas  encore  accordée, 
et  le  chemin  reste  où  il  en  était.  En  prenant  la  chose  de  plus 
haut,  il  ne  serait  peut-être  pas  impossible  de  trouver  ici  la 
grande  route  de  communication  entre  la  France  et  l'Espa- 
gne ;  elle  serait,  dans  tous  les  cas,  beaucoup  plus  courte 
que  celle  de  Bayonne  ,  et  le  temps  est  venu  où  les  peuples 
ont  besoin  d'abréger  entre  eux  les  distances. 

Au  bas  de  cette  montagne  ,  nous  aperçûmes  la  première 
maison  espagnole  ;  c'est  l'hospice  établi  pour  les  voyageurs 
par  la  ville  de  Vénasque.  Mais  si  nous  n'avions  été  d'abord 
que  médiocrement  contens  de  l'hospice  de  Bagnères,  il  fal- 
lut avouer  que  c'était  un  palais  en  comparaison  de  celui-ci. 
Nous  entrâmes  dans  une  enceinte  de  pierres  jetées  les  unes 
sur  les  autres.  Au  milieu  une  légère  cloison  ,  les  bêtes  d'un 
côté ,  les  voyageurs  de  l'autre  ,  le  toit  à  hauteur  d'homme  , 
et  des  ouvertures  dans  le  toit  pour  servir  de  fenêtre  et  de 
cheminée;  un  grand  feu  allumé  sur  la  terre,  et  tout  autour 
de  ce  brasier  ,  dans  le  nuage  de  fumée  qui  s'en  échappait, 
des  hommes  à  la  figure  sombre  couchés  sur  des  bancs  ,  des 
femmes  malpropres  accroupies  sur  leurs  genoux  ;  une  véri- 
table hutte  de  sauvages  ,  une  cabane  de  Lapons.  Nous  nous 
hâtâmes  de  sortir  de  cette  atmosphère  infecte  ,  pour  aller 
manger  en  plein  air.  Nous  avions  encore  heureusement  avec 
nous  quelques  provisions.  On  nous  apporta  de  l'eau  dans 
le  vase  où  l'on  venait  de  cuire  de  la  bouillie  ,  et  du  pain  noir 
&ur  une  nappe  plus  noire  encore. 


REVUE    PE    PARIS.  161 

Nous  reprimes  notre  route  à  travers  les  montagnes,  tou- 
jours une  route  plus  dure  et  plus  dangereuse  ,  toujours  une 
nature  plus  sauvage.  Des  montagnes  déchirées  comme  par 
une  éruption  volcanique,  des  cascades  qui  bondissent  sur 
le  chemin  ,  et  pas  d'autre  végétation  que  celle  de  quelques 
rameaux  de  buis  ,  pas  une  habitation  humaine  ,  pas  une 
trace  de  culture.  En  avant ,  en  arrière  ,  de  toutes  parts  ,  de 
grandes  et  magnifiques  horreurs;  des  cimes  de  rochers  qui 
se  succèdent  et  s'échelonnent  sans  interruption  ,  des  gor- 
ges étroites  pour  chemin  ,  des  précipices  pour  points  de 
vue,  des  torrens  pour  rivière,  une  terre  primitive,  un 
tableau  qui  accable  et  fascine  la  pensée  de  l'homme. 

Le  soir  seulement,  en  approchant  de  Yénasque  ,  nous 
aperçûmes  quelques  enclos  de  verdure  ,  nous  retrouvâmes 
les  bergers  ,  et  dans  les  pâturages  les  mules  à  la  tête  fine, 
au  pied  lisse.  Un  peu  après ,  nous  vîmes  s'élever  le  fort, 
qui,  à  en  juger  par  ses  défenses  et  ses  remparts,  n'arrêterait 
pas  long-temps  une  bonne  compagnie  d'artilleurs  ;  puis 
nous  entrâmes  dans  la  ville ,  une  ville  espagnole  ,  comme 
je  me  l'étais  figurée,  sale,  sombre,  étroite.  On  n'y  voit 
ni  boutiques,  ni  enseignes,  ni  vitres  aux  fenêtres,  à  plus 
forte  raison ,  ni  fontaines  ni  monumens  publics.  Le  soir  on 
n'y  allume  point  de  réverbères  ;  les  habitans  s'en  vont  dans 
les  rues  avec  des  torches  de  résine.  La  population  y  est 
misérable  et  déguenillée  ,  les  enfans  traînent  leurs  culottes 
en  lambeaux ,  les  femmes  sont  à  peines  habillées,  mais  si 
elles  ne  font  que  passer  leur  tête  à  travers  une  lucarne, 
sans  montrer  leurs  haillons  et  leurs  pieds  nus,  vous  aperce- 
vez des  figures  d'une  beauté  ravissante. 

A  Vénasque  ,  ville  de  dix-sept  cents  habitans  ,  il  n'y  a 
point  d'auberge.  Nous  étions  recommandés  au  gouverneur 
qui  nous  accueillit  avec  la  meilleure  grâce  du  monde,  mais 
qui  n'avait  pas  assez  de  place  chez  lui  pour  nous  recevoir. 
Nous  espérions  loger  chez  un  marchand  de  mulets  qui  rem- 
plit les  fonctions  de  directeur  de  la  poste  ,  et  se  plaît  aussi, 
quand  l'occasion  s'en  présente  ,  à  remplir  celles  d'auber- 
giste ;  mais  il  faisait  réparer  sa  maison  ,  et  les  chambres 
que  nous  eussions  pu  occuper  venaient  de  tomber  sous  le 
marteau  du  maçon.  Ainsi  nous  avions  passé  dix  grandes 
10  14. 


162 


REVUE    DE    PARIS. 


heures  à  cheval,  par  des  chemins  horribles,  et  nous  étions 
menacés  de  ne  pas  trouver  un  gîte  pour  la  nuit.  Heureuse- 
ment que  le  gouverneur  vint  lui-même  nous  recommander 
au  directeur ,  lequel  nous  mena  chez  un  de  ses  amis  ,  où 
nous  trouvâmes  trois  lits  assez  propres  ,  un  souper  meilleur 
que  nous  ne  l'avions  espéré,  du  vin  de  Saragosse ,  et  une 
jolie  fille  pour  nous  servir.  Le  lendemain  nous  étions  à 
peine  levés,  que  le  directeur  vint  nous  inviter  gracieuse- 
ment à  prendre  du  chocolat  chez  lui.  Nous  entrâmes  dans 
sa  grande  salle,  décorée  de  son  tableau  d'armoiries  ,  car  il 
était  noble ,  et  son  ami,  qui  nous  avait  reçus  ,  était  noble 
aussi,  et  aussi  le  marchand  chez  lequel  nous  allâmes  acheter 
quelques  cigaros,  et  tous  avaient  dans  l'endroit  le  plus  ap- 
parent de  leur  demeure  leurs  armoiries  largement  peintes  , 
et  le  nom  de  famille  au  bas. 

Il  n'y  a  à  Vénasque  que  très-peu  de  commerce  ,  et  point 
d'agriculture ,  à  peu  près  trente  familles  qui  ont  de  quoi 
vivre, le  reste  mendians  ou  ouvriers. Pour  cette  pauvre  popu- 
lation, il  y  a  sept  prêtres,  deux  curés  et  cinq  prébendiers. 
Chaque  curé  prend  trois  gerbes  sur  trente ,  et  la  trente- 
unième  appartient  à  l'église;  ainsi  de  suite.  On  évalue  leur 
revenu,  année  commune,  à  5,000  fr.  chacun,  et  celui  des 
prébendiers  à  1,000  fr.  Pendant  le  déjeuner,  le  directeur  se 
plaignit  beaucoup  d'un  tel  état  de  choses.  «  Le  gouverne- 
ment ,  nous  disait-il ,  me  prend  le  tiers  le  plus  net  de  mon 
revenu ,  et  les  prêtres  de  la  ville ,  et  les  capucins  voyageurs, 
et  les  indulgences  ,  et  les  quêtes  me  prennent  le  second.  » 
Mais  il  ne  voulut  cependant  pasnous  laisser  partir  sans  avoir 
vu  l'église,  et  ce  fut  avec  une  véritable  joie  de  catholique 
espagnol  qu'il  fit  dérouler  tour  à  tour  à  nos  yeux  ,  et  les  ma- 
gnifiques chasubles  de  Lyon  ,  et  les  soieries  de  Valence,  et 
les  vases  en  or  et  en  argent  qui  remplissaient  la  sacristie  ; 
puis  ,  nous  conduisant  dans  une  petite  chapelle,  en  face 
d'une  statue  d'argent  massif  :  «  Voyez  ,  dit  il ,  c'est  là  notre 
saint  Martial ,  le  patron  de  notre  ville.  Nous  avons  beaucoup 
de  confiance  en  lui,  et  il  la  mérite  bien,  car  chaque  fois 
que  nous  avons  recours  à  lui ,  il  nous  exauce  ;  chaque  fois 
que  nous  lui  demandons  la  pluie  ou  le  beau  temps,  il  nous 
l'envoie.  » 


REVUE    DE    PARIS.  163 

Et  cela  était  dit  avec  tant  de  bonne  foi ,  qu'il  eût  été  im- 
possible au  plus  farouche  incrédule  de  ne  pas  en  être  touché. 

En  sortant  de  là,  nous  demandâmes  à  visiter  l'école.  11 
n'y  en  a  point  pour  les  filles.  On  trouve  que  c'est  assez  pour 
elles  de  savoir  tourner  un  rosaire  entre  les  mains  ,  et  ceux 
qui  veulent  à  toute  force  qu'elles  apprennent  à  lire  et  à 
écrire,  sont  obligés  de  les  envoyer  à  vingt  lieues  de  là,  à 
Barbastro.  Nous  trouvâmes  dans  une  misérable  petite  cham- 
bre une  vingtaine  d'enfans  rangés  sur  des  gradins  ,  et  un 
homme  assis  en  face  d'eux.  C'était  l'école  de  Vénasque.  On 
s'y  sert  cependant  delà  méthode  simultanée.  C'est  un  pro- 
grès. Tous  le  enfans  ont  entré  les  mains  les  mêmes  livres  , 
un  syllabaire  fait  sur  le  modèle  des  nôtres,  le  catéchisme 
historique  de  l'abbé  Fleury  par  demandes  et  par  réponses  , 
les  contes  de  l'abbé  Sabatier,  et  un  autre  ouvrage  purement 
espagnol  ,  sous  le  titre  de  Leçons  choisies .  C'est  un  singulier 
mélange  de  toutes  les  idées  d'obscurantisme  et  de  supersti- 
tion qui  régissent  encore  l'Espagne  :  de  la  doctrine  et  des 
prières,  des  méditations  religieuses  et  des  traités  ascétiques; 
à  la  fin  ,  une  ode  contre  Napoléon,  écrite  en  1808.  Les  noms 
de  tigre ,  de  Corse  horrible,  de  tyran  ,  de  Behemoth  lui  sont 
prodigués  à  chaque  strophe  ,  et  la  pièce  se  termine  par 
l'éloge  de  l'Angleterre  ('). 

Le  maître  avec  lequel  nous  nous  entretînmes  assez  long- 
temps nous  parut  être  un  homme  instruit. 11  comprenait  bien 
l'italien ,  parlait  facilement  le  latin  ,  et  pour  se  distraire, 
lisait  la  Cité  de  Dieu,  de  Saint  Augustin.  Nous  avions  causé 
un  instant  auparavant  avec  un  gros  et  gras  prébendier  qui 
était  loin  d'en  savoir  autant.  Quand  nous  l'eûmes  quitté, 
nous  demandâmes  au  directeur  combien  ce  maître  d'école 
pouvait  gagner  à  remplir  ses  fonctions.  —  Environ  500 
francs,  nous  dit-il  ;  mais   dans  l'intervalle  des  classes,  et 

(')  Ingeniosa  Albion  que  de  los  mares 

A  pesar  del  tiranno  el  gran  tridente  , 
El  arbitre-  del  mundo  te  ba  otorgado. 
Tu  siempre  ba  penetrado 
La  torcida  intencion  que  mil  pesares 
Causé  y  desolacion  al  continente- ,  etc. 


164  REVUE   DE    PARIS. 

pendant  les  vacances,  il  exerce  un  métier  beaucoup  plus 
lucratif,  celui  de  maréchal-ferrant. 

Nous  ne  partîmes  que  très-tard  dans  la  matinée.  Nous 
croyions  pouvoir  arriver  encore  avant  la  nuit  à  Bossos,  en 
Catalogne;  mais  à  deux  heures  seulement,  nous  étions  de 
retour  à  l'hospice  de  Vénasque,  et  il  nous  en  fallait  encore 
plus  de  trois  pour  gravir  cette  immense  montagne  taillée  à 
pic  qui  s'élève  en  face  de  la  Maladetta.  Rarement  les 
voyageurs  passent  par  ici.  11  n'y  a  point  de  chemin  frayé  et 
presque  point  de  trace  de  chemin  ;  ce  n'était  qu'à  une  es- 
pèce de  liséré  gris  ,  mince  comme  un  ruban  ,  et  dont  nous 
suivions  avec  peine  les  détours,  que  nous  pouvions  recon- 
naître à  peu  près  la  direction  à  suivre.  Nous  mîmes  pied  à 
terre  pour  tirer  nos  chevaux  par  la  bride  ;  quelquefois  nous 
glissions  sur  une  dalle  d'ardoise  ,  et  nos  chevaux  intelligens 
s'arrêtaient  tout  court  devant  nous.  Le  sol  que  nous  traver- 
sions était  inégal  et  variait  à  tout  instant.  C'était  tantôt  un 
lambeau  de  pelouse,  humide  encore  de  rosée  ,  ou  des  cou- 
ches de  marbre  gris  ,  des  pierres  amoncelées  comme  les  dé- 
bris d'une  maison.  Quelquefois  nous  enfoncions  dans  une 
terre  molle  en  fangeuse,  quelquefois  un  rocher  en  saillie  nous 
arrêtait  comme  une  barrière.  De  là,  nous  voyions  fuir  les 
défilés  de  Vénasque.  La  Maladetta  semblait  s'abaisser  à  nos 
yeux ,  et  nous  croyions  sentir  la  fraîcheur  de  ses  glaciers. 
Enfin  nous  parvînmes  au  sommet  de  la  Picada  }  et  nos  re- 
gards plongèrent  avec  surprise  sur  huit  grandes  chaînes  de 
montagnes  étagées  les  unes  derrière  les  autres,  coupées  par 
mamelons  ,  et  projetant  de  tous  côtés  leurs  pics  aigus,  leurs 
vives  arêtes  comme  les  vagues  profondes  d'une  mer  cour- 
roucée. 

De  là  il  fallait  descendre ,  et  nous  vîmes  que  nous  n'avions 
pas  encore  fait  la  partie  la  plus  pénible  du  voyage.  Ce  n'é- 
tait plus  un  chemin  raboteux  ,  ce  n'était  plus  un  sentier  in- 
terrompu ,  une  échelle  brisée;  c'était  un  lit  de  torrent  tom- 
bant tout  droit  ;  mis  à  sec  depuis  quelques  jours,  et  chargé 
encore  de  pierres  et  de  troncs  d'arbres.  Nous  attachâmes 
nos  chevaux  à  la  suite  l'un  de  l'autre,  et  nous  nous  en  al- 
lâmes de  notre  côté,  en  nous  appuyant  sur  de  grands  ra- 
meaux de  sapins  ,  et  en  regardant  avec    une  sorte  d'effroi 


REVUE    DE    PARIS.  165 

cette  nature  6auvage,  cette   terre  déserte ,  ces  montagnes 
foudroyées. 

La  nuit  nous  surprit  quand  nous  arrivions  dans  la  forêt  de 
Pomero.  C'était  toujours  le  même  chemin  ,  si  difficile  parfois 
et  le  plus  souvent  impraticable.  Nous  remontâmes  à  cheval 
faute  de  pouvoir  nous  guider  nous-mêmes.  La  lune  n'était  pas 
levée.  Les  larges  branches  des  sapins,  l'épais  feuillage  des  hê- 
tres ,  nous  dérobaient  jusqu'à  la  clarté  des  étoiles.  Plus  nous 
avancions, plusla  forêtdevenaitserrée, et  lanuit obscure. Nous 
marchions  tous  quatre  l'un  derrière  l'autre  ,  d'une  main  te- 
nant la  bride ,  élevant  l'autre  en  l'air  pour  écarter  les  bran- 
ches d'arbres  contre  lesquels  nous  courions  risque  de  nous 
heurter.  Bientôt  nous  ne  distinguâmes  plus  le  guide  qui  al- 
lait devant  nous,  bientôt  nous  n'eûmes  plus  d'autre  moyen 
de  nous  assurer  que  nous  étions  encore  ensemble  qu'en 
nous  appelant  à  de  fréquens  intervalles.  Nos  yeux  cher- 
chaient en  vain  une  lumière.  Il  n'y  avait .  à  une  longue  dis- 
lance ,  aucun  refuge  ,  aucune  habitation  humaine  ,  et  tout-à- 
coup  notre  guide  ,  que  nous  avions  perdu  de  vue,  s'arrêta 
pour  nous  crier  qu'il  ne  reconnaissait  plusle  chemin.  —  Aban- 
donnez-vous à  vos  chevaux  ,  nous  dit  il ,  et  laissez-les  cher- 
cher eux-mêmes  leur  route.  Nous  leur  lâchâmes  tristement 
la  bride  ,  ils  descendirent;  et  s'en  allèrent  par  les  fourrés 
d'arbres  ,  par  les  fondrières  ,  par  les  mares  d'eau  ,  tomber 
sur  un  autre  chemin.  L'obscurité  était  toujours  la  même  ,  le 
sentier  n'était  ni  plus  large  ,  ni  plus  uni.  De  la  montagne  en 
face,  la  Garonne,  à  sa  source,  s'élançait  en  mugissant  dans  le 
creux  de  la  vallée  ;  nous  entendions  gronder  le  torrent  au- 
dessous  de  nous,  nous  en  distinguions  quelquefois  ,  à  travers 
les  rameaux  d'arbres ,  les  vagues  écumantes.  Un  seul  faux 
pas  de  notre  cheval ,  un  objet  qui  l'eût  effrayé,  une  racine 
qui  l'eût  fait  trébucher  ,  ou  une  minute  de  vertige  ,  et  nous 
roulions  dans  l'abîme  ,  car  le  torrent  tombait  perpendicu- 
lairement à  côté  de  nous,  et  il  n'y  avait  rien  pour  s'en  ga- 
rantir. Nous  passâmes  ainsi  près  d'une  heure  ,  n'ayant  pas 
le  courage  d'accuser  notre  guide  qui  nous  paraissait  si  hon- 
teux de  son  ignorance  et  de  sa  témérité  ,  mais  marchant 
toujours  sans  savoir  si  nous  étions  dans  le  véritable  chemin , 
sans  être  sûrs  de  l'endroit  où  notre  cheval  posait  le  pied ,  en 


166  REVUE    DE    PARIS. 

proie  à  toules  les  idées  bizarres  qui  peuvent  naître  d'une  pa- 
reille situation,  à  toutes  les  illusions  fantasmagoriques  qui 
nous  faisaient  voir ,  dans  un  tronc  d'arbre  le  cheval  d'un  de 
nos  compagnons ,  et  dans  une  nappe  d'eau ,  une  route  large 
et  aplanie. 

Cependant  nous  étions  dans  le  bon  chemin.  Nous  sortîmes 
de  la  forêt ,  et  à  peine  allions-nous  avancer  avec  plus  de 
sécurité,  que  la  courroie  de  ma  selle  se  cassa  ;  il  me  fallut 
mettre  pied  à  terre.  Je  tirai  mon  cheval  par  la  bride  ,  et  je 
marchai  à  la  suite  de  mes  compagnons  de  voyage,  à  travers 
les  racines  d'arbres  et  les  rochers,  J'étais  haletant  et  épuisé 
de  fatigue.  Je  m'assis  au  bord  du  torrent ,  je  m'abreuvai  à 
longs  traits  de  celte  eau  rafraîchissante  des  montagnes  ,  et 
je  me  reposai  un  instant  avec  joie. 

A  quelque  distance  de  là  ,  nous  vîmes  briller  une  lumière  , 
et  nous  arrivâmes  à  un  petit  ermitage  ,  auprès  duquel  un  pâ- 
tre a  bâti  sa  demeure.  Mais  il  navait  point  de  lit  à  nous 
donner  ;  nouslui  achetâmes  seulement  une  lanterne  ,  et  nous 
continuâmes  notre  route  le  long  de  la  Garonne  ,  à  la  lueur 
blafarde  et  vacillante  de  la  lampe  que  notre  guide  tenait  en 
main  ,  jusqu'au  village  de  Bordes  en  Catalogne  ,  où  le  plaisir 
de  trouver  un  asile  ,  un  grand  feu  allumé  au  milieu  de  la  cui- 
sine ,  et  des  figures  honnêtes  et  prévenantes ,  nous  fit  oublier 
toutes  nos  fatigues. 

Le  lendemain,  nous  reprimes  notre  route  par  la  vallée 
dAran.  C'est  une  des  plus  jolies  et  des  plus  riches  vallées 
que  l'on  trouve  dans  ces  montagnes  ,  et,  après  avoir  tra- 
versé si  long-temps  les  terres  incultes ,  les  rocs  arides  ,  nous 
trouvions  une  joie  inexprimable  à  voir  ,  dans  la  fraîcheur  du 
matin  ,  cette  prairie  s'ouvrir  devant  nous  avec  la  rivière  qui 
la  parcourt ,  les  verts  enclos  dont  elle  est  semée ,  et  les  jolis 
villages  qui  la  décorent  de  distance  en  distance. 

Bossos  .  où  nous  arrivâmes  après  une  heure  de  marche  , 
est  une  ville  plus  petite  que  Vénasque  ,  mais  bien  plus  gra- 
cieuse et  plus  riante.  Il  n'y  manque  qu'une  population  plus 
heureuse  et  moins  sale.  Nous  sommes  entrés  dans  quelques 
maisons  où  l'homme  occupait  moins  de  place  que  les  toiles 
d'araignées.  Nous  y  avons  vu  des  figures  décharnées  ,  des 
enfans  n'ayant  sur  le  corps  que  des  restes  de  haillons  ,  des 


REVUE   DE   PARIS.  167 

femmes  misérables  ,  ayant  pour  tout  ornement  des  pendans 
d'oreilies  en  plomb  ,  des  bagues  en  plomb  ,  des  colliers  en 
verre.  L'église  cependant  est  magnifique  ,  et  il  n'y  a  pas 
moins  de  dix  prêtres  pour  la  desservir.  Mais  toute  cette 
population  mendie  effrontément.  Dans  chaque  rue ,  à  chaque 
porte,  vous  trouvez  des  groupes  de  jeunes  filles,  de  fem- 
mes, d'enfans ,  qui  vous  tendent  la  main  ;  et  quand  vous 
traversez  les  champs ,  les  moissonneuses  quittent  leur  tra- 
vail pour  venir  sur  le  bord  de  la  route  vous  demander  en- 
core l'aumône  avec  des  gestes  de  douleur  et  une  voix  lar- 
moyante. Si  vous  leur  donnez,  il  en  re fient  d'autres;  si 
vous  leur  refusez ,  elle  vous  jettent  des  pierres  et  des  injures. 

Enfin  nous  gravîmes  la  montagne  qui  devait  nous  ramener 
en  France  ,  le  Portillon;  et  après  avoir  vu  deux  sales  villes 
de  l' Aragon  et  de  la  Catalogne,  après  avoir  passé  par  ces 
chemins  de  montagnes  dont  le  souvenir  nous  faisait  encore 
horreur,  après  avoir  subi  et  la  malpropreté  des  hospices,  et 
les  rapines  des  aubergistes  ,  et  le  douloureux  spectacle  de 
tant  de  populations  si  bien  dotées  par  la  nature  ,  et  dégra- 
dées par  l'ignorance  ,  la  superstition  et  la  misère ,  nous  des- 
cendîmes avec  bonheur  la  jolie  prairie  de  Burde,  et  nous 
saluâmes  avec  des  cris  de  joie  Bagnères  et  son  vallon. 

Deux  jours  après,  nous  allions  revoir  les  Pyrénées  sous 
une  autre  face.  En  suivant  la  route  de  Saint-Gaudens  à  Ba- 
gnères de  Bigorre  ,  on  longe  à  gauche  cette  grande  chaîne 
qui  tantôt  se  rapproche  comme  pour  causer  une  dernière 
surprise  au  voyageur ,  tantôt  s'éloigne  et  s'efface  à  l'hori- 
zon bleuâtre.  Là  passent  tous  les  reflets  de  la  lumière ,  toutes 
les  nuances  d'un  ciel  pur  ou  chargé  de  nuages.  Tantôt  les 
pics  élevés  des  montagnes  se  revêtent  d'une  teinte  sombre; 
tantôt  la  neige  qui  les  recouvre ,  le  glacier  qui  les  domine  , 
étincelle  aux  rayons  du  soleil,  comme  une  masse  de  dia- 
raans  ;  puis  la  distance  cache  l'aspérité  de  ces  montagnes  et 
les  entoure  d'un  autre  prestige.  Ce  ne  sont  plus  ces  rocs 
escarpés  que  l'on  franchit  avec  tant  de  peine,  ces  solitudes 
sauvages  où  l'on  se  sent ,  malgré  soi ,  saisi  d'un  indéfinissa- 
ble sentiment  de  terreur ,  ces  landes  toutes  nues  qui  fati- 
guent le  regard ,  ces  torrens  qui  ne  s'écoulent  qu'en  causant 
de  nouveaux  ravages.  Ce^t  une  longue  ligne  dont  les  som- 


168  REVUE    DE    PARIS. 

mités  se  dentèlent  avec  grâce  ,  dont  les  contours  se  fondent 
harmonieusement,  une  ligne  de  montagnes  azurées  .  douce 
au  regard,  qui  s'élève  comme  une  forteresse  aérienne, 
s'ombrage,  se  colore,  se  marie  parfois  avec  les  teintes 
pourprées  du  matin ,  se  cache  sous  la  robe  transparente  du 
brouillard,  et  de  son  front  gigantesque  touche  à  la  voûte 
du  ciel. 

Bagnères  de  Bigorre ,  où  nous  arrivâmes  la  nuit,  est  la 
capitale  de  toutes  ces  petites  villes  de  bains  que  l'on  trouve 
dans  les  Pyrénées  ,  Cauterets ,  Saint-Sauveur  ,  Baréges,  etc. 
C'est  ici  qu'est  le  grand  mouvement ,  le  point  de  départ  et 
de  réunion;  ici  les  beaux  thermes,  les  grands  hôtels,  les 
magasins  les  mieux  assortis,  et  la  population  la  plus  nom- 
breuse. Tout  auprès  est  la  vallée  de  Campan,  fraîche  comme 
une  oasis,  toute  verte  comme  une  émeraude,  et  riante  comme 
une  matinée  de  printemps.  Quand  on  en  a  connu  le  charme, 
quand  on  a  suivi  quelque  temps  et  ces  flots  de  TAdour  qui 
la  traversent ,  et  ces  bouquets  de  bois  qui  la  décorent ,  et  ces 
jolies  maisons  jetées  sur  la  colline  ,  où  la  famille  du  pâtre  a 
sa  terrasse  de  verdure,  son  petit  jardin  devant  sa  porte, 
son  massif  d'arbres  sous  ses  fenêtres;  où  la  jeune  femme, 
assise  avec  le  béret  de  laine  qu'elle  tricote  ,  forme  un  si  joli 
tableau,  auprès  de  ses  enfans  qui  jouent  sur  l'herbe  ,  non 
loin  de  la  génisse  qui  court  dans  le  pâturage  ,  et  de  lagneau 
qui  bêle;  quand  on  a  vu  ces  bois  aux  sentiers  mystérieux, 
ces  grottes  perdues  dans  les  rochers ,  ce  village  pittoresque 
de  Sainte-Marie,  cette  colline  si  bien  peuplée,  et  en  face 
cette  montagne  aride,  posée  là  comme  pour  lui  faire  con- 
traste, on  revient  avec  peine  dans  cette  ville  de  Bagnères, 
ville  d'indignes  complaisances  ,  qui  ne  suppute ,  pour  s'en- 
richir ,  que  sur  les  vices  ou  les  maladies  de  l'homme  ,  qui  ne 
s'embellit  qu'en  profitant  de  la  faiblesse  des  uns  et  de  la 
crédulité  des  autres.  On  a  honte  d'entrer  un  instant  dans 
ces  établissemensde  jeux,  où  les  joueurs  tiennent  leurs  car- 
tes sous  la  table  ,  où  chacun  se  défie  du  regard  de  son  voi- 
sin ,  où  l'on  ne  perd  jamais  sans  se  plaindre  d'avoir  été  volé. 
Après  les  Thermes  ,  dout  je  ne  pourrais  méconnaître  l'é- 
légance sans  me  faire  taxer  de  barbarie;  après  le  musée  des 
Pyrénées,  vaste  et  curieuse  collection  d'art  et  de  minéralo- 


REVUE    DE    PARIS.  169 

gie,  je  n'ai  vu  que  deux  belles  choses  à  Bagnères  :  c'est  la 
marbrerie  de  M.  Geruzet ,  admirable  établissement ,  où  la 
mainhabile  de  l'ouvrier  imprime  à  la  pierre  toutes  les  trans- 
formations ,  depuis  le  sciage  par  lames  fines  jusqu'aux  der- 
niers coups  de  ciseau  qui  en  font  une  table  de  prince,  un 
somno  de  jeune  femme.  Là  sont  réunis  tous  les  marbres  que 
l'on  trouve  dans  ces  immenses  carrières  des  Pyrénées,  et  le 
marbre  de  Campan  ,  tantôt  vert  comme  l'eau  de  mer  ,  tan- 
tôt mélangé  de  veines  rouges,  comme  le  granit,  et  le 
lum?ehellû  aux  filets  d'or ,  et  l'hortensia  à  la  couleur  tendre 
comme  la  tleur  dont  il  porte  le  nom  ,  et  l'aspin  d'un  bleu 
foncé  ,  et  le  marbre  blanc  de  Saint-Béat ,  et  l'onyx  que  l'on 
arrache  avec  peine  aux  flancs  rocailleux  des  grottes,  et  dont 
on  forme  des  coupes  antiques  dont  Homère  eût  vanté  la 
grâce,  dont  Apollon  n'eût  pas  dédaigné  l'offrande. 

Ce  que  j'ai  vu  de  beau  après  cela ,  n'en  déplaise  aux  gens 
graves,  c'est  un  théâtre  de  marionnettes.  Les  marionnet- 
tes, hélas  !  on  nous  les  enlève  des  grandes  villes;  les  hom- 
mes de  bon  ton  les  dédaignent;  le  peuple  qui  s'en  va  au 
Théâtre-Français ,  les  rebute  ;  on  ne  les  trouve  plus  que 
rarement ,  par  hasard  ,  au  fond  d'une  place  ,  exposées  à 
toutes  les  intempéries  de  l'air  ,  la  voix  enrouée  ,  la  robe  dé- 
chirée et  le  plus  souvent  seules  ou  entourées  d'une  troupe 
d'enfans  criards,  qui  croient  avoir  plus  d'esprit  qu'elles.  Et 
moi  je  les  ai  revues  sur  la  grande  promenade  de  Bagnè- 
res ,  dans  une  salle  de  théâtre  très-propre  ,  à  la  lueur  des 
quinquets  ;  non  loin  de  là  ,  Paillasse  avec  ses  grosses  bouf- 
fonneries, et  le  joueur  de  violon  qui  appelait  les  passans  , 
et  toute  la  salle  pleine  ,  mais  pleine  d'hommes  à  l'aspect  vé- 
nérable, de  mères  de  famille  et  de  jolies  jeunes  filles.  J'ai 
cru  me  trouver  à  ces  beaux  jours  du  dix-septième  siècle  ,  où 
Polichinelle  s'emparait  fièrement  des  chroniques  populai- 
res ,  et  jouait,  à  Berlin  ,des  drames  de  Faust ,  de  Don  Juan, 
d' Ahasvérus ,  qui  faisaient  courir  tous  les  savans.  J'ai  revu 
Polichinelle  ,  ce  brave  et  caustique  Polichinelle  ,  cet  homme 
du  peuple,  cette  épigramme  toujours  vivante  ;  Polichinelle, 
qui  depuis  qu'un  bon  génie  (je  ne  sais,  en  vérité,  lequel) 
lui  a  donné  le  jour  ,  n'a  pas  cessé  un  instant  de  vivre  de 
notre  vie  ,  de  se  mêler  à  nos  passions ,  de  se  réjouir  de  nos 
10  15 


170  REVUE    DE    PARIS. 

victoires,  de  s'égayer  de  nos  sottises  ,  et  souvent  de  jeter 
tout  haut  sur  nos  maîtres  le  sarcasme  que  nous  rêvions  tout 
bas;  Polichinelle,  railleur,  menteur  ,  gourmand,  lâche  , 
fanfaron  ,  et.  du  reste  ,  bon  vivant  :  merveilleux  type  de 
tant  de  vices  vulgaires ,  de  tant  d'instincts  intelligens  ;  mé- 
lange de  Panurge  et  de  Sancho,  taillé  d'après  la  corpulence 
de  Falstaff ,  qui  cache  parfois  une  grande  moralité  sous  une 
espèce  de  niaiserie,  et  se  sauve  par  une  balourdise  du  dan- 
ger d'avoir  dit  un  bon  mot.  Je  l'ai  revu  jeune  ,  brillant , 
magnifique  ,  avec  ses  joues  enluminées,  son  chapeau  à  cor- 
nes, son  ventre  rouge  comme  une  écrevisse  ,  et  ses  grands 
yeux  pleins  d'esprit.  J'ai  revu  Arlequin,  son  compère;  Ar- 
lequin a  joué  le  rôle  de  charbonnier,  le  rôle  de  gouverneur, 
comme  Sancho  le  rôle  de  prince  ;  Arlequin  a  eu  des  saillies 
admirables ,  des  inspirations  sublimes ,  et  tout  le  monde 
d'applaudir,  et  les  enfans  qui  trépignaient,  battaient  des 
mains  ,  poussaient  des  cris  de  joie  ,  et  les  hommes  d'un  âge 
mûr  qui  se  défendaient  en  vain  de  rire  ,  et  des  jeunes  tilles 
charmantes  qui  dévoraient  des  yeux  Polichinelle  avec  son 
chapeau  galonné  ,  Arlequin  avec  son  bonnet  de  feutre  ,  ce 
qui  m'a  réconcilié  un  peu  avec  Bagnères  ;  et  comme  les  ma- 
rionnettes partaient  le  lendemain  ,  je  suis  parti  aussi,  di- 
sant adieu  aux  villes  de  bains,  aux  Pyrénées,  et  saluant  avec 
amour  la  vieille  terre  de  Béarn. 

Pau,  1834. 

X.  Marmier. 


• 


LETTRE  A  LA  REWEHORTENSE. 


La  Revue  de  Paris ,  qui  fit  connaître  la  première  par  frag- 
mens  assez  étendus ,  les  Mémoires  récemment  publiés  de  la 
duchesse  de  Saint-Leu,  complète  une  tâche  dont  ses  lecteurs 
lui  sauront  gré,  en  insérant  une  lettre  extraite  de  la  cor- 
respondance de  cette  reine  avec  Mme  Campan  sa  gouver- 
nante- Indépendamment  du  style  pur ,  maternel ,  royal ,  qui 
frappe  à  chaque  ligne  de  ces  confidences  ,  on  y  remarquera 
encore  l'art ,  inspiré  par  Fénélon  ,  avec  lequel  Mme  Campan 
sait  tirer  du  plus  simple  événement  de  la  vie  privée,  aussi 
bien  que  du  fait  politique  le  plus  imposant ,  de  hautes  le- 
çons de  sagesse  et  d'admirables  règles  de  conduite  pour  son 
élève.  Par  une  conséquence  naturelle  ,  les  événemens  con- 
temporains se  posent  d'eux-mêmes  entre  ces  deux  femmes;  et 
les  événemens  les  plus  gigantesques  de  l'histoire,  la  révo- 
lution, l'empire,  la  restauration,  les  hommes,  les  guerres,  les 
négociations   politiques,  les  intrigues  et  les  conspirations; 
enfin  tout  ce  qu'il  y  a  entre  une  couronne  et  l'exil.  On  ne  sait 
vers  laquelle  de  cesdeux  supériorités  par  le  rang  et  l'intelli- 
gence porter  sa  plus  grande  part  d'affection,  en  voyant  dans 
les  conseils  de  l'une  tant  de  philosophie  et  de  raison,  et  dans 
l'attention  de  l'autre  tant  de  condescendance  et  d'abnégation . 
La  curiosité  historique  et  le  besoin  de  croyances    morales  , 
celte  tendance  de  l'époque,  seront  également  satisfaits  de 
cette  correspondance  ,  où  les  ambitieux  apprendront  com- 
ment on  supporte  la  grandeur  sans  morgue  et  les  décep- 
tions sans  désespoir  ,  où  les  sages  ne  rougiront  pas  de  pui- 
ser quelques  fortes  marines  de  plus  ,  et  où  les  gens  de  goût 


172  REVUE    DE  PARIS. 

retrouveront  ce  style  chaste  et  beau  du  grand  siècle  des  Sé- 
vigné  et  des  Montpensier. 

La  correspondance  de  Mme  Campan  avec  la  duchesse  de 
Saint-Leu  s'est  continuée  jusqu'en  1822,  époque  de  la  mort 
de  cette  femme  célèbre  ,  une  de  ces  gouvernantes  que  les 
peuples  devraient  souhaiter  à  la  couronne  comme  un  grand 
ministre  ou  un  grand  capitaine.  Ce  fut  surtout  lorsque  son 
élève  chérie  fut  exilée  que  Mme  Campan  lui  adressa  des  let- 
tres où  se  peignent  et  la  noblesse  de  son  cœur  et  les  lumiè- 
res de  son  expérience.  Cette  dernière  partie  renferme  des 
anecdotes  aussi  piquantes  qu'instructives  sur  les  personna- 
ges qui ,  après  avoir  adoré  l'empire  ,  reportèrent  leur  véné- 
ration au  culte  nouveau.  Ils  ne  s'aperçurent  peut-être  pas 
du  changement  :  ils  étaient ,  la  tête  basse ,  à  genoux  (1). 

Les  princes  ne  peuvent  être  récompensés  de  leurs  vertus  et  de 
leurs  sacrifices  que  par  l'histoire.  La  voix  publique  finit  par  y  gra- 
ver ,  en  caractères  ineffaçables  ,  l'opinion  formée  sur  eux.  Ils  doi- 
vent donc  être  sans  cesse  occupés  du  présent  en  pensant  au  public, 
de  l'avenir  en  songeant  à  l'histoire.  L'empereur  Napoléon  a  dit 
avec  autant  de  vérité  que  de  jugement ,  dans  une  de  ses  réponses 
aux  harangues  .-  «  J'ai  renoncé  aux  douceurs  de  la  vie  privée.  » 

L'acteur  a  sur  les  princes  l'avantage  de  recevoir  à  l'instant  la 
correction  ou  les  applaudissemens  dus  à  ses  talens.  Les  grands ,  qui 
occupent  si  généralement  et  si  journellement  la  société  ,  se  trouve- 
raient sourds  et  aveugles,  et  ignoreraient  totalement  l'opinion  pu- 
blique, si,  aidés  par  les  conseils  de  la  raison,  ils  ne  retenaient  avec 
force  la  vérité  près  d'eux. 

La  flatterie  est  à  son  aise  dans  les  palais  ;  elle  semble  même  y 
faire  sa  résidence  habituelle  ;  elle  y  est  heureuse  ;  on  a  toujours 
le  temps  de  la  recevoir  et  de  l'entendre;  elle  n'ennuie  jamais;  elle 
trouve  sans  cesse  un  visage  riant;  elle  favorise  tous  les  goûts  ;  elle 
applaudit  à  tous  les  plaisirs;  elle  est  invitée  à  toutes  les  fêtes,  elle  est 
comblée  d'honneurs  et  de  fortune;  elle  fait,  à  la  vérité,  condamner 
le  prince  auquel  elle  s'attacbe  par  les  seuls  tribunaux  qui  exis- 
tent pour  lui,  le  public  et  la  postérité  ;  mais  que  lui  importe? 
elle  a  travaillé   pour  elle,  sa  famille  sera  à  jamais  puissante,  et  la 

('  )  La  correspondance  de  Mm'  Campan  paraîtra  sous  peu. 


REVUE    DE    PARIS.  17«J 

honte  de  sa  conduite  disparaîtra  sous  le  titre  flatteur  de  favori.  Elle 
est  difficile  à  éloigner  5  sa  voix  est  si  douce  qu'elle  plaît  à  l'oreille 
comme  la  plu9  délicieuse  musique  5  elle  est  difficile  à  reconnaître  ; 
elle  se  déguise  souvent  et  prend  des  traits  de  la  vérité  |  elle  place 
quelques  mots  ,  en  apparence  sévères,  pour  donner  p!us  de  charmes 
à  mille  louanges  son  méritées.  Elle  ne  s'introduit  pas  seulement  dans 
le  cercle  et  sous  la  figure  des  courtisans  ,  elle  s'insinue  dans  l'inté- 
rieur le  plus  intime  ,  et  marche  avec  les  artistes  ,  les  marchands  , 
les  serviteurs.  Que  de  sagesse  il  faut  pour  s'en  défier!  Elle  forme 
une  telle  barrière  entre  la  voix  publique  et  le  prince  ,  qu'Aroun. 
al  Raschild  était  obligé  de  se  déguiser  pour  la  connaître,  en  par- 
courant les  rues  et  entrant  de  nuit  dans  les  caravansérails. 

Les  grands  ne  doivent  faire  ni  dettes,  ni  économies,  nilésineries, 
ni  prodigalités,  ni  présens  mesquins,  ni  dons  considérables j  ils 
sont  dotés  par  le  peuple  :  le  peuple  le  sait  et  en  parle  sans  cesse. 
Ils  doivent  donc  regarder  leurs  trésors  comme  des  nuages  bienfai- 
sans,  formés  des  vapeurs  de  la  terre  et  qui  sont  bénis  par  le  labou- 
reur, lorsqu'ils  y  retombent  à  propos.  Une  des  raisons  qui  proscri- 
vent toute  accumulation  d'argent  et  de  trésors,  c'est  que  les  grands 
n'ont  rien  à  eux  ,  pas  même  leur  fortune  patrimoniale,  s'ils  quittent 
le  trône,  et  qu'ils  n'ont  besoin  de  rien  s'ils  y  restent.  La  maison 
de  Bourbon,  riche  de  successions  et  de  dots  qui  ont  souvent  apporté 
à  la  France  des  provinces  entières,  et  cela  depuis  huit  siècles,  est 
un  exemple  récent  et  terrible  de  ce  que  je  viens  d'avancer.  Si  l'in- 
fortunée Marie  -  Antoinette  ;  eut  obtenu  l'exil  au  lieu  de  la  mort, 
elle  n'eût  trouvé  dans  son  pays  natal  que  ses  diamans  person- 
nels, qu'elle  avait  eu  la  prudence  d'y  faire  passer  dix-huit  mois 
avant  sa  douloureuse  fin  ;  et  si  ce  fait ,  innocent  en  lui-même ,  avait 
été  connu ,  il  eût  été  un  des  plus  graves  motifs  dans  un  acte  d'ac- 
cusation où  on  ne  lui  a  reproché  que  des  choses  dont  elle  n'était 
pas  coupable. 

L'avarice  et  la  lésinerie  sont  donc  des  défauts  graves  chez  un 
prince  ;  il  doit  éviter  également  la  prodigalité  et  le  désordre.  Il  faut 
toujours  que  ses  dépenses  soient  plus  relatives  aux  autres  qu'à  lui- 
même.  Pourquoi  range-t-on  parmi  les  princes  et  les  princesses 
prodigues  des  caractères  qui  n'étaient  vraiment  qu'avares?  c'est 
qu'ils  dépensaient  pour  eux  et  point  pour  les  autres.  Le  peuple  est  si 
fortement  imbu  de  l'idée  vraie  que  toute  la  magnificence  des  grands 
C9l  puisée  dans  ses  trésors,  qu'il  ne  murmure  jamais  contre  les 
10  Ï5. 


174  REVUE    DE    PARIS. 

choses  auxquelles  il  peut  prendre  part ,  et  est  toujours  prêt  à  s'ir- 
riter contre  celles  auxquelles  il  n'est  point  admis.  Jamais  on  n'a 
tant  tiré  de  feux  d'artifice  ni  illuminé  à  grands  frais  des  monumens 
que  pendant  le  gouvernement  populaire.  C'était  bien  l'argent  de 
la  nation  qui  payait  ces  fêtes;  en  a-t-elle  murmuré?  Non,  parce 
qu'elle  y  prenait  une  part  active.  La  reine  Marie-Antoinette  a  fait 
deux  fois  illuminer  son  petit  jardin  de  Trianon;  quelques  centai- 
nes de  malheureux  fagots  furent  brûlés  dans  les  fossés  pour  faire 
ressortir  les  différentes  nuances  de  verdure  des  arbres  étrangers  ; 
mais  la  cour  était  seule  admise  à  ces  fêtes,  et  il  semblait,  à  en- 
tendre les  étranges  propos  qui  furent  tenus ,  qu'elle  avait  brûlé 
toutes  les  forêts  nationales  et  épuisé  les  fonds  publics.  Pourquoi  ? 
Parce  que  le  peuple  n'était  ni  ne  pouvait  être  admis  à  ces  amuse- 
mens.  Occupée,  dans  mes  momens  de  loisir,  à  peindre  les  qualités 
aimables  et  touchantes  de  Marie-Antoinetle  ,je  ne  puis  être  consi- 
dérée comme  son  détracteur,  et  je  dois  dire  la  vérité.  Cette  prin- 
cesse était  plutôt  essentiellement  avare,  et  sera  désignée  dans  l'his- 
toire comme  prodigue,  parce  qu'elle  n'était  pas  généreuse.  Jamais 
de  la  vie  elle  n'a  tiré  sur  le  trésor  royal  une  seule  ordonnance;  et 
ce  qui  le  prouve  de  la  mtfnjère  la  plus  évidente,  c'est  que  l'as- 
semblée nationale,  maîtresse  de  tous  les  états  secrets  du  trésor, 
n'a  pu  en  trouver  les  preuves  ,  quoiqu'elle  eût  juré  sa  perte.  Mais 
jamais  la  reine  n'a  su  faire  un  présent;  je  l'ai  vue  accorder  une 
pension ,  qui  lui  a  été  sévèrement  reprochée  ,  aux  chanteurs  Garât 
et  Azevédo,  pour  n'avoir  pas  voulu  ,  après  avoir  fait  de  la  musique 
tout  un  hiver  avec  eux  ,  leur  faire  à  chacun  un  présent  de  deux 
cents  louis.  Ces  deux  musiciens  s'étaient  présentés  comme  amateurs  : 
jl  fallait  les  payer  de  cette  manière,  et  ils  n'auraient  pas  eu  le 
front  de  solliciter  une  pension  qui  doit  être  la  récompense  de  servi- 
ces distingués  ou  au  moins  très-anciens. 

La  reine  pouvait  être  généreuse  ;  car,  sur  les  3oo,ooo  francs  de 
sa  cassette,  elle  avait  économisé  plusieurs  petits  coffres  d'or.  Je 
lui  en  ai  connu  de  200,000  francs  chaque,  ainsi  que  des  effets  ou 
contrats  d'argent  placé  :  que  sont-ils  devenus  ?  L'un  a  été  emporté, 
dans  le  désordre ,  par  un  quidam  qui  devait  le  faire  passer  en  An- 
gleterre. L'a-t-il  remis  à  qui  il  doit  appartenir  ?  Je  l'ignore.  L'au- 
tre a  été  changé  en  assignats  pour  former  une  somme  considérable, 
qui  devait  être  donnée  à  Pétion  ,  dans  la  journée  du  7  août  1793, 
pour  le  rendre  favorable  aux  projets  de  défense  de   la  cour.  I.'in- 


REVUE    DE    PARIS.  175 

trigant  officieux  qui  avait  forgé  l'histoire  de  cette  négociation 
garda  la  somme.  C'était  un  honnête  filou,  qui  trompait  madame 
Elisabeth  depuis  quelques  mois  ;  il  ne  connaissait  pas  mèmePétion. 
Voilà  le  résultat  de  quelques  cent  mille  francs  que  la  reine  avait 
accumulés,  en  évitantsoigneusementles  occasions  d  être  généreuse. 

La  charité  ne  suffit  pas  5  elle  n'est  qu'un  acte  de  justice  com- 
mune à  tous,  selon  les  moyens  5  elle  serait  immense  si  on  la  faisait 
à  proportion  de  ses  revenus.  Ce  point  important  demanderait  uu 
article  à  part.  J'en  reviens  au  caractère  auguste  et  malheureux 
d'une  princesse  qui  n'a  été  taxée  de  prodigalité  que  parce  qu'elle 
ne  savait  pas  donner  à  propos. 

Le  roi  lui  donna  300,000  livres  à  ses  couches  du  premier  dau- 
phin,  et  150,000  livres  à  celles  de  ses  autres  enfans.  Cet  argent 
était  destiné  à  faire  des  présens  à  sa  maison.  La  reine  employa  une 
vingtaine  de  milles  livres  en  présens  ,  seulement  pour  Vermont , 
son  accoucheur,  et  pour  sa  garde  5  elle  envoya  aux  paroisses  et  aux 
hospices  50,000  livres ,  et  garda  le  reste.  Toute  sa  chambre  fut 
mécontente.  Elle  aurait  dû  faire  un  présent  distingué  à  sa  dame 
d'honneur  et  à  son  palais,  qui  s'était  empressé  à  lui  rendre  des 
devoirs  pendant  ses  couches  ;  elle  aurait  dû  de  même  faire  un  pré- 
sent à  chacune  de  ses  femmes  ,  à  ses  chirurgiens  ,  etc.  Les  dons 
des  princes  ont  un  autre  mérite  que  celui  de  la  valeur  intrinsèque  ; 
ils  sont  la  preuve  d'une  distinction  honorable  5  on  s'en  vante 
comme  d'une  faveur,  et  je  connais  beaucoup  de  gens,  devenus  in- 
fortunés, qui  ont  supporté  toutes  les  privations  imaginables  ,  plu- 
tôt que  de  se  défaire  d'un  présent  de  la  famille  royale. 

Un  savant  de  la  cour  de  Berlin  fit  hommage  à  la  reine  d'un 
ouvrage  snr  l'histoire  naturelle  ;  elle  accepta  et  n'envoya  rien  à 
l'auteur.  La  cour  de  Beriin  la  blâma  si  ouvertement  que  M.  le 
comte  Dumoutier,  notre  ambassadeur,  en  écrivit  à  M.  de  Mont- 
morin  :  ce  fut  inutilement.  H.  de  Reinevaî  me  renvoya  la  lettre, 
en  me  priant  de  suivre  une  chose  aussi  importante.  J'en  parlai 
plus  de  vingt  fois.  Jamais  on  ne  me  dit  :  Je  neveux  pas  ;  mais 
ma  persévérance  fut  inutile  j  la  reine  n'envoya  point  de  présent  ; 
car,  en  prenant  l'habitude  de  ne  pas  donner,  on  finit  par  ne  pas  en 
concevoir  la  nécessité. 

Il  ne  faut  donc  jamais  accepter  de  dédicace  sans  faire  un  pré- 
sent. Si  c'est  une  gravure,  ou  une  œuvre  de  musique  ,  ou  un  ou- 
vrage de  littérature,  il  faut  souscrire  pour  trente  ou    cinquante 


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REVUE    DE    PARIS. 


exemplaires,  selon  le  mérite  de  la  chose  et  de  l'auteur.  Si  c'est 
une  tragédie  ,  un  poème  ou  un  autre  ouvrage  d'un  genre  élevé  ,  il 
faut  un  présent  distingué.  Marie-Thérèse,  Catherine  II,  étaient 
toutes  deux  d'une  grande  générosité.  La  dernière  avait  établi  dans 
son  administration  particulière  un  usage  qui  lui  facilitait  uue 
économie  réelle.  Au  milieu  de  sa  magnificence,  elle  faisait  acheter 
de  très  beaux  bijoux  de  seconde  main  ,  les  serrait  dans  une  armoire 
particulière,  et  y  mettait  les  deux  prix,  celui  de  la  valeur  que  l'on 
devait  supposer  et  celui  de  la  valeur  réelle.  Ayant  un  présent  à 
faire,  elle  n'était  pas  volée  par  les  bijoutiers,  qui  profitent  sou- 
vent d'un  besoin  pressé ,  et  ne  dépensait  que  trente  louis  en  pas- 
sant pour  en  avoir  donné  cinquante.  Le  bon  esprit  peut  donc  allier 
l'économie  avec  la  magnificence. 

Il  est  certain  que  les  mœurs  ont  gagné  à  la  révolution.  Un  mo- 
ment de  désordre  extrême ,  une  licence  effrénée .  l'exemple  ef- 
frayant de  la  multiplicité  des  divorces,  le  besoin  de  vivre  médio- 
crement et  d'une  manière  rapprochée  ,  la  fuite  de  ces  séducteurs 
brillans  qui  avaient  érigé  en  principe  l'art  de  corrompre  toutes 
les  femmes  et  de  brouiller  tous  les  ménages  ,  ont  opéré  un  chan- 
gement précieux  et  sensible  j  les  maris  ne  sont  plus  disposés  à  rire 
de  leur  honte  ,  et  l'on  peut  assurer  que  le  moment  est  favorable 
pour  consolider  un  changement  déjà  remarqué  par  tous  les  étran- 
gers. Quelle  gloire  pour  l'empereur,  pour  l'impératrice,  et  pour 
tout  ce  qui  compose  sa  famille  ,  si  la  tenue  sévère  qu'il  fera  obser- 
ver à  toute  une  cour  composée  de  femmes  jeunes ,  brillantes  et 
aimables  ,  obtient  de  l'étranger  l'aveu  que  les  Françaises  ne  méri- 
tent plus  ce  titre  honteux  de  femmes  galantes  qu'ils  ne  manquaient 
jamais  d'associer  à  l'éloge  de  leurs  charmes  et  de  leurs  grâces  na- 
turelles !  Mais  il  faut  être  de  la  plus  grande  sévérité  pour  celle  qui 
la  première  donnerait  un  exemple  scandaleux.  La  conduite  pure 
et  sans  tache  delà  famille  régnante  est  le  meilleur  des  régulateurs. 
Les  Français  portent  l'imitation  à  un  tel  degré ,  qu'elle  s'étend 
même  sur  les  choses  physiques.  Charles  V  était  bossu  j  tous  les 
courtisans,  pendant  son  règne,  arrondirent  leur  dos  et  élevèrent 
leurs  épaules  jusqu'aux  oreilles.  Louis  XIV  fut  dévot  dans  sa 
vieillesse  j  les  seigneurs  les  plus  aimables,  ornés  de  leurs  perru- 
ques blondes  et  de  leur  étalage  de  rubans  ,  vinrent  s'agenouiller 
sur  le  marbre  de  la  chapelle  de  Versailles.  Le  régent  et  Louis  XV 
eurent  des  maîtresses  en  titre  j  que  d'hommes  de  la  cour  crurent 


REVUE    DE    PARIS.  177 

devoir  orner  de  diamans  et  de  perles  des  Lais  dont  ils  ne  sollici- 
taient pas  même  les  faveurs  !  Louis  XYI  aimait  les  mœurs  ;  il  au- 
rait pu  les  régénérer  dans  les  premiers  jours  de  son  règne.  Il  v  eut 
un  voyage  à  Choisy;  le  roi  se  promena  dans  le  parc  et  sur  la  terrasse 
en  donnant  le  bras  à  la  reine  :  le  lendemain  on  eut  le  plaisir  de  voir 
une  foule  de  tourtereaux  réunis  se  promenant  de  la  même  manière, 
après  nombre  d'années  de  séparation  avouée.  Mais  le  roi  choisit 
un  vieux  premier  ministre,  homme  d'esprit,  roué,  moqueur,  ne 
croyant  point  à  la  vertu  ,  et  plus  que  facile  sur  la  conduite  de  ce 
qui  l'environnait  ;  la  reine  prit  pour  favorite  l'aimable  et  naïve 
ducbesse  de  Polignac,  qui  vivait  tout  naïvement  avec  M.  de  Yau- 
dreuil  de  la  manière  la  plus  publique  j  la  comtesse  Diane ,  sa  sœur, 
non  mariée,  avait  aussi  des  amans  connus  :  tout  fut  dit  pour  les 
mœurs  ;  on  vit  que  si  la  conduite  personnelle  du  roi  et  de  la  reine 
restait  sans  reproches  ,  leurs  principes  n'étaient  pas  gêuans  ,  et  l'on 
en  profita. 

L'affabilité  dans  la  puissance  n'a  jamais  été  si  nécessaire  qu'a- 
près un  espace  de  douze  ans,  où  toute  puissance  supérieure  avait 
disparu  ;  mais  ici  nous  n'avons  point  à  rechercher  d'anciens  exem- 
ples. Qui  plus  que  l'impératrice  sait  réuuir  la  dignité  nécessaire  , 
pour  donner  une  audience,  à  l'aimable  simplicité  de  la  conversa- 
tion privée  ?  Elle  trouve  à  l'instant  ce  qu'il  faut  dire  à  tous  ,  leurs 
intérêts  particuliers,  ce  qui  concerne  leur  famille,  leurs  jouissan- 
ces, leurs  peines  :  tout  est  présent  à  sa  mémoire,  parce  qu'elle  l'a 
placée  dans  son  cœur  ;  on  croirait  que,  bornée  au  cercle  peu  nom- 
breux de  cinq  ou  six  amis  ,  elle  en  est  sans  cesse  occupée ,  et  un 
sentiment  d'intérêt  personnel  bien  pardonnable  porte  chaque  in- 
dividu à  croire  qu'il  est  de  ce  petit  nombre  d'élus.  Il  suffit  donc 
d'engager  toutes  les  jeunes  personnes  de  sa  famille  à  la  prendre 
pour  modèle  et  à  se  défier  d'une  certaine  paresse  d'action  qui  amène 
une  indolence  et  un  ton  de  froideur  que  l'on  caractérise  toujours 
de  hauteur  et  de  dédain  dans  les  personnes  d'un  rang  éle\é. 

Déjà  l'art  de  la  peinture  se  rattache  par  ses  brillans  progrès  au 
siècle  de  Louis  XIT,  et  laisse  derrière  lui ,  comme  un  vide  affli- 
geant, les  règnes  de  Louis  XV  et  de  Louis  XTI ,  temps  où  le  mau- 
vais goût  était  si  général,  que  l'on  plaçait  avec  confiance  dans  une 
salle  des  panneaux  où  Boucher  représentait  des  enfans  couleur  de 
rose  ,  tenant  des  colombes  de  la  blancheur  des  lys  ,  avec  des  rubans 
bleu  de  ciel ,  sous  un  plafond  où  l'on  retrouvait  les  formes  pures 


178  REVUE    DE    PARIS. 

et  le  coloris  de  Lebrun.  L'empereur  et  sa  famille  ont  déjà  donné 
les  plus  grands  encouragemens  aux  beaux-arts ,  et  on  doit  s'atten- 
dre, par  leurs  bienfaits  unis  à  leur  bon  goût ,  à  les  voir  encore 
portés  plus  loin.  L'opinion  en  France  est  toujours  sourdement  di- 
visée entre  la  musique  italienne  et  la  française.  Il  est  à  remarquer 
qu'il  n'y  aura  d'école  française  qu'en  protégeant  l'école  italienne, 
cet  art  étant  décidément  comparable  pour  notre  pays  à  une  plante 
exotique.  La  rixe  entre  l'Opéra  et  le  Conservatoire  est  dangereuse, 
si  le  premier  l'emporte.  J'avais  dernièrement  chez  moi  des  musi- 
ciens de  Berlin,  de  Yarsovie  et  de  Tienne  5  ils  prononcèrent  que  le 
Conservatoire  était  notre  seule  école  ,mais  qu'elle  risquerait  d'être 
tuée  par  les  cris  et  les  clameurs  sourdes  des  chanteurs  français. 

Je  ne  parlerai  pas  de  la  littérature  ni  de  la  partie  des  manufac- 
tures, ceci  serait  au-dessus  de  mes  forces  :  la  paix  et  les  vues  bien- 
faisantes du  gouvernement  assurent  leur  éclat.  Que  les  princesses 
n'oublient  pas  leur  influence  directe  sur  les  manufactures;  c'est 
leur  goût  ou  leur  caprice  qui  les  fait  prospérer  en  France.  Un  fichu 
d'une  forme  nouvelle  porté  par  l'impératrice  en  fait  faire  six  mille 
dans  Paris,  cent  mille  en  France.  Le  point  d'Argentan  et  celui 
d'Alençon  ne  sont  plus  de  mode;  que  les  princesses  en  portent 
cet  hiver,  ces  manufactures  et  ces  villes  vont  renaître.  Elles  doi- 
vent aussi  influencer  les  modes  pour  la  partie  recommandable  de 
la  décence;  l'essentiel  est  d'être  pénétrée  de  son  pouvoir  pour  en 
faire  un  salutaire  usage,  et  l'esprit  national  doit  se  porter  même 
sur  le  choix  d'un  ruban  ;  c'est  la  manière  réservée  à  notre  sexe  de 
faire  la  guerre  à  nos  éternels  rivaux. 

L'égalité  politique  a  été  le  premier  moteur  de  la  révolution  de 
1789;  elle  vient  d'être  fixée  par  la  constitution  de  l'empire,  en 
rendant  des  égards  vraiment  dus  aux  souvenirs  attachés  à  des  noms 
autrefois  illustres;  il  est  donc  essentiel  de  ne  point  oublier  que  le 
mérite  seul  porte  aux  grands  emplois. 

Ces  réflexions,  dictées  par  l'amitié  la  plus  vraie,  n'ont  que  le 
mérite  d'être  le  fruit  de  l'expérience. 

Genêt  Campas. 


CHRONIQUE  MUSICALE 


Lucien  parle  d'un  roi  de  Pont  qui ,  après  avoir  vu  le  fa- 
meux Démétrius  représenter  les  Travaux  d'Hercule  ,  ballet 
à  la  mode  sous  le  règne  de  Néron  ,  pria  cet  empereur  de  lui 
céder  le  danseur  qui  savait  si  bien  s'exprimer  par  gestes  : 
*  J'ai  des  voisins  tant  soit  peu  barbares,  dit-il,  et  dont 
»  nos  ambassadeurs  ne  comprennent  pas  le  langage  ;  Démé- 
»  trius  est  un  excellent  diplomate  à  leur  envoyer  ;  en  deux 
»  tours  de  mains  il  va  me  conclure  un  traité  ;  ses  gestes  per- 
»  suasifs  aplaniront  des  difficultés  sans  nombre ,  une  pirouette 
»  peut  m'épargner  trois  batailles.  »  Ces  considérations  ne 
parurent  point  assez  fortes  pour  engager  Néron  à  se  séparer 
de  son  pantomime  favori.  Lucien  ne  dit  pas  si  le  roi  de  Pont 
s'accorda  avec  ses  voisins  ou  s'il  les  subjugua ,  mais  le  dan- 
seur ne  fut  point  enrôlé  dans  la  diplomatie.  Démétrius  était 
un  sage  des  pieds  et  des  mains  ;  c'est  ainsi  que  l'on  appe- 
lait à  Rome  les  baladins  habiles.  Combien  de  nos  danseurs 
se  contenteraient  de  la  moitié  de  ce  titre  flatteur! 

J'emprunte  ces  lignes  à  un  livre  dont  je  ne  saurais  trop 
recommander  la  lecture  aux  habitués  de  l'Opéra  :  La  Danse 
et  les  Ballets  depuis  Bacchus  jusqu'à  mademoiselle  Taglioni  „• 
si  le  titre  est  long,  l'ouvrage  ne  l'est  pas,  les  siècles  y  galo- 
pent comme  les  danseurs  de  Gustave ,  et  l'on  y  trouve  une 
infinité  de  faits  curieux  et  divertissans  ,  qui  présentent  au 
dilettante  une  érudition  toute  prête  à  mettre  en  œuvre  à 
l'orchestre  ou  dans  les  foyers.  Ce  petit  volume  ,  orné  de 
vignettes  et  fort  galamment  troussé ,  a  été  enlevé  d'abord 
par  les  admirateurs  de  notre  sylphide  Taglioni  ;  vous  savez 
que  la  troupe  est  nombreuse  ,   et  j'ai  commis  peut-être  une 


130  KEVCK    DE    PARIS. 

imprudence  en  vous  la  signalant  avant  de  demander  à  mon 
ami  Paulin  s'il  en  possédait  encore  quelques  exemplaires 
dans  son  magasin  fashionable.  C'est  à  ce  livre  que  nous 
devons  le  vaudeville  de  La  Camargo ,  d'autres  drames  y 
sont  encore  incrustés.  Mais  revenons  à  Démétrius  le  dan- 
seur ,  ou  ,  pour  mieux  dire ,  à  Rubini ,  au  signore  Fonlana? 
qui  s'est  montré  bien  plus  adroit  que  le  roi  de  Pont  ci-dessus 
mentionné  par  Lucien. 

Les  Calaisiens  savaient  pertinemment  que  le  fameux  ténor 
Rubini  traversait  tous  les  ans  leur  ville  au  moins  deux  fois  •> 
que  ce  merveilleux  chanteur  naviguait  dans  leurs  eaux  et  ne 
quittait  sa  nef  vagabonde  que  pour  brûler  le  pavé  de  leur  cité 
dans  un  véhicule  emporté  par  des  chevaux  rapides,  y  cavalù 
dîgaloppo,  comme  dit  certain  de  Cimarosa.  Si  Rubini  s'arrê- 
tait un  instant  à  Calais,  c'était  pour  livrer  ses  malles  aux  inves- 
tigations des  douaniers, exécution  qui  n'a  rien  de  musical. Cer- 
tes, lesamateurs,lesmélodistes,lesharmonistesdecette  ville 
auraient  voulu  l'affranchir  de  cette  obligation  et  lui  faire  em- 
ployer plus  agréablement  son  temps.Voir  Rubini, toucher  sa  re- 
dingote à  brandebourgs,  l'entendre  prononcer  quelques  mots 
adressés  aux  douaniers. aux  porte-faix  chargés  de  son  bagage, 
voilà  tout  ce  que  les  dilettantiles  plus  passionnés  avaient  pu 
obtenir  dans  ces  rencontres.  Six  mois  se  passaient  ensuite, 
et  l'on  rêvait  sans  cesse  aux  moyens  d'arrêter  au  passage  le 
voyageur  trop  pressé ,  de  lui  faire  changer  son  vivace  en 
andante ,  en  largo  même.  Rubini  venait  de  jouer  Gianni  di 
Calais ,  raison  de  plus  pour  le  retenir,  afin  qu'il  pût  à  son 
aise  étudier  les  localités,  et  saisirquelques  détails  de  mœurs 
très-importans,  qu'un  citoyen  de  Bergame  ne  saurait  devi- 
ner. Je  ne  vous  dirai  pas  jusqu'à  quel  degré  d'exaltation  les 
esprits  étaient  montés  ,  la  société  philharmonique  n'en  dor- 
mait pas  ;  préoccupée  au  dernier  point ,  elle  prenait  les  bé- 
carres pour  des  dièses  ,  les  blanches  pour  des  rondes  ,  elle 
s'était  brouillée  avec  la  mesure,  le  diapason  même  avec 
son  directeur,  il  signor  Fonlana,  dont  le  nom  vous  a  paru 
peut-être  un  peu  nouveau  quand  je  l'ai  présenté. 

La  ville  de  Calais,  plongée  dans  cette  discordance  ,  était 
enproieàla  disette  la  plus  affreuse  de  symphonies,  de  chœurs, 
du  duos  et  de  cavatijaes  ,  privation  difficile  à  supporter  dans 


REVUE     DE    PARIS.  181 

un  pays  où  d'babilés  et  nombreux  philharmoniques  consa- 
crent leurs  talens  aux  plaisirs  de  leurs  compatriotes ,  au  sou- 
lagement des  malheureux.  On  ne  chantait  plus  à  Calais,  les 
violons  reposaient  dans  leur  étui,  et  les  rats  pullulaient  dans 
les  cavités  des  contre-basses  muettes.  Les  pauvres  ne  tou- 
chaient plus  leur  subvention  musicale  ,  et  Ton  parlait  déjà  de 
centimes  additionnels  pour  la  remplacer.  En  vain  de  nota- 
bles personnes  voulaient  rétablir  l'harmonie  parmi  le  peuple 
musicien;  il  paraît  que  les  brouilleries  sont  plus  opiniâtres 
entre  des  individus  qui  visent  toujours  à  l'accord  parfait. 
Impossible  de  rapprocher  le  directeur  de  ses  concertans, 
de  ramener  sous  le  bâton  de  mesure  l'armée  indisciplinée. 
De  part  et  d'autre  ,  le  point  d'honneur  empêchait  une  récon- 
ciliation que  chacun  désirait  ardemment. 

Or,  il  signor  Fontana  commençait  à  réfléchir  sur  les  suites 
d'une  discordance  qui  devait  ruiner  ses  affaires  de  profes- 
seur. E  un affar sériai  disait-il ,  il  faut  nécessairement  trou- 
ver un  dénouement  heureux  à  questo  imbroglio.  Les  Grecs 
appelaient  un  dieu  pour  trancher  le  nœud  d'une  tragédie 
trop  compliquée.  Lh  bien  !  j'aurai  Rubini  ;  seul ,  je  ferai  ce 
que  n'ont  osé  tenler  nos  Calaisiens  réunis  ,  je  l'attendrai  sur 
le  rivage  ,  je  le  serrerai  dans  mes  bras ,  comme  Clytemnes- 
tre  tenait  sa  fille  Iphigénie  ;  je  lui  parlerai  avec  toute  l'élo- 
quence ,  la  vivacité  italiennes  ;  il  ne  sera  point  insensible 
aux  prières  d'un  compatriote  in  angustia.  Mais  s'il  allait  m'é- 
chapper!  Sila  fortune  cruelle  ouïes  vents  capricieux  le  pous- 
saient à  Boulogne,  à  Dieppe  ,  au  Havre,  à  Stockholm,  que 
sais-je  ?  L'idée  est  trop  belle  pour  en  abandonner  l'exécution 
au  hasard;  vite  un  esquif,  une  chaloupe,  une  barque,  une 
galiotte,  et  traversons  la  mer  ;  allons  trouver  notre  pirata 
avant  qu'il  s'aventure  de  nouveau  al  furor  délia  tempesta  , 
et  que  sur  le  théâtre  de  Londres,  sur  cette  scène  de  triom- 
phes ,  il  me  jure  ,  sur  son  épée  ,  qu'il  passera  par  Calais ,  et 
qu'il  y  fera  un  mémorable  point  d'orgue  ,  una  fermata,  corpo 
di Baccol  Rubini  ou  la...  Je  n'achève  pas  ;  mais  il  saura  du 
moins  que  s'il  est  assez  barbare  pour  me  refuser,  je  suis  ca- 
pable à  mon  retour  de  profiter  del'occasionet  de  cacher  ma 
honte  au  sein  des  flots  amers.  Il  est  vrai  qu'un  dauphin  pour- 
10  16 


H  82  REVUE    DE    PARIS. 

rait  bien  m'en  tirer,  si  l'espèce  de  ceux  qui  nageaient  du 
temps  dArion  ne  s'est  pas  abâtardie. 

Le  professeur  arrive  à  bon  port,  obtient  ce  qu'il  désire  , 
promet  1 ,000  fr.  au  virtuose  ,  et  revient  à  Calais  rédiger  une 
affiche  qu'il  fait  mouler  en  caractères  énormes,  sur  une  feuille 
de  six  pieds  de  haut.  Les  gazettes  de  la  contrée  multiplient 
cette  affiche ,  et  le  jour  du  rendez-vous  on  voit  accourir  une 
foule  d'amateurs  en  carosse  ,  à  cheval ,  à  pied,  en  bateau  , 
qui  viennent  assister  au  concert  annoncé.  Si  les  Calaisiens 
attendaient  Rubini  avec  impatience  ,  les  Anglais  s'obstinaient 
à  ne  pas  le  laisser  partir ,  et  les  dilettanti,  voyageurs  dés- 
appointés, dirent  avec  douleur  que  le  concert  était  différé. 

Le  flux  les  apporta,  le  reflux  les  remporte. 

Ils  s'éloignent  dans  l'espoir  d'être  plus  heureux  la  seconde 
fois.  Point  du  tout,  et  la  troisième  assignation  n'offrit  pas 
un  résultat  plus  satisfaisant.  Enfin  ,  la  quatrième  ,  et  c'était 
la  bonne,  les  trouva  tout-à-fait  refroidis,  ils  ne  répondirent 
point  à  l'appel,  et  les  Calaisiens  seuls  profitèrent  de  leur  bonne 
fortune  !  Le  lendemain  Rubini  reçoit  la  visite  du  professeur 
Fonlana  et  la  somme  promise  ;  avant  de  l'accepter  ,  Rubini 
veut  savoir  si  la  recelte  a  été  assez  considérable  pour  qu'il 
y  ait  au  moins  un  profit  égal  pour  le  bénéficiaire  ;  Fontana 
lui  certifie  que  tout  va  bien  ,  que  l'honneur  est  sauvé  ,  la  ré- 
conciliation faite  sans  concession  de  part  et  d'autre,  que  le 
charme  de  la  voix  du  chanteur  a  ramené  l'accord  parfait  parmi 
les  musiciens  et  leur  chef. 

Le  directeur  du  spectacle,  ayant  un  ténor  de  cette  force 
sous  sa  main,  voulut  le  montrer  à  ses  abonnés.  Rubini, 
sollicité  pendant  la  ritournelle  d'une  cavatine ,  consent  à 
jouer  le  rôle  Almaviva  dans  le  Barbier  de  Sèville.  On  affiche  , 
et  la  pièce  est  annoncée  pour  le  lendemain.  Le  matin,  au 
théâtre  ,  tout  le  monde  est  prêt  à  répéter,  et  ce  n'est  qu'a- 
près le  début  de  l'introduction  que  le  virtuose  italien  s'a- 
perçoit que  les  choristes  chantent  en  français.  Il  en  témoigne 
sa  surprise  au  directeur,  qui  ne  doutait  pas  que  son  Almaviva 
ne  sût  chanter  son  rôle  en  français.  Rubini  voulait  se  retirer, 
mais  l'affiche  compromettait  l'entrepreneur,  et  l'on  décida 


REVUE    DE    PARIS. 


183 


que ,  pour  trancher  toutes  les  difficultés  ,  les  acteurs  français 
diraient  leur  partie  en  français,  et  Rubini  s'exprimerait  en 
italien.  Le  public  adopta  cette  idée  assez  originale,  et  fit 
toutes  les  concessions  nécessaires.  L'introduction  dite  en 
français  ,  et  coupée  par  une  sérénade  chantée  en  itaïien, 
n'avait  rien  de  trop  choquant  ;  le  duo  suivant ,  bigarré  de 
français  et  d'italien,  par  Figaro  et  le  comte,  aurait  paru 
grotesque,  si  l'assemblée  n'avait  été  sous  le  charme  de  la 
voix  de  Rubini.  Un  tonnerre  d'applaudissemens  le  suivit. 

Il  faut  dire  que  le  récitatif  italien  et  le  dialogue  français 
étaient  incompatibles,  au  point  que  l'on  dut  y  renoncer. 
Rubini  et  Fleury  ,  acteur  intelligent ,  improvisaient  une 
conversation  familière  qui  servait  de  prélude  aux  morceaux 
de  musique,  et  marquait  à  peu  près  l'itinéraire  du  drame. 
Les  acteurs  étaient  si  bien  servis  par  le  public  ,  qu'ils  don- 
nèrent un  champ  libre  à  leurs  impromptus.  Ainsi ,  quand 
Figaro  dit  au  comle,  ayez  l'air  entre  deux  vins,  Rubini 
cessa  de  chanter  ,  l'orchestre  s'arrêta  pour  attendre  la  fin 
d'une  discussion  grammaticale  entamée  par  ce  ténor  ,  de- 
venu lexicographe. —  Entre  deux  eaux,  entre  deux  vins, 
voilà  des  finesses  de  la  langue  française  qui  doivent  échap- 
per à  un  Italien  ;  cependant  j'imagine  que  enlre  deux  vins 
signifie  ubiiaco  ;  va  pour  nbriaeo  :  si  je  me  trompe  ,  veuillez 
me  le  pardonner.  — Toute  la  pièce  fut  dite  dans  ce  goût  et 
ne  cessa  d'exciter  des  transports  d'enthousiasme  et  de  gaieté 
folle. 

C'est  pourtant  ainsi  que  les  premiers  opéras  allemands 
ont  été  exécutés.  Inventé  en  Italie,  l'opéra  produisait  déjà 
de  magiques  eEFets  depuis  long-temps ,  quand  l'Allemagne 
voulut  s'approprier  ce  genre  de  spectacle  ;  mais  on  pensait 
que  la  langue  allemande  ne  saurait  convenir  au  discours 
chanté.  Pour  faire  disparaître  cet  inconvénient,  on  imagina 
de  dire  en  allemand  le  dialogue  .  et  de  chanter  les  airs,  les 
duos,  les  chœurs  en  italien.  Toute  la  partie  dramatique 
était  exposée  d'une  manière  très-inintelligible  au  moyen  de 
la  langue  du  pays,  et  l'on  avait  recours  ensuite  à  l'italien 
pour  l'expression  des  sentimens  et  des  passions.  C'était  une 
bigarrure  singulière  ;  elle  n'était  pas  plus  ridicule  que  le 
dialogue  parlé  qui  succède  aux  morceaux  de  chant  dans  nos 


1  84  REVUE    DE  PARIS. 

opéras-comiques.  Cette  absurdité  deviendra  intolérable 
même  pour  les  Français  quand  ils  auront  pris  une  part  plus 
active  aux  progrès  de  la  civilisation.  Notre  opéra-comique 
est  encore  dans  l'enfance  ;  une  pièce  parlée  et  chantée  res- 
semble à  une  statue  de  marbre  que  l'on  draperait  avec  de 
la  serge. 

La  représentation  du  Barbiere  di  Siviglia  n'a  point  été 
terminée  par  la  finale  ordinaire,  Rubini  lui  a  substitué  la 
fameuse  cavatine  de  Niolè  :  Di  tuoi  frequentipalpiti,  qu'il 
exécuta  d'un  manière  éblouissante.  Tout  était  fini  pour  les 
autres  acteurs,  Almaviva  leur  a  donné  congé  ;  Figaro  n'a 
point  profité  de  cette  licence  ;  il  s'est  assis  dans  un  fauteuil. 
Rubini  croyait  que  c'était  pour  se  reposer  de  ses  fatigues, 
point  du  tout;  le  valet  soignait  encore  les  intérêts  de  son 
maitre ,  il  était  là  pour  ramasser  les  couronnes  qui  sont 
tombées  avec  une  rare  abondance;  il  les  plaçait  à  mesure 
sur  le  front  du  virtuose  favori.  Rubini  s'est  vu  coiffé,  chargé, 
couyert  de  laurier,  de  chêne,  de  lierre;  le  pampre  n'aurait 
pas  manqué,  si  l'on  vendangeait  à  Calais. 

Triomphe  éclatant,  célébré  sur-le-champ  pardes  poèmes 
imprimés  ,  recette  superbe  dont  Rubini  a  cédé  sa  part  à  son 
compatriote  Fontana  ,  dans  la  crainte  que  ce  brave  homme 
n'eût  obtenu ,  pour  le  concert ,  d'autre  satisfaction  que  celle 
de  l'honneur. 

—  Qui  croirait  que  Lablache  peut  redouter,  non  pas  un 
début,  mais  une  rentrée  devant  un  public  qui  le  chérit,  devant 
des  amateurs  qui  ,  depuis  deux  ans  ,  l'appelaient  à  grands 
cris?  qui  croirait  que  cette  voix  tonnante  et  si  juste  peut 
triller  sur  une  tenue  et  suivre  ainsi  l'impulsion  de  trémolo 
que  lui  imprime  l'acteur  trop  timide?  Vingt  ans  de  triom- 
phes ne  le  rassurent  pas.  Lablache  tremblait  hier  en  entrant 
en  scène.  Lablache  d'un  aplomb  si  parfait  !  la  peur  galo- 
pait Tamburini  dont  la  voix  est  un  prodige  de  légèreté. 
Mlle  Grisi  sentait  ses  genoux  se  dérober  sous  elle,  et  pour- 
tant elle  était  bien  loin  du  moment  où  elle  doit  faire  sa 
prière.  Santini ,  Ivanof  ne  paraissaient  pas  plus  intrépides. 
Que  tous  ces  virtuoses  poltrons  soient  expédiés  à  Londres, 
ils  chanteront  au  sortir  du  paquebot,  prendront  leur  costume 
de  théâtre  en  quittant  le  manteau  de  voyage  ,  et  n'éprouve- 


REVUE    DE    PARIS.  ltto 

ront  pas  la  moindre  éraolion.  Tout  leur  réussira  la  pre- 
mière soirée  comme  s'ils  étaient  campés,  établis  sur  la  scène 
depuis  un  mois.  D'où  vient  cette  terreur  panique  inspirée 
par  le  public  parisien?  Est-il  d'une  implacable  sévérité? 
S'est-il  montré  quelquefois  injuste  ?  Non.  Ingrat  ?  Bien  moins 
encore.  Mais  le  public  de  Paris  est  silencieux,  attentif, 
observateur.  Le  public  de  Paris  écoute  ce  qu'on  lui  dit.  ce 
qu'on  lui  chante  surtout ,  et  Ton  craint  de  laisser  échapper  . 
dans  cette  première  épreuve  ,  quelque  chose  qui  ne  soit  pas 
tout-à-fait  digne  de  son  attention. 

Mlle  Grisi ,  Lablache  entraient  par  une  cavatine  à  brûle- 
pourpoint ,  —  pas  un  mot  de  récitatif  ne  la  précédait .  et  le 
récitatif  est  bien  précieux  en  pareille   circonstance  ;  il  sert 
à  essayer  la  voix  sans  danger,  à  l'assurer  sur  le  simple  dé- 
bit, avant  de  tenter  les  écueils  du  chant  figuré.   Mlle   Grisi 
chante  fort  agréablement  sa  cavatine  ,  elle  l'arrange  pour  le 
genre  d'exécution  qu'elle   a  adopté  ;    mais  le  sentiment  de 
cet  air,  le  Irio ,  l'exaltation  que  Rossini  a  voulu  lui  impri- 
mer disparaissent  en  grande  partie.  Entre  di placer  mihalza 
il  cor  et  Una  voce  poco  fâ  du  Barbiere  la  différence  est  énorme, 
les  sentimens  ne  sont  pas  les  mêmes  .  et  les  mêmes  moyens 
de  vocalisation  ne  sauraient  être  employés  avec  raison,  avec 
bonheur  pour  l'une  et  l'autre  cavatine.  M:ie  Grisi  nous  a  dit 
des  choses  charmantes  et  d'une  grande  délicatesse,  en  demi- 
voix,  il  est  vrai  ,  mais  elie  ralentit  trop  le    second  mouve- 
ment, elle  amoindrittrop  le  son  pour  le  faire  éclater  ensuite 
et  rendre  le  contraste  plus  frappant.  La  peur  lui  a  fait  abré- 
ger,  écourter  ses  points  d'orgue.  Elle   a  pris  de  brillantes 
revanches  dans  les  deux  duos,    le  trio,  le  quintette  et  la 
prière  ,  morceau  capital,  qu'elle  chan'e  dans   le  ton   delà 
partition  .  plusieurs  de   ses   devancières  la   transposaient  , 
morceau  d'autant  plus  difficile  qu'il  faut   le  dire   à  genoux. 
Lablache  était  attendu  ;  les  applaudissemens ,  les  bravos  , 
l'ont  fêté  quand  il  a  paru,  c'était  pendant  le  duo;  le  charme 
des  voix  de  Tamburini  et  de  Mlle  Grisi  ont  arrêté  ces  témoi- 
gnages de  faveur  ,  qui  ont  repris  leur  cours  avec  plus  de  vio- 
lence quand  la  dernière  cadence  de  ce    morceau  a  livré  le 
champ  libre  aux  amateurs  reconnaissans.  Lablache  arrivant 
sur   une  ritournelle   est   déjà  un  spectacle  intéressant  -,    sa 
10  16. 


I  86  REVUE    DE    PARIS. 

physionomie  expressive  et  spirituelle,  son  geste  ,  font  par- 
ler la  musique  ;  on  rit  déjà  de  ce  qu'il  va  dire.  Il  a  posé  ,  dé- 
taillé sa  cavatine  en  comédien,  en  virtuose  consommé,  et 
nous  a  donné  plus  d'agilité  que  les  autres  fois.  Celte  voix 
formidable  ,  modérée  avec  art,  n'en  est  que  plus  puissante. 
Le  trio  dit  par  Lablache,  Taraburini  et  M1'6  Grisi  était  ravis- 
sant ,  et  pourtant  il  sera  mieux  exécuté  aux  représentations 
suivantes.  Une  quatrième  voix  se  fait  entendre  dans  ce  trio 
pour  concerter  délicieusement  avec  les  trois  autres,  c'est  le 
cor  de  Gallay  ,  qui  avait  déjà  fait  merveille  dans  la  cavatine 
di  piacer.  Dilettanti,  que  les  yeux  d'une  belle  prima  donna 
séduisent  avec  raison  ,  portez  vos  yeux  sur  les  mélodies  qui 
s'échappent  du  pavillon  de  cet  instrument  ,et  vous  en  serez 
d'autant  plus  satisfaits ,  qu'il  ne  sera  point  nécessaire  de 
changer  la  direction  de  votre  télescope  ;  il  pourra  rester  fixé 
sur  les  astres  que  vous  admirez.  Lablache  a  été  excellent, 
parfait ,  dans  un  rôle  qui  ne  lui  convient  pas  précisément; 
sa  voix  se  dessinait  d'une  manière  charmante  dans  les  deux 
ensembles  d'un  mouvement  lent  qui  sont  encadrés  au  milieu 
du  quintette.  Le  public   n'a  peut-être  pas  remarqué  tout  ce 
que  son  dernier  couplet  final  avait  de  remarquable  ,  de  sur- 
prenant. Un  chanteur  s'avance  ordinairement  vers  la  rampe 
lorsqu'il  doit  dire  un  aparté  ;  c'est  du  troisième  plan  ,  en 
arrière  des  autres  acteurs,  des  choristes  mêmes,  que  La- 
blache a  fait  sa  confidence  ,  dont  le  public  n'a  pas  perdu 
une  note.  C'était  un  pizzicato  de  dix  contre-basses.  Je  ne 
lui  connais  de  rival  en  ce  genre  que  le  bourdon  de  Notre- 
Dame  ;  son pianis s imo  vibre  depuis  Saint-Cloud  jusqu'à  Cham- 

Je  ne  dirai  qu'un  mot  de  Tamburini ,  il  a  été  prodigieux  ; 

son  air  est  une  merveille  d'exécution.  Après  avoir  dit  le 
trait  en  triolets  avec  une  rapidité  sans  égale  ,  il  les  termine 
par  des  gammes  en  doubles  ,  progression  immense ,  et  que 

les  mathématiciens  jugeaient  impossible  pour  une  basse.  On 

a  voulu  qu'il  répétât  cette  cabalette.  Allez  l'entendre,  et  vous 

verrez  comme  on  l'applaudit. 

Après  avoir  chanté  tour  à  tour  les  parties  des  deux  pre- 
mières basses  de  la  Gazza  ,  Santini  s'est  chargé  de  la  troi- 
sième et  n'a  pas  dérogé  ;  sa  belle  voix  s'est  largement  dé- 


REVUE     DE    PARIS.  î  87 

ployee  dans  le  quintette,  dont  certains  passages  semblaient 
être  exécutés  par  un  orgue  expressif. 

La  voix  d'Yvanof  a  des  cordes  superbes  ,  mais  il  se  com- 
plait  un  peu  trop  à  les  faire  sonner  long-temps.  Dans  sa  ca- 
vntine  .  il  tient  ses  appogiatures  comme  s'il  ne  devait  pas  les 
quitter  de  la  soirée.  Il  attaque  ses  dernières  notes  du  duo 
avec  trop  de  force  et  tout  d'une  venue,  sans  les  gradations 
nécessaires  pour  faire  admettre  cet  éclat  violent.  11  a  eu  de 
très-beaux  momens  dans  ce  duo  ;  mais  quand  iî  anime  son 
chant,  je  voudrais  aussi  qu'il  animât  sa  personne. 

Les  acteurs  et  l'orchestre  n'étaient  pas  encore  bien  sur 
leurs  pieds,  cette  incertitude  a  cessé  pour  le  second  acte. 
M.  Parisini ,  nouveau  chef  d'orchestre  ,  est  un  homme  de 
talent  ;  mais  les  mouvemens  qu'il  imprime  ne  sont  pas  exac- 
tement les  mêmes  que  l'on  avait  donnés  à  plusieurs  mor- 
ceaux. Je  ne  dis  pas  que  M.  Parisini  ait  tort  ;  mais  il  en  est 
résulté  quelques  tiraillemens  désagréables.  M.  Rossini  est  là 
pour  faire  connaître  ses  intentions  et  régler  l'aiguille  du 
métronome. 

Lablache,  Tamburini,  MlleGrisi,  ont  été  appelés  après  la 
représentation  ;  ils  ont  reçu  ,  de  même  que  Santini  et  Yva- 
nof,  de  nouvelles  preuves  de  la  satisfaction  du  public.  La 
salle  était  comble.  On  nous  annonce  la  Prova  pour  le  second 
début  de  Lablache.  Evoiva  Campanorw  !  Rubini  fera  son  en- 
trée par  la  Sonnambula. 


THEATRE    DE    ÎÎAPLES.    —  THEATRE    ITALIEN    DE    MADRID. 

Les  journaux  de  Naples  nous  annoncent  d'abord  en  quel- 
ques lignes  une  éruption  du  Yésuve  ;  ce  n'est  qu'une  semai- 
ne ,  une  décade  plus  tard  qu'ils  nous  expédient  le  récit  com- 
plet et  détaillé  des  ravages  du  volcan.  Les  coups  dutonnerre 
souterrain  ,  la  pluie  de  feu,  la  neige  de  cendres  noires,  la 
grêle  de  pierres  ,  dont  les  grêlons  sont  quelquefois  de  la 
grosseur  du  monolithe  deLuxor  ou  des  tours  de  >"otre-Darae, 
les  torrens  de  lave  qui  roulent  jusqu'à  la  mer  en  dévorant 
tout  sur  leur  passage  ,  ces  effrayantes  catastrophes  qui  rap- 


18*8  REVUE    DE    PARIS. 

pelleraient  avec  une  parfaite  exactitude  les  désastres,  la 
ruine  de  Sodome  et  de  Gomorrhe,  s'il  n'y  manquait  une  sta- 
tue de  muriate  de  potasse,  sont  décrites  in  extenso  par  les 
journalistes,  et  succèdent  bientôt  à  leurs  brièves  notes  , 
données  sur  le  champ  de  bataille  ,  à  la  lueur  de  la  fournaise 
ardente.  11  en  est  ainsi  de  tous  les  événemens  qui  changent  la 
face  d'un  empire,  des  combatssurterreet  surmer,  des  émeu- 
tes, des  révoltes,  des  révolutions  qui  renversent  un  trône  pour 
en  relever  quelquefois  un  autre ,  et  Ton  est  ensuite  bien  sur- 
pris de  se  trouver  au  point  du  départ,  comme  ces  conquérans 
qui  font  immoler  gens  et  bêtes  pendant  six  ans,  pour  con- 
clure ensuite  un  traité  dont  la  première  condition  est  de 
rendre  et  restituer  tout  ce  qu'ils  ont  pris. 

Je  crois  nos  lecteurs  trop  instruits  pour  supposer  une 
minute  qu'ils  ignorent  qu'une  prima  donna  de  Naples  a  été 
décoiffée  par  une  autre  primr  donna ,  et  que  ce  combat  à 
outrance  ,  cette  attaque  unguibus  et  rostro ,  a  eu  lieu  sur  une 
arène  déjà  célèbre  par  une  infinité  de  meurtres,  d'empoison  - 
nemens ,  d'incendies,  de  strangulations,  d'assassinats,  de 
suicides,  qui  pourtant ,  et  c'est  là  le  plus  singulier,  ne 
l'ont  jamais  ensanglantée.  Mais  comment  cette  prima  donna 
a-l-elle  été  décoiffée?  C'est  ce  que  nos  lecteurs  ne  savent 
point;  je  me  hâte  de  tailler  ma  plume  pour  leur  conter  ce 
fait. 

On  répétait  Maria  Stuart  à  San  Carlo  ;  c'était  comme  vous 
le  voyez ,  la  prova  d^un  opéra  séria  ,  vous  savez  par  expé- 
rience qu'une  prova  de  celte  espèce  peut  être  égayée  par  de 
burlesques  accidens,  incidens  si  vous  l'aimez  mieux  ,  je  ne 
tiens  nullement  à  l'une  ou  l'autre  expression.  Les  sympho- 
nistes étaient  à  leur  poste  ,  il  saggaritore  dans  son  trou  ,  des 
chaises  rangées  sur  le  théâtre  attendaient  les  virtuoses  ,  i 
cantanti.  M^e  Ronzi-Debegnis  fait  preuve  d'exactitude  en 
arrivant  à  l'heure  marquée,  chose  rare  chez  une  prima 
donna  tenant  le  haut  bout  ;  elle  arrive,  s'assied,  ôte  son 
chapeau  et  le  pose  délicatement  sur  la  chaise  voisine  ,  de 
manière  à  ce  que  ce  léger  couvre-chef  et  le  voile  qui  l'accom- 
pagne (  le  voile  est  de  rigueur  aux  répétitions)  ne  soient 
pas  chiffonnés.  Ces  dispositions  préliminaires  étant  prises, 
elle  procède  à  l'exécution  de  sa  parlie,  et  ne  détourne  ses  yeux 


REVUE    DE     PARIS. 


189 


de  son  rôle  que  pour  regarder  l'archet  du  cupo  d' orchestra. 
Elle  est  tout  à  son  affaire  ,  elle  ignore  ce  qui  peut  se  passer 
à  ses  entours. 

Parait  alors  Mme  Del  Sere  ,  prima  donna  en  second  :  elle 
trouve  toutes  les  chaises  occupées  parles  chanteurs  et  par 
le  chapeau  ci-dessus  mentionné.  Comme  il  eût  été  fort  inutile 
de  prier  le  chapeau  de  lui  céder  la  place  qu'il  tenait  indû- 
ment ,  elle  le  prend  avec  précaution  et  l'accroche  au  châssis 
de  la  coulisse  voisine  ,  à  quelque  branche  d'un  arbre  des 
jardins  d  Elisabeth  ,  à  quelque  pilier  du  cachot  de  Marie  : 
mon  correspondant  ne  s'explique  pas  sur  ce  point.  Ce  qu'il 
y  a  de  sûr ,  c'est  qu'il  était  mal  accroché  .  car  une  minute 
après  ,  il  était  par  terre  et  placé  de  la  manière  la  plus  péril- 
leuse ;  il  reposait  précisément  sur  sa  partie  la  plus  délicate  , 
et  qu'il  importait  de  garantir  ;  le  voile  traînait  au  loin  dans 
la  poussière ,  et  son  entière  blancheur  courait  de  grands  ha- 
sards. Pour  tout  dire  ,  il  était  dans  la  position  d'une  tartine 
tombée  tout  juste  sur  le  côté  garni  de  beurre  ou  de  confi- 
tures; l'infortune,  le  caprice  du  sort  ne  saurait  aller  plus 
loin  :  Atanlasciagure  chinaireggero. 

Mme  Rouzi-Debegnis,  cette  jolie  brune  aux  yeux  noirs  , 
aux  longs  cils,  si  fraiche  et  si  piquante,  en  1820,  quand 
elle  représentait  Fiorella  du  Turco  in  Itulia  sur  notre  théâ- 
tre italien  ;  la  parque  ayant ,  depuis  lors,  filé  pendant  qua- 
torze ans  et  neuf  mois,  je  ne  saurais  vous  dire  si  la  Fiorella 
de  nos  jours  ressemble  parfaitement  à  l'ancienne,  ce  n'est 
pas  impossible  ;  cependant  trois  lustres  c'est  beaucoup  sur 
la  plus  belle  tète  de  prima  donna  ;  les  cantatrices  sont  ex- 
posées à  de  rudes  fatigues,  à  des  exercices  continuels  au 
théâtre  comme  au  foyer.  Mme  Ronzi-Debegnis ,  la  pro- 
priétaire du  chapeau,  est  la  première  à  signaler  la  chute 
du  meuble  précieux.  Sans  avoir  égard  aux  causes  qui  peu- 
vent l'avoir  précipité  dans  cette  dure  position,  sans  les  exa- 
miner l'une  après  l'autre  ,  et  réfléchir  mûrement  sur  le 
parti  qu'il  faut  prendre,  sa  première  pensée  est  de  croire 
que  Mme  Del  Sere  a  fort  impertinemment  délogé  le  chapeau 
afin  de  s'emparer  de  la  place  qu'il  occupait,  et  l'a  jeté  par 
terre  pour  en  être  plus  tôt  débarrassée.  Alors,  regardant 
avec  attendrissement  l'infortuné  chapeau  ,  jetant  un  coup 


190 


REVUE    DE    PARIS. 


d'oeil  foudroyant  sur  Mme  Del  Sere,  elle  dit  :Qvestoèdapet- 
tegola  ,  c'est  un  Irait  de  chipie.  Mme  Del  Sere  ne  reçoit  pas 
l'attaque  sans  y  répondre  vivement;  elle  renvoie  la  balle  , 
saisit  la  cabalette  à  son  tour,  et  l'orne  de  variations  ;  elle 
en  était  au  plus  beau  de  sa  période  ,  quand  le  clarinettiste 
Sebastiani ,  prenant  fait  et  cause  pour  Mme  Debegnis,  dit  à 
celle-ci  :  «  Ne   vous  souciez  en  aucune  manière  des  propos 

de  cette »  Je  n'écris  pas  le  mot  même  en  italien  ,  la 

traduction  en  serait  trop  facile,  il  commençait  et  finissait 
comme  l'autre  ,    et  valait  mieux  que  petlegola. 

Mme  Dei  Sere  repousse  avec  plus  d'énergie  la  seconde 
épilhète  ,  et  lance  un  coup  de  son  ombrelle  à  travers  la  fi- 
gure du  clarinettiste  qui  le  reçoit  admirablement.  La  pres- 
tesse delà  prima  donna  le  prévint,  il  n'eut  pas  le  temps  de 
croiser  le  fer  et  de  parer  avec  son  instrument  ;  la  clarinette 
en  la  est  une  arme  que  l'on  opposerait  avec  succès  à  l'om- 
brelle. Le  musicien,  à  l'orchestre,  est  dans  une  position 
charmante  pour  accepter  les  coups  de  parapluie  que  lui 
adresse  une  frima  donna,  je  ne  vois  que  le  souffleur  qui 
puisse  lui  disputer  cet  avantage.  Le  clarinettiste,  plongé 
dansla  fosse  aux  lions,  se  démenait  comme  un  possédé, 
brandissait  vainement  son  tube  sonore  contre  l'antagoniste 
féminin  qui  le  dominait ,  quand  Mme  Debegnis,  furieuse  de 
l'insulte  faite  à  son  chevalier ,  s'élance  sur  sa  rivale,  la 
saisit  aux  cheveux,  lacère  ses  belles  tresses  ,  avec  art  ajus- 
tées, la  terrasse,  l'accable  de  coups,  et  l'implacable  Elisa- 
beth prélude  ainsi  au  meurtre  de  Marie  Stuart  que  Ton  em- 
porte cruellement  endommagée. 

une  autre  victime  s'offrait  à  la  commisération  du  public , 
victime  innocente  et  parfaitement  éirangère  à  ces  débats 
sanglans,  c'était  le  directeur,  Yimpi-esario  possesseur  de 
deux  prima  donna,  et  qui  se  voit  tout-à-coup  privé  de  l'une  et 
de  l'autre.  Mme  Del  Sere  est  dans  son  lit,  mourante  ;  Mme  De- 
begnis ne  peut  reparaître  après  son  escarmouche.  L'im- 
présario est  in  angustie ;  s'il  avance  il  est  mort  ;  s'il  recule, 
on  le  tue  :  encore  s'il  avait  sous  sa  main  Tamburini  qui  sait 
si  bien  revêtir  la  robe  déprima  donna,  et  chanter  galam- 
ment sa  partie  en  voix  sur-aiguë  !  Mais  non  ,  il  est  en  panne. 
Ce  calme  plat  le  ruine  pourtant ,  et ,  malgré  les  réclamations 


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de  Mme  Debegnis  ,  il  a  recours  aux  huissiers  et  la  pousse  sur 
la  scène,  où  la  plus  belle  bordée  de  sifflets  signale  son  arri- 
vée. Après  avoir  sifflé  et  resifflé,  le  public  a  pris  son  parti  > 
et  laissé  aux  tribunaux  le  soin  de  juger  cette  cause. 

Ilcaso  è  serio  ?  comme  dit  Bartolo  ,  vous  savez  que ,  dans 
Anna  Bolena,  Parcy  et  Smetton  ,  le  jeune  et  galant  page  ,  ont 
la  tête  tranchée  pour  avoir  tiré  l'épée  dans  le  palais  du  roi. 
Les  lois  napolitaines  sont  aussi  sévères  ,  le  théâtre  San  Carlo 
est  théâtre  royal ,  il  fait  partie  du  palais  du  roi  ;  tirer  l'épée, 
le  sabre,  la  dague  ,  le  poignard,  le  couteau,  la  clarinette 
ou  le  parapluie  ,  en  frapper  d'estoc  ou  de  taille  ,  en  porter 
des  coups  percans  ou  contondans  ,  est  crime  de  lèse-ma- 
jesté ;  la  loi  est  précise ,  elle  punit  de  mort  cette  voie  de  fait. 
Une  clarinette,  c'est  comme  un  javelot,  un  parapluie  ou 
bien  une  épée,  vuol  dir  lo  stesso,  vuol  dir  lo  stesso ,  vuol  dir 
lo  siesso ,  demandez  plutôt  au  podesta  Lablache. 

Le  directeur  demande  des  dommages  et  intérêts  énormes 
aux  deux  championnes  :  à  l'une  ,  parce  qu'elle  est  malade 
par  imprudence  ;  à  l'autre ,  pour  avoir  mis  hors  de  combat 
sa  rivale.  La  justice  informe  de  son  côté,  afia  que  la  vin- 
dicte publique  ait  complète  satisfaction;  les  diletlanti  gé- 
missent d'une  éruption  plus  funeste  pour  eux  que  celles  du 
Vésuve  et  du  Stromboli.  Cependant  d'amiables  compositeurs 
s'occupent  de  rétablir  un  accord,  parfait  ou  non  ,  sans  le- 
quel il  n'y  a  pas  de  musique  possible.  On  espère  beaucoup 
des  beaux  yeux  de  Mme  Debegnis  ,  on  se  flatte  qu'ils  triom- 
pheront de  la  sévérité  des  gens  de  robe  ;  cela  ne  s'est  jamais 
vu,  j'en  conviens,  mais  peut-être  cette  fois  seront-ils  assez 
galans  ,  assez  tendres  pour  ne  pas  résister  aux  charmes 

D'une  solliciteuse  aimable  et  sous  les  armes. 

—  Les  opéras  de  Bellini  font  fureur  à  Madrid;  le  public 
ne  se  lasse  pas  d'applaudir  la  Stra?iiera,  il  Pirata,  iJIontec- 
chi,  la  Sannambula ,  yorma  surtout,  et  même  Bianca  e  Fer- 
nando. D'autres  auteurs  ont  cependant  réussi  sur  le  théâtre 
de  celte  capitale,  malgré  la  vogue  de  Bellini.  Voici  quelques 
détails  sur  les  opérations  dramatiques  de  la  compagnie  ita- 
lienne habilement  dirigée  par  cl  senor  Grimaldi  : 


102  REVUE    DE    PARIS. 

Ilnuovo  Figaro ,  de  Ricci,  chanté  par  MU"  Edwige,  Fran- 
çaise ,  élève  de  Garcia,  Pio  Bolticelli  et  Bottelli ,  bouffes  , 
et  Timoléon  Alexandre  ,  premier  ténor  de  demi-caractère. 
La  musique  parut  ingénieuse  et  gaie  sans  produire  uri  grand 
effet.  M1*0  Edwige  ne  réussit  point ,  Bottelli  sembla  suppor- 
table,  Timoléon  et  Bolticelli  reçurent  de  brillans  témoi- 
gnages de  la  faveur  du  public. 

I  Capuletti  ed  i  iïlontecchi,  de  Bellini ,  avec  le  troisième 
acte  de  Vaccaj  ,  début  de  Mlle  Giuditta  Grisi ,  furore,  iruz- 
zione .  fanatismo ,  dit  mon  correspondant;  la  prima  donna,  il 
maestro  Bellini ,  eurent  une  large  part  d'applaudissemens. 
M|le  Edwige  fit  la  conquête  de  ses  auditeurs  en  exécutant  sa 
cavatine  du  second  acte  ;  mais  on  siffla  Timoléon.  Le  vent 
avait  changé  pour  l'un  et  pour  l'autre.  Le  public  regretta 
le  troisième  acte  de  Bellini  que  Mroe  Méric-Lalande  chantait 
lors  de  la  mise  en  scène  de  cet  opéra  ,  deux  ans  auparavant. 

II  Furioso ,  de  Donizetti.  La  musique  plut  beaucoup,  le 
premier  acte  surtout.  Bolticelli ,  il  Furioso,  fort  applaudi, 
Timoléon  et  MIle  Edwige  mal  accueillis.  Salas  ,  jeune  Espa- 
gnol, buffo  comico ,  fit  le  plus  grand  plaisir  dans  le  rôle  de 
Kaidama.  C'est  un  sujet  qui  donne  de  belles  espérances  ;  il 
est  excellent  musicien  et  chantebien.  Sa  voix  est  un  baryton 
peu  vibrant  ,  qui  ne  lui  permettra  peut-être  pas  d'arriver  à 
l'emploi  de  primo  buffo.  Mais  une  place  érainente  l'attend  en 
Italie  ,  s'il  s'y  présente  comme  buffo  comico. 

Anna  Bolena,  chanté  par  Inchindi,  Trezzini,  Mmc  Méric- 
Lalande  ,  n'avait  eu  aucun  succès  en  1832;  cet  ouvrage  a 
été  reçu  avec  une  froideur  au  moins  égale  cette  année. 
L'astre  de  Mlle  Grisi  en  a  pâli  quelque  peu.  Timoléon  y  fut 
désapprouvé  d'une  telle  manière  que  l'administration  se  vit 
forcée  de  résilier  son  contrat  avec  ce  ténor  infortuné. 

Norma,  de  Bellini  ,  pour  le  début  de  Genero  ,  premier  té- 
nor. La  musique  et  Mlle  Grisi  ont  fait  trépigner  d'enthou- 
siasme. Le  débutant  a  déplu  ;  ni  sa  voix,  que  Ton  jugeait 
belle,  ni  son  chant ,  n'ont  trouvé  grâce  devant  une  assem- 
blée que  l'exagération  de  ses  gestes  indisposait. 

La  Sonnambula ,  de  Bellini.  La  musique  ,  sans  exciter  les 
transports  accoutumés  aux  représentations  des  opéras  de 
te  maître  ,  a  paru  charmante.  MH«  Grisi  a  de  nouveau  triom- 


REVUE     DE    PARIS.  193 

pbé,  et  Genero,  que  de  durs  avertissemens  du  public  avaient 
rendu  plus  réservé  ,  s'est  modéré  dans  son  jeu  scénique,  et 
s'est  relevé. 

Parisina,  deDonizetti,  succès  d'estime,  ni  chaud,  ni  froid, 
pour  la  composition  et  l'exécution.  Un  jeune  espagnol ,  don 
Ojeda  Manii ,  hidalgo,  natif  de  Se  ville  ,  débuta  dans  le  per- 
sonnage de  Ugo.  Sa  voix  est  peu  forte ,  mais  fort  agréable  ; 
chanteur  habile,  il  promet  assez  pour  que  la  direction  l'ait 
engagé  en  remplacement  de  Timoléon.  Les  Sévillans  se  sont 
distingués  à  ce  début ,  ils  ont  vigoureusement  soutenu  leur 
compatriote. 

Elisir  (Vamore ,  de  Donizetti,  ce  joli  ouvrage  écrit  sur  une 
traduction  du  Philtre ,  n'a  trouvé  que  des  admirateurs.  Ge- 
nero et  le  caricato  Salas  ont  été  applaudis  à  outrance. 

Mon  correspondant  est  un  dilettanti  di  prima  s  fera,  un 
connaisseur,  et  je  puis  me  fier  à  ses  notes. 

—  Le  grand  théâtre  de  Lyon,  qui  était  fermé  depuis  quel- 
que temps  ,  va  se  rouvrir  sous  la  direction  de  M.  Singier. 
Le  conseil  municipal  avait  rejeté  d  abord  les  conditions 
proposées  par  cet  habile  administrateur,  et  M.  Singier  avait 
quitté  Lyon  sans  rien  conclure.  A  peine  arrivé  à  Paris  ,  on 
lui  a  fait  connaître  l'acceptation  de  ses  propositions  ;  la  ville 
lui  accorde  76,000  fr.  de  subvention  ,  et  M.  Singier  est  déjà 
de  retour  à  son  poste ,  où  de  nouveaux  acteurs  vont  le 
joindre. 

—  Tout  ce  que  la  capitale  renferme  d'artistes  assistait  au 
convoi  de  notre  illustre  musicien  Boïeldieu  ;  le  cortège  s'est 
rendu  à  l'église  des  Invalides,  où  l'on  a  célébré  la  messe 
des  morts  et  chanté  le  superbe  Requiem  de  M.  Cherubini. 
L'exécution  a  été  excellente. 

—  Mme  Fink-Lohr  a  débuté  au  Théâtre-Italien  dans  le 
rôle  d'Adélaïde  de  la  Slraniera,  et  n'a  pas  obtenu  de  succès; 
espérons  qu'elle  prendra  sa  revanche.  Elle  ne  manque  pas 
de  talent ,  mais  sa  voix  est  un  peu  agile  et  d'un  timbre  peu 
agréable.  Rubini  a  fait  merveille;  jamais  ce  prodigieux 
chanteur  n'avait  montré  tant  de  vigueur,  de  charme  et  de 

10  17 


1  94  REVUB    DE    PARIS. 

légèreté;  ce  nouveau  triomphe  efface  tous  les  anciens,  c'est 
à  recommencer,  et  le  public  n'en  est  point  alarmé.  Tambu- 
rini  est  toujours  admirable  ;  il  dit  sa  cavatine  d'une  manière 
ravissante.  On  s'attendait  mardi  à  la  seconde  représenta- 
tion de  la  Straniera ;  une  indisposition  de  la  prima  donna, 
Mmc  Fink-Lohr  ,  l'a  retardée,  et  l'on  a  offert  au  public  il 
Barbia'c  di  Siviglia,  chanté  par  Rubini,  Tamburini ,  Sanlini 
et  Mlle  Grisi.  Les  dilettanti  ont  souscrit  de  grand  cœur  à 
l'échange;  l'exécution  en  a  été  charmante  d'un  bout  à  l'au- 
tre, et  l'on  a  constamment  applaudi  la  gaieté  spirituelle  de 
Figaro,  la  coquetterie  malicieuse  de  Rosine  ,  le  chant  des 
quatre  virtuoses  principaux;  ensemble  délicieux  .  qui  rend 
au  Barbier  toute  la  fraîcheur  de  la  nouveauté. 

Castil-Blaze. 


*M* 


BULLETIN   LITTERAIRE. 


Il  y  a  aujourd'hui  à  élever  en  littérature  un  monument  magni- 
fique ,  et  qui  porterait  bien  haut  dans  les  airs  le  nom  de  son  archi- 
tecte ;  ce  serait  un  livre  de  critique.  Il  ne  s'est  peut-être  jamais 
opéré  à  l'occasion  des  arts  un  mouvement  semblable  à  celui  dont 
nous  sommes  témoins  et  parties  5  et  ce  mouvement  ,  personne  en- 
core ne  l'a  sincèrement  étudié  ,  suffisamment  compris  ,  expliqué. 
La  presse  a  livré  généreusement  le  bas  de  son  commerce  et  de  sa 
politique  aux  amis  de  la  littérature  ;  ils  n'ont  pas  voulu  ou  ils  n'ont 
pas  pu  s'en  servir.  Quelques-uns,  les  plus  spirituels ,  ceux  qui 
avaient  dans  l'ame  le  germe  de  la  poésie  et  des  bonnes  idées,  ont 
pris  la  chose  en  plaisantant  ;  ils  ont  considéré  la  lisière  du  feuil- 
leton comme  un  falbalas  de  robe  qu'on  leur  donnait  à  broder,  et 
ils  y  ont  jeté  en  profusion  les  charmans  dessins  et  les  charmantes 
roses.  Après  les  épagneuls  sont  venus  les  ânes ,  qui  ont  aussi  brodé, 
mais  comme  les  ânes  brodent.  Maintenant  le  feuilleton,  en  général 
est  un  misérable  fouillis,  fort  méprisé,  et  qui  mérite  ce  mépris. 
C'est  donc  aujourd'hui  un  instrument  qu'ont  souillé  bien  des  mains 
peu  propres  ,  et  qu'ont  gauchi  bien  des  mains  peu  exercées  5  habile 
serait  entre  tous  celui  qui  en  ferait  désormais  une  besogne  hon- 
nête et  de  quelque  valeur. 

Il  est  bien  entendu  que  nous  ne  nous  portons  pas  cet  ouvrier. 
Nous  voudrions  équarrir  notre  moellon  au  monument  de  tout  à 
l'heure,  en  toute  modestie  et  humilité.  11  y  a  tant  et  tant  à  faire , 
que  le  plus  pauvre  manœuvre  peut  s'y  employer  utilement.  Nous 
laisserons  à  d'autres  l'honneur  de  fuseler  les  colonnes,  de  percer 
les  roses  ,  de  denteler  les  clochetons  ;  qu'on  nous  permette  de  creu- 
ser la  terre  du  fondement  ,  et  de  jeter  dans  le  gouffre  quelqu'une 
de  ces  masses  informes  qui  restent  éternellement  ignorées  .  et  qui 


196  REVUE    DE    PARIS. 

n'ont  d'autre  gloire  que  leur  abnégation.  De  tout  ceci,  il  sort 
d'une  manière  manifeste  que  nous  croyons  à  la  possibilité  d'une 
critique  superbe.  Nous  pensons  devoir  insister  là-dessus ,  parce 
qu'il  ne  se  passe  guère  de  jour  où  les  feuilletonniers  ne  se  lamen- 
tent de  ce  qu'il  n'y  a  plus  de  littérature ,  ni  de  poésie ,  ni  de 
drame  |  auquel  cas  il  se  concevrait  sans  peine  que  ces  cboses  n'exis- 
tant pas  ,  la  critique  qui  les  prend  pour  objet  n'existerait  pas  da- 
vantage. Nous  sommes  persuadé ,  nous ,  que  la  littérature ,  la 
poésie  et  le  drame  existent,  d'une  existence  forte  et  brillante,  et 
nous  n'en  voudrions  pour  preuve,  entre  mille,  que  le  dîner,  le 
loyer  et  l'babit  qu'en  retirent  ces  messieurs,  qui  proclament  leur 
agonie  et  leur  mort.  Si  nous  étions  jamais  abonné  à  l'un  de  ce» 
journaux  littéraires  qui  annoncent  ainsi  la  disparition  de  toute 
littérature  ,  nous  nous  empresserions  d'écrire  la  lettre  suivante  au 
directeur  :  Monsieur,  je  lis  dans  votre  dernier  numéro  que  le  sort 
des  lettres  est  désespéré,  et  que  nous  sommes  arrivés  au  moment 
de  leur  catastrophe  inévitable  ;  je  prends  une  part  bien  vive  à 
cette  désolation  des  arts  et  de  l'intelligence  j  mais  comme  votre 
journal  littéraire  devient  désormais  sans  objet,  je  vous  annonce 
que  je  cesse  mon  abonnement  5  vous  priant,  si  la  littérature  venait 
à  renaître  ,  de  vouloir  m'en  faire  prévenir. 

Ce  n'est  pas  que  les  feuilletonniers  ,  niant  la  littérature,  soient 
aussi  bêtes  qu'ils  en  ont  l'air  j  mais  comme  la  littérature  suppose 
des  littérateurs,  et  que  s'ils  se  mettaient  à  dire  un  beau  matin  :  Il 
s'est  joué  hier  un  drame  qui  fait  honneur  au  pays  et  au  siècle  j  il 
a  paru  aujourd'hui  un  roman  qui  sera  traduit  dans  toutes  les  con- 
trées de  l'Europe  intelligente  j  nous  venons  de  parcourir  des  poésies 
qui  sont  chaudes  d'élan  est  suaves  de  parfum  5  on  ne  manquerait 
pas  de  leur  dire  :  Qui  a  construit  ce  drame  ,  écrit  ce  roman  ,  laissé 
«'échapper  cette  poésie?  Alors  la  gloire,  la  reconnaissance,  le  bruit 
iraient  à  cet  homme  ou  à  ces  hommes,  et  lefeuilletonnier  serait 
quelque  peu  oublié  ,  ce  qu'il  ne  vent  pas.  La  peur  qu'il  a  d'édifier 
des  renommées  lui  ferme  la  bouche,  ou  le  fait  mentir  ;  il  fait, 
mais  pour  d'autres  motifs,  comme  ces  valets  poltrons  de  comédie, 
que  leur  maître  envoie  quérir  son  bonnet  de  nuit  dans  quelque 
chambre  obscure ,  et  qui,  après  avoir  décrit  un  cercle  sur  leurs 
talons,  s'en  viennent  dire  :  Monsieur,  il  n'y  est  pas. 

Le  feuilletonnier  fait  un  faux  calcul.  La  plus  sûre  manière 
d'exister  aujourd'hui  par  la  littérature,   ce  serait  de  s'y  attacher 


REVUE    DE    PARIS.  197 

par  le  côté  de  la  critique.  Il  a  beau  s'écrier  qu'elle  n'existe 
pa9  ;  elle  croît,  elle  s'élève,  et  quand  elle  sera  faite  et  grandie, 
il  aura  la  douleur  tardive  et  stérile  de  n'y  avoir  pas  gravé  son 
nom.  La  littérature  sera  comme  le  Christ,  elle  niera  qui  l'aura 
niée. 

Et  quelle  matière  pour  la  critique,  à  l'heure  qu'il  est!  D'un 
côté,  la  langue  française  qui  se  renouvelle  de  fond  en  comble  ,  et 
dont  il  faudrait  fixer  la  constitution  et  l'avenir;  de  l'autre,  le 
drame ,  qui  opère  le  grand  envahissement  prévu  par  quiconque  a 
deux  idées  ,  c'est-à-dire  l'envahissement  de  la  tragédie,  de  la  co- 
médie et  de  l'opéra,  monnaie  de  la  même  pièce  ,  parties  du  même 
tout,  provinces  du  même  royaume  ,  élémens  de  la  même  synthèse  ; 
par  ici,  la  poésie  qui  multiplie  ses  formules,  combine  ses  rhythmes, 
habille  magnifiquement  son  langage;  par-là,  le  roman  qui  se  plie 
aux  mille  besoins  de  la  pensée  ,  qui  se  fait  historique  pour  les  ar- 
chéologues, héraldique  pour  les  chroniqueurs,  mystique  pour  les 
natures  molles  et  indécises  ;  et  puis  ces  trois  rameaux  à  lier  au 
même  tronc  ,  le  drame  ,  la  poésie  ,  le  roman  ;  l'unité  à  porter  dans 
la  multiplicité  des  œuvres  ,  parce  que  l'ame  est  une  au  milieu  de  la 
multiplicité  des  sentimens. 

Nous  le  répétons,  la  critique  à  faire  est  superbe.  Nous  en  ferons 
ce  que  notre  force  nous  permettra.  Nous  accueillerons  religieuse- 
ment tous  les  livres  qui  s'adresseront  à  notre  justice  ;  grands,  pe- 
tits, graves  ou  légers;  et  de  temps  à  autre,  le  plus  régulièrement 
qu'il  nous  sera  possible,  nous  en  rendrons  compte  à  nos  lecteurs  , 
avec  l'impartialité  ferme  et  droite  qu'une  pareille  tâche  nous  sem- 
ble exiger.  Nous  ignorons  ce  que  c'est  que  la  camaraderie  et  l'in- 
dulgence; une  opinion  complaisante  est  une  justice  qui  n'est  pas 
juste,  c'est-à-dire  une  monstruosité.  Quand  nous  dirons  qu'un 
livre  est  bon  ou  mauvais,  cela  voudra  dire,  non  pas  qu'il  est  en  ef- 
fet l'un  ou  l'autre  ,  mais  qu'il  nous  le  parait.  Nous  aurons  soin  de 
placer  toujours  à  côté  du  jugement  la  loi  qui  lui  sert  de  base  ,  afin 
que  chacun  la  lise,  et,  après  l'avoir  lue,  l'accepte  ou  la  récuse. 
La  grande  quantité  de  livres  qui  nous  parvient ,  et  le  mompnt  un 
peu  tardif  où  nous  mettons  la  main  à  l'œuvre  ,  fait  que  nous  nous 
trouvons  passablement  encombré.  Nous  allons  procéder  au  dé- 
blayage  sans  rien  omettre  ,  nous  étendant  ou  nous  resserrant,  selon 
l'ouvrage  ;  jetant  par  ordre  dans  le  bulletin  tout  ce  qui  n'exige 
pas  expressément  un  grand  développement  d'idées  ,  et  consacrant 
10  17. 


I  9îî  REVUE    DE     PARIS.  » 

des  articles  spéciaux  à  tout  ce  qui  se  place  notablement  hors  de  li- 
gne par  des  idées  louables  ou  réprébensibles. 

PHILOSOPHIE. 

Essai  sur  V  Histoire  de  la  Philosophie  en  France,  au  dix- 
neuvième  siècle ,  par  Ph.  Damiron  ,  professeur  de  philosophie  à 
l'Ecole  normale. —  Chez  L.  Hachette. 

Nous  n'en  sommes  pas  à  annoncer  ce  livre  ,  déjà  parvenu  à  sa 
troisième  édition  5  noilsle  recommandons  à  ceux  qui  veulent  com- 
pléter leurs  connaissances  générales  du  côté  des  notions  philoso- 
phiques contemporaines.  Il  arrive  ,  en  général ,  à  tous  ceux  qui 
travaillent  dans  le  but  de  s'instruire  ,  de  se  mettre  facilement  au 
courant  des  choses  anciennes  ,  parce  quelles  ont  fourni  leurs  his- 
toires; mais  il  y  a  un  moment  où  ,  en  se  rapprochant  de  nous  ,  les 
documens  deviennent  mous,  inconsistans  ,  rares,  et  disparaissent. 

II  faut  alors  être  du  petit  nombre  de  ceux  qui  ont  vécu  par  eux- 
mêmes  dans  cette  pénombre  des  trente  dernières  années  ,  ou  ignorer 
à  peu  près  complètement  l'intime  et  le  meilleur  de  ce  qui  s'est  fait , 
dit,  ou  pensé. 

Sous  ce  point  de  vue,  et  dans  les  matières  philosophiques  ,  le 
livre  de  M,  Damiron  est  excellent,  très-curieux  et  fort  bien  fait. 
Rien  n'était  facile  comme  de  s'instruire  des  choses  importantes  de 
la  philosophie  ancienne  et  moderne  jusqu'au  dix-huitième  siècle; 
les  histoires  de  Bruker,  de  Tiédémann  et  de  Tennemann  en  présen- 
taient toutes  les  évolutions,  décrites  sous  l'influence  de  trois  prin- 
cipes divers  ,  mais  restaient  les  travaux  exécutés  en  France  depuis 
trente  ans  ,  et  M.  Damiron  y  a  pourvu. 

Outre  le  but  de  ce  livre  ,  nous  en  aimons  le  plan.  Non  pas  que 
la  classification  générale  des  philosophes  eu  école  sensualistc } 
école  thêologique ,  école  éclectique  nous  paraisse  très-rigoureuse  ; 
les  généralisations  ,  œuvre  et  témoin  de  la  faiblesse  de  notre  esprit , 
qui  a  besoin  de  concentrer  les  individualités  pour  les  étreindre  } 
sont  presque  toujours  trop  grandes  ou  trop  petites,  c'est-à-dire 
qu'elles  admettent  à  tort  certaines  spécialités  ,  ou  qu'elles  en  re- 
jettent injustement  certaines  autres.  Du  reste  ,  le  mal  est  moins 
grand  ici  que  partout  ailleurs  ,  parce  que  M.  Damiron  ne  tire  au- 
cune sort*;  de  conséquence  importante   de  sa  classification  ,  et  n'a 


REVUE    DE    PARIS.  199 

d'autre  intérêt  à  la  proposer,  que  de  faire  de  ses  divisions  autant 
de  têtes  de  chapitres.  Mais  nous  trouvons  une  chose  fort  com- 
mode, nette  et  profitable,  d'avoir  pris  les  écrivains  philosophiques 
un  à  un, et  d'avoir  éclaiici  réciproquement  leur  doctrine  par  leur 
histoire  et  leur  histoire  par  leur  doctrine. 

M.  Damiron  suit  deux  procédés  vis-à-vis  de  chaque  philosophe  ; 
il  le  raconte  et  il  le  critique.  Pour  raconter  ,  c'est  tout  simple,  il 
s'agit  seulement  de  savoir  les  faits;  pour  critiquer,  c'est  plus  dif- 
ficile, il  faut  avoir  une  doctrine  préalable  qui  serve  de  critérium. 
M.  Damiron  a-t-il  réellement  une  doctrine  toute  faite  ,  pour  l'oppo- 
ser invinciblement  à  tous  les  côtés  faibles  des  théories  qu'il  exa- 
mine? Non,  certes;  et  pourtant  oui.  Non,  car  M.  Damiron  aurait 
trouvé  ce  qui  ne  se  trouvera  certainement  jamais  ,  l'explication  du 
monde  matériel  et  moral  ,  la  cause  des  causes  :  oui  ;  car  lisez  les 
raisons  qu'il  allègue  contre  quelques  philosophes,  et  vous  resterez 
convaincus  qu'elles  sont  excellentes.  Cela  vient  de  ceci  : 

Toute  la  philosophie  ,  passée  ,  présente  et  future  ,  raisonne  sur 
deux  faits  ,  la  matière  ,  l'esprit.  Le  désaccord  vient  de  la  façon  de 
considérer  ces  deux  faits  primitifs  ,  l'un  vis-à-vis  de  l'antre.  Tel 
veut  que  l'esprit  soit  réellement  la  cause  de  la  matière,  et  la  con- 
tienne comme  une  conséquence  ,  ou  bien  qu'il  en  soit  le  tout,  et 
la  domine  comme  sa  partie  ;  tel  autre  veut  que  la  matière  soit  le 
seul  fait  existant ,  et  que  ce  que  l'on  appelle  l'esprit ,  ne  soit  que 
la  matière  modifiée,  comme  par  exemple  mise  en  mouvement; 
ceux-ci  ,  indépendamment  de  l'esprit  et  de  la  matière  dont  ils  con- 
çoivent l'homme  formé  ,  veulent  qu'il  y  ait  un  autre  principe  du- 
quel tout  procède  ;  ceux-là,  que  l'esprit  de  l'homme  soit  la  cause 
réelle  de  tout,  du  monde  comme  de  Dieu,  en  ce  sens  que  par  ses 
opérations  il  les  découvre  ,  et  par  conséquent  les  détermine  à  être. 
Supposez  encore  ious  les  systèmes  que  vous  voudrez.  A  moins  d'ê- 
tre imaginés  par  des  fous  ,  ils  auront  chacun  une  partie  raisonnable 
et  vraie  ,  qu'elle  soit  grande  ou  petite.  Maintenant  vous  allez  con- 
cevoir comment  un  bomme  d'esprit  peut  les  juger  tous  sainement, 
sans  avoir  pour  cela  un  système  complet  qui  lui  appartienne  en 
propre. 

Nous  avons  supposé  que  ces  svstèmes  étaient  l'œuvTe  de  gen9 
sensés  ,  c'est-à-dire  qu'ils  contenaient  des  parties  claires  ,  nettes  et 
raisonnables  ;  soit  donc  un  premier  système  à  examiner;  on  en 
adopte  la  partie   notoirement   raisonnable  ;   on   procède  ainsi  vis- 


200  REVUE     DE     PARIS. 

à-vis  du  second  et  des  autres ,  et  Ton  se  forme  de  cette  manière 
une  sorte  de  critérium  ,  qui  n'en  est  pas  moins  sûr  ,  pour  être  fait 
de  pièces  de  rapport.  Par  exemple  ,  les  spiritualistes  ayant  fouillé 
davantage  les  fonctions  de  l'intelligence,  sont  mieux  à  même  d'en 
connaître  les  lois  ;  on  les  adopte  par  ce  côté.  Les  sensualistes  ont 
étudié  et  distingué  les  sensations  mieux  que  les  autres  :  on  leur 
prend  cette  portion  de  leur  travail  ;  les  mystiques  ont  vécu  dans 
les  choses  les  plus  subtiles  du  sens  moral ,  on  les  adopte  dans  ce 
qu'ils  en  ont  rapporté  de  mieux  établi.  Ainsi  de  suite.  C'est  une 
méthode  sage  ,  prudente,  sensée,  et  qui  a  l'histoire  de  tous  les  sys- 
tèmes pour  base  essentielle  ;  c'est  l'éclectisme. 

Le  livre  de  M.  Damiron  est  donc  fait  du  point  de  vue  éclectique. 
Depuis  quelque  temps  ,  c'est  une  grande  mode  parmi  les  jeunes 
philosophes  de  se  moquer  des  éclectiques,  qui  le  leur  rendent  bien, 
et  qui  ont  raison  en  cela.  Cette  haine  a  deux  causes,  l'une  mau- 
vaise, l'autre  déraisonnable.  Celle-là,  c^st  que  les  éclectiques 
sont  au  pouvoir j  celle-ci,  c'est  que  les  jeunes  philosophes  sont 
encore  tout  frais  de  leur  voyage  en  Allemagne.  Nous  ne  disons 
rien  de  la  première  ;  quant  à  la  seconde ,  les  jeunes  philosophes 
ont  certainement  raison  d'être  impatiens  de  voir  naître  un  grand 
système  philosophique  qui  soit  vrai  *  mais  parce  qu'ils  sont  pres- 
sés ,  ce  n'est  pas  une  raison  d'abord  pour  s'en  prendre  aux  éclecti- 
ques 5  ensuite  pour  vouloir  nous  faire  accepter  à  toute  force  les 
systèmes  allemands.  Cette  jeunesse  philosophique  devrait  faire  une 
réflexion ,  que  toutes  les  personnes  sages  et  compétentes  font  pour 
elle  ,  à  savoir  que  les  éclectiques  ont  étudié  aussi  profondément 
qu'elle  la  philosophie  allemande,  et  qu'en  étant  pour  le  moins 
aussi  bons  juges ,  ce  n'est  pas  et  ce  ne  peut  pas  être  sans  raison 
qu'ils  ne  l'ont  pas  proclamée.  Ce  peut  être  une  bonne  chose  d'at- 
taquer M.  Cousin  ;  mais  c'en  serait  une  excellente  de  faire  des  li- 
vres qui  vaillent  mieux  que  les  siens.  Qui  démolit  sa  maison  et 
n'en  construit  pas  une  autre,  reste  à  l'air  et  à  la  pluie. 

PHILOLOGIE. 

Notions  élémentaires  de  Linguistique  ,    par  Charles  Nodier  ,  de 
l'Académie-Française.  —  Chez  Eugène  Renduel. 

Ce  travail  a  été  destiné  par  l'auteur  ,  premièrement  ,  à  former  un 


REVUE    DE    PARIS.  201 

volume*  secondement ,  et  subsidiairement,  à  servir  d'introduction  à 
l'Alphabet  à  la  Grammaire  et  au  Dictionnaire  que  tous  savez. 
Nous  sommes  tous  ici-bas  nous  exagérant  chacun  sa  chose.  l'Aca- 
démie eues  académiciens  s'exagèrent  leur  Dictionnaire  ,  et  ils  ré- 
pètent hen  loin  et  bien  haut  que  c'est  une  œuvre  à  peu  près  impos- 
sible, »our  se  justifier  de  nous  en  donner  une  à  peu  près  détestable. 
Il  y  apeu  d'écrivains  aujourd'hui  plus  spirituels  que  M.  Charles  No- 
dier, s'ily  en  a,  et  il  yen  a  moins  encorequi  aient  plus  de  lecture.  Ce- 
pendant, avec  toute  cette  finesse  d'aperçus  et  avec  tout  ce  savoir, 
nous  ne  voyons  pas  qu'il  ait  de  beaucoup  désembourbé  son  coche. 
Son  plan  de  Dictionnaire  est  aussi  enfondré  que  jamais.  Qu'il  nous 
soit  permis  de  lui  appliquer  ce  mot  du  marquis  de  Mirabeau  sur 
l'Italie,  à  savoir  qu'il  sent  un  peu  son  fagot  délié.  Ceci  sans  mau- 
vaise intention  ,  et  seulement  pour  rendre  notre  idée. 

M.  Charles  Nodier  écrit  depuis  vingt  ans  au  moins  sur  les  dic- 
tionnaires, ei  certes  il  en  a  dit  des  choses  très-vraies  .  très-curieu- 
ses et  surtout  très-piquantes.  Cela  nous  produira-t-il  un  diction- 
naire meilleur?  Nous  en  doutons.  Nous  demandons  bien  pardon 
à  notre  aimable  philologue  de  lui  parler  ou  de  parler  de  lui  sur  ce 
ton ,  nous  qui  n'avons  ni  son  esprit  ,  ni  sa  lecture  ,  ni  son  âge  5  mais 
nous  le  savons  assez  juste  pour  ne  pas  exiger  de  nous  que  nous 
ayons  acquis  toutes  ces  choses  ,  avant  de  rendre  compte  de  ses 
livres  5,  il  n'arriverait  jamais  à  ce  terme,  et  nous  non  plus.  Nous 
disions  donc  que  ses  travaux  sur  les  dictionnaires  ne  nous  parais- 
sent pas  aller  au  but  ,  ou  plutôt  qu'ils  n'ont  pas  clairement  la  con- 
science de  leur  but.  Il  nous  semble  qu'à  tout  prendre,  un  diction- 
naire est  un  répertoire,  et  rien  de  plus.  Ce  n'est  ni  une  grammaire, 
ni  un  traité  de  logique  ;  mettez-y  des  mots,  et  placez  vos  idées 
ailleurs.  Dès-lors,  il  suffit  qu'on  trouve  les  mots  dans  un  diction- 
naire ,  qu'on  les  y  trouve  promptement  et  complètement.  Pour  cela, 
le  classement  alphabétique  est  excellent,  pour  deux  raisons.  La 
première,  c'est  que  l'alphabet  étant  très-court,  le  nombre  des 
clefs  est  très-borné  :  la  seconde  ,  c'est  que  toute  personne  qui  sait 
lire  sait  l'alphabet,  et  connaît  d'avance  d'une  manière  très-sûre 
l'économie  du  dictionnaire.  L'ordre  alphabétique  est  donc  uu 
moyen  de  connaître  promptement  les  mots  et  de  les  connaître  tous; 
on  ne  peut  pas  souhaiter  autre  chose.  Se  rompre  la  tête  à  trouver 
un  ordre  étymologique,  un  ordre  philosophique  et  autres  pareils, 
nous  parait  une  maladie   fort  gratuite  ;  indépendamment  de   ceci; 


-02  REVUE    DE    PARIS. 

que  ces  ordres-là  ne  seraient  pas  plus  expéditifs  ,  et  qu»  toute  per- 
sonne qui  voudrait  user  du  dictionnaire  en  connaissance  de  cause  , 
serait  obligée  de  comprendre  cette  base,  cbose  difficile  àtous  ,  im- 
possible au  plus  grand  nombre. 

Nous  croyons  que  M.  Cbarles  Nodier,  comme  les  autre*.,  a  pris 
la  question  par  le  mauvais  côté  ,  par  le  côté  oiseux  ,  et  qu'il  eût 
mieux  valu  laisser  de  côté  Tordre  des  mots  ,  pour  s'occuper  des 
mots  eux-mêmes.  On  ferait  cinq  ou  six  dictionnaires  aussi  gros  que 
celui  de  T Académie,  avec  les  mots  et  les  locutions  de  la  langue 
française  qui  ne  sont  pas  dans  ce  Dictionnaire  français.  Il  est  vrai 
que  nous  prenons  la  langue  française  là  où  elle  est  ,  c'est-à-dire 
dans  notre  histoire,  depuis  la  moitié  du  douzième  siècle  jusqu'à  ce 
jour  ;  l'Académie  ne  la  prend  que  dans  son  sein,  ce  qui  est  un  peu 
plus  borné.  Tous  allez  voir  une  cbose  bien  curieuse  d'ici  à  six 
mois  :  M.  Guizot  va  faire  publier,  entre  autres  documens  relatifs  à 
notre  pays,  deux  Tolumes  in-quarto  da  lettres  des  rois  et  des  rei- 
nes de  France  depuis  Tan  mille  à  peu  près.  La  plupart  des  mots  de 
ces  lettres  ne  se  trouveront  pas  dans  le  Dictionnaire;  d'où  il  suivra, 
que  les  rois  et  les  reines  de  France  ne  parlaient  pas  français.  La 
veuve  de  saint  Louis,  la  reine  Marguerite  5  Pbilippe-le-Bel,  Charles 
Y II,  Louis  XI,  Anne  de  Bretagne,  François  Ier,  ne  parlaient  pas 
français  !  0  Académie  '.  vous  seriez  bien  naïve  si  vous  n'étiez  pas 
si  sérieuse  ! 

Donc  nous  trouvons  qu'un  dictionnaire  français  devrait  contenir 
tous  les  mots  français ,  passés  et  présens,  qui  ont  ou  qui  ont  eu  une 
existence  notoire  et  constatée.  Tous  les  mots  n  ayant  pas  la  même 
date  d'installation  dans  la  langue,  chacun  d'eux  devrait  être  accom- 
pagné d'un  certificat  indiquant  le  moment  de  son  entrée,  sa  forme 
orthographique  et  sa  signification  première.  Il  faudrait  ensuite  le 
suivre  d'époque  en  époque,  décrire  toutes  ses  variations  matériel- 
les ou  morales ,  et  s'il  disparaît,  signaler  sa  mort ,  et  en  noter  l'an- 
née. Il  nous  semble  que  c'est  par-là  que  les  dictionnaires  sont  à 
refaire  ;  quant  à  Tordre  alphabétique,  qu'on  le  laisse  tranquille  ; 
c'est  une  bonne  et  vieille  chose  5  on  ne   trouverait  rien  de  mieux. 

Ce  que  nous  venons  de  dire  est  la  condamnation  implicite  du 
livre  dont  nous  rendons  compte  aujourd'hui  ,  car  c'est  une  thèse 
destinée  au  dictionnaire  et  dont  celui-ci  n'a  pas  besoin.  Qu'im- 
porte ,  en  effet,  à  celui  qui  cherche  la  signification  d'un  mot  de 
savoir  si  ia  ront  a  été  matériellement  révélé  i\   Adam  par   Dieu  lui- 


REVUE    DE    PARIS.  £03 

même,  ou  bien  si  Adam  apprit  à  le  former  en  entendant  croasser 
les  corbeaux  ,  caqueter  les  poules  ,  piauler  les  poussin* ,  mugir  les 
bœufs,  rugir  les  lions,  ou  parler  eu  leur  langue  le  reste  des  vola- 
tiles et  de*  quadrupèdes  ?  Ceci  nous  semble  exactement  la  fameuse 
thèse  de»  moines  espagnols,  à  propos  du  potage:  Peut-on  dire,  ne 
peut-on  pas  dire  que  ce  potage  est  réellement  à  nous  ?  —  Mangez- 
le,  excellens  moines  5  et  quand  tous  aurez  fini,  la  question  sera 
bien  avancée.  Les  principes  sur  la  formation  du  langage  nous  pa- 
raissent donc  tout-à-fait  hors  de  cau«e  en  fait  de  dictionnaire  •  car 
les  dictionnaires  appartiennent  ,  non  pas  aux  temps  où  l'on  appre- 
nait à  parler,  mais  à  ceux  où  l'on  parlait.  Pour  faire  un  dictionnaire, 
prenez  une  langue. 

11  est  vrai  qu'il  peut  élre  fort  intéressant  en  soi  de  savoir  au 
juste  si  Dieu  a  révélé  matériellement  la  langue  au  premier  homme 
ou  bien  si  celui-ci  l'a  apprise  des  animaux.  M.  Charles  Nodier  se 
décide  pour  ce  dernier  cas ,  d'où  il  suivrait  que  les  bétes  de  la  créa  - 
lion  auraient  rédigé  le  premier  dictionnaire.  Ainsi  présentée,  la 
question  a  un  intérêt  réel  et  peut  être  débattue.  Ce  n'est  pas  que  nous 
ayons  envie  de  l'entamer,  Dieu  nous  en  préserve  !  mais  enfin  M.  Char- 
les Nodier  nous  permettra  bien  d'en  dire  deux  mots. 

ïl  a  une  répugnance  fort  vive  à  admettre  que  Pieu  ait  révélé  di- 
rectement et  matériellement  sa  langue  au  premier  homme ,  et  il  cite 
là-dessus  le  Cratyle ,  Lucrèce  et  saint  Grégoire,  aimant  mieux  que 
l'homme  ait  appris  à  parler  avec  les  serpens  ,  les  ours,  les  oiseaux, 
les  arbres  et  les  fontaines.  Nous  avons  une  fort  grande  admiration 
pour  Platon,  un  respect  tout  aussi  grand  pour  saint  Grégoire  et 
une  excellente  volonté  pour  M.  Nodier  ;  quant  à  Lucrèce  ,  nous  le 
prisons  pareillement  à  un  très-haut  degré  ,  quoique  nous  ne  l'ayons 
pas  lu  dans  la  traduction  de  M.  de  Pongerville  ,  et  probablement  à 
cause  de  cela;  mais,  malgré  toutes  ces  autorités,  estimables  à  divers 
titres,  nous  nous  en  tenons  à  la  croyance  catholique ,  et  nous  pen- 
sons, avec  M.  deBonald,que  la  langue  a  été  matériellement  révélée. 
Le  raisonnement  que  nous  faisons  pour  cela  est  simple  ;  le  voici  : 

Celui  qui  créa  l'homme  n'en  créa  pas  qu'un  seul  :  il  en  créa 
deux  ;  il  ne  leur  fit  pas  seulement  le  corps  ,  il  leur  fit  Lame.  Or  , 
qu'est-ce  que  l'ame  ?  Ce  sont  des  idées  et  des  sentimens  ;  et  les 
idées  et  les  sentimens  ,  quelque  peu  nombreux  qu'ils  soient,  sup- 
posent une  méthode  pour  les  classer  et  les  exprimer,  c'est-à-dire 
une  langue.  Après  avoir  créé  l'homme  et  la  femme,  Die  1  dut  avoir 


204  REVUE    DE    PARIS. 

créé  tout  ce  qu'il  leur  fallait  pour  vivre  à  la  condition  d'homme 
et  de  femme ,  c'est-à-dire  d'êtres  religieux  et  intelligens.  En  leur 
donnant  la  main  ,  il  leur  apprit  à  saisir;  en  leur  donnant  le  pied, 
il  leur  apprit  à  marcher;  en  leur  donnant  la  langue  ,  il  leur  apprit 
à  parler  ;  en  un  mot,  il  leur  donna  la  réalité  de  tout  ce  que  com- 
portait leur  état  présent  et  la  possibilité  de  tout  ce  que  comportait 
leur  état  futur.  Sans  cela,  l'homme  et  la  femme  seraient  morts  de 
faim  ,  d'isolement  et  de  stérilité  ,  avant  d'avoir  appris  des  bêtes  à 
manger,  à  s'aider  et  à  se  reproduire.  Pourquoi ,  du  reste  ,  ne  croi- 
rions-nous pas  cela?  Est-ce  que  Dieu,  qui  a  créé ,  n'a  pas  pu  in- 
struire ?  Que  veulent  dire  ces  plaisanteries,  que  Dieu  n'était  pas 
fait  pour  s'installer  maître  de  grammaire?  M.  Nodier  le  fait  bien 
pour  nous  ,  qui  ne  sommes  pas  nés  de  sa  volonté.  Est-ce  qu'un  lan- 
gage à  créer  ne  valait  pas  un  fiât?  Certes,  si  Dieu  en  donna  un 
au  soleil ,  qui  est  la  lumière  des  corps  ,  il  ne  dut  pas  le  refuser  au 
langage,  qui  est  la  lumière  des  âmes. 

Système  pour  système  ,  nous  aimons  donc  mieux  celui  qui  donne 
Dieu  pour  père  à  la  parole,  que  celui  qui  lui  donne  les  animaux  ; 
mais  nous  avons  déjà  rassuré  le  lecteur,  en  lui  disant  que  nous  ne 
voulions  pas  discuter  la  question,  et  nous  lui  tenons  parole.  Pas- 
sons ailleurs.  Il  y  a  un  seul  point  sur  lequel  nous  demandons  d'in- 
sister avant  de  finir  :  c'est  la  poésie.  M.  Nodier  touche  la  poésie, 
dans  son  travail;  et,  à  notre  avis,  il  l'a  touchée  comme  il  a  touché 
les  dictionnaires,  c'est-à-dire  un  peu  par  côté.  Après  avoir  montré 
comment  la  langue  italienne  est  limpide  ,  parce  qu'il  y  a  des  casca- 
telles  en  Italie,  et  les  langues  américaines  sifflantes,  parce  qu'il  y 
a  des  serpens  en  Amérique  ,  M.  Charles  Nodier  ,  comparant  ce  qu'il 
appelle  les  langues  pauvres  et  les  langues  riches,  établit  que  la 
poésie  est  impossible  avec  les  langues  riches  ,  et,  trouvant  la  nôtre 
opulente  ,  en  conclut  que  toute  poésie  est  morte  parmi  nous  et 
est  désormais  impossible.  Les  raisons  qu'il  donne  de  cela  nous  ont 
paru  singulières  :  vous  allez  en  juger. 

Quand  les  langues  sont  pauvres,  dit  en  substance  AI.  Nodier,  le 
mot  propre  manquant,  on  détourne  d'autres  mots ,  et  on  décrit  avec 
la  parole  un  cercle  autour  de  l'idée  ,  qui  reste  déliée,  insaisie,  et 
qui  flotte.  Quand  on  a  le  mot  propre,  on  l'emploie,  et  adieu 
la  figure ,  et  partant  la  poésie  ;  car  M.  Charles  Nodier  met  la 
poésie  dans  les  mots.  Aujourd'hui,  poursuit-il,  il  n'y  a  guère 
d'idée  qui   n'ait   son   terme   correspondant  et  propre  ;   il  est  im- 


REVUE     DE    PARIS. 


*05 


possible  de  périphraser  :  donc   la   poésie  est  morte  et  impossible. 

Nous  reconnaissons  qu'il  est  fort  chanceux  de  n'être  pas  de  l'avis 
des  bommes  d'esprit.  Cependant  nous  nous  risquons.  Nous  trou- 
Tons,  nous,  que  la  poésie  n'est  nullement  dans  lesmots,  et  qu'il  im- 
porte fort  peu  queles  langues  soient  pauvres  ou  riches,  ajoutant  que 
nous  ne  comprenons  pas  ce  que  c'est  que  la  pauvreté  ou  la  richesse 
des  langues  ;  car  une  langue  n'a  jamais  que  les  mots  qui  lui  sont 
rigoureusement  nécessaires,  à  une  époque  donnée,  et  on  n'est  ni 
pauvre  ni  riche  ,  quand  on  possède  le  nécessaire  absolu.  A  notre 
avis  ,  la  poésie  est  dans  les  idées  ,  ou  dans  les  rapports  que  l'ame 
établit  entre  les  objets.  Expliquons-nous.  Soit  donné  l'bomme  : 
comparez-le  avec  ses  habitudes  de  chaque  jour  ,  et  il  en  naitra  des 
idées  sur  ses  devoirs  quotidiens ,  sur  ses  allures  familières  ,*c'est- 
à-dire  des  idées  qui  ne  surprendront,  ni  ne  toucheront,  ni  n'en- 
flammeront notablement  l'esprit  ;  comparez-le  avec  ses  aïeux  les 
plus  reculés,  avec  sa  postérité  la  plus  éloignée  ,  avec  Dieu  ,  d'où 
il  vient ,  avec  Dieu  ,  où  il  va  ,  et  il  en  naitra  des  idées  saisissantes 
et  grandioses  ,  qui  exalteront  ou  toucheront  l'intelligence  et  le 
cœur,  qui  passeront  de  là  jusqu'aux  organes  ,  et  qui  nous  rempli- 
ront tout  entiers.  Yoilà  la  poésie.  Maintenant  expliquez  ces  idées 
comme  il  vous  plaira ,  en  prose  ou  en  vers  ,  avec  la  parole  ,  la  pein- 
ture ,  l'architecture  ou  la  musique,  avec  des  langues  sifflantes  ou 
limpides  ;  ce  sera-  toujours  de  la  poésie. 

La  poésie  est  donc  dans  la  pensée.  En  fait  d'expression  ,  la  plus 
rigoureuse  est  la  meilleure.  Le  mot  qui  colle  à  l'idée  et  qui  en 
accuse  fortement  les  contours,  est  celui  qu'il  faut  choisir.  La 
périphrase  est  absurde  ;  c'est  un  luxe  qui  meurt  de  faim;  la  péri- 
phrase .  c'est  un  pauvre  charlatan  qui  amuse  par  ses  gentillesses 
le  public  des  rues,  après  dîner,  et  qui  est  à  jeun  pour  son  propre 
compte.  Il  est  expressément  défendu  à  tout  écrivain  de  se  servir 
de  la  périphrase  ,  à  moins  d'être  de  l'Encyclopédie  ou  de  l'empire  , 
de  se  nommer  M.  de  Saint-Lambert ,  M.  Jacques  Delille  ou  M.  Ca- 
simir Delavigne.  Mais  de  la  périphrase  à  la  métaphore  ,  il  v  a  aussi 
loin  que  d'ici  à  Sirius.  L'esprit  d'un  poète  qui  compare  les  objets 
sous  des  faces  fécondes  en  rapports  touchans  ,  gracieux  ou  terri- 
bles,  les  aperçoit  dans  une  foule  de  situations  analogues  avec  les 
choses  terrestres,  humaines  ou  divines.  Dès-lors  ces  objets  parti- 
cipent en  quelque  sorte  à  la  nature  et  aux  prérogatives  de  ces  cho- 
ies ;  et  le  poète  exprime  les  premiers  avec  les  formes  et  les  couleur  % 
10  18 


206  REVUE   DE   PARIS. 

qui  sont  propres  aux  secondes;  de  là  cette  variété,  cette  abon- 
dance, cette  pompe  de  l'expression  ;  mais  il  n'y  a  là  ni  circonlo- 
cution ni  périphrase  ;  c'est  un  largage  aussi  rigoureux  que  l'al- 
gèbre ,  et  qui  contient  tout  ce  qu'il  annonce.  Ces  mots  flottaris  , 
ce  sont  des  mots  nécessaires  ;  ces  mots  figurés ,  ce  sont  des  mots 
vrais. 

La  poésie  est  donc  immortelle  ,  parce  que  les  choses  ont.  des  rap- 
ports infinis,  et  que  chaque  croyance  nouyelle  est  un  point  de  vue 
qui  rajeunit  le  monde.  Les  langues  n'y  peuvent  rien.  Là  convic- 
tion personnelle  de  celui  qui  écrit  ceci  est  que  nous  touchons  à 
une  magnifique  époque  de  poésie  ,  fille  de  la  sympathie  actuelle 
pour  toutes  les  choses  passées  de  la  famille  ,  de  la  patrie  et  de  la 
religion.  Les  grands  poètes  n'ont  jamais  chanté  que  les  ruines. 
Troie  ,  et  puis  Homère.  Dieu  sait  que  les  ruines  ne  manquent  pas 
à  la  France.  Du  reste,  il  nous  Tient  en  idée,  un  peu  tard  ,  que 
nous  avions  un  argument  sans  réplique  pour  prouver  que  la  poésie 
ne  meurt  pas  ;  le  libraire  Eugène  Rendnel  imprime  un  volume  de 
vers  de  M.  Yictor  Hugo.  Celui-là  grandit  pour  le  salut  de  bien  des 
choses. 

HISTOIRE. 

Histoire  du  seizième  siècle  en  France ,  par  Paul  L.  Jacob, 
bibliophile  ,  chez  Marne. 

Nous  allons  être  fort  sévère  pour  ce  livre  5  nous  prions  Pauteur 
de  voir  en  cela  une  preuve  de  Pestime  que  nous  faisons  de  lui. 

Le  principal  reproche  que  nous  croyons  devoir  faire  à  cet  ou- 
vrage ,  c'est  son  titre  ;  et  comme  son  titre ,  c'est  le  livre  lui-même  , 
c'est  reprocher  à  l'ouvrage  sa  propre  existence  Nous  avons  dit  que 
nous  serions  fort  sévère.  Qu'est-ce  que  le  seizième  siècle?  Nous 
avouons  naïvement  que  nous  n'en  savons  rien  ,  et  nous  ajoutons 
que  nous  serions  étonné  de  voir  quelqu'un  que  le  sût.  On  n'a  rien 
dit  en  effet ,  quand  on  a  expliqué  que  le  seizième  siècle  c'est  la 
somme  des  années  qui  s'écoulent  de  i5oo  à  1600  ,  parce  que  ,  du- 
rant ces  années,  il  s'est  passé  tant  de  choses  et  d'ordres  si  divers, 
qu'il  faut  nécessairement  ajouter  quelle  est  la  série  d'événemens 
dont  on  s'occupe.  Voulez-vous  les  prendre  tous?  à  la  bonne  heure. 
Voulez-vous  en  choisir  quelques-uns?  passe  encore;  mais,  au  nom 
de  Dieu,  prévenez-nous. 


REVUE    DE    PARIS.  207 

Le  livre  acluel  a  la  prétention  de  circonscrire  un  peu  sa 
matière ,  en  indiquant  qu'il  n'embrasse  que  le  seizième  siècle  en 
France  j  mais  nous  ne  savons  pas  comment  cela  s'est  fait  ;  car 
pendant  les  deux  volumes,  nous  ne  sommes  presque  pas  sortis  de 
l'Italie.  H  y  a  encore  un  autre  embarras.  Toutes  ces  guerres  d'Ita- 
lie, qui  ne  sont  pas  encore  à  leur  fin  ,  ont  pour  cause  des  événe- 
mens de  succession  antérieurs  au  seizième  siècle,  et  vers  lesquels 
l'esprit  est  nécessairement  forcé  de  se  replier  ;  si  bien  que  dans 
cette  histoire  du  seizième  siècle  en  Fiance,  on  est  les  trois  quarts 
du  temps  hors  du  seizième  siècle  et  hors  de  France. 

Tout  ceci  nous  confirme  dans  ce  que  nous  avions  l'honneur  d'é- 
crire à  l'auteur,  en  le  remerciant  de  l'envoi  de  son  livre,  à  savoir, 
que  nous  ne  comprenions  pas  trop  une  bistoire  qui  se  jette  à  Fim- 
proviste  au  milieu  desévénemens  ,  et  qui  a  la  prétention  de  s'occu- 
per de  son  affaire,  sans  se  mêler  ni  de  ce  qui  précède  ni  de  ce  qui 
suit.  Les  historiens  ont  beau  faire  ,  ils  sont  toujours  les  très-bum- 
bles  serviteurs  des  événemcns  qu'ils  sont  obligés  de  suivre  de  çà, 
delà,  dans  leurs  ramifications,  dans  leurs  caprices,  dans  leurs  cau- 
ses, dans  leurs  effets.  Vous  voulez  vous  circonscrire  dans  une  épo- 
que déterminée  ?  tous  avez  tort,  la  plupart  des  événemens  sortent 
de  votre  cadre  ;  ils  n'y  sont  pas  nés  ,  ils  n'y  mourront  pas.  En  dé- 
finitive ,  on  ne  peut  pas  faire  une  portion  de  1  bistoire  ,  il  faut  la 
faire  toute.  Ceci  ne  souffre  qu'une  exception,  et  celte  exception  est 
ia  règle  elle-même.  On  peut  détacher  des  annales  d'un  pays  une  cer- 
taine idée,  un  certain  ordre  de  faits,  la  liberté  individuelle,  la  for- 
me du  gouvernement,  l'ordre  de  succession  dans  les  famillesj  mais 
il  faut  poursuivre  ces  choses-là  d'un  bout  à  l'autre,  de  la  source  à 
l'embouchure  j  en  un  mot,  il  faut  écrire  toute  l'histoire  :  n'en  dire 
qu'une  part,  c'est  n'en  dire  rien. 

Ainsi  donc,  soil  à  lire  le  titre  du  livre  qui  nous  occupe  ,  soit  à 
parcourir  le  livre  lui-même,  on  ne  sait  ni  ce  qu'on  fait,  ni  ce  qu'on 
veut,  ni  où  l'on  va.  Ce  sont  de  certaines  pages  à  propos  de  certains 
événemens.  Du  reste,  aucun  caractère.  Pour  ce  qui  est  du  seizième 
siècle,  on  apprend  bien  quelques-unes  des  choses  qu'il  a  vues, 
mais  à  coup  sûr  ,  on  n'en  apprend  ni  la  moitié  ,  ni  le  quart,  ni  le 
centième,  ceci  n'est  pas  exagéré.  11  y  a  aujourd'hui  un  préjugé  as- 
sez singulier  en  matière  d'études  historiques  .  qui  consiste  à  les 
partager  en  sections  qu'on  a  soin  d'isoler  et  de  rendre  indépendan- 
te. Ainsi,  par  exemple  ,  vous  entendez  dire  que  tel  écrivain   ne 


208 


REVUE   DE    PARIS. 


s'occupe  ni  des  lois,  ni  de  la  forme  du  gouvernement,  ni  du  régime 
des  villes,  ni  de  la  constitution  des  bourgs  et  villages,  ni  des  cor- 
porations industrielles,  ni  des  communautés  religieuses,  ni  des  or- 
dres militaires,  ni  des  études  littéraires,  juridiques  ,  théologiques, 
ni  de  la  circonscription  géographique  ,  ni  des  magistrats  ,  ni  des 
procédures,  ni  des  sciences,  ni  des  costumes,  ni  de  l'architecture  , 
ni  de  la  peinture,  ni  de  la  sculpture,  ni  de  l'agriculture  ,  ni  de  la 
chasse;  mais  que  cet  écrivain  s'occupe  de  l'histoire  proprement  dite? 
Mais  qu'est-ce  que  l'histoire  proprement  dite?  De  quoi  s'occupe- 
t-elle?  que  veut-elle?  qu'enseigne-t-elle? 

M.  Paul  Lacroix  a  écrit  ainsi  deux  volumes  d'histoire  propre- 
ment dite.  Vous  y  trouverez  la  mort  de  Charles  VIII,  la  vie  de 
Louis  XII  et  d'Anne  de  Bretagne;  deux  ou  trois  batailles,  autant 
de  fêtes;  voilà  tout.  Mais  si  vous  aviez  besoin  par  hasard  de  quelque 
chose  de  précis  et  d'approfondi  sur  les  matières  innombrables  dont 
nous  parlions  tout  à  l'heure,  ne  l'y  cherchez  pas.  Il  se  peut  après 
tout  que  ces  choses-là  ne  soient  pas  de  l'histoire;  mais  alors  il  se- 
rait urgent  d'inventer  quelque  science  dont  elles  fussent  ;  car  nous 
sommes  obligé  de  les  savoir,  pour  connaître  réellement  le  passé  et 
le  présent  de  la  France. 

Voilà  ce  que  nous  pensons  du  livre  ,  quant  au  fond.  Pour  la 
forme,  voici.  M.  Paul  Lacroix  transcrit  fréquemment,  presqu'à  cha- 
que page,  des  fragmens  de  mémoires  contemporains  ;  et  lui-même, 
de  temps  en  temps ,  après  avoir  raconté  avec  la  langue  actuelle  , 
s'interrompt  pour  faire  parler  un  personnage,  ou  selon  qu'il  a  réelle- 
ment parlé,  ou  d'après  quelque  pastiche  plus  ou  moins  bien  réussi. 
Nous  trouvons  que  c'est  là  un  barriolage  fatigant,  et  que  rien  n'est 
discordant  comme  un  commencement  de  paragraphe  du  Bibliophile 
terminé  par  une  fin  de  Commines,  de  Saint-Gelais,de  Dutilletoude 
Jean  d'Auton.  Nous  pouvons  nous  tromper,  mais  c'est  notre  avis. 

L'auteur  a  écrit  les  lignes  suivantes  dans  sa  préface  :  «  Tout  his- 
torien qui  ne  s'astreindra  pas  à  la  tâche  simple  et  modeste  de  com- 
pilateur, ne  fera  qu'un  roman  inventé  à  plaisir.  »  Nous  trouvons 
ceci  un  peu  fort.  Le  duc  de  Bourgogne  Philippe-le-Bon,  dit  Oli- 
vier de  la  Marche,  ayant  eu  du  mal  à  la  tête  ,  se  la  fit  raser,  et  il  fit 
vanter  outre  mesure,  par  ses  grands  officiers,  le  bonheur  qu'il  y 
avait  à  être  chauve.  Tous  les  chevaliers  des  deux  Bourgognes  et  de 
la  Flandre  coupèrent  leur  chevelure  ,  et  se  présentèrent  le  crâne 
pelé  aux  fêtes  de  Lille  et  de  Bruxelles.   Ils  étaient  affreux  à  voir  , 


REVUE    DE     PARTS.  209 

mais  ils  aimaient  mieux  le  duc  que  leur  propre  bonne  grâce.  Si  le 
Bibliophile  était  duc,  nous  ne  savons  pas  ce  qui  arriverait  ;  mais  il 
n'est  qu'homme  d'esprit,  et  la  compilation  restera  compilation. 

IJistoire  de  France,  depuis  l'invasion  des  Francs  jusqu'à  V  avè- 
nement de  Louis -Philippe  Ier,  par  M   Emile  de  Bonnechose.  

Chez  Firmin  Didot  et  L.  Hachette. 

Nous  tous  donnons  ces  deux  volumes  in-dix-huit  pour  l'un  des 
plus  mauvais  griffonnages  historiques  qui  aient  été  commis  depuis 
Pharamond.  Il  paraît  qu'on  voudrait  se  mettre  vis  à-vis  de  l'his- 
toire comme  vis-à-vis  delà  littérature,  c'est-à-dire  sur  un  pied  de 
légèreté  et  d'irrévérence  ,  que  ne  doivent  pas  souffrir  ceux  qui  en 
connaissent  les  difficultés  et  qui  en  sentent  le  prix.  Pour  notre 
part,  nous  arracherons  sans  ménagement  et  sans  miséricorde  tous 
les  chardons  qui  pousseront  dans  le  champ  historique,  parce  que 
la  moisson  qui  y  croît  est  encore  si  pâle  et  si  faible  ,  qu'il  ne  con- 
vient pas  de  permettre  qu'on  lui  dispute  sa  place  et  son  soleil.  Si  elle 
était  grande  et  forte,  ce  serait  autre  chose  ;  semez  la  plus  mauvaise 
herbe  au  milieu  des  chênes,  leur  ombre  l'étouffera  et  la  tuera  :  les 
arbrisseaux,  eux  ,  n'ont  pas  cette  puissance}  ils  tendent  leurs  pe- 
tites feuilles  à  la  rosée,  et  leurs  brins,  loin  d'ombrager  et  d'étouf- 
fer Quelque  chose,  se  plient  et  se  rompent  sous  le  poids  de  l'insecte 
qui  les  gravit.  Laissez  donc  croître  en  paix  nos  arbrisseaux,  et  gare 
aux  ronces  et  aux  insectes. 

C'est,  en  effet,  une  chose  étonnante  et  merveilleuse  que  la  façon 
avec  laquelle  certains  jeunes  gens  traitent  cela.  Ont-ils  quelque 
espérance  par  leur  esprit?  Loin  de  s'enfermer  seuls,  de  polir  pa- 
tiemment et  longuement  la  parcelle  de  métal  pur  qu'ils  ont  décou- 
verte dans  leur  mine,  les  voilà  qui  se  répandent  la  tête  haute, 
comme  s'ils  portaient  sur  cent  mulets  les  cailloux  de  Candide.  Place 
à  ces  messieurs!  N'avez-vous  pas  une  tâche  à  remplir  dans  votre 
journal  !  Oh  !  la  plus  insignifiante,  la  critique  ,  par  exemple  ;  ces 
messieurs  rendront  compte  des  livres  et  des  théâtres:  les  livres  et 
les  théâtres  ?  qu'est-ce  que  cela  ? 

Pardon,  mes  maîtres;  mais  le  monde  ne  peutpas  aller  ainsi.  Nous 

avons  tous  été  jeunes  gens  ,  et  nous  le  sommes  par  l'âge  j  mais  nous 

vous  disons  ceci  par  droit  de  pair  :  la  science  et  la  littérature  sont 

deux  châtelaines  amoureuses  ,  de  bonne  vie  et  d'incorruptible  hon- 

10  18" 


210  REVUE    DE    PARIS. 

neur;  ce  n'est  pas  de  prime-abord  qu'on  obtient  d'elles  le  baiser  et 
l'écbarpe  :  il  faut  aller  les  mériter  dans  la  poudre  des  champs  clos 
et  sous  la  pluie  des  courses  lointaines.  Jeunes  et  frais,  tous  serez 
serviteurs  ;  robustes  et  hâlés,  vous  serez  maîtres.  Il  en  est  dans  ce 
monde  comme  dans  le  monde  de  la  noblesse  d'autrefois  ;  la  tête 
blonde  y  est  pour  la  fête,  la  tête  grise  pour  le  combat;  le  page  mène 
la  monture ,  le  chevalier  mène  la  dame. 

Ne  craignez  point  d'arriver  trop  tard  dans  le  monde  de  l'intelli- 
gence; arrive  bien  qui  arrive  à  point.  La  jeunesse  est  longue.  En- 
fermez-vous! enfermez-vous!  Passez  vos  bonnes,  vos  fécondes  an- 
nées dans  l'obscurité  du  travail ,  instruisez-vous  par  l'expérience 
des  morts  illustres.  Si  vous  êtes  pauvres,  travaillez  ;  si  vous  êtes 
ambitieux,  travaillez  ;  si  vous  portez  au  fond  de  votre  cœur  la  joie 
de  quelque  mère  ou  de  quelque  amie  ,  travaillez  ;  vous  verrez  qu'au 
jour  de  l'épreuve  ,  les  rangs  s'ouvriront  devant  vous  ;  vous  sortirez 
du  fond  de  votre  solitude  robustes,  aguerris,  infatigables;  vous 
manierez  la  pique  comme  d'autres  l'éventail  ;  vous  frapperez  au  vi- 
sape  les  pompéiens  dePbarsale,  et  vous  les  disperserez  devant  vous. 
Alors  toutes  vos  douleurs  de  jeunesse  vous  seront  des  souvenirs 
de  joie;  vous  trouverez  partout  le  respect  et  l'estime  :  l'estime, 
parce  que  vous  aurez  souffert;  le  respect,  parce  que  vous  aurez 
vaincu. 

Avant  tout ,  soyez  bien  persuadés  de  ceci  :  à  savoir  ,  que  la  gloire 
est  une  bête  plus  rare  que  la  licorne.  Vous  pouvez  vous  risquer  à 
la  chasser;  mais  pour  cela  ayez,  comme  a  dit  le  maître  ,  bon  oeil, 
bon  pied  ,  bonne  main  :  bon  œil ,  pour  l'apercevoir,  bon  pied,  pour 
l'atteindre,  bonne  main,  pour  la  frapper.  Ayez  encore  ,  et  ceci  est 
important,  des  vivres  pour  une  longue  route.  Cetlebête-làn'apasles 
mœurs  du  lièvre;  on  peut  bien  la  blesser  au  sortir  du  gîte,  mais  ne  l'y 
attendez  pas  les  mains  dans  vos  poches,  elle  n'y  viendra  pas  mourir. 

A.   Gramer  de  Cassagnac. 


+H* 


MACHIAVEL. 


PEUXlEilE    PARTIE. 


Nous  avons  dit  qu'il  y  a  dans  Machiavel  une  énigme  dont 
le  mot  est  encore  à  trouver;  ce  serait  le  sujet  d'un  livre  in- 
téressant ;  M.  Artaud  en  a  choisi  un  autre  qui  a  aussi  son 
intérêt. 

Apprenons  de  lui-même  ce  qu'il  a  voulu  faire  :  les  pre- 
mières lignes  de  son  introductionnous  le  diront  :  «Machiavel 
»  soutient  depuis  plus  de  trois  cents  ans,  devant  l'opinion 
s  des  hommes,  un  grand  procès  qui  n'est  pas  encore  jugé. 
*  J'ai  pensé  qu'il  pouvait  être  utile  de  mettre  sous  les  yeux 
•  du  public  européen  toutes  les  pièces  de  ce  procès  ,  et  de 
»  les  accompagner  des  détails  et  des  discussions  que  detnan- 
-.>  dait  le  sujet.  —  Tel  est  le  but  de  cet  ouvrage...  Dans  cet 
»  homme  universel  qui  a  tant  dit  ,  il  fallait  bien  tout  juger. 
»  Mais  je  me  trompe  ,  je  ne  suis  que  le  rapporteur  du  pro- 
»  ces  ;  c'est  le  public  qui  jugera.  » 

Le  public  aime  assez  lesjugemens  tout  faits,  surtoutlors- 
qu'une  cause  est  aussi  épineuse  que  celle-ci.  lorsqu'elle  exige 
une  étude  silaborieuse  ,  le  rapprochement  de  tant  d'élémens 
divers  et  la  conciliation  de  tant  d'opinions  contradictoires. 
Mais  enfin  .  ce  jugement,  M.  Artaud  n'a  pas  voulu  le  donner, 
et  la  critique  ne  doit  lui  demander  compte  que  de  ses  pro- 
messes. Il  n'a  prétendu  être  que  juge  d'instruction,  et  cette 
magistrature  il  l'a  exercée  en  homme  consciencieux  et  fidèle, 
en  y  mêlant  peut-être  quelque  peu  de  la  bienveillance  d'avo- 
cat ;  les  matériaux  ,  les  pièces  du  procès ,  ont  été  recueillis 
en  grand  nombre  .  et  discutés  avec  soin  :  si  nous  ne  parta- 


212 


REVUE    DE   PARIS. 


geons  pas  toujours  le  sentiment  que  le  résultat  de  cette  dis- 
cussion inspire  à  M.  Artaud  ,  nous  pouvons  du  moins  rendre 
toujours  justice  à  sa  sincérité. 

La  vie  de  Machiavel  se  divise  en  deux  parties  fort  distinc- 
tes :  celle  où,  depuis  la  chute  des  Médicis  et  jeune  encore  , 
il  fut  secrétaire  du  conseil  des  Dix,  suprême  magistrature  de 
la  république,  et  en  même  temps  l'un  des  agens  diplomati- 
ques les  plus  actifs  du  gouvernement  deFlorence;  l'autre  où, 
après  la  restauration  des  Médicis,  Machiavel ,  forcément 
condamné  à  une  retraite  qui  fit  le  malheur  de  sa  vie,  composa 
les  ouvrages  qui  en  ont  fait  la  gloire.  Il  est  probable  que  si 
Machiavel  fût  toujours  resté  dans  la  vie  active  des  emplois  , 
s'il  eût  obtenu  cette  joie  vulgaire  si  ardemment  désirée  par 
lui ,  il  l'eût  payée  au  prix  d'une  renommée  qui  connaît  peu 
d'égales;  il  n'aurait  eu  ni  le  temps,  ni  peut-être  la  pensée 
d'être  un  grand  écrivain  ;  il  n'eût  laissé  que  des  écrits  pareils 
à  ce  qu'on  nomme  les  Légations  ;  et  ce  recueil  de  dépêches 
officielles  serait  très-certainement  resté  enseveli  dans  la 
poussière  des  archives  de  Florence,  avec  tous  les  autres  do- 
cumens  du  même  genre.  C'est  le  nom  seul  et  l'illustration  de 
Machiavel  écrivain  qui  les  en  ont  fait  sortir;  car  les  négo- 
ciations dont  le  secrétaire  Machiavel  fut  chargé  ont ,  pour 
la  plupart  ,  trop  peu  d'importance  dans  l'ordre  général  des 
faits  historiques  ,  pour  qu'on  eût  jamais  songé  à  les  publier  , 
quel  que  fût  d'ailleurs  le  talent  du  négociateur. 

Le  livre  de  M.  Artaud  se  composant  d'une  suite  d'analyses, 
l'analyse  n'en  est  pas  possible.  Notre  tâche  doit  donc  se 
borner  à  faire  connaître  les  matériaux  que  l'auteur  fournit 
à  l'éclaircissement  de  la  grande  cause  qu'il  instruit. 

Conformément  à  l'ordre  des  dates,  qu'il  suit  judicieuse- 
ment ,  M.  Artaud  examine  d'abord  les  Légations.  Les  pre- 
mières sont  sans  intérêt,  et  M.  Artaud  passe  rapidement; 
mais  il  accorde  à  la  mission  de  Machiavel  auprès  de  César 
Borgia  toute  l'attention  qu'elle  mérite.  Le  secrétaire  florentin 
avait  déjà  été  pleinement  justifié  de  la  calomnie  qui  lui  im- 
putait d'avoir  pris  part  à  l'infâme  trahison  de  Sinigaglia  .  ou 
seulement  de  l'avoir  approuvée  ;  et  M.  Artaud  a  résumé  avec 
soin  les  raisonnemens  déduits  en  sa  faveur.  Mais  s'il  est  cer- 
tain que  Machiavel  n'a  point  trempé  dans  le  complot,  il  n'est 


REVUE  DE  PARIS.  213 

pas  moins  évident  qu'il  en  a  considéré  l'exécution  avec  cette 
calmeindifférence,  avec  cette  impassibilité  sans  conscience, 
qui  sont  le  caractère  de  la  moralité  italienne  de  l'époque. 
M.  Artaud  tente  vainement  ici  de  séparer  Machiavel  de  son 

siècle. 

a  Pour  cette  circonstance,  dit-il  ,  je  présenterai  une  expli- 
cation qui  excusera  peut-être  Machiavel.  Il  est  possible  qu'il 
n'ait  demandé  si  souvent  à  se  retirer  que  pour  quitter  une 
cour  perfide  ,  où  il  ne  croyait  pas  qu'il  fut  de  la  dignité  de 
son  gouvernement  de  conserver  un  agent  politique.  » 

Cette  supposition  est  tout-à-fait  gratuite.  Dans  la  pensée 
de  Machiavel,  la  dignité  ne  venait  que  bien  loin  derrière 
l'utilité  ,  et  il  était  bien  évident ,  pour  lui ,  qu'il  était  utile  à 
la  république  d'avoir  un  résident  auprès  d'un  homme  de 
l'importance  du  duc  de  Valentinois.  Non-seulement  il  ne 
jugeait  pas,  avant  le  crime  de  Sinigaglia,  qu'il  fût  indigne 
de  Florence  d'avoir  un  simple  agent  diplomatique  près  de 
César  Borgia  ;  mais,  le  crime  commis,  il  conseille  à  son 
gouvernement  d'envoyer  un  des  principaux  citoyens  de  Flo- 
rence en  qualité  d'ambassadeur ,  à  Voccasion  de  ce  nouvel 
événement;  il  écrit  lettre  sur  lettre  pour  presser  la  république 
de  faire  complimenter  le  prince,  de  lui  adresser  quelques 
propositions  honorables  et  avantageuses  ,  et  de  lui  témoigner 
toute  l'amitié  possible  ,  en  laissant  de  côté  les  lenteurs  et 
toutes  les  considérations.  Il  excite  la  seigneurie  de  Florence  à 
se  réjouir  de  ces  assassinats  ,  dont  elle  aussi  doit  profiter  ; 
il  exalte  les  termes  pleins  de  sagesse  dans  lesquels  le  tyran 
s'exprime,  et  il  remarque  comme  la  chose  du  monde  la  plus 
simple  Voir  de  satisfaction  de  Borgia  ,  tout  radieux  du  meur- 
tre de  ses  ennemis  attirés  dans  un  lâche  guet-apens. 

Machiavel ,  dans  le  cours  de  cette  mission ,  avait  demandé 
plusieurs  fois  à  sa  république  qu'on  lui  envoyât  de  l'argent, 
comme  une  espèce  de  condition  de  son  séjour  près  de  César 
Borgia.  Ses  instances ,  en  effet,  étaient  pressantes.  «  Je  me 
recommande  à  vos  seigneuries,  écrivait  Machiavel;  je  les 
prie  de  m'envoyer  de  quoi  manger.  J'ai  trois  serviteurs  et 
irois  bétcs  sur  les  épaules  et  je  ne  puis  vivre  de  promesses.  J'ai 
commencé  à  faire  des  dettes:  demandez  encore  au  cavallaro, 
le  garçon  quia  été  avec  moi.  »  M.  Artaud  veut  considérer 


2i4  REVUE    DE    PARIS. 

cela  comme  un  détour ,  une  finesse  de  Machiavel .  pour  se 
faire  rappeler  et  quitter  une  mission  qui  alarme  sa  con- 
science. M.  Artaud  sait  bien,  et  il  l'a  plus  d'une  fois  remar- 
qué, que  telle  est  l'habitude  constante  de  Machiavel  ;  il  n'y 
a  pas  une  seule  de  ses  missions  où  il  ne  supplie  qu'on  lui 
envoie  quelques  ducats;  c'est  comme  la  formule  obligée  de 
la  fin  de  toutes  ses  dépêches  officielles. 

Si  l'on  pouvait  supposer  un  motif  qui  eût  fait  désirer  à 
Machiavel  de  voir  finir  sa  maison  auprès  du  Valenlinois, 
c'est  qu'il  s'impatientait  de  ne  pouvoir  pénétrer  le  mystère 
qui  l'environnait.  Sa  grande  sagacité  se  trouvait  en  défaut 
vis-à-vis  d'un  des  hommes  les  plus  astucieux  qui  aient  conduit 
quelque  affaire  politique.  On  comprend  que  pour  un  diplo- 
mate chez  qui  la  finesse  était  une  prétention  aussi  bien  jus- 
fiée  ,  il  pouvait  être  quelque  peu  humiliant  de  rester  court 
à  toutes  les  questions  que  ne  cessait  de  lui  adresser  son 
gouvernement.  On  comprend  qu'un  homme  comme  Ma» 
chiavel  devait  se  trouver  tout  déconcerté  d'être  obligé  de 
dire  continuellement  à  la  seigneurie  :  a  Comme  je  vous  l'ai 
écrit  plusieurs  fois ,  ce  seigneur-ci  est  très-secret ,  et  je  ne 
crois  pas  qu'un  autre  que  lui  sache  ce  qu'il  a  à  faire.  Ses  pre- 
miers secrétaires  m'ont  souvent  certifié  qu'il  ne  communi- 
que jamais  une  chose  que  quand  il  en  ordonne  l'exécution  ; 
il  ne  l'ordonne  que  quand  la  nécessité  l'y  force  ,  sur  le  mo- 
ment ,  et  non  autrement.  Ainsi  je  supplie  vos  seigneuries  de 
m'excuser  ,  et  de  ne  pas  imputer  à  négligence  si  je  ne  vous 
instruits  pas  par  des  avis  ,  puisque  le  plus  souvent  je  ne  sa- 
tisfais pas  ctiam  à  moi-même.  » 

Si  donc  Machiavel  avait  eu  sincèrement  l'envie  de  quitter 
la  cour  de  César  Borgia  ,  c'eût  été  uniquement  une  affaire 
d'amour-propre  dépilé  et  non  de  conscience  timorée;  mais 
nous  sommes  convaincus  qu'il  n'a  pas  eu  cette  envie  :  il  nous 
semble  même  beaucoup  plus  vraisemblableque  les  difficultés 
de  la  mission  devaient  piquer  le  génie  entreprenant  du  se- 
crétaire florentin,  et  qu'il  n'a  pas  soutenu  sans  quelque  in- 
time plaisir  la  lutte  de  pénétration  qu'il  avaitengagée  contre 
un  homme  impénétrable. 

Nous  croyons  donc  que  c'est  de  la  part  de  M.  Artaud 
une  erreur  ingénieuse  peut-être,  mais  assurément  une  er- 


REVUE    DE    PARIS.  21 0 

reur  manifeste,  de  s'imaginer  avoir  démontré  la  répugnance 
de  Machiavel  à  rester  près  de  Borgia  ;  et  c'est  une  pure 
illusion  que  ce  résumé  de  ses  raisonnemens  :  «  Il  a  témoigné 
un  vif  désir  de  quitter  la  cour  du  duc  ;  il  a  sollicité  l'en- 
voi d'un  ambassadeur,  homme  de  rang  ,  pour  obtenir  son 
remplacement  ;  il  a  déprimé  jusqu'à  lui-même;  il  a  écrit 
qu'il  fallait  un  homme  de  plus  de  paroles  ,  de  plus  de  réputa- 
tion ,  et  qui  s' entendit  mieux  que  lui  aux  choses  du  monde.  II  a 
peut-être  exagéré  l'état  de  détresse  où  il  s'est  vu  dans  cette 
mission  :  il  a  pleuré  misère ,  comme  un  véritable  enfant  ;  il 
a  manifesté  le  plus  opiniâtre  empressement  de  sortir  de  cet 
enfer.  » 

Quelques  mois  après  avoir  rempli  cette  mission  auprès 
du  Yalentinois,  au  comble  de  ses  prospérités,  Machiavel  , 
chargé  d'une  autre  mission  à  la  cour  du  nouveau  pape ,  y  re- 
trouve César  Borgia,  que  la  fortune  avait  laissé  tomber  de 
ses  mains,  dépouillé  de  ses  principautés  et  prisonnier  du 
pontife,  le  corps  en  proie  à  la  maladie  et  l'ame  au  déses- 
poir. Quelle  sera  la  conduite  de  Machiavel  dans  celte  nou- 
velle position  ? 

Il  va  épier  la  marche  progressive  des  désastres  de  Borgia  , 
pour  aider  à  le  précipiter  plus  vite.  Cet  homme  qu'il  fallait 
envoyer  naguère  complimenter  par  un  des  principaux  citoyens 
de  Florence,  et  auquel  il  fallait  témoigner  toute  l'amitié 
possible,  Machiavel  détourne  aujourd'hui  la  république  de 
lui  donner  un  sauf-conduit  ;  il  conseille  à  son  gouverne- 
ment de  faire  dévaliser  un  corps  de  troupes  appartenant  à 
Borgia,  et  qui  devait  traverser  le  territoire  de  Florence  ; 
en  même  temps  Machiavel  écrit  à  la  seigneurie  :  Je  Vai  as- 
sure  qu'il  pouvait  avoir  en  vous  toute  confiance.  Enfin  il  s'ou- 
vre à  son  gouvernement  du  désir  exprimé  par  le  pape ,  que 
la  république  puisse  donner  à  Borgia  le  coup  de  grâce  (  chc  H 
si  dia  la  pinia).  Alors  on  disait  à  Borne,  tantôt  publique- 
ment que  le  pape  avait  donné  l'ordre  de  le  faire  arrêter  et 
de  le  confiner  dans  une  prison,  tantôt  on  se  disait  à  l'oreille 
que  le  duc  avait  été  jeté  dans  le  Tibre  par  l'ordre  de  Sa 
Sainteté  ,  et  Machiavel  ajoutait  :  Je  ne  puis  nier  ni  certifier 
cette  nouvelle  ;  je  crois  bien  que  ce  qui  n'est  point  arrivé 
n'est  que  différé  ,   et  l'on   voit  que  notre  pape  commence  à 


216  REVUE     DE     PARIS. 

payer  ses  dettes  très-honorablementç  il  les  efface  avec  le 
coton  de  son  écritoire.  Cependant  chacun  bénit  sa  main  , 
et  on  la  bénira  d'autant  plus  qu'il  ira  plus  avant.  Mais  puis- 
que le  duc  est  pris  ,  qu'il  soit  mort  ou  vivant,  on  peut  agir 
maintenant  sans  s'embarrasser  de  lui.  » 

Voici  la  conséquence  que  tire  M.  Artaud  des  faits  que  nous 
venons  d'exposer.:  «  Quant  à  Machiavel,  il  est  plus  évident 
que  jamais  qu'il  avait  vu  l'affreuse  conduite  du  Valentinois 
avec  un  sentiment  d'indignation.  »  Cette  conclusion  prouve 
l'ingénuité  d'un  cœur  honnête  ,  bien  plus  que  l'indignation 
de  Machiavel.  Ce  qui  nous  semble  évident ,  à  nous ,  c'est  que 
Machiavel  avait  passé  du  côté  de  la  fortune,  et  se  montrait 
parfaitement  conséquent  dans  son  système  de  l'utile.  Après 
le  crime  de  Sinigaglia,  Borgia  était  puissant  et  redoutable 
à  la  république  :  il  fallait  être  pour  lui;  à  Rome,  il  était  tombé 
entre  les  mains  de  Jules  II,  qui  voulait  le  détruire,  et 
dont  la  république  recherchait  l'amitié  :  il  fallait  être  contre 
lui.  Non-seulement  cette  politique  était  avouée  ,  mais  on  en 
tirait  vanité.  Si  Machiavel  pouvait  lire  ses  avocats  ,  il  s'éton- 
nerait bien  qu'on  songeât  à  l'en  défendre. 

Nous  ne  pouvons  laisser  non  plus  sans  observation  un 
jugement  de  notre  auteur  concernant  César  Borgia  :  «  Ce 
monstre,  né  en  Espagne,  dit-il,  élevé  en  Italie,  titré  en 
France  ,  n'appartient  ni  à  l'Espagne,  ni  à  l'Italie,  ni  à  la 
France.  Ces  trois  pays  l'ont  répudié.  •»  César  Borgia  est,  au 
contraire,  hautement  réclamé  par  l'Italie  du  quinzième  siè- 
cle ;  il  en  est  la  personnification  fidèle,  comme  l'a  dit  l'au- 
teur d'un  article  remarquable  publié  il  y  a  quelques  années 
dans  la  Revue  d'Edimbourg,  sur  Machiavel  et  son  siècle , 
article  où  le  siècle  est  admirablement  apprécié,  mais  où 
l'homme  nous  semble  jugé  avec  beaucoup  moins  de  profon- 
deur et  d'originalité  ,  ainsi  que  nous  aurons  bientôt  l'occa- 
sion de  le  prouver  ;  maintenant  nous  ne  voulons  qu'opposer 
à  l'assertion  de  M.  Artaud  celle  de  cet  article,  M.  Macauley  , 
sur  César  Borgia,  k  homme,  dans  lequel,  a  dit  le  critique 
anglais  ,  la  moralité  politique  de  l'Italie  était  si  fortement 
personnifiée,  mêlée  en  partie  des  traits  les  plus  énergiques 
du  caractère  espagnol  (').  >» 

(')  Man  in  wbom  thc  political  morality  of  Italv  was  so  strongly 


REVUE    UE    PARIS.  217 

C'est  dans  la  vie  spéculative  et  dans  la  vie  privée  de  Ma- 
chiavel,  bien  plus  que  dans  sa  vie  active  et  d'ambassadeur 
qu'il  faut  chercher  les  principes  de  sa  morale  politique;  ils 
sont  dans  ses  livres   et  dans  ses  lettres  particulières  beau- 
coup plus  que  dans  ses  dépèches  diplomatiques.  Aussitôt  que 
la  restauration  des  Médicis  fut  assise  sur  les  ruines  de  la 
république  ,  Machiavel  fut  éloigné  des  emplois,  et ,  à  son 
grand  regret,  i!  se  trouva  relégué  dans  son  existence  litté- 
raire. Ce  César  Borgia,   auprès  duquel  il  avait  été  ambas- 
sadeur douze  ans   auparavant,  il  en  fit  le  sujet  de  ses  plus 
hautes  méditations,    et  le  tjpe  qu'il  voulait  présenter  aux 
gouvernans  dans   son  livre  des  Principautés.  Cet  homme 
abominable  devint  son  héros  ,  la  règle  de  sa  politique,  et 
l'exemple  qu'il  prit  à  tâche  de  donner  aux  autres  princes. 
*  Je  ne  saurais  (dit-il,  ch.  vm;  donner  à  un  prince  nouveau 
de  meilleurs  préceptes  que  ceux  qui  sont  offerts  par  les  ac- 
tions du  duc.  »  Et  cette  intention,  formellement  consignée 
dans  son  livre,  Machiavel  la  confirme  dans  la  pensée  intime 
d'une  lettre  à  l'un  de  ses  meilleurs  amis ,  Francesco  Vetlori  : 
«  Le  duc  de  Valentinois  ,  dont  je  citerai  toujours  l'exemple 
lorsqu'il  s'agira   d'un  prince  nouveau.  »  Celte  opinion  de 
Machiavel  était  profondément  établie  dans  son  esprit ,  il  y 
revient  sans  cesse,  il  la  présente  sous  toutes  les  formes. 
Les  revers  mêmes  de  son  héros  ne  l'instruisent  pas  ,  il  les 
rejette  tous  sur  le  hasard,  sur  des  accidens  au-dessus  de 
toute  prévoyance  :  «  Toutes  les  actions  du  duc  mises  ensem- 
ble (dit-il,  pour  conclusion  d'un  examen  détaillé  de  la  con- 
duite de  Borgia  ) ,  je  ne  saurais  le  reprendre  ;  au  contraire, 
il  me  semble  qu'on  doit,  comme  j'ai  dit ,  proposer  de  l'imi- 
ter à  tous  ceux  qui ,  par  le  secours  de   la  fortune  et  des 
forces  des  autres  ,  ont  acquis  le  pouvoir.  Animé  d'un  grand 
courage  et  d'une  haute  ambition  ,  il  ne  pouvait  se  conduire 
autrement;  et  1  exécution  de  ses  desseins  ne  put  être  arrêtée 
que  par  la  brièveté  de  la  vie  de  son  père  Alexandre ,  et  par 
sa  propre  maladie.  •>>  Ainsi ,  selon  Machiavel  (') ,  Borgia  est 

personified,  partially  blended  with  the  sterner  linéaments  of  the 
spanish  character. 

(')  11  faut  remarquer,  pour  affaiblir  sur  ce  point   l'autorité  de 
10  19 


-lu  REVUE    DE    PARIS. 

absous  de  toutes  manières  par  les  événemens  aussi  bien  que 
par  les  principes. 

Placé  entre  la  morale  qu'il  respecte,  et  Machiavel  qu'il 
aime,  M.  Artaud  est  dans  un  embarras  visible;  il  s'efforce 
de  concilier  des  choses  inconciliables;  il  avoue  les  torts  de 
Machiavel  et  tâche  de  les  excuser;  il  commente  ,  il  inter- 
prète, il  atténue.  Si  Machiavel  dit  en  propres  termes  qu'il 
donne  en  exemple  les  actions  de  Borgia,  M.  Artaud  fera  une 
parenthèse  pour  dire  :  «  Machiavel  n'examine  absolument 
ici  que  les  institutions.  »  Ce  cynisme  de  Machiavel  «  qui  a  fait 
crier  au  loup  contre  lui  pendant  tant  de  siècles  »  ,  s'explique 
par  «  le  caractère  de  bonne  foi,  de  franchise  et  de  brusquerie 

Machiavel,  que  douze  ans  auparavant,  en  présence  des  faits,  et 
aux  prises  avec  eux  ,  renvoyé  de  Florence  à  Rome  n'annonçait  pas 
cette  certitude  d'opinion  qu'il  exprime  lorsque ,  devenu  publiciste  , 
il  s'est  donné  mission  d'établir  une  théorie.  A  l'époque  où  il  sur- 
veillait ,  pour  le  compte  de  la  république,  la  conduite  de  César 
Borgia  ,  et  lorsque  la  perte  du  Yalentinois  était  prochaine,  Ma- 
chiavel écrivait  à  son  gouvernement  :  «  L'on  voit  que  le  duc  glisse 

peu  à  peu  dans  l'abîme C  est  ainsi  que  ses  pêches  ont  peu  à 

peu  conduit  le  duc  à  la  pénitence.  «  Cette  réflexion  de  Machiavel 
ambassadeur  n'accuse-t-elle  pas  l'admiration  «le  Machiavel  publi- 
ciste ?  ne  dément-elle  pas  à  l'avance  ce  qu'il  a  dit  plusieurs  fois 
dans  ses  livres  ,  que  Borgia  n'est  tombé  que  par  des  causes  qu'on 
ne  pouvait  prévoir?  Malgré  la  morale  de  son  siècle,  malgré  les  faux 
principes  qu'il  en  avait  reçus  lui-même,  Machiavel  fait  ici,  sans 
s'en  apercevoir,  amende  honorable  à  la  morale  universelle;  et  la 
rectitude  de  son  jugement  triomphe  un  instant  de  l'erreur  de  ses 
préjugés.  C'est  le  même  instinct  de  raison  qui  faisait  encore  dire  à 
Machiavel ,  peu  de  jours  auparavant  :  «  si  l'on  pouvait  compter  sur 
l'amitié  d'un  tel  homme...  rien  ne  serait  plus  utile  que  de  le  réin- 
tégrer dans  la  possession  de  ses  états;  mais  avec  le  caractère  dan- 
gereux qu'on  lui  connaît  il  est  douteux  que  vous  puissiez  le  sou- 
tenir, et  vous  courriez  autant  de  risques  que  si  les  Vénitiens  en 
étaient  maîtres.  »  Ainsi,  d'après  le  témoignage  même  de  Machia- 
vel, témoignage  arraché,  pour  ainsi  dire,  par  la  force  de  la  vérité, 
et  malgré  son  penchant  pour  le  Talentinoi»  ,  les  perfidies  de  Borgia 
u'ont  pal  peu  contribué  à  sa  perte. 


REVUE   DE   PARIS.  S1D 

même  qui  le  distingue.  »  Si  Machiavel ,  dans  son  poème  des 
Decesnali  ,  a  raconté  en  vers  mordans  les  assassinats  com- 
mis par  Borgia  ;  dans  son  livre  des  Pbihcipadtbs  ,  «  il  n'a  pu 
entendre  parler  que  des  calculs  de  gouvernement  employés 
par  ce  duc  avant  de  si  odieuses  scélératesses.»  Comme  si  Ton 
pouvait  démentir  par  un  mouvement  de  poète  le  sens  si  clair 
d'un  livre  de  doctrines.  Ajoutons  que  le  Dece>>ale  Primo, 
où  se  trouvent  les  vers  contre  Borgia  ,  ne  fut  composé  qu'a- 
près la  ruine  du  Valenlinois ,  en  1504.    M.  Artaud  prétend 
que  si  <t  de  courts  passages  peuvent  être  réprouvés....  il  y 
en  a  aussi  qui  mériteraient  l'éloge  sous  le  rapport  de  la  mo- 
rale et  de  la  religion.))  Ce  ne  sont  pas  de  courts  passages 
qu'il  faut  réprouver,  c'est  l'esprit  de  tout  le  livre  ;  les  courts 
passages  sont  ceux  qui  renferment  une  autre  morale.  Si, 
dans  un  de  ses  chapitres,  Machiavel  peint  en  termes  géné- 
raux l'inconstance  des  amis  politiques,  leur  lâche  empres- 
sement auprès  de  la  fortune  ,  leur  lâche  abandon  dans  l'ad- 
versité, M   Artaud  y  verra  la  peinture,  en  couleurs  animées, 
des  scènes  qui  précédèrent  la  ruine  de  Soderini,  le  gonfa- 
lonier  de  Florence  ,  dont  le  gouvernement  fut  détruit  par  la 
restauration  des  Médicis.  et  il  vantera  le  courage  de  Machia- 
vel :  a  La  crainie  d'inquiéter  les  Médicis,  dit-il .  qui  actuel- 
lement avaient  à  gouverner  de  pareils  hommes ,  n'arrête  pas 
un  instant  Machiavel ,  se  montrant  ici  un   intrépide   mora- 
liste. »  Voilà  sans  doute  du  courage  et  de  l'intrépidité  à  bon 
marché!   Celait  au  contraire  une  des  grandes  frayeurs  de 
Machiavel ,  d'être  soupçonné  par  les  Médicis ,  dont  il  solli- 
citait alors  la  faveur,  d'avoir  conservé  quelques  relations 
d'amitié  avec  le  gonfalonier  banni  ;  et  cette  gloire  de  la  fidé- 
lité aux  puissances  tombées  en  face  des  puissances  victo- 
rieuses, Machiavel  n'y  prétendait  guère  ;  nous  le  prouverons 
bientôt  par  son  propre  aveu.  Si  M.  Artaud  a  surpris  Machia- 
vel en  flagrant  délit  de  flatterie,  il  dira  :  «  iS'ous  l'avons  vu 
flatter  Laurent  II,  Léon  X,    Clément  VII ,   mais   d'un  ton 
agréable,  élégant ,  gracieux  et  poétique  j  s'il  s'abaissait  un 
instant  lui-même,  c'était    pour  se  relever  sur-le-champ, 
avec  plusdedignilé  et  de  noblesse.  »  On  voit  qu'on  ne  sau- 
rait trouver  un  censeur  plus  facile   et  un  juge  d'insiruction 
pius  complaisant. 


Ii20  REVUE    DE    PARIS. 

Tantôt,   pour  échapper  à  la  discussion,  M.  Artaud  pré- 
tend que  «  l'on  est  dispensé  d'attaquer  avec  amertume  les 
principes  du  secrétaire ,  parce  que  la  morale  n'a  plus  ou 
presque  plus  rien  à  y  voir  aujourd'hui  qu'il  n'est  plus  permis 
de  mentir;  parce  qu'un  diplomate  qui  suivrait  de  telles  maxi- 
mes serait  le  jouet  de  son  pays  et  des  autres  nations.  Ma- 
chiavel n'a  plus  de   venin   qui  puisse  désormais  donner  la 
mort  :  sa  doctrine  doit  être  renvoyée  à  sa  date  historique.  » 
Outre  que  lorsqu'il  s'agit  d'une  appréciation  de  la  morale 
de  Machiavel ,   c'est   précisément  à  sa  date  qu'il  faut  la 
prendre,  cet  argument  nous  semble  venir  plutôt  en  accu- 
sation qu'en  décharge  au  secrétaire.  Tantôt  pressé  par  les 
imputations  qui  de  toutes  parts  s'élèvent  contre  Machiavel , 
et  en  présence  de  l'énergique  franchise  de  ses  principes 
d'immoralité,  M.  Artaud  se  réfugie  dans  une  phrase  de  l'au- 
teur des  Principautés  .  «  Chacun  comprend  combien  il  est 
louable  dans  un  prince  de  maintenir  sa  foi  et  de  vivre  avec 
intégrité  et  non  avec  astuce.  »  Et  puis,  après  cette  décla- 
ration ,  Machiavel  prouve  par  maint  exemple  que  ce  qui  est 
louable  peut  n'être  pas  utile;  que  le  succès  est ,  avant  tout , 
le  but  qu'on  doit  se  proposer,  à  quelque  prix  qu'on  puisse 
l'obtenir  ;  que  de  so?i  temps ,  les  princes  ont  fait  de  grandes 
choses  par  la  perfidie  ,  qu'ils  ont  triomphé  des  hommes  qui 
avaient  fait  fond  sur  la  loyauté  ;  et  il  ajoute  formellement  : 
«  II  n'est  donc  pas  nécessaire  qu'un  prince  ait  les  qualités 
ci-dessus  rappelées,  mais  il  est  bien  nécessaire  qu'il  paraisse 
les  avoir.   »  Et  il  continue  sur  ce  ton  ,  en  faisant  toujours 
l'éloge  du  bien  ,  et  en  conseillant  toujours  le  mal ,  dès  que 
le  mal  peut  être  bon  à  quelque  chose. 

Fort  de  la  première  phrase  que  nous  venons  de  citer  , 
M.  Artaud  s'écrie  :  «  Établissons  d'abord  que  Machiavel  ne 
»  va  parler  que  par  exception  ,  et  que  le  vrai ,  le  salutaire 
j>  principe  ,  l'immuable,  l'éternelle  loi  de  l'honneur  est  le 
»  premier  sentiment  qu'il  énonce.  )>  Appelez  tant  qu'il  vous 
plaira  exception  la  doctrine  odieuse  de  Machiavel ,  et  règle 
les  maximes  honnêtes  qu'il  y  mêle  ;  que  m'importe,  et  qu'au- 
rez-vous  fait  pour  la  justification  de  votre  client ,  si ,  en  mo- 
rale, de  pareilles  exceptions  tuent  la  règle,  et  s'il  a  lui-même 
conseillé  de  toujours  sacrifier ,  au  besoin  ,  celle-ci  à  celle  là  ? 


REVUE     DE     PARIS.  221 

M.  Artaud  s'efforce  de  se  persuader  qu'une  grande  partie 
du  venin  du  livre  de  Machiavel  lui  vient  de  son  titre  ,  mé- 
chamment falsifié.  Machiavel  l'avait  intitulé  :  des  Princtpau- 
tés  ,  et  à  ces  mots  on  a  substitué  :  le  Prince.  «Un  de  ces  titres 
a  dévoré  l'autre ,  et  voici  les  conséquences  de  cette  con- 
fusion. Dans  un  ouvrage  adressé  à  un  vrai  prince,  si 
on  lui  dit  de  gouverner  pour  son  avantage,  de  mentir  , 
de  fausser  sa  foi ,  etc.  ,  il  est  certain  qu'on  peut  être  ac- 
cusé de  l'avoir  excité  à  être  un  méchant .  un  tyran 
enfin.  Dans  un  ouvrage  intitulé:  Des  Principautés ,  on  a 
beau  conseiller  les  mêmes  forfaits  ,  on  donne  les  leçons  au 
pouvoir,  on  parle  au  grand  nombre,  ou  au  petit  nombre  , 
on  ne  peut  pas  sortir  d'une  question  d'intérêt  politique, 
collectif....  Si  le  titre  des  Principautés  eût  survécu  .  il  est 
évident  qu'on  n'aurait  jamais  accusé  Machiavel  d'avoir 
formé  un  tyran  ,  il  faudrait  dire  au  moins  des  tyrans  «  rsous 
en  demandons  pardon  à  M.  Artaud,  mais  nous  ne  voyons 
pas  trop  ce  que  son  client  gagne  à  cette  distinction  ;  nous 
avouerons  même  que  le  titre  qu'il  préfère  ,  et  qui  est  effec- 
tivement le  véritable  ,  nous  semble  plus  accusateur  que 
l'autre.  Une  instruction  particulière  se  trouve  ainsi  transfor- 
mée en  une  sorte  de  professorat  public,  et  la  culpabilité  de 
Machiavel  n'en  devient  que  plus  grande.  Mais,  aureste.ee 
n'est  pas  sur  le  titre  qu'il  faut  juger  l'esprit  du  livre,  c'est 
sur  l'intention  de  l'auteur  ;  or  ,  il  l'a  formellement  exprimée 
lui-même  ;  c'est  au  moment  de  la  restauration  des  Médicis 
qu'il  l'a  composé,  c'est  à  l'instruction  du  prince  restauré 
qu'il  le  destine,  et  c'est  à  ce  vrai  prince  qu'il  l'envoie.  ÏSous 
citerons  bientôt  les  paroles  de  Machiavel  ;  devant  ce  témoi- 
gnage toute  discussion  du  titre  est  frivole. 

Lorsqu'il  n'y  a  nul  moyen  d'absoudre  la  doctrine,  M.  Ar- 
taud s'étudie  encore  à  trouver  un  échappatoire  à  l'homme; 
s'il  ne  lui  reste  aucune  illusion  sur  la  moralité  des  précep- 
tes, il  en  cherche  à  plaisir  dans  les  intentionsqu'il  suppose  : 
«  La  doctrine  de  IVicolas,  jetée  parmi  les  particuliers,  dit- 
»  il ,  renverserait  tout  système  de  paix  ,  de  délicatesse,  et 
i>  détruirait  la  possibilité  de  toute  transaction  de  commerce 
»  et  de  famille.  Vue  sous  l'aspect  politique,  elle  est  peut- 
»  être  ,  dans  l'intention  de  Machiavel ,  une  injonction  for- 
10  '9. 


*23 


BEVUE    DE     PARIS. 


»  raelle  faite  par  ce  grand  précepteur  du  pouvoir,  à  tout 
»  prince,  à  tout  gouvernement  ,  soit  dans  une  principauté  , 
n  soit  dansune  république  .  de  prendre  bien  garde  à  ce  qu'il 
»  promet,  plutôt  qu'elle  n'est  un  conseil  direct  de  perfidie.... 
»  Croyons  donc  que  Machiavel  a  véritablement  eu  plus  en 
ii  vue  d'inculquer  à  ses  élèves  les  leçons  de  discrétion  et  de 
»  tempérance  de  paroles ,  qu'il  n'a  pu  leur  conseiller  si  crû- 
»  ment  de  mentir,  d'engager  sa  foi,  et  de  ne  pas  la  tenir  , 
»  et  de  tâcher  d'arriver  au  succès  par  tous  les  moyens.  » 
Il  serait  inutile  de  multiplier  les  citations  ;  celles-ci  suffi- 
sent pour  montrer  dans  quel  esprit  est  écrit  tout  l'ouvrage. 

Ce  n'est  pas  nous  assurément  qui  contesterons  à  M.  Artaud 
sa  bonne  foi  .  et  la  grande  étude  qu'il  a  faite  de  Machiavel  ; 
mais  nous  ne  pouvons  dissimuler  la  surprise  que  nous  cause 
une  pareille  appréciation  d'un  tel  homme,  des  suppositions 
si  légères  en  présence  d'imputations  si  graves,  des  justifi- 
cations si  clairement  illusoires  devant  des  faits  si  positive- 
ment accusateurs.  M.  Artaud  a  éprouvé  ce  chagrin  quinavre 
toute  ame  honnête  à  voir  les  hautes  facultés  du  génie  infec- 
tées par  la  contagion  d'un  esprit  corrompu  ;  à  se  sentir  con- 
traint de  ne  pas  estimer  ce  qu'on  admire.  Il  a  voulu  échap- 
per à  ce  tourment  en  cherchant  à  excuser  la  moralité  de 
Machiavel  sans  compromettre  sa  propre  moralité;  bien  ré- 
solu de  ne  point  capituler  avec  la  vertu  ,  il  a  capitulé  avec 
l'évidence;  forcé  de  reconnaître  les  faits,  il  allègue  des 
intentions  ;  il  se  fait  un  Machiavel  à  sa  fantaisie  qu'il  ne  peut 
sauver  de  terribles  reproches,  mais  qu'il  munit  d'excuses 
imaginaires.  Il  condamne  à  moitié  ,  il  justifie  à  moitié  ;  en- 
fin ,  il  résulte  de  tout  ce  travail  une  appréciation  équivoque 
et  indécise  de  Machiavel,  où  ce  qu'il  y  a  de  plus  clair, 
c'est  que  l'auteur  ne  donne  pas  une  idée  nette  de  ce  qu'il 
veut  persuader  au  lecteur  et  de  ce  qu'il  s'est  persuadé  à 
lui-même. 

L'énigme  de  Machiavel ,  nous  l'avons  déjà  dit ,  n'est  donc 
point  résolue  par  le  livre  de  M  Artaud  ;  la  morale  du  temps 
de  Machiavel  était  odieuse  et  empoisonnée,  le  publiciste  flo- 
rentin en  a  formulé  les  maximes  en  code,  il  en  a  quintes- 
sencié  le  poison  à  l'usage  des  gouvernemens;  il  a  prouvé  en 
même  temps  qu'il  connaissait  une  autre  morale,  qu'il  aurait 


R*VUE      UE      PARTS.  22i 

pu  professer  une  autre  doctrine.  11  s'agit  donc  d'expliquer 
comment .  en  admettant  dans  toute  leur  gravité  les  accusa- 
tions portées  contre  Machiavel  .  on  peut  encore  sauver  sa 
mémoire  de  l'horreur  profonde  dont  elle  est  depuis  si  long- 
temps chargée  ;  et  comment  un  homme  meilleur  ,  au  fond  . 
que  bien  d'autres,  a  pu  professer  tranquillement  les  plus 
exécrables  doctrines  qu'on  ait  jamais  enseignées  ,  tout  en 
sachant  bien  qu'elles  étaient  exécrables. 

Nous  allons  lâcher  d'indiquer  l'explication  qu'une  étude 
sérieuse  de  Machiavel  nous  a  suggérée.  Disons  auparavant 
pourquoi  le  livre  de  M.  Artaud,  quoiqu'il  n'ait  pas,  selon 
nous  ,  expliqué  Machiavel  comme  il  doit  l'être  ,  mérite  ce- 
pendant toute  l'attention  des  hommes  qui  désirent  connaî- 
tre en  détail  le  grand  publiciste  florentin. 

M.  Artaud  a  passé  une  grande  partie  de  sa  vie  en  Italie  . 
il  y  a  rempli  des  fonctions  diplomatiques  qui  l'ont  mis  en 
relation  habituelle  avec  les  hommes  les  plus  distingués  des 
divers  états  où  il  a  résidé.  Une  observation  assidue  ,  des 
goûts  studieux  ,  l'ont  initié  à  la  connaissance  des  mœurs  et 
de  la  littérature  de  celte  contrée  ;  enfin  .  des  recherches  fai- 
tes de  longue  main  ont  mis  à  sa  disposition  tout  ce  qui  a  été 
écrit  sur  Machiavel. 

M.  Artaud  range  les  divers  ouvrages  de  son  auteur  dans 
un  ordre  chronologique,  il  les  analyse  tous;  et  les  plus 
importans  il  les  examine  sous  le  point  de  vue  moral  et  litté- 
raire ,  quelques-uns  avec  grand  détail .  comme  Vflistoire  de 
Florence,  à  laquelle  il  consacre  plus  de  soixante  pages;  d'au- 
tres trop  superficiellement ,  par  exemple  les  Comédies.  Les 
dépèches  du  diplomate ,  les  livres  de  l'historien  ,  les  traités 
du  publiciste .  les  chants  du  poète,  lesbadinages  du  con- 
teur, les  inventions  du  comique,  même  quelques  lettres  par- 
ticulières ,  passent  tour  à  tour  et  à  leur  rang  sous  les  yeux 
du  critique  ;  chacun  est  apprécié  à  part,  et  l'ensemble  du 
livre  de  M.  Artaud  forme  ainsi  une  suite  de  jugemens  par- 
tiels ,  dont  toutefois  il  reste  encore  au  public  à  tirer  une  sen- 
tence générale.  M.  Artaud  cite  de  longs  fragmensde  Machia- 
vel ,  et  le  laisse  ainsi  se  produire  lui-même  devant  les  lec- 
teurs, en  accompagnant  ses  citations  de  développemens 
propres  à  en  donner  la  pleine  intelligence.  Il  fait  march;: 


224 


REVUE     D  F.     PARIS. 


de  front  l'hisfoire  de  l'homme  et  celle  de  ses  écrits  ,  il  ex- 
pose les  circonstances  historiques  qui  se  rapportent  aux 
diverses  missions  dont  Machiavel  fut  chargé  ,  il  éclaircit 
ainsi  des  doctrines  par  des  faits  ;  car  les  actions  d'un  tel 
homme  ne  renfermen\  pas  moins  d'instruction  que  ses  livres  ; 
enfin  ,  il  explique  brièvement  quel  était  le  gouvernement  de 
Florence  et  la  situation  de  la  république  aux  différentes 
époques  où  Machiavel  se  trouve  mêlé  aux  affaires  ,  où  il  com- 
pose ses  principaux  ouvrages.  On  voit  que  notre  auteur  ne 
néglige  rien  de  ce  qui  peut  faire  connaître  l'homme  et  ses 
œuvres. 

Après  que  M.  Artaud  a  suivi  ainsi  Machiavel  dans  tous  ses 
travaux  ,  dans  toutes  ses  actions ,  jusqu'à  sa  mort,  il  de- 
mande aux  autres  des  témoignages  ,  pour  achever  l'instruc- 
tion de  ce  grand  procès  dont  il  s'est  constitué  rapporteur. 
Il  fait  comparaître  les  amis  comme  les  contempteurs  de 
Machiavel;  partout  où  il  les  trouve,  il  les  interroge,  il 
expose  leur  sentiment  et  il  le  juge.  Il  pousse  même  quelque- 
fois son  exactitude  à  cet  égard  jusqu'au  scrupule.  Il  est  de 
si  absurdes  critiques  (  celle  de  Gentillet ,  par  exemple  )  con- 
tre lesquelles  c'est  peine  perdue  de  défendre  Machiavel.  Il 
y  a  aussi  des  apologies  tout-à-fait  ignorées  que  M.  Artaud 
met  en  lumière.  Il  donne  une  analyse  et  d'assez  longs  ex- 
traits d'un  manuscrit  de  la  Bibliothèque  du  Roi,  dont  l'au- 
teur est  inconnu,  et  qui  est  resté  inachevé.  Ce  manuscrit, 
intitulé  Apologie  pour  Machiavel ,  est,  selon  M.  Artaud, 
l'ouvrage  d'un  homme  de  talent  exercé  à  traiter  les  matières 
politiques  ,  et  qui  y  a  déployé  une  érudition  immense.  Ce- 
pendant l'anonyme  prend  la  défense  de  Machiavel  avec  un 
enthousiasme  si  exagéré,  que  M.  Artaud  craint  que  cette 
chaleur  de  parade  ne  fasse  tort  à  la  cause  de  son  client,  et 
n'indispose  le  lecteur.  L'auteur  déclare  que  le  temps  présent, 
sa  qualité  et  sa  condition,  ne  lui  permettent  pas  de  se  nommer. 
M.  Artaud  essaie  de  soulever  ce  voile,  il  pense  que  ce  mys- 
térieux écrivain  pourrait  bien  être  Naudé ,  le  bibliothécaire 
de  Mazarin  ,  et  même  il  est  tenté  de  nommer  Pascal  ,  tant  il 
admire  la  profondeur  de  la  pensée  et  la  puissance  du  style. 

Cette  réunion  d'une  foule  de  témoignages  pour  ou  contre 
Machiavel  ,  témoignages  demandés  à  toutes  les  époques  ,  à 


REVUF.    DE    PARIS.  225 

tous  les  pays  ,  donne  à  ce  livre  un  intérêt  spécial ,  et  offre  , 
pour  ainsi  dire,  le  résumé  de  l'opinion  universelle  sur  le 
grand  publiciste. 

M.  Artaud  a  enrichi  son  livre  de  deux  pièces  devers  en- 
core inédites ,  qui  n'offrent  qu'un  médiocre  intérêt  poétique, 
mais  dont  l'importance  est  grande  pour  l'histoire  de  Machia- 
vel ,  ainsi  que  nous  le  ferons  bientôt  remarquer.  Elles  furent 
adressées  à  Julien  de  Médicis ,  par  le  publiciste  ,  du  fond  de 
la  prison  où  il  gémissait  enchaîné  ,  dans  le  dessein  de  tou- 
cher le  nouveau  maître  de  Florence  et  d'en  obtenir  sa  li- 
berté. 

Une  notice  sur  les  meilleures  éditions  de  Machiavel ,  quel- 
ques détails  sur  ses  portraits  les  plus  authentiques  ,  sur  ses 
armoiries,  sur  sa  famille,  complètent  les  renseignemens 
dus  aux  soigneuses  investigations  de  notre  auteur. 

M.  Artaud  a  poussé  le  soin  d'éclaircir  l'histoire  de  Ma- 
chiavel, et  de  donner  la  complète  intelligence  de  tout  ce  qui 
le  touche,  jusqu'à  faire  expliquer  et  rétablir,  à  Florence, 
une  formule  de  pilules  dont  Machiavel  faisait  usage,  for- 
mule dont  le  texte  ,  altéré  dans  toutes  les  éditions  italiennes 
de  l'auteur,  offrait  une  prescription  inintelligible.  M.  Ar- 
taud a  obtenu  d'un  médecin  une  consultation  sur  ces  pilules, 
et  en  a  fait  composer  de  pareilles  par  un  pharmacien  de  Pa- 
ris. On  ne  saurait  se  montrer  interprète  plus  minutieusement 
exact  et  commentateur  plus  curieux. 

Le  livre  de  M.  Artaud  contient  plusieurs  chapitres  qui 
n'ont  aucun  rapport  ou  ne  présentent  qu'un  rapport  fort 
indirect  à  Machiavel,  mais  qui  offrent  des  dissertations  his- 
toriques ou  littéraires  dont  l'intérêt  toujours  varié  est  quel- 
quefois piquant. 

Il  va  jusque  dans  l'Orient  chercher  l'origine  de  la  fable  de 
Belphéycr ,  qu'il  nous  raconte.  A  l'occasion  d'une  boutade 
philosophique,  où  Machiavel  donne  aux  animaux  le  pas  sur 
l'homme,  M.  Artaud  établit  une  sorte  de  parallèle  entre 
Plutarque  ,  Machiavel  ,  Fénélon  et  La  Fontaine.  Un  chapitre 
consacré  à  Anne  de  Bretagne  offre  de  curieux  détails  histo- 
riques ;  un  autre  traite  succinctement  de  cette  violation  du 
droit  des  gens  dont  l'Angleterre  a  donné  plus  d'un  exem- 
ple ,  et  qui  consiste  à  commencer  les  hostilités  et  les  dépré- 


226  REVUE     DE    PARIS. 

dations  maritimes  avant  déclaration  de  guerre  ;  un  autre 
enfin  présente  une  discussion  sur  l'unité  italique  ,  et  des  ré- 
flexions judicieuses  sur  l'impossibilité  d'arriver  à  cet  im- 
mense résultat.  Ailleurs  ,  M.  Artaud  fait  une  excursion  sur 
les  relations  des  sultans  avec  la  cour  de  France  dans  les 
quinzième  et  seizième  siècles  ,  à  l'occasion  de  deux  lettres  de 
Soliman  à  François  Ier,  qui  sont  publiées  ici  pour  la  pre- 
mière fois,  avec  le  texte  turc;  enfin,  une  curieuse  lettre 
de  François  Ier  à  Michel-Ange  est  imprimée  ici  également 
pour  la  première  fois.  M.  Artaud  nous  donne  des  fac  sirnile, 
des  textes  imprimés  en  lettres  gothiques  ;  son  livre  est  orné 
de  jolies  vignettes  ;  l'exécution  typographique  en  est  fort 
belle  ;  l'auteur  a  mis  quelque  coquetterie  à  justifier  sa  qua- 
lité de  président  de  la  société  des  bibliophiles  français;  et 
son  ouvrage  mérite  ainsi ,  à  divers  titres  ,  une  place  distin- 
guée dans  la  bibliothèque  des  curieux. 

Nous  avons  cru  devoir  nous  appliquer  avec  d'autant  plus 
de  soin  à  faire  connaître  tout  ce  qui  peut  mériter  au  livre  de 
M.  Artaud  l'attention  des  hommes  graves  et  des  amateurs  de 
curiosités  littéraires,  que  nous  sommes  obligés  déjuger  ce 
même  livre  avec  quelque  sévérité ,  lorsque  nous  le  considé- 
rons dans  son  objet  principal  ,  la  connaissance  intime  de 
Machiavel. 

Le  secrétaire  florentin  est  peut-être  l'un  des  écrivains  sur 
lesquels  on  a  le  plus  écrit ,  et  qui  ont  été  le  sujet  de  plus  de 
controverses.  La  matière  n'est  pourtant  pas  épuisée.  Le  siè- 
cle de  Machiavel ,  son  génie  d'écrivain  ,  son  habileté 
d'homme  d'état ,  ont  été  souvent  expliqués  par  des  hom- 
mes d'une  pénétration  profonde  et  d'une  éminenle  sagacité. 
Une  seule  chose  nous  semble  avoir  échappé  à  celte  curieuse 
investigation  d'un  siècle  fameux  et  d'une  grande  renom- 
mée, c'est  Machiavel  lui-même;  c'est  l'homme  dépouillé  de 
ce  magnifique  vêtement  de  gloire  et  de  génie ,  l'homme  dé- 
barrassé de  ce  masque  effrayant  dont  on  l'a  si  long-temps 
couvert,  l'homme  intérieur  ,  l'homme  de  Perse  ,  intus  et  in 
cute.  L'énigme  que  présente  cette  nature  étrange  et  si  fé- 
conde en  contrastes  était  pourtant  fort  simple ,  et  peut-être 
est  ce  sa  simplicité  même  qui  a  empêché  d'en  dire  le  mot. 

Ce  mot,  c'est  que  le  grand  écrivain  n'était  qu'un   homme 


REVUE    DE     PARIS.  227 

vulgaire;  c'est  que,  sublime  par  le  génie,  Machiavel  était 
petit  par  le  cœur. 

Dans  cet  homme ,  à  bon  droit  si  illustre  ,  il  y  avait  une  in- 
telligence profonde  ,  une  pensée  hardie ,  des  sentimens  fiers, 
et  une  honteuse  servitude  à  tous  les  appétits  grossiers.  Il 
fallait  de  l'or  à  Machiavel,  parce  qu'il  était  avide  de  toutes 
les  jouissances  matérielles;  vivre  de  peu  ,  dans  la  paisible 
solitude  d'une  campagne  ,  dans  les  douces  joies  delà  fa- 
mille ,  dans  un  loisir  studieux  ,  c'était  pour  lui  le  comble  de 
l'infortune;  homme  de  méditation  ,  il  aimait  pourtant  à  vi- 
vre hors  de  lui-même  ;  le  mouvement  des  affaires ,  les  ébats 
de  l'aisance,  les  folies  de  l'amour,  c'était  là  le  besoin  de 
sa  vie  ;  à  cinquante-cinq  ans.  en  cheveux  gris ,  vieil  époux  , 
père  d'une  nombreuse  famille  ,  il  se  plaisait  à  l'extravagance 
de  ces  passions  ,  folies  d'adolescent.  11  fallait  à  Machiavel 
la  faveur  des  grands,  parce  qu'il  avait  besoin  de  l'éclat  et  de 
la  fortune  qu'elle  donne.  Etre  un  grand  homme  était  peu  pour 
lui,  c'était  tout  de  paraître  quelque  chose;  il  composait  une 
œuvre  de  génie  ,  non  pour  la  gloire  .  mais  pour  une  place.  Il 
fallait  des  emplois  à  Machiavel  pour  repaitre  une  vanité  com- 
mune. Il  avait  horreur  de  lamédiocrilé  et  une  faiblesse  d'en- 
fant pour  tout  ce  qui  lui  rappelait  ses  dignités  ainsi  que  la 
modeste  situation  qui  le  désolait.  Il  se  parait  de  son  habit  de 
cérémonie  et  des  marques  de  son  ancienne  dignité  pour  écrire 
sur  les  Décades  de  Tite-Live  ;  il  tombait  dans  un  désespoir  à 
faire  pitié  en  songeant  que  les  années  s'écoulaient,  et  que  les 
princes  le  laissaient  languir  dans  son  obscurité.  Républicain 
dans  le  secret  de  sa  pensée  et  de  soninclination.il  imagine  des 
moyens  de  corruption  pour  flatter  le  penchant  de  Léon  X  à  la 
domination,  et  il  l'engage  àtromper  Florence  par  d'bypocri- 
tesinstitutions,  qui,  sous  dcssemblans  de  liberté,  donneront 
réellement  un  maître  à  sa  patrie.  Enfin,  un  mot  suffit  à  peindre 
Machiavel  :  il  fut  mis  à  la  torture  par  les  Médici^ ,  il  fut  en- 
suite oublié  par  eux;  il  ne  sut  pas  supporter  leur  oubli. 

Frappé  des  étranges  contradictions  que  présente  Machia- 
vel ,  l'auteur  de  l'excellent  article  delà  Revue  d'Edimbourg 
que  nous  avons  cité  ,  pense  les  expliquer  en  expliquant  l'I- 
talie :  a  C'est  daus  l'état  des  sentimens  moraux  des  Italiens 
de  cette  époque  ,  dit-il  ,  que  nous  devons  chercher  l'éclair- 


223  REVUE    DE    PARIS. 

cisseraent  de  ce  qui  semble  le  plus  mystérieux  dans  la  vie  et 
les  écrits  de  cet  homme  remarquable.  «  Mais  le  tableau  de 
ce  temps  ,  si  bien  tracé  par  M.  Macauley,  ne  donne  pas  l'ex- 
plication qu'il  cherche;  il  donne  le  secret  de  la  moralité  de 
Machiavel ,  non  celui  de  ses  contradictions;  cette  dernière 
explication,  c'est  en  lui-même  qu'il  faut  la  chercher. 

Et  ce  n'est  pas  Machiavel  dans  les  emplois  qu'il  faut  étu- 
dier ;  là  son  caractère  propre  tend  à  s'effacer  au  contact , 
et  n'a  plus  les  mêmes  saillies  ;  c'est  un  diplomate  rusé,  péné- 
trant, profond,  qui  est  de  son  métier  et  de  son  siècle,  el  qui  ne 
se  distingue  de  la  foule  des  autres  diplomates  que  parle  gé- 
nie. Mais  nous  allons  le  prendre  lorsqu'il  e.^t  redevenu  lui- 
même,  lorsque,  dépouillé  d'emplois,  il  n'est  plushommed'état, 
mais  homme  privé,  lorsque  n'ayant  plus  à  s'occuper  de  la  ré- 
publique, il  ne  s'occupe  que  de  lui.  Nous  allons  le  prendre,  non 
plusjoutant  de  finesse  et  d'habileté  avec  les  rois  et  les  minis- 
tres, mais  luttant  avec  un  plus  rude  jouteur  ,  l'adversité. 

Machiavel  entra  dans  les  affaires  publiques  en  1494,  quel- 
que temps  après  l'expulsion  des  Médicis  ;  il  avait  alors  vingt- 
cinq  ans.  Après  une  espèce  de  surnumérariat  d'environ  qua- 
tre années  ,  il  fut  nommé  secrétaire  du  conseil  des  Dix , 
suprême  magistrature  de  la  république.  En  celte  qualité,  il 
prit  part  au  gouvernement  intérieur  de  l'état ,  mais  surtout 
aux  affaires  étrangères  de  Florence  ,  qui  le  chargea  de  plu- 
sieurs missions  diplomatiques.  Après  quatorze  ans  d'exer- 
cice ,  la  restauration  des  Médicis  vint ,  en  1512 ,  dépouiller 
Machiavel  de  ses  emplois;  et  la  méfiance  des  princes  nou- 
veaux à  son  égard  se  mesura  sur  le  zèle  qu'il  venait  de  dé- 
ployer pour  la  république  dans  la  lutte  qui  lui  avait  donné 
des  maîtres.  Plus  tard,  et  peu  de  temp-s  avant  sa  mort ,  Ma- 
chiavel verra  la  restauration  de  la  république, el  il  sera  égale- 
ment dédaigné  par  elle,  à  son  tour,  pour  avoir  été  solliciteur 
trop  pressant  et  courtisan  trop  assidu  auprès  des  Médicis. 

A  peine  la  république  est  tombée,  et  la  première  pensée 
de  Machiavel  est  pour  lui-même.  Il  n'y  a  pas  moyen  de  sauver 
la  liberté,  mais  peut-être  il  pourra  sauver  son  emploi.  Il  s'em- 
presse d'écrire  à  une  dame,  qui,  selon  cette  lettre,  était 
intimement  liée  aux  Médicis  ,  et  qui  même,  s'il  faut  en  croire 
une  conjecture  du  neveu  de  Machiavel ,  Julien  de'  Ricci , 


REVUE    DE    PARIS.  229 

possesseur  des  manuscritsde  son  oncle, était  Mme  Alfonsine, 
mère  du  second  Laurent  de  Médicis  ,  qui  sera  bientôt  l'un 
des  oppresseurs  de  Florence.  Voici  les  paroles  de  Machiavel  : 

«  Très-illustre  dame  .  puisque  votre  seigneurie  désire  con- 
naître les  nouveaux  événemens  arrivés  en  Toscane  ces  jours 
passés  ,  je  me  ferai  un  plaisir  d'autant  plus  grand  de  vous  en 
rendre  compte  ,  qu'en  satisfaisant  à  vos  désirs  ,  je  vous  mon- 
trerai le  triomphe  de  vos  amis  et  celui  de  mes  protecteurs 
(  padronimiei)  ;  deux  circonstances  qui  suffisent  pour  effacer 
tous  les  motifs  de  tristesse ,  quelque  nombreux  qu'ils  soient  , 
que  la  suite  de  mon  récit  va  mettre  sous  vos  yeux.  î»  Le  récit 
finit  par  la  promulgation  de  «  la  loi  qui  rétablissait  les  Mé- 
dicis dans  tous  les  honneurs  et  dignités  qu'avaient  possédés 
leurs  ancêtres.  »  Et  Machiavel  termine  ainsi  :  ^  La  cité  jouit 
de  la  plus  parfaite  tranquillité;  elle  espère  ne  pas  vivre 
moins  honorablement  sous  leur  tutèle  que  dans  les  temps 
passés,  lorsque  leur  père,  le  magnifique  Laurent,  de  glo- 
rieuse mémoire,  la  gouvernait...  Je  n'ai  pas  voulu  toucher 
certaines  choses  qui  pouvaient  vous  déplaire,  ou  de  peu  d'im- 
portance ;  si  j'ai  satisfait  aux  désirs  de  votre  illustrissime 
seigneurie ,  je  suis  assez  récompensé  ;  dans  le  cas  contraire, 
je  vous  prie  de  me  pardonner.  » 

Ceux  qui  considèrent  Machiavel  comme  un  républicain 
austère  et  un  grand  citoyen  trouveront  peut-être  qu'il  s'est 
un  peu  promptement  consolé  de  la  ruine  de  la  république, 
ils  seront  peut-être  un  peu  étonnés  de  ce  style.  Quant  aux 
Médicis,  ils  en  furent  peu  touchés.  La  lettre  à  la  mère  de 
Laurent  fut  écrite  en  septembre ,  et  le  8  novembre .  un  décret 
prononça  la  destitution  du  secrétaire  .et  sa  radiation  du  ta- 
bleau des  fonctionnaires.  Deux  jours  après,  un  autre  décret 
le  relégua  dans  un  exil ,  et  le  soumit  à  fournir  une  caution. 
Bientôt  une  conspiration  ourdie  contre  les  Médicis  fut  dé- 
couverte; Machiavel ,  qui  ,  selon  toutes  les  apparences,  n'y 
avait  nullement  trempé ,  fut  néanmoins  jeté  en  prison  et  mis 
à  la  torture.  Il  se  montra  fort  au  milieu  des  tourmens  ,  et  la 
douleur  ne  l'accusa  pas.  Mais  cette  ame  si  fière  en  face  des 
bourreaux  vint  aussitôt  s'abaisser  devant  le  prince  qui  avait 
armé  les  bourreaux  ;  et,  encore  tout  brisé  par  la  torture  ,  le 
républicain  se  mit  à  composer  des  vers  supplians  pour  le 
10  20 


2S0  REVUE    DE    PARTS. 

prince  que  les  armes  étrangères  venaient  de  rétablir  sur  les 
ruines  de  la  république.  Machiavel  l'appelle  buon  padre,  et 
il  charge  les  muses  d'aller  lui  faire  ses  excuses  ,  far  mie scuse. 
Une  première  pièce  n'ayant  produit  que  peu  d'effet,  Machiavel 
en  envoie  une  seconde.  Il  peint  avec  énergie  et  en  paroles 
de  poète  les  souffrances  du  cachot  infect  où  il  languissait , 
et,  au  milieu  de  cette  sombre  peinture  ,  il  y  a  des  traits  tou- 
chans,  inspirés  au  poète  par  sa  déplorable  position,  plus 
que  par  son  génie,  peu  enclin  à  l'attendrissement  ('). 
M.  Artaud  dit  ,  à  cette  occasion,  que  Machiavel  u  eut  l'idée 
bizarre  d'adresser  un  sonnet  à  Julien;»  et  cette  idée  bi- 
zarre, il  l'approuve  d'autant  plus  facilement  qu'il  attribue 
aux  vers  du  prisonnier  la  brièveté  de  sa  prison.  Une  telle 
approbation  condamne  encore.  M.  Artaud  excuse  Machiavel 
comme  on  excuserait  un  homme  ordinaire  ;  mais  cette  justi- 
fication ne  va  pas  à  un  républicain,  à  cet  homme  d'un  carac» 
tère  si  fortement  lrempé;elle  le  range  impitoyablement  parmi 
les  hommes  vulgaires.  Julien  de  Médicis  gouvernait  alors 
despotiquemcnt  Florence  ;  la  liberté  descitoyens  était  livrée 
à  son  caprice;  il  fait  emprisonner  et  torturer  Machiavel  : 
Machiavel  lui  adresse  des  verspour  obtenir  sa  liberté.  Quoi  de 
plus  simple  ?  Il  n'y  a  d'étrange  ici  que  le  nom  du  suppliant. 
A  peine  sorti  de  prison,  Machiavel  ne  perd  pas  de  temps  ; 
il  s'empresse  d'écrire  à  Francesco  Vettori,  son  ami,  et  qui 
était  dans  les  bonnes  grâces  des  Médicis  ,  afin  d'obtenir 
d'eux  quelque  emploi.  Jean  de  Médicis,  le  frère  de  Julien,  ve- 
nait de  monter  au  trône  pontifical ,  sous  le  nom  de  Léon  X, 
et  F.  Vettori  était  alors  ambassadeur  du  nouveau  gouver- 
nement de  Florence  auprès  du  pontife.  L'occasion  de  solli- 
citer était  bonne;  Machiavel  ne  s'en  fait  faute.  Les  termes 
de  sa  lettre  à  Vettori  sont  pressans.  «  Je  ne  vous  répéterai 

(')  M.  Artaud  a  imprimé  ces  vers ,  qui  ne  se  trouvent  point  dans 
les  éditions  de  Machiavel.  Us  lui  ont  été  communiqués  par  un  Flo- 
rentin ,  AI.  Aiazzi ,  qui  les  a  trouvés  écrits,  de  la  propre  main  de 
Machiavel ,  sur  deux  feuillets  placé»  dans  un  volume  anciennement 
imprimé.  Le  propriétaire  du  livre  en  tira  copie  et  vendit  ensuite 
ces  originaux  à  un  Anglais.  Ce  précieux  monument  de  l'histoire 
de  Machiavel  doit  être  maintenant  à  Londres. 


RE\UE    DE    PARIS.  2S  J 

pas  la  longue  histoire  de  mon  malheur  ;  il  suffit  de  vous 
dire  quel'iûjure  de  la  fortune  m'a  frappé  de  tous  côtés  ; 
mais,  grâces  à  Dieu  ,  c'est  fini.  J'espère  qu'à  l'avenir  je  se- 
rai à  l'abri  de  pareille  infortune .  car  je  serai  plus  prudent 
(più  cauto)...  Recommandez-moi ,  si  vous  pouvez,  au  sou- 
venir du  Saint-Père  ;  s'il  lui  plaisait  de  m'employer ,  lui  ou 
les  siens  ,  à  quelque  chose  que  ce  fût ,  je  suis  convaincu  que 
je  ferais  honneur  à  vous  et  du  bien  à  moi.  »  Cinq  jours 
après,  Machiavel  écrit  encore  à  F.  Veltori  :  «S'il  convient  à 
mes  protecteurs  (les  Médicis)  de  ne  pas  me  laisser  à  terre, 
j'en  serai  bien  heureux ,  et  j'espère  me  conduire  de  manière 
qu'eux-mêmes  auront  des  motifs  de  s'en  applaudir.  S'il  ne 
leur  convient  pas,  je  vivrai  dans  ce  monde  comme  j'y  suis 
venu  :  je  suis  né  pauvre,  et ,  avant  ma  prospérité,  j'avais 
pris  les  leçons  du  malheur.  »  Cette  généreuse  résolution  , 
Machiavel  manqua  de  force  pour  l'exécuter.  Sa  correspon- 
dance intime  ,  pendant  les  années  qui  suivent,  est  remplie 
di. s  plus  tristes  lamentations  ;  c'est  presque  du  désespoir. 
Toutefois,  avant  de  s'abandonner  lui-même ,  il  avait  songé 
à  tirer  parti  de  son  expérience  et  de  son  génie.  Les  Médieis 
venaient  d'être  restaurés;  Julien  était  maitre  de  Florence  : 
Machiavel  prend  aussitôt  la  résolution  de  composer  un  livre 
pour  lui  enseigner  l'art  de  se  maintenir  au  pouvoir.  C'est  la 
véritable  pensée  du  livre  du  Prince  qui  a  été  l'objet  de  tant 
d'extravagantes  conjectures  et  d'explications  forcées,  Dans 
une  célèbre  lettre  écrite  au  même  F.  Yettori  ,  auquel  il  ra- 
conte son  genre  de  vie,  après  avoir  parlé  de  ses  lectures, 
Machiavel  ajoute  :  «J'ai  note  tout  ce  qui  m'a  paru  important, 
et  j'en  ai  composé  un  opuscule  :  De  Principatibvs.  Je  me 
plonge  profondément  et  de  mon  mieux  dans  les  pensées  du 
sujet...  Un  tel  ouvrage  doit  être  apprécié  par  un  prince,  sur- 
tout par  un  prince  nouveau  :  c'est  pourquoi  je  le  dédie  à  la 
magnificence  de  Julien...  J'ai  consulté  pour  savoir  s'il  est 
bon  d'en  parler  ou  de  n'en  pas  parler  ,  de  ledonner  ou  non, 
et,  dans  le  premier  cas,  s'il  convient  que  je  le  porte  moi- 
même  ou'que  je  vous  l'envoie...  C'est  le  besoin  qui  me  pousse 
à  l'offrir;  car  je  me  consume,  et  je  ne  puis  rester  long-temps 
dans  cet  état  sans  que  la  pauvreté  ne  m'expose  au  mépris. 
Je  voudrais  bien  qu'ensuite  ces  seigneurs  Médicis  commen- 


232  REVUB    DE    PARIS. 

cassent  à  réemployer  ,  quand  même  ils  devraient  commen- 
cer par  me  faire  rouler  une  pierre;  et  si  ensuite  je  ne  par- 
venais pas  à  gagner  leur  bienveillance  ,  je  n'aurais  à  me 
plaindre  que  de  moi...  Chacun  devrait  tenir  à  se  servir  d'un 
homme  dont  l'apprentissage  est  fait  aux  dépens  des  autres  ; 
et  quant  à  ma  fidélité  ,  on  n'en  doit  pas  douter ,  car  j'ai  tou- 
jours été  fidèle.  » 

Cependant  Julien  ayant  quitté  le  pouvoir  pour  vivre  à 
Rome  ,  auprès  de  Léon  X ,  son  frère ,  ce  fut  Laurent ,  le  fils 
de  ce  Pierre,  banni  à  la  révolution  de  1494,  qui  devint 
maître  de  Florence.  Aiors  Machiavel  change  de  pensée  ,  ou 
plutôt  persévère  dans  la  pensée  d'offrir  son  livre  à  un  prince 
nouveau  et  qui  puisse  en  faire  son  profit  pour  fonder  soli- 
dement sa  domination.  Ce  n'est  plus  à  Julien ,  c'est  à  Lau- 
rent qu'il  dédiera  son  livre  ,  et  il  le  lui  envoie  ,  en  effet  ('} , 
avec  toutes  les  marques  du  plus  humble  dévouement  :  «  Que 
votre  magnificence  accepte  donc  ce  modique  présent,  dans 
le  même  esprit  que  je  le  lui  adresse.  Si  elle  l'examine  et  le  lit 
avec  quelque  attention,  elle  y  verra  éclater  partout  l'extrême 
désir  que  j'ai  de  la  voir  parvenir  à  celte  grandeur  que  lui 
promettent  la  fortune  et  ses  autres  qualités  ;  et  si  votre  ma- 
gnificence ,  du  faite  de  son  élévation  ,  abaisse  quelquefois  ses 
regards  sur  ce  qui  est  si  au-dessous  d'elle ,  elle  verra  combien 
peu  j'ai  mérité  d'être  la  victime  continuelle  d'une  fortune 
injuste  et  rigoureuse.  »  Cette  dédicace  était  une  pétition  ;  elle 
n'eut  point  de  succès.  Il  est  probable  que  Laurent  ne  lut  pas 
le  livre  de  Machiavel.  A  peine  âgé  de  vingt  ans,  ce  prince  , 
qui  fut  le  père  de  la  Catherine  de  la  Saint-Barihélemy,  avait  les 
inclinations  d'un  tyran  :  il  était  ambitieux,  méfiant ,  vindica- 
tif ;  c'étaient  là  ses  principales  qualités ,  et  il  n'était  pas  d'hu- 
meur à  rien  faire  pour  un  ancien  serviteur  de  la  république. 

Machiavel  cependant  était  trop  habile  pour  exciter  la 
moindre  défiance  d'un  pouvoir  jaloux  ;  il  s'était  bien  pro- 
mis d'être  prudent,  et  en  effet,  il  poussa  la  prudence  jus- 
qu'aux limites  de  la  pusillanimité.  F.  Yeltori  l'avait  engagé  à 

(')  Quand  il  est  question  du  livre  de  Principatibus ,  c'est  tou- 
jours du  manuscrit  qu'il  s'agit.  11  ne  paraît  pas  que  Machiavel  ait 
songé  à  le  faire  imprimer;  et  il  ne  fut  publié  que  quelque»  année* 
après  sa  mort,  en  i53a. 


REVUE    DE    PARIS.  2S3 

venir  près  de  lui,  à  Rome;  Machiavel  lui  répond  :  «  J'irais 
volontiers  ;  mais  ce  qui  me  retient  en  suspens  .  c'est  que  les 
Soderiuisont  à  Rome,  et  qu'en  y  allant ,  je  serais  forcé  de  les 
visiter  et  de  leur  parler.  Or  je  craindrais  beaucoup  qu'à  mon 
retour,  en  croyant  descendre  chez  moi ,  on  ne  me  fit  descen- 
dre en  prison.  »  Soderini ,  qui  avait  été  le  chef  de  la  républi- 
que et  le  protecteur  de  Machiavel ,  pouvait ,  en  effet ,  être  sus- 
pect aux  Médicis  ;  mais  cette  famille  ,  à  qui  Machiavel  n'ose 
plus  parler,  il  songeait  encore  à  réclamer  sa  protection  ,  six 
mois  auparavant,  lorsque,  malgré  la  chute  de  la  république,  il 
croyait  pouvoir  encore  en  espérer  quelque  chose.  Il  écrivait 
alors  à  F.  Yettori  :  «  J'apprends  que  le  cardinal  Soderini  fait 
force  embarras  auprès  du  pape.  Donnez-moi  un  conseil  : 
est-il  à  propos  que  je  lui  écrive  pour  qu'il  me  recommande  à 
Sa  Sainteté?  est-il  mieux  que  vous  me  rendiez  le  service  de 
parler  vous-même  au  cardinal?  ou  bien  faut  il  ne  faire  ni 
l'un  ni  l'autre  ?  Répondez-moi  deux  mots  à  ce  sujet.  » 

On  voit  comme  Machiavel  était  alerte  à  saisir  toutes  les 
occasions  de  se  raccrocher  à  quelque  chose  ,  et  avec  quelle 
dextérité  il  évitait  tout  ce  qu'il  supposait  pouvoir  le  com- 
promettre. Mais  d'humiliantes  supplications,  des  précau- 
tions plus  humiliantes  encore  ,  n'y  faisaient  rien  ;  ses  livres 
n'étaient  pas  lus  ,  ses  prières  n'étaient  pas  écoulées  ;  l'intri- 
gue ne  réussissait  pas  mieux  que  le  génie.  C'est  alors  qu'un 
profond  découragement  s'empara  de  Machiavel  ;  et  ce  n'est 
point  une  conjecture  que  nous  faisons  ;  c'est  de  sa  bouche 
même  que  nous  en  tirons  l'aveu.  Il  écrivait  à  F.  Vettori ,  le 
10  juin  1514  :  «  Je  resterai  donc  ainsi  dans  ma  misère  ,  sans 
trouver  une  ame  qui  se  souvienne  de  mes  dévoués  services 
(  délia  mia  servitù  ) ,  ou  qui  pense  que  je  puis  être  bon  à  quel- 
que chose.  Mais  il  est  impossible  que  je  reste  dans  cet  état  ; 
car  je  me  consume,  et  je  vois  que  si  Dieu  ne  prend  pitié  de 
moi ,  je  serai,  au  premier  jour ,  forcé  d'abandonner  ma 
maison  et  de  me  placer  comme  substitut  ou  greffier  de  quel- 
que podestà  (') ,  si  je  ne  peux  faire  mieux  ,  ou  de  me  planter 

(')   C'est  la   traduction   de  M.    Periès.    Il  y  a   dans  le   texte  : 
Repetitore  o  cancelliere  dt  un  conestabile ,  et  M.  Artaud  traduit 
plus  fidèlement  :  receveur  ou  secrétaire  d'un  conestabile.   Ce» 
10  20. 


2S4  REVUE    DE    PARIS. 

dans  quelque  pauvre  pays  pour  apprendre  à  lire  aux  enfans  , 
laissant  ici  ma  famille  ,  qui  pourra  bien  me  regarder  comme 
un  homme  mort.  «  Et,  quelque  tempsaprès ,  Machiavel ,  écri- 
vant ,  en  latin ,  à  ce  même  Vetlori  pour  lui  recommander  un 
ami ,  termine  ainsi  sa  lettre  :  «  Quant  à  ce  qui  me  concerne  , 
si  vous  m'aimez  comme  par  le  passé ,  vous  n'apprendrez  pas 
sans  indignation  quelle  vie  obscure  et  misérable  je  mène 
(vitœ  rationem  sordidam  ingloriamque)  ;  mais  ce  qui  plus  me 
tourmente  et  me  désespère  , c'est  de  voir  qu'au  milieu  de  tant 
et  de  si  grandes  félicités  de  la  magnifique  maison  des  Mé- 
dicis  et  de  notre  cité  ,  je  reste  seul  parmi  les  ruines  de  Per- 
game.  » 

Mais  si  l'ame  de  Machiavel  était  abattue  par  son  infortune, 
son  génie  semblait  y  puiser  de  nouvelles  forces.  Ce  fut  alors 
qu'il  composa  et  son  immortelle  Mcaidragore  et  ses  immortels 
Discours  sur  Tite-Lrve.  Ses  divers  ouvrages  (dont  aucun  ne  fut 
imprimé  de  son  vivant,  hormis  celui  qu'il  composa,  plus  tard, 
6ur  l'art  de  la  guerre  )  étaient  toujours  pour  lui  un  moyen 
de  se  ménager  des  protections ,  protections  toujours  impuis- 
santes. Aussi  son  découragement  ne  faisait  que  s'accroître, 
et  il  écrivait  à  un  jeune  homme  nommé  Vernaccia  ,  qu'il  ai- 
mait et  traitait  comme  son  fils ,  avec  cette  confiance  qui  lais- 
sait voir  tout  l'abattement  de  son  ame  :  a  Mon  bien  cher 
Giovanni,  si  je  ne  t'ai  pas  encore  écrit  jusqu'à  présent,  il 
ne  faut  en  accuser  ni  moi  ni  personne  ;  ne  t'en  prends  qu'aux 
temps  ,  qui  ont  été  et  qui  sont  tels  encore  qu'ils  m'ont  fait 
perdre  jusqu'au  souvenir  de  moi-même  {sdimcnticare  di  me 
medesimo).  r>  Il  lui  disait  une  autre  fois  :  «  Les  malheurs  qui 
m'ont  accablé  et  qui  m'accablent  encore  m'ayant  forcé  de 
me  confiner  à  la  campagne  ,  je  suis  quelquefois  des  mois  en- 
tiers sans  me  retrouver  moi-même.  Ce  n'est  donc  pas  mer- 
veille que  je  néglige  de  te  répondre.  «  Ceci  était  écrit  en 
1517;  ainsi  rien  n'est  mieux  constaté  :  Machiavel  ne  trou- 
vait aucune  consolation  à  la  douleur  qu'il  éprouvait  de  l'ou- 
bli où  le  laissaient  les  nouveaux  mailres  de  Florence. 

Et  ce  qui  ne  mérite  pas  moins  d'attention  pour  apprécier 
mots  désignent  des  fonctions  qui  n'existent  plus  aujourd'hui.  La 
ronestabile  était  un  capitaine  de  deux  ou  trois  cents  homme» 
d'infanterie. 


REVUE    DE    PARIS.  2S5 

fidèlement  ce  caractère ,  c'est  qu'un  homme  comme  Machiavel 
cherchait  constamment  à  étourdir  son  désespoir  ,  non-seu- 
lement dans  le  tumulte  des  passions,  mais  dans  les  distrac- 
tions des  voluptés  banales  et  au  milieu  des  passe-temps  de 
cabaret. 

Dans  cette  précieuse  lettre  déjà  citée,  où  il  peint  son  genre 
de  vie.  nous  le  voyons,  aussitôt  qu'il  a  pris  en  famille  son  mo- 
destediner,  courir  à  l'hôtellerie  voisine.  «  Là  sont  ordinaire- 
ment, dit-il,  l'hôte,  un  boucher,  un  meunier  et  deux  chaufour- 
niers; je  m'encanaille  {minyog(ioffo)  avec  eux  tous  les  jours, 
en  jouant  à  cricca,  à  trie  trac;  mille  disputes  s'élèvent,  mille 
paroles  injurieuses  sont  lancées  par  le  dépit  :  le  plus  souvent 
c'est  pour  un  liard  (  un  quatrino)  que  l'on  se  querelle  ,  et  on 
nous  entend  crier  de  San-Casciano  (  bourg  voisin  ).  Ainsi 
vautré  dans  celte  bassesse  (  viltà  )  ,  je  sauve  mon  cerveau 
delà  moisissure,  je  donne  carrière  à  la  malignité  de  la 
fortune  ,  satisfait  qu'elle  me  foule  aux  pieds  pour  voir  si 
elle  n'en  aura  pas  honte.  »  Dans  la  lettre  même  où  Machia- 
vel annonçait  à  F.  Vettori  sa  sortie  de  prison  et  la  torture 
qui  lui  avait  été  infligée,  il  lui  dit  :  <*  Chaque  jour  nous 
allons  chez  quelque  fille  pour  retrouver  des  forces  ;  et ,  hier 
encore,  nous  avons  été  voir  passer  la  procession  dans  la 
maison  de  la  Sandra  di  Pero.  Ainsi,  je  profite  du  temps  et 
me  livre  à  tous  les  plaisirs  .  jouissant  de  ce  reste  de  vie  qui 
me  parait  un  songe.  *  La  plupart  des  lettres  de  Machiavel, 
celles  où  il  se  lamente  misérablement,  celles  où  il  discute 
avec  une  admirable  profondeur  les  problèmes  de  la  politi- 
que du  temps  ,  sont  elles-mêmes  remplies  des  témoignages 
de  cette  vie  licencieuse  que  menait  l'ex-secrétaire  en  com- 
pagnie d'une  foule  d'amis  dont  les  mœurs,  qu'aujourd'hui 
nous  appellerions  infâmes,  sont  peintes  par  lui  avec  une 
franchise  qui  ne  décèle  pas  le  moindre  scrupule.  A  la  vérité 
Machiavel  se  défend  de  partager  ces  sales  débauches  qui  , 
dans  l'Italie  moderne,  semblent  l'héritage  de  la  corruption 
de  l'Italie  antique  ;  mais  elles  sont  à  ses  yeux  sans  dégoût 
comme  sans  scandale. 

Machiavel  mêlait  à  ses  passe-temps  licencieux  de  pro- 
fondes ,  d'ardentes  passions.  Et  pour  les  raconter  il  échange 
un  instant  sa  plume  vigoureuse  et  sévère  contre  la   plume 


^àG  REVUE    DE    PARIS. 

molle  et  prétentieuse  de  Marini  :  écoutez ,  et  vous  croirez 
entendre  le  Caloandro  fedele  :  «  Il  faut  que  je  vous  dise  les 
commencemens  de  cet  amour ,  avec  quels  filets  il  me  prit , 
où  il  les  a  tendus  ,  et  quels  puissans  filets  c'étaient.  Vous 
verriez  que  c'étaient  des  filets  d'or,  tendus  parmi  des  fleurs, 
tissus  par  Vénus  même  ,  et  si  gracieux  et  si  doux  que  je  ne 
voulus  pas  les  rompre,  un  cœur  sauvage  seul  eût  pu  le  faire; 
pour  moi ,  je  me  plongeai  dans  leurs  voluptés  ,  si  bien  ,  que 
ces  fils  si  délicats  sont  devenus  plus  solides  et  se  sont  héris- 
sés d'indissolubles  nœuds Qu'il  vous  suffise  de  savoir  que 

déjà  voisin  de  cinquante  ans  ,  je  brave  les  ardeurs  du  soleil , 
la  fatigue  des  chemins  escarpés,  et  les  obscurités  de  la  nuit.... 
el  quoique  je  sache  très-bien  que  je  me  prépaie  de  grands 
chagrins  ,  j'y  trouve  tant  de  douceur  ,  que  pour  tout  au 
monde  je  ne  voudrais  pas  reprendre  ma  liberté.  » 

Mais  l'âge,  le  malheur  et  l'amour  lui-même  ne  pouvaient 
détourner  Machiavel  de  celte  vie  dissolue  qui  était  pour  lui 
une  seconde  nature.  A  cinquante-six  ans  ,  il  était  encore  le 
boute-en-train  d'une  société  (brigaia)  d'amis  libertins.  Du- 
rant un  voyage  qu'il  fit  à  Venise,  en  1525,  pour  les  affaires 
de  quelques  marchands  de  Florence,  un  de  ses  intimes , 
Filippo  de'  Nerli ,  lui  écrivait  :  «  Maintenant  que  vous  êtes 
absent,  on  n'entend  plus  parler  ni  de  jeu,  ni  de  taverne, 
ni  de  certaines  autres  bagatelles...  le  plus  souvent  nous  n'a- 
vons pas  d'endroit  convenable  ;  il  nous  manque  tantôt  les 
invitations  ,  tantôt  un  tiers  ;  mais  toujours  notre  société 
manque  d'un...  parce  que  vous  nous  manquez.  »  Un  mot  est 
effacé,  il  était  leste,  on  peut  aisément  le  suppléer.  D'autres 
mots  ont  ainsi  disparu  avant  l'impression,  les  manuscrits 
ayant  passé  entre  les  mains  d'une  personne  timorée  qui  a 
cru  faire  œuvre  pie  en   les  grattant. 

Il  parait  au  reste  qu'à  Venise  aussi  Machiavel  menait 
joyeuse  vie  :  te  Dépêchez-vous  ,  lui  écrit  le  même  Nerli ,  car 
ces  marchands  font  grand  bruit;  ils  se  plaignent  que  vous 
vous  amusez  à  leurs  dépens,  dans  la  société  de  vos  lettrés, 
et  ils  ont  besoin  d'autres  choses  que  de  chanteurs  de  fables.  » 
On  sait  que  c'était  là  une  vieille  habitudede  Machiavel;  am- 
bassadeur de  la  république,  il  n'écrivait  pas  trois  dépêches 
sans  demander  de  l'argent. 


REVUE    DE    PARIS. 


237 


Dans  une  autre  mission  chez  des  moines  de  Carpi ,  on  le 
voit  se  délecter  à  la  seule  pensée  des  festins  succulens ,  des 
lits  somptueux  ,  et  de  toutes  les  délices  au  milieu  desquelles 
ils  se  sent  tout  ragaillardi  {Pasti  gagliardi,  letti gloriosi i  a 
simili  cose,  dove  io  misonogià  tre  di  rinfantocciato.) 

Ainsi  livré  à  tous  les  goûts  de  dissipation  ,  de  plaisir  ,  de 
bonne  chère ,  il  n'est  pas  étonnant  que  Machiavel  criât  tou- 
jours misère.  «  Je  suis  habitué  à  la  dépense  ,  dit-il  dans  une 
lettre  à  F.  Yettori ,  et  je  ne  puis  vivre  sans  dépenser.  »  Aussi 
était-il  expert  dans  Fart  de  tirer  de  l'argent  des  princes;  il 
en  a  donné  à  Guicciardini ,  le  célèbre  historien,  de  curieuses 
leçons.  Guicciardini  avait  des  filles  à  marier,  il  voulait  leur 
donner  de  grosses  dots ,  et  il  avait  grande  envie  de  profiter 
de  la  faveur  dont  il  jouissait  auprès  de  Léon  X,  pour  tirer 
quelque  bonne  lettre  de  change  sur  le  trésor  du  pape  ; 
mais  il  ne  savait  trop  comment  s'y  prendre  décemment. 
Machiavel  lève  ses  scrupules  :  «Voici  ma  façon  de  penser, 
lui  dit  il ,  c'est  que  l'on  se  trompe  tout  aussi  bien  par  excès 
de  délicatesse  que  par  excès  d'indiscrétion  ,  et  même  ce  der- 
nier défaut  est  bien  souvent  le  plus  profitable.  J'attaquerais 
le  pape  dans  tous  les  sens,  »  ajoute-t-il;  et  puis  il  cite  à 
Guicciardini  l'exemple  de  ceux  à  qui  le  pape  a  fait  de  pareils 
dons  ;  il  lui  envoie  le  modèle  de  lettres  qu'il  serait  bon  de 
faire  écrire  par  des  tiers  secrètement,  et  sans  que  le  pape 
pût  se  douter  de  la  ruse.  Tout  consiste  ,  selon  Machiavel , 
«  à  demander  avec  audace,  et  à  montrer  de  l'humeur  en 
cas  de  refus.  »  II  faut  lire  les  diverses  lettres  écrites  à  Guic- 
ciardini sur  ce  sujet  pour  se  faire  une  idée  de  l'esprit  de  fi- 
nasserie et  de  ténacité  dont  Machiavel  fait  preuve  quand  il 
s'agit  de  mettre  les  princes  à  contribution. 

Cependant  il  fit  pendant  plus  de  dix  ans  le  métier  de  solli- 
citeur sans  rien  obtenir  pour  lui-même.  Il  avait  flatté  Julien 
de  Médicis  ,  il  avait  flatté  Laurent ,  fort  inutilement  ;  il  réus- 
sit mieux  auprès  de  Léon  X  ,  qui  dirigea  le  gouvernement 
de  Florence  après  la  mort  de  Laurent.  C'est  alors  que  Ma- 
chiavel fut  chargé  d'une  mission  insignifiante  auprès  des 
frères  mineurs  de  Carpi  ;  le  rusé  Florentin  se  moquait  des 
bons  pères  à  leur  barbe,  et  il  y  a  peu  de  scènes  aussi  diver- 
tissantes et  d'un  aussi  bon  comique  que  le  récit  qu'en  fait 


ÎS8  REVUE    DF    PARIS. 

Machiavel.  Il  fut  chargé  ,  à  cette  époque ,  par  le  cardinal , 
frère  de  Léon  X  ,  d'écrire  l'histoire  de  Florence  ;  on  lui  as- 
signa un  traitement  pour  ce  travail ,  et  l'on  voit  que  son  cou- 
rage redoublait  à  mesure  que  le  cardinal  augmentait  son 
traitement. 

Malgré  les  appointemens ,  Machiavel  n'a  pas  sacrifié  toute 
son  indépendance  d'historien  ;  toutefois  son  embarras  était 
grand ,  et  il  a  fait  plus  d'une  capitulation  avec  la  sévérité  du 
devoir.  11  écrivait  en  1524  à  Guicciardini  qui  était  alors  au 
service  de  Léon  X  :  «  Etant  sur  le  point  d'aborder  certaines 
particularités,  j'aurais  besoin  de  savoir  de  vous  si  je  ne  cours 
pas  risque  de  déplaire  soit  en  rehaussant ,  soit  en  rabaissant 
les  événemens  ;  au  reste  ,  je  prendrai  conseil  de  moi-même  , 
et  je  m'ingénierai  afin  que  ,  tout  en  disant  la  vérité,  personne 
ne  puisse  se  plaindre.  » 

Cette  résolution  de  plaire  à  tout  le  monde  en  racontant 
des  faits  contemporains  ,  les  luttes  des  partis  ,  et  les  vicis- 
situdes des  révolutions,  est  caractéristique  de  l'esprit  de 
Machiavel  ;  et  c'est  là,  certes,  une  particularité  dont  ne  se 
doutent  guère  ceux  qui  pensent  le  mieux  connaître  ce  carac- 
tère singulier.  Mais  la  tâche  était  trop  rude ,  même  pour  un 
homme  aussi  délié  que  le  secrétaire  florentin;  la  mort  l'a 
surpris  avant  qu'il  se  fût  décidé  à  écrire  l'époque  où  il 
avait  vécu  ,et  pour  laquelle  il  avait  pourtant  réuni  des  ma- 
tériaux. 

Aussi  bien  que  la  conscience  de  l'historien,  celle  de 
l'homme  d'état  était  très-flexible  chez  Machiavel;  c'est  un 
des  traits  les  plus  saillans  ,  et  jusqu'ici  les  moins  accusés  de 
ce  portrait  toujours  si  infidèlement  dessiné, 

Après  la  mort  de  Laurent ,  qui  n'avait  point  laissé  d'héri- 
tier, Léon  X,  qui  voulait  conserver  sur  Florence  l'influence 
qu'avait  si  long-temps  exercée  sa  famille,  demanda  à  Machia- 
vel un  mémoire  sur  les  institutions  qu'il  convenait  d'établir 
dans  cette  vue. 

Le  mémoire  que  Machiavel  composa  pour  le  pape ,  et 
qu'il  intitula  Discours ,  est  un  monument  curieux  de  politi- 
que cauteleuse.  Il  s'agissait  pour  Machiavel  de  tracer  un  plan 
de  gouvernement  tel  qu'il  pût  convenir  au  peuple  de  Flo- 
rence ,  qui  à  la  mort  de  Laurent  avait  de  nouveau  tourné 


T.FYUE    DE    PARIS.  129 

ses  yeux  vers  la  liberté  ;  et ,  en  même  temps  ,  à  Léon  X  qui 
prétendait  asseoir  sur  ce  fantôme  de  république  l'autorité  de 
sa  famille.  Machiavel  s'acquitta  de  cette  tâche  avec  une  rare 
dextérité.  Et  ce  qui  n'est  pas  moins  remarquable,  c'est  la  fran- 
chise avec  laquelle  l'ex-répub!icain  expose  des  principes 
tout  empreints  de  mensonge  et  de  déception. 

Machiavel  commence  par  établir  que  si  l'on  consulte  le 
sentiment   du  peuple,  une  république   seule  est  possible  à 
Florence;  et  puis,  comme  c'est  une  institution  monarchique 
que  veut  Léon  X,  Machiavel  s'arrange  de  manière  à  mettre 
la  république  dans  les  apparences,  et  la  monarchie  dans  la 
réalité  :  «  Votre  Sainteté   verra  ,  dit-il  ai'   pape,   comment 
dans  mon  Projet  Je  République  ,  non-seulement  je  conserve 
son  autorité  tout  entière  ,   mais  je  l'augmente  encore.  »  II 
expose  son  plan  ,  et  il  ajoute:  «  Si  j'examine  ces   diverses 
institutions  tandis  que  Votre  Sainteté  et  monseigneur  le  car- 
dinal (  le  frère  de  Léon  X  )  existent  encore  ,  j'y  vois  une  mo- 
narchie véritable;  car  vous  commandez  aux  armées,  vous  pré- 
sidez auxjugemens  criminels ,  vous  avez  l'initiative  des  lois  , 
et  je  ne  sais  ce  qu'un  chef  peut  désirer  de  plus  dans  un  état.  » 
El  plus  bas  il  insiste  :  «  Votre  Sainteté  a  clans  ses  mains  les 
armées  et  le  glaive  de  la  justice  ,  les  lois  inpetto  ,  et  tous  les 
chefs  de  l'état  sont  à  elle.»    En  effet,  selon   ce  plan ,  les 
grands  conseils  sont  à  la  nomination  du    pape.  Quant   au 
peuple  ,  voici  sa  part  :  Il   choisit  pour  représentant  un  con- 
seil'des  mille,  et  ce  conseil  nomme  à  tous  les  emplois,  à  tou- 
tes les  magistratures,  excepté  aux  grands  conseils;    mais 
cette  apparente  participation  du  peuple  n'est  qu'un  leurre. 
Machiavel  ménage  au  pape  une  fraude  au  moven  de  laquelle 
il  nommera  qui  bon  luisemblera:  «  Et  pour  que  vos  partisans 
fussent  certains  d'être  mis  dans  les  bourses ,  lorsqu'il  serait 
question   d'aller  aux  suffrages  dans  le  conseil  ,  Votre  Sain- 
teté pourrait  désigner  trois  scrutateurs  qui ,  dépouillant  les 
votes  en  secret ,  pourraient  faire  tomber  le  choix  sur  ceux  qu'ils 
voudraient.  » 

Une  remarque  nous  reste  à  faire.  Machiavel  s'est  appliqué 
constamment  à  rechercher  l'amitié  et  le  patronage  des  hom- 
mes les  plus  dévoués  aux  Médicis;et,  par  une  déplorable 
fatalité  ,  ses  protecteurs ,  avec  qui  il  entretenait  des  liaisons 


240  REVUE    DE  PARIS. 

intéressées,  étaient  ou  devaient  être  de  cruels  oppresseurs 
pour  sa  patrie.  Ainsi,  nous  avons  vu  ses  intimités  avec 
F.  Vettori  et  F.  Guicciardini.Or,  voici  comme  en  parle  l'au- 
teur de  Y  Histoire  des  Républiques  italiennes  :  »  Ce  furent  eux 
qui  versèrent  le  sang  et  qui  confisquèrent  les  biens  des  plus 
vertueux  citoyens  ,  qui  réduisirent  à  un  exil  perpétuel  ceux 
qu'ils  feignaient  d'épargner ,  qui  ruinèrent  par  des  taxes 
arbitraires  ceux  qui  avaient  montré  de  l'attachement  à  la 
liberté.  »  Enfin  .  dans  une  des  dernières  lettres  que  Machia- 
vel ait  écrites  (  1527  ),  lettre  adressée  à  son  filsGuido,et 
toute  remplie  de  sentimens  paternels,  nous  lisons  :  «Outre 
les  grandes  amitiés  que  j'ai  obtenues  ,  j'ai  gagné  nouvelle- 
ment l'amitié  du  cardinal  Cibo  ,  et  si  intime  ,  que  moi-même 
je  m'en  étonne;  tu  en  pourras  profiter.  »  Or,  ce  cardinal 
Cibo ,  neveu  de  Léon  X,  était  alors  un  des  triumvirs  en  sou- 
tane qui  exerçaient  leur  tyrannie  sur  Florence.  Il  avait  été 
adjoint  par  le  pape  Clément  VII  aux  cardinaux  de  Cortone 
et  Ridolfi  pour  gouverner  l'état  au  nom  d'Hippolyte  de  Mé- 
dicis ,  fils  naturel  de  Julien,  et  à  peine  âgé  de  douze  ans. 
Voici  en  quels  termes  en  parle  M.  Periès,  l'historien  de  Ma- 
chiavel :  «  Ces  trois  prélats,  loin  de  chercher  à  gagner  l'affec- 
tion des  Florentins  par  une  conduite  modérée,  ne  se  ser- 
virent du  pouvoir  que  pour  se  livrer,  sans  obstacle  ,  à  la 
licence  et  aux  plus  violentes  extorsions.  Assurés  de  l'impu- 
nité ,  ils  ne  rougissaient  d'aucun  crime  ,  et  ils  étendaient  la 
même  impunité  sur  les  violences  de  leurs  partisans,  v  Voilà 
où  Machiavel  choisissait  des  amis  et  des  patrons  ,  voilà  où  il 
mettait  son  espoir. 

Et  ces  traits  épars  que  nous  rassemblons  pour  en  recom- 
poser la  figure  de  Machiavel,  est-ce  à  un  peintre  jaloux  ou 
passionné,  est-ce  à  un  ennemi  que  nous  les  empruntons  ? 
Non  ,  c'est  Machiavel  lui-même  qui  les  a  fournis  ,  et  si  notre 
portrait  ne  ressemble  pas  à  ceux  que  l'on  connait,  c'est  que 
nous  avons  saisi  l'homme  intime  ,  surpris  dans  le  sanctuaire 
de  sa  pensée,  tandis  qu'on  s'est  trop  souvent  contenté  de 
nous  montrer  l'homme  dans  sa  vie  extérieure  et  dans  sa  pen- 
sée d'apparat. 

Maintenant ,  croira-t-on  avec  J.-J.  Rousseau  (Contrat  So- 
eial),  que  «  le  livre  du  Prince  est  le  rêve  du  républicain  !  » 


REVUE    DE    PARIS.  241 

avec  Roscoe  (  Vie  de  Léon  X)  ,  que  Machiavel  «  a  supporté 
son  malheur  comme  un  nouvel  Aristide  ;  »  avec  Mackintosh 
(Mélanges  de  Philosophie),  que  Machiavel  «  endura  mille 
maux  pour  la  liberté  de  sa  pairie...  qu'il  était  le  plus  ardent 
des  républicains....  qu'il  se  dévoua  pour  le  bien  public  — 
que  les  doctrines  du  livre  des  Principautés  ne  lui  furent  in- 
spiréesque  par  le  mépris  des  hommes  qui  avaient  trahi  la  li- 
berté ;»  avec  M.  Macauley  (article  delà  Revue  d'Edimbourg), 
«  qu'il  est  notoire  que  Machiavel  fut,  dans  tout  le  cours  de 
sa  vie,  un  zélé  républicain;  qu'il  fut  le  martyr  de  la  liberté — 
que  les  misères  n'avaient  pu  abattre  son  ame....  qu'un  peu- 
ple opprimé  avait  dû  à  sa  patriotique  sagesse  sa  dernière 
chance  de  liberté....  qu'il  mérite  cette  vénération  qu'on  doit 
aux  vertus  d'une  grande  ame  ;  »  avec  M.  Lerminier  (Philo- 
sophie du  Droit),  que  Machiavel ,  qui  était  poète  comique  , 
qui  â  égayé  Florence  par  la  Mandragore ,  a  bien  pu  conti- 
nuer la  comédie  dans  le  livre  des  Principautés ,  et  «  froid 
ricaneur,  couronner  son  œuvre  par  un  immense  éclat  de 
rire  ;  *  avec  M.  Artaud  enfin,  que  a  les  joies  ,  les  amusemens 
etlesfêtesde Machiavel  n'étaient  nécessairement  qu'uneautre 
série  de  travaux....  qu'il  était  parcimonieux  et  même  un  peu 
avare  ?  » 

Nous  ne  finirions  pas  si  nous  voulions  réunir  la  plupart 
des  appréciations  erronées  qui  ont  été  faites  ,  par  les  plus 
graves  penseurs  et  les  plus  habiles  écrivains,  du  caractère 
privé  de  Machiavel;  nous  avons  dû  nous  borner  aux  plus 
récentes,  à  celles  qui  sont  comme  le  résumé  de  toutes  les 
autres  ,  et  qui  ont  pour  elles  l'autorité  de  noms  distingués 
parmi  les  auteurs  qui  se  sont  spécialement  occupés  de  Ma- 
chiavel. Nous  terminerons  parce  singulier  passage  de  M.  Ma- 
cauley ■•  »  L'enthousiasme  de  Machiavel ,  banni  de  sa  car- 
rière de  prédilection  ,  semble  avoir  trouvé  une  issue  dans 
une  légèreté  désespérée.  Il  savourait  un  plaisir  vengeur  à 
outrager  les  opinions  d'une  société  qu'il  méprisait.  Il  devint 
indifférent  à  ces  bienséances  qu'on  s'attendrait  à  voir  res- 
pecter par  un  homme  si  haut  placé  dans  le  monde  littéraire 
et  politique.  L'amer  sarcasme  de  sa  conversation  rebutait 
ceux  qui  aimaient  mieux  accuser  sa  licence  que  leur  propre 
dégradation,  et  qui  étaient  incapables  de  concevoir  quelles 
10  21 


5-42  REVUE    DE    PARIS. 

profondes  émotions  se  cachaient  sous  ces  gaietés  d'un  in- 
fortuné ,  sous  ces  folies  d'un  sage.» 

Tout  cela  est  imaginé  et  loin  de  la  réalité;  on  fait  des  tours 
de  force,  de  subtilité  et  de  finesse  pour  arriver  au  faux;  on 
trouverait  la  vérité  à  moins  de  frais.  La  légèreté  et  la  licence 
étaient  au  fond  du  caractère  et  dans  les  mœurs  natives  de 
Machiavel  ;  il  était  bien  lui-même  dans  sa  vie  privée ,  et  nul- 
lement cet  être  de  fantaisie  que  se  compose  à  plaisir  M.  Ma- 
cauley. 

Restons  dans  la  vérité  ;  elle  est  toujours  plus  instructive. 
Abandonnons  enfin  cette  éternelle  fable  de  Machiavel  répu- 
blicain austère,  martyr  de  la  liberté,  irréconciliable  ennemi 
des  maîtres  de  sa  ville,  orné  de  toutes  les  vertus  du  grand 
citoyen  ,  et  près  de  briser  les  chaînes  de  ses  compatriotes. 
Machiavel  sera  pour  nous  un  homme  de  génie  aux  affaires 
comme  dans  ses  livres  ;  il  sera  bon  père ,  ami  dévoué ,  pa- 
triote passionné  pour  l'indépendance  italienne  ;  républi- 
cain fort  peu  pratique  assurément ,  il  exposera  pourtant 
avec  un  admirable  enthousiasme  les  théories  républicaines 
sous  les  beaux  ombrages  des  jardins  de  Ruccellaï,  entouré 
déjeunes  hommes  ravis  de  cette  noble  éloquence ,  avides 
des  trésors  de  celle  expérience  du  génie.  Et  puis  ,  interro- 
geant le  secret  de  sa  vie,  nous  trouverons  un  homme  à  qui 
le  patriotisme  a  dicté  de  belles  pages  et  des  pensées  subli- 
mes ,  sans  lui  inspirer  les  nobles  actions  et  les  beaux  dé- 
vouemens  ;  un  homme  occupé  avant  tout  du  soin  de  sa  for- 
tune ,  des  vœux  de  son  ambition;  il  aime  la  patrie,  mais, 
bien  loin  de  lui  faire  aucun  sacrifice  ,  il  ne  demande  pas 
mieux  que  de  profiler  de  ses  désastres  ;  il  désire  la  liberté, 
mais  quand  la  liberté  est  la  proie  des  tyrans  ,  il  tâche,  lui 
aussi ,  d'emporter  son  lopin  de  l'oppression  de  Florence;  il 
cultive  avec  soin  l'amitié  des  complices  de  la  tyrannie,  et 
il  n'ose  venir  dans  une  ville  où  il  sera  obligé  de  serrer  la 
main  à  un  ami  de  la  liberté.  Enfin,  le  nom  de  Machiavel  ré- 
veille l'idée  de  l'austérité,  et  nous  le  trouvons,  jusqu'à  la 
fin  de  sa  carrière  ,  ami  de  ses  aises  et  des  voluptés,  libertin, 
livré  à  toutes  les  illusions  de  l'âge  de  la  folie,  gémissant  en 
désespéré  d'une  disgrâce  ,  ayant  horreur  de  la  médiocrité  , 
dépensier,  et  professant  l'art  de  demander  aux  puissans. 


revue  de  Paris.  243 

Ce  n'est  pas  avec  de  telles  mœurs  qu'on  brise  les  chaînes 
des  nations ,  ce  n'est  pas  sans  désintéressement ,  sans  abné- 
gation de  soi-même  qu'on  mérite  le  titre  de  grand  citoyen. 
Lorsqu'on  a  bien  étudié  Machiavel ,  on  ne  s'étonne  plus 
qu'il  ne  se  soit  pas  élevé  au-dessus  de  la  corruption  de  son 
temps.  Si  son  cœur  eût  été  aussi  noble  que  son  génie  était 
sublime,  il  aurait  plané  bien  haut  par-delà  cette  fange  ;  il 
aurait  pu  être  l'oracle  de  la  vertu .  il  n'a  été  que  celui  de  la 
politique  ;  et  ce  n'est  pas  sans  justice  qu'on  a  nommé  pré- 
cepteur des  tyrans  l'homme  que  ,  dans  ces  temps  funestes  , 
6on  génie  appelait  au  titre  de  bienfaiteur  de  l'humanité. 

M-  Avesel. 


UNE  VISITE 


LA  MERE  DE  L'EMPEREUR. 


La  semaine-9ainte  de  i834  sera  mémorable  à  Rome. 

Jamais,  depuis  Brennus,  Rome  n'avait  vu  autant  de  Gaulois  :  les 
idiomes  de  la  Seine,  delà  Loire,  du  Rhône,  de  la  Durance,se 
croisaient  depuis  le  pont  .£lius  jusqu'au  tombeau  de  la  fille  de 
Crassus  le  Cretois.  Au  Capitole  ,  les  chiens  et  les  oies  nous  regar- 
daient amicalement  passer  sur  la  plate-forme  où  veillent  Castor  et 
Pollux.  Cette  fois,  il  est  vrai,  nous  ne  venions  pas  incendier  le  tem- 
ple de  Jupiter  Capitolin,  ni  massacrer  les  sénateurs  sur  leurs  chai- 
ses curules  ,  ni  bouleverser  les  sépulcres  de  Romultis  et  de  Numa. 
Pèlerins  pacifiques  et  pieux  ,  Gaulois  dépouillés  de  l'anneau  de  fer 
et  de  la  francisque  ,  nous  arrivions  à  Rome  sans  chef,  sans  esprit 
de  conquête,  ne  nous  souvenant  plus  de  l'étendard  du  gui  sacré  au 
coq  essorant.  Nous  arrivions  par  centuries  bourgeoises,  avec  un  fra- 
cas inouï  de  roues  et  de  chevaux,  par  la  route  d'Anxur,  parle  lac  de 
Trasimène,  par  les  gorges  de  rÉtrurie,  par  les  antiques  domaines  de 
Porsenna,  et  par  la  mer  Thyrrénienne  sur  des  galères  à  roues  qui  lu- 
maient  comme  des  volcans.  C'était  un  concours  immense  comme 
aux  fêtes  d'Olympie  ;  on  eût  dit  que  le  monde  entier  était  invité  par 
Rome  à  l'inauguration  d'un  cirque  ,  d'une  naumachie,   d'un  tom- 


REVUE    DE    PARIS.  245 

beau.  Les  hôtelleries  regorgeaient  de  barbares ,  les  étables  man- 
quaient aux  chevaux;  les  plus  indigens  de  ce  pèlerinage  universel 
avaient  établi  leurs  pénates   d'argile  sous  les  portiques  des  dieux. 

Le  jour  que  j'y  arrivai,  avec  deux  de  mes  meilleurs  amis  ,  Rome 
n'avait  pas  uu  seul  lit  à  nous  donner  ;  et  cela  me  fit  éprouver  un 
sentiment  bien  agréable  :  il  me  fut  doux  de  penser  que  je  ne  profa- 
nerais point  mon  arrivée  à  Rome  par  les  soins  vulgaires  de  la  table 
d  hôte  et  de  la  chambre  à  coucher.  Des  hôtelleries  ,  il  y  en  a  par- 
tout à  Rome  j  il  y  a  dix  lieues  de  chambres  à  coucher  sous  les  ar 
ches  des  aqueducs  j  c'est  un  dortoir  généreusement  offert  au  pre- 
mier arrivant ,  un  vaste  caravansérail  d  alcôves  ruinées  plus  soli- 
des que  nos  monumens  neufs.  Ainsi  mon  souci  d'arrivée  fut  bien- 
tôt calmé.  Si  les  mille  maisons  dont  parle  Ovide  me  refusaient 
l'hospitalité  d'une  nuit ,  mon  parti  était  pris  ;  je  me  couchais  sous 
un  linceul  de  lierre  ,  sur  quelque  matelas  granitique  tombé  d'une 
ruine,  ou  bien  je  montais  au  Capitule,  je  m'enveloppais  de  mon 
manteau  comme  César  ,  et  je  m'endormais  ,  plus  heureux  que  lui , 
malgré  les  ides  de  mars,  à  quelques  pas  de  la  statue  de  Pompée  , 
sous  l'alcôve  que  Michel-Ange  avait  bâtie  pour  moi. 

Il  était  fort  tard,  et  je  me  promenais  dans  Rome  comme  si  je 
l'eusse  habitée  toute  ma  vie,  tant  cette  ville  m'était  connue.  J'a- 
vais laissé  mon  modeste  matériel  de  voyage  sous  le  péristyle  d'An- 
toninle-Pieux.  Pardon,  Antonin  !  ta  basilique  est  une  douane! 
Je  n'avais  gardé  que  mon  manteau  ,  car  la  nuit  était  fraîche  ,  et , 
serpentant  de  rues  en  rues,  j'étais  arrivé  sur  la  place  de  Venise, 
au  pied  du  Capitole.  Là  ,  je  m'arrêtai. 

Yoilà,  me  dis-je  ,  la  via  San-Romoaldo ,  qui  conduit  à  l'ambas- 
sade française  ;  voilà  le  palais  de  \enise,  édifice  immense,  bâti 
avec  une  rognure  du  Colysée  j  et  voilà...  non  ,  je  ne  me  trompe 

point à  L'angle  du  Corso  et  de  la  place...  voilà  le  palais  delà 

mère  de  Napoléon  ! 

Et  je  me  mis  à  regarder  l'imposante  prison  où  dormait  la  plus 
illustre  des  mères  ,  cette  femme  que  la  mort  semble  avoir  oubliée  , 
cette  ruine  vivante  si  majestueuse  dans  la  ville  des  ruines!  La 
place  était  déserte  ;  la  lune  la  remplissait  de  sa  clarté  douce  :  le 
palais  de  Venise  ,  moitié  dans  l'ombre,  moitié  blanchi  parla  lune, 
avec  son  architecture  sévère  ,  ses  sombres  murailles  à  talus  ,  sa 
corniche  de  chàteau-fort ,  contrastait  singulièrement  avec  l'élé- 
gance italienne  des  autres  édifices.  Rien  ne  ressemblait  moins  à  ma 
10  21. 


24G 


REVUE    DE    PARIS. 


ville  de  Rome  que  cette  décoration  de  place  publique.  Un  bruit  àa 
cloche  descendit  du  haut  d'une  tour  jusqu'à  moi ,  c'était  la  cloche 
di  Capitole;  le  murmure  de  l'airain  roula  quelque  temps  le  long 
des  murs  du  palais  de  Tenise  ;  un  silence  suhlime  revint  ensuite. 
Ni  la  majesté  de  ce  silence,  ni  la  cloche  qui  me  parlait  du  Capi- 
tole;  ni  le  fracas  lointain  des  grandes  eaux  où  Rome  s'abreuve, 
ni  la  pleine  lune  aimée  de  Rome  ,  astre  qui  ne  semble  avoir  été 
créé  que  pour  elle  ,  rien  dans  cette  première  nuit  tant  désirée  ne 
me  jeta  dans  ces  rêveries  d'antiquité  ,  dans  ces  chaudes  extases 
auxquelles  je  m'étais  préparé  toute  ma  vie:  je  ne  pensais  qu'à  la 
femme  qui  fit  Napoléon  ;  je  sentais  quelque  orgueil  à  me  dire  que, 
cette  nuit ,  j'étais  le  seul  homme  qui  prononçait  le  nom  de  cette 
femme  devant  la  maison  où  elle  dormait,  à  l'heure  où  quelque 
îêve  lui  montrait  son  fils  vivant  et  son  jeune  petit-fils  ,  malheureux 
prince  que  la  cloche  de  ce  Capitole  avait  salué  roi  comme  le  ca- 
non des  Invalides.  Par  intervalles  ,  quand  les  rayons  de  la  lune  ne 
resplendissaient  plus  sur  les  vitres  du  palais,  je  suivais  les  mou- 
vemens  d'une  lumière  intérieure  qui  venait  subitement  éclairer 
quelque  magnifique  salon  ,  quelque  boiserie  éclatante  ,  quelque 
large  cadre  de  tableau  ,  ou  faisait  tournoyer  au  plafond  l'ombre  de 
la  rampe  dans  la  nudité  grandiose  d'un  immense  escalier.  Il  y  avait 
bien  du  charme  pour  moi  à  cette  curiosité  d'enfant  ;  j'étais  si  heu- 
reux de  mon  espionnage  ,  que  je  craignais  de  voir  s'entr'ouvrir  une 
des  larges  croisées  et  apparaître  un  fantastique  majordome  qui  me 
crierait  le  Perge  viam  en  italien.  J'avais  peur  des  sbires  aussi  j  on 
m'avait  tant  parlé  des  sbires  :  ma  station  sur  cette  place  ,  à  heure 
indue  ,  devait  être  suspecte  aux  sbires  ;  les  sbires  ne  parurent 
pas.  La  liberté  romaine  me  laissa  rêver  toute  la  nuit  sur  la  place 
de  Venise.  Noble  veillée ,  qui  me  préparait  à  la  visite  du  lende- 
main ! 

Le  jour  que  je  quittai  Florence  ,  le  prince  de  Montfort  m'avait 
remis  une  lettre  de  recommandation  pour  M.  le  chevalier  Bohle , 
à  Rome.  Cette  lettre  m'était  bien  précieuse  ,  parce  que  j'avais  lieu 
d'espérer  qu'elle  me  donnerait  accès  auprès  de  la  mère  de  l'empe- 
reur. Je  me  rendis  donc  en  toute  hâte  chez  M.  Bohle.  Je  trouvai 
chez  lui  la  cordialité  la  plus  franche  5  il  me  dit  qu'il  se  mettait  à 
ma  disposition  pour  tous  les  services  que  je  pourrais  lui  deman. 
der.  J'aurais  pu  vous  en  demander  un  hier,  lui  dis-je,  mais  il 
♦•tait  trop  tard.  J'ai  trouvé  Rome  envahie  par  l'univers,  et  j'ai  été 


REVDE    DE    PARIS. 


247 


la  victime  de  cette  réaction  :  l'hospitalité  romaine  m'a  fait  dé- 
faut 5  j'ai  passé  ma  nuit  à  me  promener.  Aujourd'hui  ,  mes  amis, 
mes  compagnons  de  voyage  ont  découvert  quelque  chose  qui  res- 
semble à  un  gîte  5  ils  ont  passé  notre  bail  à  vingt  francs  par  jour. 
J'accepterai  bien  tout  ce  que  vous  m'offrez  de  gracieuse  hospita- 
lité ,  mais  je  ne  puis  me  séparer  de  mes  amis.  Il  s'agit  en  ce  mo- 
ment d'une  autre  faveur  que  j'attends  de  vous:  M.  le  prince  de 
Montfort ,  si  affable,  si  bon  pour  tous  les  Français  qui  passent  à 
Florence  ,  m'a  donné  droit  d'espérer  que  je  serai  présenté  à  la  mère 
de  Napoléon...  — Comment!  me  dit  avec  chaleur  M.  Bohle, 
c'est  une  affaire  arrangée!  vous  verrez  Madame  mère  aujourd'hui 
même  ;  aujourd'hui  ;  non...  mais  demain,  demain,  vous  pouvez 
y  compter  j  j'irai  chez  vous  demain  matin  ;  donnez-moi  votre 
adresse... 

M.  Bohle  fut  exact  au  rendez-vous. 

En  allant  à  la  place  de  Yenise  ,  il  me  dit  une  chose  bien  tou- 
chante pour  moi  et  dont  je  serai  toujours  fier  comme  Français  : 
Rome,  me  dit-il,  est  en  ce  moment  visitée  par  toute  l'aristocratie 
voyageuse  de  la  Prusse  ,  de  l'Angleterre  ,  de  l'Allemagne  ;  chaque 
jour,  des  hommes  de  haute  naissance  sollicitent  la  faveur  d'être 
admis  un  instant  auprès  de  Madame  mère  :  mais  dans  l'état  de 
faiblesse  où  elle  se  trouve,  vous  concevez  que  tant  de  visites  ,  la 
plupart  de  curiosité,  lui  seraient  accablantes.  Aussi  Madame  mère 
a  pris  le  sage  parti  de  ne  recevoir  personne  5  mais  lorsque  j'ai 
prononcé  votre  nom  ,  le  nom  d'un  Français  ,  elle  s  est  empiessée 
de  me  dire  qu'elle  vous  recevrait  avec  le  plus  grand  plaisir. 

Nous  arrivâmes  à  la  place  de  Venise. 

Ce  qui  me  frappa  d'abord  en  entrant  dans  le  palais,  ce  fut  le  si- 
lence qui  régnait  dans  une  aussi  somptueuse  demeure.  L'escalier 
était  désert  j  je  traversai  des  appartemens  et  des  galeries  solitai- 
res. M.  Bohle  ouvrit  une  porte  et  m'introduisit ,  en  prononçant 
mon  nom  ,  dans  un  salou  magnifique  tout  resplendissant  de 
soleil  j  à  l'angle  de  la  cheminée,  une  femme  était  couchée  à  demi 
sur  une  chaise  longue  :  c'était  la  mère  de  l'empereur  !  Un  sourire 
éclaira  sa  majestueuse  figure  ;  elle  répéta  mon  nom  et  me  désigna 
un  fauteuil  à  son  coté  gauche.  Je  m'assis. 

—  Tous  venez  de  Florence ,  n'est-ce  pas?  me  dit-elle  ;  vous 
avez  vu  mes  enfans,  je  le  sais  :  Louis  était  malade  :  comment  se 
porte-t-il  maintenant?  —  Le  comte  de  Saint-Leu  m'a   paru    asse? 


248  REVUE    DE    PARIS. 

bien  se  porter;  je  n'ai  eu  l'honneur  de  le  voir  qu'une  seule  fois. — 
Et  Julie? — Mme  la  comtesse  de  Survilliers  est  toujours  souffrante, 
sa  maison  est  encore  frappée  d'un  deuil  si  récent!  —  A.h  !  oui, 
pauvre  Charlotte!  veuve  si  jeune!... Et  Jérôme,  et  Caroline? 
— Le  prince  de  Montfort,  sa  famille  et  Mme  la  comtesse  de  Lipona 
jouissent  d'une  santé  parfaite  ;  il  n'est  pas  de  maisons  à  Florence 
plus  agréables  et  plus  hospitalières  aux  Français  que  les  leurs. — 
Je  le  sais,  je  le  sais.  .  Comptez-vous  séjourner  longtemps  à  Rome? 
— Hélas  !  non  ,  madame  ,  deux  ou  trois  semaines  seulement  :  je 
suis  pressé  d'arriver  à  Naples  ;  c'est  un  voyage  que  j'ai  entrepris 
dans  l'intérêt  d  un  livre  auquel  je  travaille.  —  Le  séjour  de  Rome 
vous  plairait  beaucoup...  on  y  vit  long-temps,  comme  vous 
voyez...  Il  y  a  vingt   ans  que  je  l'habite. 

Je  ne  pus  me  défendre  d'une  exclamation  comme  si  j'eusse 
ignoré  la  grande  date  historique  de  la  chute  de  notre  empire. 
—  Vingt  ans!  répétai-je  d'un  air  étonné.  —  Oui,  monsieur, 
vingt  ans  ! 

Et  elle  secoua  la  tête  avec  une  expression  de  souvenir  mélanco- 
lique. 

Dans  un  assez  long  intervalle  de  silence  que  je  n'osai  inter- 
rompre, je  descendis  à  quelques  observations  de  détail. 

Une  seule  dame  de  compagnie  était  auprès  de  Madame  mère  ; 
elle  travaillait  à  un  ouvrage  de  broderie.  Le  salon  était  orné  de 
beaux  tableaux  représentant  la  famille  de  Napoléon  ;  ils  étaient 
signes  par  nos  peintres  célèbres  ,  et  avaient  appartenu  aux  galeries 
des  résidences  impériales.  Rien  ne  m'a  paru  touchant  comme  cette 
mère  illustre  privée  de  ses  enfans  et  entourée  de  leurs  portraits. 
Immobile  sur  sa  chaise,  elle  me  parut  souffrante,  souffrante  de  ses 
douleurs  physiques,  de  sa  vieillesse,  de  ses  souvenirs  ,  mais  hé- 
roïquement résignée.  Sa  robe,  qui  la  serrait  étroitement,  laissait 
deviner  un  état  de  maigreur  extraordinaire  ;  ses  mains  étaient  dé- 
charnées ;  sa  figure  n'avait  conservé  qu'un  pâle  épiderme  :  ses 
yeux  ,  bien  ouverts  ,  erraient  au  hasard,  mais  ne  semblaient  point 
privés  de  l'usage  de  la  vue.  De  la  place  que  j'occupais,  je  voyais  à 
la  fois  et  la  tête  immobile  de  la  mère  de  Napoléon,  et  la  haute  tour 
du  Capitole.  Quel  assemblage  de  noms  !  La  grandeur  de  la  chose 
romaine  luttait  avec  la  grandeur  d'une  femme  :  le  Capitole  et  la 
femme  avaient  eu  la  plus  étonnante  part  de  puissance  dans  les 
créations  qui  ne  sont  pas  venue»  de  Dieu;  et  le  hasard  des  révolu- 


REVUE    DE    PARIS.  24 U 

tions  humaines  avait  fait  asseoir  la  femme  à  l'ombre  du  monument 
romain  pour  me  les  présenter  ainsi  associés,  à  moi ,  obscur  pèle- 
rin, qui  n'avais  reçu  du  ciel  et  de  la  fortune  que  des  yeux  faciles 
aux  larmes  devant  ce  grand  spectacle,  et  un  cœur  énergique  pour 
le  sentir. 

Lorsque  ses  lèvres  se  rouvrirent  avec  effort  pour  parler  ,  elle 
prononça  le  mot  de  France  et  le  nom  de  son  fils.  Jusqu'à  ce  mo- 
ment elle  avait  été  une  femme  ordinaire,  une  mère  chargée  d'ans 
qui  demande  avec  simplicité  au  voyageur  des  nouvelles  de  sa  fa- 
mille absente.  Mais  après,  à  ses  paroles,  à  ses  gestes  ,  à  la  mira- 
culeuse énergie  qui  galvanisa  tout-à-coup  ce  squelette  de  femme  , 
je  reconnus  la  mère  de  Napoléon.  Un  moment  surtout  elle  me  paru  t 
sublime.  Non,  il  ne  sera  jamais  donné  à  un  autre  homme  d'enten- 
dre ce  qui  fut  dit  par  une  femme  brisée  par  l'âge,  la  douleur,  l'exil, 
et  dit  avec  une  fermeté  d'accent  ,  un  bonheur  d'expressions  ,  une 
vigueur  de  gestes  qu'on  admirerait  dans  une  héroïne  de  vingt  ans. 
Je  n'affaiblirai  point  ces  paroles  en  les  écrivant ,  parce  que  la  froi- 
deur de  la  lettre  ferait  tort  au  sublime  de  l'image,  et  que  d'ailleurs 
je  ne  crois  pas  avoir  droit  ni  mission  pour  les  publier.  Si  ces  pa- 
roles ont  été  prononcées  pour  demeurer  secrètes,  je  me  souvien- 
drai que  je  les  ai  entendues  à  quelques  pas  du  temple  où 
Rome  avait  placé  la  statue  qui  tenait  un  doigt  levé  sur  ses  lè- 
vres. 

J'avais  besoin  de  retomber  aux  familiarités  de  la  conversation, 
car  tout  ce  que  j'entendais  d'historique  me  faisait  mal  sortant  des 
lèvres  de  la  femme  dans  le  sein  de  laquelle  l'histoire  s'incarna.  Il 
me  serait  impossible  de  traduire  mes  impressions  lorsqu'elle  me 
parlait  de  son  enfant,  lorsqu'elle  entrait  dans  ces  minutieux  détails 
de  vie  privée,  d'anecdotes  domestiques  dont  les  histoires  graves  ne 
parlent  pas  ,  et  qui  pour  cela  même  ont  tant  de  charme.  Oh  !  il  faut 
que  le  climat  de  celte  ile  de  Corse  bronze  l'épiderme  de  ses  enfans 
et  perpétue  leur  force  intelligente  jusqu'à  l'heure  précise  de  leur 
mort;  cari  dans  ce  corps  de  femme  où  le  mécanisme  matériel  du 
mouvement  semble  s'être  arrêté,   bouillonne  encore  tant  de  sanc 

*  o 

chaleureux,  tant  de  puissance  de  facultés  morales  !  Les  muscles  se 
sont  affaiblis,  les  nerfs  détendus  ;  la  chair  se  dissout,  parce  que  les 
ressorts  d'organisation  physique  ne  jouent  que  leur  temps  donné  ; 
mais  c'est  merveilleux  de  voir  chez  cette  femme  combien  l'esprit 
est  radieux  de  vigueur  sur  les  ruines  de  la  matière,  combien  la  de- 


250  REVUE    DE    PARIS. 

crépitude  se  rajeunit  sous  la  -virilité  des  idées  ,  de  la  parole  ,  de» 
sensations,  des  souvenirs.  Et  en  a-t-elle  vu,  de  sa  vie,  de  ces  cho- 
ses qui  brûlent  la  vie!  A-t-elle  souvent  tremblé  pour  des  fils,  quand 
tous  les  boulets  de  l'Europe  étaient  lancés  contre  eux,  à  l'éter- 
nelle bataille  impériale  de  quinze  ans!  A-t  elle  parcouru  l'échelle 
complète  des  émotions  dévorantes,  inouïes  jusqu'à  elle  dans  les  fas- 
tes de  la  maternité,  depuis  le  coup  de  canon  du  sacre  impérial, 
depuis  le  Te  Deum  de  Notre-Dame,  jusqu'au  Dies  irœ  de  Waterloo 
et  de  Sainte-Hélène?  L'autre  jour  encore,  il  n'y  a  pas  bien  long- 
temps, elle  avait  mis  la  plus  grande  part  de  ce  qui  lui  restait  d'af- 
fections sublimes  sur  le  plus  beau  des  enfans  des  hommes  ,  sur  le 
fils  de  son  fils  ;  elle  ,  prisonnière  sur  le  Tibre,  lui  sur  le  Danube  ; 
elle,  envoyant  chaque  matin  ses  baisers  maternels  au  roi  de  Rome, 
par  le  vent  qui  souffle  du  Capitole.  Il  ne  lui  avait  jamais  été  accordé 
ce  qui  réjouit  la  vieillesse  morose  des  aïeules ,  d'embrasser  une 
seule  fois  son  petit-fils.  On  lui  parlait  de  lui  quelquefois  à  l'oreille; 
on  lui  en  parlait  souvent ,  et  elle  tressaillait  de  joie ,  la  pauvre 
femme  ! 

Un  jour  on  ne  lui  en  parla  plus...  C'est  elle  qui  a  pu  dire 
alors  :  «  0  vous  qui  passez  par  ce  triste  chemin  ,  voyez  s  il  est  une 
douleur  pareille  à  la  mienne  !  »  Niobé,  Rachel,  Marie,  toutes  les 
mères  inconsolables,  voilà  ses  patronnes  :  et  elle  n'a  pas  fléchi  sous 
la  douleur  !  Plus  virile  que  son  fils  sur  le  roc  de  Sainte-Hélène, 
elle  s'est  cramponnée  au  roc  Tarpéien;  le  désespoir  ne  l'en  a  pas 
précipitée  ;  elle  a  voulu  vivre  long-temps  ,  le  front  chargé  de  la 
couronne  du  malheur:  elle  a  voulu  long-temps  lutter  avec  les  for- 
tes ruines  qui  sont  de  l'autre  côté  du  mont.  La  chair  s'est  éteinte  j 
mais  la  vie  s'est  réfugiée  dans  l'esprit.  Chaque  jour  le  génie  rongeur 
qui  va  donner  son  coup  de  faux  à  la  colonne  de  Phocas,  passe  de- 
vant la  vitre  impériale  et  s'incline.  Pour  cette  femme,  l'automne 
n'a  plus  de  fièvres ,  les  marais  Pontins  sont  à  sec.  On  dirait  que 
Rome  entoure  de  tout  sa  puissance  de  conservation  la  mère  qui  créa 
le  dernier  des  demi-dieux. 

Je  l'écoutais  parler  sous  l'obsession  de  ces  idées}  elles  ne  m'ai- 
nvaient  pas  une  à  une,  méthodiquement  formulées,  mais  toutes 
ensemble,  toutes  d'un  bloc,  comme  une  flamme  à  mille  rayons.  Et 
je  me  demandais  par  quelle  fatalité  heureuse  je  me  trouvais  là,  le 
dépositaire  des  réflexions  suprêmes  de  cette  femme  5  à  quel  titre  j'é- 
tais assis  à  sa  gauche  comme  un  confident,  lorsque  le  pavé  de  la 


REVUE    DE    PARIS.  25  1 

place  grondait  sous  le  tonnerre  continuel  de  tant  debrillans  équi- 
pages qui  avaient  droit  de  s'arrêter  partout  dans  Rome,  hormis 
devant  le  seuil  de  ce  palais.  Aussi,  après  plusieurs  heures  d'entre- 
tien, je  regardai  ma  visite  comme  excédant  les  bornes  des  conve- 
nances, et  je  me  levai  pour  sortir. 

—  Vous  partez  déjà?  me  dit-elle  avec  un  accent  plein  de  bonté; 
vous  allez  sans  doute  aux  fondions  de  la  semaine-sainte? — Oui,  ma- 
dame ,  je  vais  à  la  chapelle  Sixtine.  —  Avez-vous  vu  Fesch?  —  Je 
n'ai  pas  encore  eu  cet  honneur.  —  Ah  !  je  vous  recommanderai  à 
Fesch  ;  vous  aurez  du  plaisir  à  le  connaître  5  il  vous  montrera  sa 
belle  galerie  de  tableaux.  Croyez-vous  trouver  une  place  à  la  cha- 
pelle Sixtine  ?  —  Je  l'espère ,  en  y  arrivant  un  des  premiers.  —  Si 
vous  aviez  eu  le  temps  de  voir  Fesch  ,  il  vous  aurait  fait  placer, 
mais  il  est  un  peu  malade  aujourd'hui  ;  je  crois  même  qu'il  n'ira 
pas  aux  fonctions.  —  Je  me  ferai  un  devoir  d'aller  chez  le  car- 
dinal Fesch  après  les  fêtes  de  Pâques.  —  Oui,  oui,  il  aura  plus  de 
loisir. 

Elle  me  salua  de  la  main  ;  je  m'inclinai  en  balbutiant  quelques 
mots  décousus  de  remerciemens.Son  secrétaire,  officier  français  de 
beaucoup  d'esprit  et  de  belles  manières,  M.  Robagli,  qui  était  en- 
tré vers  le  milieu  de  notre  conversation,  m'accompagna  jusqu'à 
la  porte  et  me  dit  :  Eh  bien  !  comment  l'avez-vous  trouvée  ?  Je  ne 
répondis  que  par  les  signes  expressifs  de  l'étonnement  et  de  l'admi- 
ration. 

Délivré  d'un  bonheur  qui  m'était  devenu  cuisant ,  tant  je  suis 
faible  pour  supporter  des  crises  de  ce  genre  ,  je  remontais  lente- 
ment,  et  avec  fatigue  ,  la  rue  du  Corso.  En  jetant  au  hasard  les 
yeux  sur  l'angle  de  la  rue  délie  Murate ,  je  vis  une  affiche  de 
spectacle.  Elle  annonçait  la  prochaine  ouverture  du  théâtre  di 
Valle  ,  et  l'opéra  VElixir  d'amour  ,  de  Donizetti.  Pour  la  pre- 
mière fois  de  ma  vie  ,  je  fus  insensible  à  l'annonce  d'une  première 
représentation  d'un  opéra  nouveau.  C'était  un  autre  spectacle, 
un  autre  théâtre  qu'il  me  fallait.  Par  les  rues  sinueuses  qui  rayon- 
nent du  cirque  agonale ,  je  me  dirigeai  vers  Saint-Pierre.  Le  jour 
était  propice  aux  douleurs  d'un  grand  deuil  ;  Rome  portait  un 
crêpe  5  ses  mille  cloches  étaient  muettes  5  son  peuple  courait  aux 
églises,  c'était  le  Yendredi-Saint.  Le  hasard  ne  pouvait  mieux 
choisir  mon  jour  :  il  me  fallait  toutes  les  lamentations  de9  pro- 
phète» ,  tous  les  gémissemeDs  de  la  mélopée  hébraïque  pour  accom- 


232  REVUE    DE    PARIS. 

pagner  mes  plaintes  intérieures.  Lorsqiie  j'entrai  à  Saint-Pierre  , 
un  son  lugubre  de  l'orgue  répondit  à  ma  pensée  5  une  voix  chantait 
dans  la  chapelle  du  chœur,  et,  dans  le  cri  de  latinité  sonore  qui 
roula  sous  les  voûtes,  je  distinguai  ce  verset  mélancolique  :  Elle 
fleure  ,  et  personne  ne  vient  pour  la  consoler  i 

MÏRT. 


LE 


DIABLE  DANS  UN  BÉNITIER. 


Ce  château  ruiné ,  qui  se  mire  dans  le  Rhin  ,  au-dessous  de 
Kaub  ,  n'a  pas  toujours  exclusivement  servi  de  quartier-gé- 
néral aux  chouettes  et  aux  corbeaux  du  Palaliuat.  Sa  cour 
d'honneur ,  envahie  maintenant  par  mille  graminées  sauva- 
ges ,  n'a  pas  toujours  ressemblé  à  une  savane  ,  ni  la  plate- 
forme du  donjon  à  une  forêt  vierge,  où  le  frêne,  le  houx, 
le  coudre  et  l'arbousier  surgissent  capricieusement  des  in- 
terstices delà  pierre.  Un  vaste  manteau  de  chèvre-feuille  et 
de  lierre  n'a  pas  toujours  enveloppé  l'abside  de  cette  cha- 
pelle, où  près  d'un  porche  saxon  ,  cintré  ,  massif,  écrasé  , 
s'élançaient  les  sveltes  piliers  de  l'architecture  des  croisades. 
Cette  enceinte  désolée  brilla  long-temps  de  toute  la  pompe 
des  solennités  du  culte  ;  elle  passe  aujourd'hui  pour  un  pied 
à  terre  infernal  ;  c'est  à  peine  si  la  hleuse  attardée  ose  y  jeter 
un  regard  furtif  :  elle  craindrait  trop  d'y  voir  les  fées  danser 
au  clair  de  lune,  boire  la  rosée  suspendue  aux  feuilles  du 
nénufar ,  et  dresser  le  couvert  sur  le  chapeau  des  champi- 
gnons. —  C'est  que ,  voyez-vous ,  le  positif  de  la  vie  n'a  pas 
encore  ruiné,  dans  ces  contrées,  les  superstitions  fantasti- 
ques, si  puissantes  sur  nos  aïeux.  Sauf  les  villes  à  esprits 
forts,  l'Allemagne  croit  encore  aux  lutins  .  aux  fées  .  aux 
dames  blanches  (iciiteivitcen)]  et  dans  nombre  de  villages,  on  a 
grand  soin  de  leur  faire  politesse  en  arborant  quelque  linceul 
blanc  dans  la  chambre  des  accouchées.  Les  daines  blanches 
10  22 


554  REVUE    DE    PARIS. 

présagent  encore  les  événemens  politiques ,  et  tous  les  pay- 
sans du  Guggisberg  vous  diraient  qu'en  1830  ,  une  appari- 
tion annonça  la  révolution  de  juillet ,  comme  une  autre  avait 
pronostique  ,  seize  ans  auparavant ,  la  chute  de  Napoléon. 
Partout  on  vous  raconte  l'histoire  de  la  dame  blanche  de  Ro- 
senberg,  qui  ne  manquait  jamais  de  se  montrer  lorsque 
quelque  grande  maison  était  à  la  veille  de  perdre  un  de  ses 
membres!  Elle  se  produisait  encore  à  l'occasion  des  mariages 
e*.  des  naissances  ,  mais  tout  en  blanc  ;  tandis  que  pour 
annoncer  la  mort  elle  portait  des  gants  noirs.  Erasme  assure 
qu'un  comte  de  Rosenberg  s'étant  allié  aux  quatre  maisons 
souveraines  de  Brunswick ,  de  Brandebourg  ,  de  Bade  et  de 
Bernstein  ,  la  dame  blanche  favorisa  ces  maisons  de  ses  pré- 
sages ,  dont  on  tirait  vanité  ,  de  même  que  les  chefs  de  clan 
s'enorgueillissaient  de  l'apparition  du  Bodag-glass,  dont  la 
prande  figure  prêle  un  intérêt  si  sombre  aux  derniers  mo- 
yens de  Mac-Ivor.    La  dame  blanche  de  Rosenberg,  fort 
bonne  princesse  du  reste  ,  ne  se  permettait  d'autres  espiè- 
gleries que  d'ouvrir  et  de  fermer  quelquefois  les  portes  avec 
fracas  pendant  la  nuit.  Pourvu  qu'on  ne  la  maltraitât  pas 
en  paroles ,  lorsqu'elle  parcourait  le  château  ,  un  trousseau 
de  clefs  à  la  ceinture,  elle  faisait  des  révérences  fort  gra- 
cieuses à  ceux  qui  se  trouvaient  sur  son  passage.  Elle  poussa 
même  la  courtoisie  jusqu'à  aller  avertir  le  prieur  des  jésuites 
de  Neuhaus  d'apporter  le  viatique  à  Ralph  de  Neuhaus  ,  que 
venait  de  frapper  une  apoplexie  foudroyante.  A  une  autre 
époque ,  elle  fit  un  vacarme  effroyable  ,  jusqu'à  ce  qu  on  eut 
distribué  aux  pauvres  le  repas  de  la  bouillie  ,  espèce  de  re- 
devance octroyée  aux  serfs  de  la  châtellenie,  pour  les  dédom- 
mager d'avoir  concouru  à  la  construction  du  manoir.  Enfin, 
un  soir  qu'une  baronne  de  Neuhaus  demandait  l'heure  a  sa 
femme   de  chambre  qui  la  déshabillait,  la  dame  blanche, 
sortant  de  la  boiserie  ,  répondit  :  Minuit,  ma  chère.  La  ba- 
ronne en  mourut  de  peur,  mais  on  n'en  admira  pas  moins 
tant  de  prévenance  et  d:urbanité. 

Qu'on  ne  croie  pas  ,  du  reste  ,  que  ces  trad.tions  merveil- 
leuses soient  étrangères  à  la  France  du  dix-neuvième  siècle. 
Au  fond  de  plus  d'une  de  nos  campagnes ,  ces  magiques  épo- 
pées dont  on  berça  notre  enfance  existent  encore  comme 


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au  moyen  âge ,  et ,  quoique  cédant  insensiblement  au  temps, 
elles  constituent  toujours  une  véritable  mythologie  ,  qui  a 
ses  dieux  et  son  culte  de  terreur.  Dans  nos  campagnes  de 
l'Alsace,  de  la  Bretagne  et  de  la  Normandie  ,  le  lutin  ser- 
vant ,  le  capricieux  Gobelin,  visite  chaque  nuit  les  écuries  , 
caressant  son  cheval  favori,  dont  il  tresse  les  crins  et  grossit 
la  ration  aux  dépens  de  ses  voisins.  Arthus  et  ses  piqueurs 
infernaux  parcourent  à  grand  bruit  les  vallons  des  Pyrénées. 
Les  kéryons,  nains  difformes  ,  blottis  sous  les  pierres  drui- 
diques de  la  Bretagne  ,  surgissent  de  ces  retraites  séculaires 
pour  former  leurs  rondes  inégales  au  sein  des  brouillards; 
et,  nouvelle  Titania  ,  la  reine  Habonde  commande  à  ce 
peuple  de  farfadets.  —  Avec  tant  d'élémens  d'intérêt,  avec 
cette  ferveur  moyen-âge  qui  nous  a  valu,  depuis  quelques 
années,  tant  d'ogives,  de  ballades  et  de  moustaches  ,  c'est 
même  une  singularité  que  la  mythologie  toute  traditionnelle 
qui  créa  l'Olympe  des  romanciers  de  cette  époque  ,  attende 
encore  un  historien.  Quoique  reposant  sur  un  sujet  futile  en 
apparence  ,  ce  panthéon  aurait  cependant  plus  d'un  résultat 
désirable;  le  poète  et  le  romancier  y  trouveraient  de  nom- 
breuses traditions  orales  ,  comparables  ,  pour  l'intérêt  et  le 
vaporeux ,  aux  légendes  que  Walter  Scott  a  jetées  avec  tant 
de  bonheur  dans  Waverley,le  Monastère,  la  Fiancée  de  Lam- 
mermoor  et  V Officier  de  fortune.  Le  dramaturge  serait  certain 
d'y  rencontrer  des  sujets  aussi  frais  que  saisissans  ;  le  peintre 
y  puiserait  de  curieux  motifs  ;  le  philologue,  l'observateur 
des  mœurs  ,  y  suivraient  enfin  ,  dans  leurs  filiations  variées, 
ces  idiotismes  singuliers ,  ces  fables  bizarres  ,  dont  le  type 
se  retrouve  sur  les  rives  du  Gange,  comme  au  bord  des  lacs 
d'Ecosse  et  dans  les  gorges  du  Kinast. 

Je  reviens  à  mes  ruines. 

Donc,  en  1504,  ces  ruines  étaient  un  «  fort  châtel  a 
à  deux  fins  k  moitié  casque  et  moitié  froc  ,  »  dit  assez  irré- 
vérencieusement la  chronique  d'Hildesheim.  Résidence  du 
prince  évêque  de  Gluckstadt,  munie  de  reliques  célèbres, 
cette  enceinte  avait  vu  long-temps  affluer  un  immense  con- 
cours de  fidèles  et  de  pèlerins  accourus  de  tous  les  coins  de 
l'Allemagne  ,  pour  présenter  aux  puissances  du  ciel  des  péti- 
tions que  celles  de  la  terre  n'avaient  pas  pu  apostiller ,  mais 


2l6  REVUE    DE    PARIS. 

grâces  aux  fatigues  et  aux  excès  de  la  route  ,  ces  excursions 
produisaient  souvent  un  effet  un  peu  différent  de  celui  que 
s'en  promettaient  les  intéressés.  Tel  allait  demander  à 
quelque  bienheureux  de  rétablir  ses  finances ,  qui  avait 
mangé  son  dernier  kreutzer  à  la  première  halte.  Plus  d'un 
borgne  était  revenu  aveugle,  plus  d'un  boiteux  cul-de-jatte. 
Telle  vierge  folle  avait  vu  s'éteindre  dix  fois  sa  lampe  au 
milieu  des  hasards  de  cette  excursion  pénitentiaire  :  aussi  la 
ferveur  diminuait  sensiblement,  et  quoique  Luther  n'eût 
pas  encore  publié  ses  quatre-vingt-quinze  propositions ,  cet 
indice  ,  joint  à  mille  autres ,  présageait  déjà  le  moment  où 
il  suffirait  d'un  moine  crapuleux  pour  bouleverser  l'Europe, 
briser  l'œuvre  de  Charles-Quint,  et  faire  chanceler  la  tiare 
au  front  de  Léon  X.  D'un  autre  côté,  les  prétentions  de 
quelques  seigneurs  laïques  du  voisinage ,  l'exercice  de  ce 
singulier  droit  public  ,  qu'on  appelait  naïvement  le  droit 
du  poi>'&  (der  faustrecht) ,  c'est-à-dire  du  plus  fort ,  le  demi- 
désordre  qui  précéda  le  moment  où  l'appel  au  futur  concile 
retentit  du  Rhin  à  l'Oder  comme  un  coup  de  tam-tam .  tous 
ces  motifs  obligeaient  le  prélat  à  entretenir,  outre  son 
contingent  fédéral ,  un  corps  nombreux  d'archers.  Quand 
il  sortait  c'était 

Précédé  d'un  porte-croix. 
Suivi  de  plus  d'une  lance. 

Ainsi,  dans  les  murs  de  Gluckstadton  voyait  confondus 
la  lance  et  le  goupillon  .  l'élole  et  la  cuirasse.  Le  chanoine 
coudoyait  le  landskennet  ;  l'office  succédait  à  l'exercice, 
l'orgue  à  la  trompette  :  singulier  mélange ,  amalgame 
bizarre,  qui  faisaient  tout  à  la  fois  de  l'édifice  une  caserne  et 
un  monastère. 

Le  maître  spirituel  et  temporel  de  ce  domaine,  Gédéon  de 
Stolberg.  onzième  évêque  de  Glucksladt,  venait  de  se  met- 
tre au  lit  par  un  soir  d'automne.  Il  murmurait  une  dernière 
prière,  quand  il  entendit  tirer  brusquement  les  rideaux  de 
drap  d'argent  de  la  couche  épiscopale. 

—  Sus!  Gédéon  de  Stolberg,  dit  une  voix  métallique... 
Su5...    Les  patenôtres  sont  bonnes,   mais   on  peut  les  rc- 


REVUE    DE    PARIS.  2î)7 

mettre    à   demain  sans  crainte  qu'elles  ne   refroidissent. 

—  Sed  lilera  nos  à  malo ,  dit  l'évèque  ;  et  il  se  signa  ,  en 
ouvrant  la  bouche  pour  appeler  son  premier  heyduque. 

—  Un  moment  donc  ,  reprit  la  voix  métallique.  Tout  à 
l'heure  tu  appelleras  ton  grand  vicaire  et  le  capitaine  de 
tes  archers  ;  mais  écoute  avant  ce  que  je  viens  tout  exprès 
t  annoncer.  Le  comte  de  Ruthweil  vient  de  faire  passer  son 
frère  de  vie  à  trépas  ,  et ,  au  moment  où  je  te  parle ,  c'est  à 
peine  s'il  essuie  sa  dague  sur  son  gantelet  de  chamois. 

—  Ruthweil  a  tué  son  frère  !  dit  le  vieil  évêque  tout  trou- 
blé de  l'avis  et  de  la  manière  dont  il  arrivait....  Le  malheu- 
reux !  Mais  qu'y  ferais-je  ?  Après  celle  de  Dieu,  c'est  l'affaire 
du  corps  germanique... 

—  C'est  la  iienne  ,  Gédéon  de  Stolberg. 

—  La  mienne? 

— Oui,  la  tienne.  Ne  vois-tu  pas  que  le  comte  va  être  mis 
au  ban  de  l'empire  et  que  ses  domaines  appartiendront  au 
premier  occupant?...  Et  que  dirais-tu,  Gédéon  de  Stolberg, 
s'il  le  survenait  ainsi  pour  voisin  quelque  palatin  comme  il 
y  en  a  tant  entre  la  Meuse  et  le  Rhin  ,  un  de  ces  Philistins 
sans  foi  ni  loi,  qu'on  ne  cautionnerait  pas  pour  les  œufs 
d'un  poulaillier  ?  Avant  huit  joursils  arrêteraient  etrançon- 
neraient  tes  pèlerins,  chasseraient  tes  daims  à  ne  pas  te  lais- 
ser une  peau  pour  couvrir  ton  rituel ,  et  pécheraient  tes  vi- 
viers jusqu'à  la  dernière  carpe  ,  quoique  prêtre  sans  poisson 
soit  comme  poisson  sans  eau.  Tu  me  diras  peut-être  que  ton 
vidame  et  tes  archers  pourraient  les  mettre  à  la  raison  :mais 
tu  sais,  comme  moi.  que  ces  détrousseurs-là  ne  craignent 
guère  plus  les  soldats  de  l'Eglise  que  ses  excommunications. . . 

— Il  n'est  que  trop  vrai,  dit  l'évèque,  ces  renards  de 
Satan  ne  se  gênent  guère  pour  manger  les  raisins  de  la 
vigne  du  Seigneur  ;  mais  qu'y  faire  ? 

—  Quy  faire  ?...  Etre  le  premier  occupant  et  t'emparer 
des  domaines  du  fratricide  avant  que  personne  ait  eu  le 
temps  d'y  songer...  Ce  ne  sont  pas  ses  schivartz-reiters  qu'il 
laissait  mourir  de  faim,  eux  et  leurs  chevaux,  qui  pour- 
raient faire  résistance,  ils  sont  trop  las  de  ce  service  ;  ses 
landskennets  ne  sont  pas  mieux  disposés  ,  et  tes  gens  pren- 
draient le  château  de  Ruthweil  à  coups  de  goupillon  ;  mais 

10  22. 


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REVUE    DE    PARIS. 


hâte-toi ,  don  Kyrie-eleison...  le  flambeau   qui  va  devant 
éclaire  toujours  mieux  que  celui  qui  suit  ! 

—  Soit ,  reprit  l'évêque  ,  tout-à-fait  décidé  ;  mais  toi ,  qui 
que  tu  sois,  païen  ou  chrétien,  clerc  ou  gendarme,  homme 
ou  vision,  je  t'adjure  par  le  sel  du  baptême  de  me  dire  « 
comment  tu  te  trouves  à  ce  moment  en  cette  chambre. 

—  Je  suis  Leskin,  reprit  la  voix,  lutin  servant  du  comte 
de  Ruthweil.  Voilà  treize  mois  que  je  suis  près  de  sa  per- 
sonne, et  j'y  serais  encore  sans  le  beau  coup  de  dague  qu'il 
a  fait  cette  nuit  ;  mais  je  ne  me  soucie  pas  de  relever  de 
chréliens  qui  soient  plus  diables  que  moi  :  j'ai  voulu  changer 
de  condition,  et ,  comme  de  tous  les  palatins  du  voisinage 
aucun  ne  vaut  guère  mieux  que  le  Ruthweil ,  j'ai  songé  à 
toi,  Gédéon  de  Slolberg  ,  et,  pour  payer  ma  bienvenue. je 
me  suis  pressé  de  venir  te  donner  un  bon  avis. 

—  Serf  de  Satan,  dit  l'évêque,  je  te  connaissais  déjà  pour 
appartenir  au  comte  ;  mais  sous  quelle  figure  oserais-tu  te 
présenter  devant  un  prince  de  l'Eglise  ? 

—  Sous  celle-ci. 

Et  une  lueur  bleuâtre  éclairant  par  degrés  l'appartement, 
l'évêque  vit  dans  la  ruelle  un  adulte  aux  yeux  gris,  aux  che- 
veux roux,  à  la  peau  cuivrée,  et  vêtu  dun  tabar  mi-parti 
rouge  et  noir;  à  son  bras  gauche  brillait  l'écusson  de  la 
maison  de  Ruthweil.  Tout-à-fait  rassuré,  l'évêque,  prenant 
le  sifflet  d'argent  pendu  à  son  chevet,  appela  l'heyduque  , 
donna  des  ordres,  et  le  soleil  n'était  pas  encore  levé  que  la 
bannière  épiscopale  flottait  sur  la  tour  de  Ruthweil.  Le 
comte,  effrayé  de  son  propre  crime,  s'était  enfui  à  travers 
champs  comme  un  homme  privé  de  sa  raison  ;  et  depuis  on 
n'entendit  pas  plus  parler  de  lui  que  du  dernier  manant  qui 
se  serait  noyé  au  passage  d'un  gué.  Il  n'en  fut  cependant 
pas  moins  mis  au  bande  l'empire,  et  ses  domaines  échu- 
rent à  l'évêque,  qui  reconnaissant  du  bon  office  de  Leskin, 
l'admit  au  nombre  de  ses  serviteurs.  L'embarras  fut  de  lui 
trouver  un  emploi. 

On  le  mit  d'abord  aux  écuries;  mais  aucun  des  chevaux  ne 
voulait  se  laisser  approcher  du  nouveau  palefrenier  ;  tous 
ruaient,  hennissaient ,  comme  s'ils  eussent  flairé  l'enfer  : 
il  fallut  quitter  l'écurie. 


REVUE    DE    PARIS.  259 

A  la  vénerie  ,  les  chiens  ne  parurent  pas  disposés  à  vivre 
en  meilleure  intelligence  avec  Leskin.  Il  parvint  cependant 
à  se  mettre  dans  les  bonnes  grâces  de  l'écuyer ,  en  lui  pro- 
mettant d'apprendre  la  lecture  et  le  plain-chant  à  un  loup 
qu'il  élevait  au  château  ;  l'écolier  parut  d'abord  assez  bien 
profiter  de  ses  leçons.  Il  prononça  bientôt  l'A  d'assez  bonne 
grâce  ;  mais  ,  à  la  lettre  qui  suivait,  ce  fut  bien  autre  chose. 
A  force  d'entendre  son  maitre  lui  répéter  BBB  ,  il  crut  être 
en  un  parc ,  et ,  prenant  les  enfans  de  chœur  qui  revenaient 
du  catéchisme  pour  un  troupeau  de  moutons  frais  tondus  ,  il 
se  jeta  dessus  et ,  du  premier  bond  ,  en  étrangla  deux.  Ou  le 
chassa  de  la  vénerie  et  on  voulait  le  chasser  du  château  ; 
mais  le  bon  évêque  ,  qui  l'avait  pris  en  amitié ,  voulut  qu'on 
lui  fit  essayer  de  nouvelles  fonctions. 

Il  enlra  aux  cuisines   comme  pourvoyeur. 

Là ,  le  maître-queux  s'amusa  d'abord  assez  de  le  voir  re- 
tourner les  charbons  ardens  avec  ses  doigts,  écumerla  mar- 
mite avec  sa  main  et  attiser  le  four  avec  son  pied  ;  mais  un 
beau  jour ,  à  la  suite  d'une  querelle,  il  lui  arriva  de  débar- 
bouiller un  marmiton  avec  de  l'eau  bouillante  ,  et  toute  la 
cuisine  se  déchaîna  contre  lui,  parce  qu'on  était  jaloux  de 
lui  voir  faire  en  une  heure  la  besogne  d'un  jour. 

«  Ses  légumes  sentent  le  soufre  ,  dit  le  maitre-queux  ;  il 
va  bien  sûr  les  chercher  au  potager  du  diable  ,  à  cheval  sur 
une  baguette  de  coudrier. 

«  Il  a  fait  servir  l'autre  jour  au  prince-évêque  une  ome- 
lette d'oeufs  de  corbeau  et  de  graisse  de  pendu,  dit  le 
maitre-saucier. 

»  Ses  fruits  sont  pleins  de  vers  et  de  limaçons ,  reprit  le 
maître  d'office. 

«  Et  sa  venaison  provient  de  la  chasse  infernale,  s'écrie 
le  hâterôt ,  car  tous  ses  chevreuils  ont  uiie  patte  noire  et  les 
naseaux  fendus.  » 

Si  bien  qu'un  jour  que  l'évêque  était  convié  au  festin  du 
chapitre  de  Benfeld  ,  on  saisit  le  pauvre  Leskin  qui  dormait 
dans  le  four  ,  et  on  le  mit  à  la  broche  après  l'avoir  piqué  et 
lardé  comme  un  quartier  de  chevreuil  ;  puis ,  croyant  bien 
le  tenir,  on  le  fit  tourner  devant  un  feu  à  rôtir  en  trois  tours 
le  veau  d'Éphraïm  et  les  sept  vaches  grasses  de  Pharaon. 


2ûO  REVUE     DE    PAUIS. 

Peine  perdue!  Toute  cette  valetaille  oubliait  qu'autant  valait 
essayer  de  faire  cuire  une  Salamandre.  Aussi  Leskin  ne  fai- 
sait que  s'ébaudir  à  la  flamme  ,  et,  profitant  d'im  moment 
où  un  seul  marmiton  était  resté  à  tourner  la  brocbe ,  il  dé- 
gagea doucement  son  bras  gaucbe  ,  et  saisissant  un  gros 
brandon  ardent ,  il  en  frappa  au  front  le  marmiton  ,  qui 
tomba  à  la  renverse  dans  une  friture  de  carpes  du  Rhin 
qu'on  venait  de  retirer  des  fourneaux.  Aux  cris  de  l'infor- 
tuné marmiton,  tout  le  monde  d'accourir;  mais  Leskin  s'était 
déjà  débroché.  Faisant  de  la  broche  une  lance  et  delà  lè- 
chefrite une  rondache ,  il  maintint  ses  ennemis  à  distance 
en  même  temps  qu'il  battait  en  retraite  vers  la  porte  du  châ- 
teau. Cette  habile  manœuvre  allait  réussir  ;  il  avait  déjà 
traversé  la  cour  d'honneur  et  franchissait  le  pont  levis, 
quand  il  se  trouva  sur  les  bras,  ou,  pour  mieux  dire ,  sur 
les  talons  toute  une  légion  de  nouveaux  ennemis. 

C'était  la  meute  du  château  qui,  alléchée  par  le  bon  fumet 
des  bardes  de  lard  demi-cuites,  accourait  gueule  béante  pour 
s'endonner  curée.  A  elle  se  joignirent  bientôt  tous  les  mâtins 
du  voisinage,  et  ce  fut  avec  cette  escorte  que  Leskin  traversa 
l'avenue  seigneuriale,  au  moment  même  où  l'évêque  y  arri- 
vait ,  de  retour  de  son  banquet  de  Benfeld.  Or  à  ce  banquet, 
tout  en  portant  les  santés  d'usage  à  la  prospérité  de  leur 
hôte ,  messieurs  les  chanoines  avaient  quelque  peu  glosé  de 
ce  qu'un  prince  de  l'Eglise  tenait  à  son  service  un  vassal  de 
l'enfer,  et  l'évêque  ,  poussé  à  bout ,  avait  promis  de  s'en  dé- 
barrasser par  les  armes  spirituelles.  Aussi ,  du  plus  loin 
qu'il  aperçut  Leskin ,  il  rassembla  toute  sa  force  d'esprit 
pour  trouver  quelque  puissant  exorcisme;  mais  il  resta 
court ,  soit  qu'il  hésitât  à  expulser  son  favori ,  soit  que  mes- 
sieurs les  chanoines  lui  eussent  fait  trop  largement  boire 
de  ce  vin  thèologiqîie  que  les  vignobles  du  Rhin  réservaient 
pour  l'Église.  Mais  son  grand- vicaire  qui  n'avait  guère  vidé 
que  deux  cruches  de  vin  de  Volixheim  ,  tira  immédiatement 
son  élole  ,  et ,  de  la  voix  grave  d'un  dominicain  espagnol 
qui  chanterait  le  Salve  rcgina  sous  la  potence  ,  il  entama  le 
psaume  :  Exsurgat  Devs. 

Leskin  n'en  attendit  pas  davantage.  Espérant  encore 
échapper  au  redoutable  grand-vicaire,  il  alla   se  jeter  dans 


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une  mare  voisine  couverte  d'algues  de  conferves  et  de  len- 
ticulaires. Là  ,  blotti  dans  la  vase  jusqu'aux  oreilles  ,  et  n'a- 
longeant  que  de  temps  en  temps  le  nez  au  milieu  des  ro- 
seaux .  il  croyait  avoir  dépisté  ses  ennemis  bipèdes  et  qua- 
drupèdes. Tous  avaient  en  effetperdu  sa  trace,  et  renonçaient 
à  le  poursuivre,  quand  un  bruit  singulier  paru  de  la  mare 
appela  de  ce  côlé  toute  leur  attention.  Leskin  avait  avalé  par 
mégarde  une  grenouille  ,  et  les  efforts  qu'il  faisait  pour  s'en 
débarrasser  venaient  de  le  trahir. 

L'intrépide  grand-vicaire,  bien  sûr  alors  détenir  son  ad- 
versaire, s'approcha  du  bord  de  la  mare,  et,  étendant  la 
main  sur  les  eaux,  il  les  bénit  en  prononçant  ces  paroles 
du  samedi-saint  : 

<c  Je  le  bénis  ,  créature  d'eau  ,  par  le  Dieu  vivant,  par  le 
Dieu  véritable,  parle  Dieu  saint,  par  le  Dieu  qui,  dès  le 
commencement  du  monde ,  te  sépara  d'avec  la  terre  par 
une  seule  parole  ;  par  le  Dieu  dont  l'esprit  était  porté 
eur  toi. 

»  Amen ,  dit  l'assistance.  » 

A  ces  mots  ,  qui  faisaient  de  la  mare  un  bénitier  ,  on  vit 
Leskin  se  débattre  convulsivement  au  milieu  de  ce  bain 
lustral  \  on  entendit  des  hurlemens  affreux  ,  on  vit  la  mare 
se  couvrir  d'une  écume  rougeâtre,  et,  quand  on  voulut  y 
repêcher  le  lutin  ,  on  ne  retrouva  que  la  broche  et  la  lè- 
chefrite qui  furent  placées  en  guise  d'ex-voto  dans  la  cha- 
pelle de  Glœkstadt. 

^-  Comme,  en  pareille  matière  ,  il  importe  de  citer  ses 
autorités,  je  dirai  que  ces  faits  sont  attestés  par  un  grave 
annaliste ,  l'auteur  de  la  Chronique  flirsavgienne.  Becker 
les  rapporte  fort  au  long  dans  son  Monde  enchanté.  Puis  ils 
m'ont  été  confirmés  traditionnellement  par  un  vieux  briga- 
dier trompette  de  l'armée  de  Mayence  ,  qui  ne  comprenait 
pas  qu'on  pût  les  révoquer  en  doute  ,  car  on  lui  avait  montré 
la  broche  et  la  lèchefrite  à  Kaub. 

Emile  Morice, 


LE  TRÉSOR  DE  NUMISMATIQUE 


ET  DE  GLYPTIQUE. 


Le  Trésor  de  Numis?natique  et  de  Glyptique^  en  est  déjà  à  sa 
vingtième  livraison.  L'opinion  peut  se  former  en  connaissance  de 
cause  sur  cet  immense  ouvrage  qui  excita,  en  apparaissant,  le  vif 
intérêt  de  tous  les  hommes  occupés  d'art  et  d'histoire ,  et  qui  a  con- 
quis depuis  leur  sympathie  la  plus  ardente;  il  est  temps  que  la  cri- 
tique s'en  occupe  et  vienne  le  signaler  au  public. 

Un  procédé  de  gravure  a  été  découvert  au  moyen  duquel  M.  Col- 
las, son  inventeur,  peut  graver  toute  espèce  de  bas-relief  avec  une 
exactitude  si  scrupuleuse,  une  fidélité  de  reproduction  si  extraor- 
dinaire ,  que  ce  n'est  plus  une  copie,  mais  un  véritable  fac-similé 
qu'il  obtient!  Il  est  si  peu  de  personnes  aujourd'hui  qui  n'aient 
pas  vu  quelque  épreuve  de  cette  merveilleuse  gravure,  que  nous 
n'avons  plus  à  dire  son  inconcevable  effet  de  relief.  La  mécanique, 
cette  puissance  nouvelle  que  je  suis  parfois  tenté  d'appeler  divine, 
cette  force  étrange  qui  envahit  le  monde  et  le  couvre  de  bienfaits  , 
surpasse  ici ,  dans  ses  limites  ,  tout  ce  que  l'expérience ,  l'habitude 
et  le  génie  ont  pu  enfanter  de  plus  beau;  admirable  précision, 
détails  d'une  parfaite  délicatesse  ,  jeu  de  lumière  même,  aucune 
des  meilleures  conditions  de  l'art  ne  manque  aux  résultats  de  la 
gravure  Collas. 

Une  semblable  invention  ne  pouvait  exister  long-temps,  on  le 
pense  bien ,  sans  qu'on  en  tirât  parti  :  le  Trésor  de  Numismatique 
fut  conçu  ,  et  l'entreprise  est  telle  que  c'eût  été  folie  d'oser  même 
la  tenter ,  si  la  découverte  de  M.  Collas  n'était  venue  la  rendre  fa- 


REYUE    DE    PAKIS. 


263 


elle;  il  ne  s'agit  rien  moins  que  de  reproduire  tout  ce  qu'on  con- 
naît d'intéressant  en  médailles,  pierres  gravées,  ciselures,  etc.,  etc., 
c'est-à-dire,  de  renfermer  dans  deux  ou  trois  volumes  in-folio, 
peu  dispendieux  ,  tous  les  trésors  de  l'Europe  en  ce  genre. 

L'œuvre  est  commencée  ,  et  elle  se  poursuit  avec  un  si  beau  suc- 
cès ,  que  certainement  elle  s'accomplira. 

Les  éditeurs  ont  divisé  leur  travail  en  trois  classes  ,  monumens 
antiques  ,  monumens  du  moyen   âge  et  de  1  histoire  moderne,  puis 
monumens  de  notre  histoire  contemporaine,    c'est-à-dire  choix  de 
médailles  antiques,  de  camées  et  de  pierres  gravées  ,  iconographie 
grecque  et  romaine  puisée  aux  sources  les  plus  pures  ,  collection  de 
8ceaux  et   de  monnaies    depuis  les   Mérovingiens   jusqu'à    nous  ; 
enfin,  recueil  de  toutes  les  médailles  de  la  révolution  et  de  rem- 
pire.   On  voit  qu'il  n'y    avait  pas   d'exagération  de  notre  part  à 
avancer  que  cet  ouvrage  est  immense  :  ajoutons  que  son  utilité  est 
peut-être  plus  grande  encore.  Vest-ce  pas ,  en  effet ,  une  excellente 
chose  que  cette   série  de  pièces,  lumières    infaillibles    dispersées 
dans  les  dépots  publics  ou  dans  des  cabinets  particuliers  en  France 
et  à  l'étranger  ,  et  qui  vont  être  rassemblées  de  façon  à  ce  que  cha- 
cun les  puisse  posséder   dans    sa  bibliothèque  et   consulter  à  son 
aise  ?  N'est-ce  pas  réellement  un  trésor  ouvert  aux  plus  pauvres  , 
un  trésor  versé  à  pleines  mains  sur  notre  ignorance  que  ce  recueil 
de  monumens  authentiques,  portant  tous  leur  date  précise  inscrite 
de  la  main  même  des  siècles  les  plus  reculés  ?  Comme  source  de 
renseignemens  historiques,  c'est  donc  une  œuvre  d'une  incontes- 
table  utilité  qu'un  pareil  ouvrage  :  il  ne  l'est  pas  moins  comme 
renseignemens  d'art,  puisqu'il  fournit  la  contre-épreuve  de  l'ori- 
ginal avec   ses  défauts  ,  ses  beautés  ,  son  ensemble  et,  chose  plus 
précieuse  encore  ,  avec  son  faire }  ainsi  qu'on  dit  dans  les  ateliers, 
ou,  pour  nous  exprimer  autrement,  avec  la  manière  inlime  dont  il 
est  traité.  —  Par  le  temps  de  recherches  et  de  fouilles  investiga- 
trices où  l'on  est  si  heureusement  arrivé  de  nos  jours,  les  avantages 
d'une  telle  exactitude  sont  inappréciables. 

Dans  les  vingt  livraisons  que  nous  avons  sous  les  yeux,  nous 
remarquons  que  les  éditeurs  ont  publié  plusieurs  morceaux  que  ne 
possède  pas  la  Bibliothèque  royale  ;  nous  citerons  particulièrement 
dans  ce  nombre  plusieurs  médailles  du  Pisan  et  une  grande  quan- 
tité de  pièces  delà  révolution  française.  Il  parait  certain  qu'ils  ont 
poussé  leurs  recherches  jusqu'en  Allemagne  et  en  Italie  ,  et  il  est  à 


264  REVUE    DE    PARIS. 

notre  connaissance  qu'ils  ont  aussi  obtenu  plusieurs  pièces  inédites 
appartenant  à  des  particuliers  dont  leurs  grandes  relations  et 
leurs  instances  pleines  d'amour  de  l'art  pouvaient  seules  leur  faire 
gagner  une  épreuve.  On  sait  en  effet  que  les  faiseurs  de  cabinets 
n'ont  point  en  général  des  idées  fort  larges;  ils  poussent  le  sen- 
timent de  la  propriété  jusqu'à  son  excès  le  plus  mesquin  ,  et  la 
gloriole  singulière  qu'ils  attachent  à  posséder  une  pièce  unique,  à 
pouvoir  dire  dans  leur  joie  d'égoïste  :  «  Moi  seul  j'ai  cela,  »  les 
amène  souvent  à  enfouir  chez  eux  des  monumens  d'une  extrême 
utilité.  —  Il  n'est  pas,  hélas  !  de  bonne  passion  qui  n'entraîne 
son  vice  avec  elle.  —  Ces  hommes  ,  qui  méritent  tant  de  recon- 
naissance pour  avoir  découvert  des  reliques  d'un  prix  infini,  qui 
auraient  été  sans  eux  dévorées  par  la  poussière  et  l'oubli,  man- 
quent au  dévouement  que  nous  devons  tous  à  la  société  ,  en  gar- 
dant, comme  des  avares  jaloux,  sans  les  montrer  à  peine,  les 
richesses  qu'ils  doivent  à  leurs  savantes  investigations.  Le  Trésor 
est  parvenu  à  vaincre  quelques  répugnances  de  cette  nature ,  en 
sorte  qu'il  ne  donnera  pas  seulement  les  médailles  que  contiennent 
tous  les  cabinets  publics  5  mais  aussi  plusieurs  pièces  cachées  dans 
les  collections  particulières  ,  pièces  authentiques,  nous  le  répé- 
tons, qui  pourront  peut-être  bien  mettre  sur  les  traces  de  la  vérité 
de  points  d'histoire  encore  contestés. 

Nous  avons  déjà  dit  comment  cet  ouvrage  est  divisé  en  trois 
grandes  classes  :  subsidiairement  chaque  classe  a  encore  été  divisée  en 
plusieurs  séries  qui  sont  toutes  indépendantes  les  unes  des  autres  à 
raison  de  ce  qu'elles  contiennent  des  ouvrages  tout-à  fait  distincts. 

11  est  annoncé  que  l'on  peut  souscrire  séparément  à  chacune  des 
séries.  Ainsi ,  pour  donner  un  exemple  qui  nous  fasse  comprendre 
du  premier  coup  de  tous  les  lecteurs  ,  ceux  qui  voudraient  avoir 
l'Iconographie  grecque  pourront  se  dispenser  de  souscrire  à  l'Ico- 
nographie romaine ,  de  telle  sorte  que  celui  qui  n'aura  pas  la 
faculté  d'acheter  ce  vaste  répertoire  de  toutes  les  sciences  et  de 
tous  les  arts  ,  aura  di;  moins  celle  de  se  procurer  à  peu  de  frais  un 
recueil  complet  de  tous  les  monumens  qui  se  rattachent  à  son 
genre  d'étude  spéciale.  Idée  généreuse,  terme  de  publication  loyal 
que  nous  aimons  voir  introduire  dans  le  commerce  ,  et  qui  sont 
loin  de  ces  honteuses  pratiques  an  moyen  desquelles  on  compromet 
trop  souvent  les  souscripteurs  dans  des  dépenses  qu'ils  ne  pou- 
vaient prévoir. 


REVUE     DE     PARIS.  265 

Il  nous  vient  ici  le  besoin  de  demander  qu'on  ne  s'étonne  pas  de 
nous  voirdescendre,  contrenos  habitudes,  à  ces  questions  de  détail, 
et  enregistrer  complaisamment  les  moindres  mérites  de  la  nouvelle 
publication.  C'est  que,  il  faut  l'avouer  avec  franchise,  nous  vou- 
drions que  notre  voix  servît  à  la  répandre  partout,  car  elle  nous 
semble  destinée  ,  en  appelant  l'attention  générale  sur  les  chefs- 
d'œuvre  de  la  gravure  en  médailles  ,  à  relever  un  art  que  nous 
avons  toujours  aimé  de  prédilection  ,  un  art  trop  dédaigné  de  nos 
jours  ,  et  qui,  tombé  sous  l'empire  dans  la  dégradation  ,  ne  pourra 
bientôt  plus  se  relever ,  quoi  qu'il  fasse,  si  l'on  ne  vient  prompte- 
ment  à  son  secours.  Déjà  la  gravure  sur  pierres  fines  ,  une  de  ses 
plus  belles  parties,  est  complètement  perdue  ,  et  vous  ne  trouve- 
riez qu'à  grand'peine  aujourd'hui  en  France  un  homme  capable  de 
vous  tailler  un  cheval  ou  des  lambrequins  dans  une  cornaline. 
Mais,  puisque  l'occasion  s'en  présente,  interrompons-nous  pour 
dire  un  mot  de  la  gravure  en  médailles.  C'est  une  chose  qui  ne 
sera  pas  sans  intérêt  de  rechercher  quelles  sont  les  causes  de  sa 
décadence,  et  quels  moyens  on  peut  employer  pour  y  mettre  un 
terme.  Le  Trésor  nous  guidera  dans  cette  entreprise  ;  avec  sa  rapide 
machine,  il  nous  a  déjà  mis  en  quelques  pages  presque  toutes  les 
pièces  sous  les  yeux. 

Je  voudrais  bien  ne  pas  avoir  l'air  de  remonter  jusqu'au  déluge, 
mais  je  suis  cependant  obligé  de  parler  des  Grecs.  Depuis  ces  types 
de  médailles  qu'ils  nous  ont  laissés  ,  types  qui  ne  furent  jamais  sur- 
passés ,  même  par  les  Romains,  la  gravure  déclina  jusqu'au  quin- 
zième siècle,  où  elle  commença  à  se  relever,  comme  pour  appor- 
ter sa  pierre  au  splendide  édifice  de  la  régénération  universelle. 
On  n'en  trouve  que  des  traces  à  peine  perceptibles  au  moyen  âge, 
dont  toute  la  numismatique  estrenfermée  dans  de  fragiles  emprein- 
tes de  sceaux  qui  nous  occuperont  tout-à-l'heure.  Durant  le  quin- 
zième siècle,  on  vit  se  multiplier  les  médaillons  fondus  et  ciselés. 
L'art  d'enfoncer  les  coins  dacier,  art  connu  des  Grecs  et  des  Ro- 
mains, était  encore  perdu  5  ce  ne  fut  qu'au  commencement  du  sei- 
zième siècle  que  Victor  Camelio  le  retrouva ,  et  qu'on  se  servit  du 
balancier.  Les  principaux  événemens  et  les  grands  personnages  du 
temps  furent  ainsi  représentés  par  des  hommes  dont  les  noms ,  pour 
la  plupart ,  sont  restés  ignorés.  Les  artistes  alors  daignaient  à  peine 
signer  leurs  œuvres  :  c'était  le  siècle  qui  travadlait.  Il  semble  qu'ils 
ue  s'en  considérèrent  que  comme  les  ouvriers.  On  sait  d'un  autre 
10  23 


266  REVUE    DE    PARIS. 

côté  que  ,  dans  la  force  primitive  et  toute- puissante  de  leur  génie  , 
ils  étaient  souvent  à  la  fois  peintres,  sculpteurs,  poètes,  architec- 
tes ,  musiciens.  Nous  pouvons  donc  penser  qu'ils  firenttous  desmé- 
dailles, et  il  n'y  a  plus  à  s'étonner  que  les  plus  belles  se  trouvent 
signées  par  le  Pisan  ,  qui  était  peintre  ,  et  par  ce  terrible  spadassin 
Benvenuto  Cellini,  qui  était  oifévre,  sculpteur  ,  joueur  de  flûte  et 
admirable  écrivain.  Plusieurs  années  après,  l'histoire  de  nos  com- 
patriotes Dupré  et  Varin,  dont  le  génie  égale  celui  des  Italiens, 
nous  enseigue  que  la  gravure  en  médailles  était  devenue  un  art 
spécial  ;  mais  il  n'importe.  Toujours  est-il  qu'il  suffit  de  consulter 
les  planches  du  Trésor  pour  voir  que  les  uns  et  les  autres  ,  connus 
ou  inconnus  ,  produisirent  des  chefs-d'œuvre. 

La  France,  autant  que  nos  études  aient  pu  nous  en  apprendre, 
était  la  seule  nation  qui  fit  encore  de  belles  médailles  au  dix-sep- 
tième siècle.  Les  graveurs  de  Louis  XIV  vinrent  ensuite  ,  mais  fu- 
rent peu  dignes  de  l'école  d'où  ils  sortaient.  Ils  renoncèrent  aux 
médaillons  ciselés ,  et  aimèrent  mieux  profiter  des  perfectionne- 
mens  du  balancier,  qui  leur  permettaient  de  frapper  de  grandes 
médailles.  La  décroissance  de  talent  qui  commence  à  se  faire  sen- 
tir dans  leurs  ouvrages  ,  et  qui  a  continué  avec  une  effrayante  ra- 
pidité jusqu'à  nous  ,  ne  provient  pas  seulement  du  goût  qui  s'était 
perverti  sous  l'étouffante  protection  du  grand  roi,  mais  aussi  des 
changemens  introduits  dans  la  manière  d'exécuter.  D'abord  ,  eu  ne 
demandant  plus  aux  graveurs  les  médaillons  ciselés  que  faisaient 
les  maîtres,  on  leur  enleva  des  mains  leur  plus  noble  outil,  le  oi- 
selet ,  celui  avec  lequel  ils  fouillaient  le  bronze  pour  y  chercher  la 
vie,  et  par  suite  ils  perdirent  l'occasion  fréquente  de  voir,  d'étu- 
dier et  de  copier  la  nature;  puis  Louis  XIV,  qui  voulait  que  tout 
se  fit  avec  apparat  sous  son  règne,  même  le  travail  des  artistes, 
ordonna  que  les  compositions  de  médailles  leur  seraient  données 
par  l'Académie.  Il  supposait  apparemment  que  l'Académie  réunie 
en  séance  solennelle  trouverait  de  bien  plus  beaux  motifs  pour  re- 
tracer ses  hauts  faits,  qu'un  graveur  livré  dans  le  silence  à  l'inspi- 
ration de  son  génie.  —  On  aurait  peine  à  croire  à  cet  ordre  absurde 
et  visiblement  imprégné  de  l'orgueil  le  plus  fou,  si  toutes  les  œu- 
vres d'art  de  ce  temps-là  ne  portaient  le  cachet  de  pompeuse  con- 
trainte qui  les  éloigne  tant  de  l'humanité. —  Quoi  qu'il  en  soit , 
les  graveurs  abandonnèrent  bientôt  le  dessin,  devenu  inutile  pour 
eux  j  et  rien  ne  paraît  plus  simple  qu'une  fois  réduits  à  cet  état  d'i- 


BEVUE    DE    PARIS.  267 

lotisme ,  ils  se  soient  laissé  gagner  peu  à  peu  par  la  paresse,  et  que, 
devenus  tout-à-fait  étrangers  à  l'étude  ,  ils  aient  fini  par  demander 
leurs  figures  en  relief  aux  sculpteiirs,  se  contentant  d'achever  les 
coins,  et  changeant  ainsi  leur  bel  art  de  graveurs  en  un  métier  de 
coupeurs  d'acier. 

Nous  ne  savons  point  expliquer  autrement  l'incroyable  imper- 
fection des  médailles  de  la  révolution  que  nous  offre  le  Trésor.  Ce- 
pendant vers  cette  époque  ,  Duvivier,  l'ancien  et  le  nouveau  Dupré 
sortirent  de  ligne.  Ce  dernier  fut  un  homme  du  plus  rare  mérite» 
et,  pour  en  donner  un  témoignage  facile  à  vérifier  pour  tous, 
nous  rappellerons  seulement  un  de  ses  moindres  ouvrages,  le  ra- 
vissant génie  de  la  loi  qui  décore  les  pièces  de  3o  sous.  Par  mal- 
heur, un  artiste  ferme  et  fier  comme  l'était  Dupré  ne  pouvait  con- 
venir au  petit  despote  naissant  qu'enfantait  la  république  ;  il  fut 
renvoyé  après  une  visite  du  premier  consul  à  la  Monnaie,  et  M.Tiol- 
lier  prit  sa  place.  Il  n'est  pas  nécessaire  d'avoir  vu  beaucoup  de 
collections  pour  savoir  que  l'art  retomba  plus  bas  que  jamais  sous 
le  consulat  et  l'empire.  Les  médailles  de  cette  époque  ne  sont  plus 
de  la  gravure  ,  c'est  quelque  chose  comme  de  la  mauvaise  bijou- 
terie bien  grattée,  bien  frottée  ,  bien  polie  j  il  était  digne  de  l'A- 
cadémie d'appeler  dans  son  sein  ceux  qui  excellèrent  dans  ce  mi- 
sérable métier,  tandis  qu'il  fallut  que  Dupré  s'entêtât  à  vivre  jus- 
qu'à quatre-vingt-quatre  ans  pour  recevoir  la  croix  avec  Henriquet 
Dupont,  peu  après  la  révolution  de  juillet ,  quand  ,  sous  l'impres- 
sion des  belles  générosités  du  peuple ,  on  se  préoccupait  encore  d'i- 
dées de  justice  pour  décerner  les  récompenses.  Et  vérité,  il  y  a  des 
gens  qui  doivent  avoir  de  singuliers  vertiges  et  être  pris  par  d'é- 
tranges fous  rires  lorsqu'ils  rentrent  en  eux-mêmes  ,  sondent  les 
profondeurs  de  leur  nullité  ,  et  voient  les  honneurs  qu'on  leur  dis- 
tribue dans  le  monde.  Je  suis  sûr  que  plus  d'un  académicien  se 
moque  de  la  société  ,  et  prend  pour  elle  un  large  mépris  lorsqu'il 
se  regarde  assis  sur  les  bancs  de  l'Institut  à  la  place  de  gens  de  mé- 
rite. —  Les  graveurs  de  l'empire  furent  Galle,  Andrieu  ,  Brenetj 
Droz  ,  Gatteaux  père,  et  aussi  Jeufroy  ,  qui  leur  était  bien  supé- 
rieur à  tous  ,  mais  pas  assez  cependant  pour  ne  point  mourir  étouffé 
sous  leur  médiocrité. 

Ce  ne  fut  que  vers  le  commencement  de  la  restauration  qu'on 
vit  quelques  nouveaux  graveurs  prendre  leur  art  au  sérieux. 
MM.  Gayrard   et  Depaulis  lurent  les  premiers  qui  osèrent  négliger 


268  REVTJK    DE    PARIS. 

la  manière  convenue  pour  s'occuper  de  dessin  et  de  modelé.  Beau- 
coup d'autres  les  imitèrent ,  parmi  lesquels  survivent  glorieuse- 
ment Barre  etDomarre.  Il  nous  reste  ainsi  trois  ou  quatre  hommes 
de  mérite  qui  sont  en  état  de  rendre  à  la  gravure  sa  splendeur  , 
si  on  veut  leur  donner  du  travail  et  les  encourager.  Malheureuse- 
ment le  public  ne  peut  rien  pour  eux;  à  peine  suffit-il,  aujourd'hui 
que  nous  sommes  devenus  si  modestes  que  l'on  n'a  plus  le  droit 
de  faire  faire  son  médaillon  à  moins  d'avoir  un  nom  ,  à  peine  suf- 
fit-il pour  alimenter  la  belle  galerie  que  fait  M.  David.  Nous  avons 
beau  avoir  plus  de  grands  hommes  que  jamais  ,  il  n'y  a  pas  de  quoi 
faire  vivre  quatre  graveurs,  ^ous  verrez  qu'il  faudra  que  le  peuple 
s'en  mêle  encore.  On  a  bien  eu,  il  y  a  quelques  années  ,  le  caprice 
de  médailles  ,  et  ce  fut  alors  qu'on  publia  les  collections  métalli- 
ques des  grands  hommes  français  et  des  grands  hommes  universels; 
mais  cela  passa  comme  un  caprice  et  ne  servit  qu'à  ajouter  au  mal 
en  faisant  de  tous  les  graveurs  de  cachets  du  Palais-Royal  autant 
de  graveurs  de  médailles  qui  demandent  à  être  de  l'Institut  ,  et 
qui  en  seront ,  si  Dieu  leur  prête  vie.  La  masse  du  public  a  repris 
son  dédain  pour  les  médailles;  des  gens  même  qui  ont  des  cabi- 
nets de  tableaux  ,  les  regardent  à  peine  comme  des  jetons  bons  à 
marquer  les  points  à  la  bouillote.  Grande  erreur  que  ne  justifie 
pas  à  nos  yeux  l'état  d'infériorité  où  elles  sont  long-temps  restées. 
En  effet ,  ia  gravure  en  médailles  est  un  art  aussi  éminent  que  la 
sculpture  ou  la  peinture.  Cela  ne  peut  être  mis  en  doute,  aucun 
artiste  ne  viendra  le  nier.  Il  faut  qu'un  graveur  fasse  de  la  chair, 
de  la  barbe  ,  du  cuir  ,  des  étoffes  avec  du  bronze,  comme  un  sculp- 
teur avec  du  marbre.  Les  difficultés  sont  les  mêmes.  Le  génie  né- 
cessaire pour  les  vaincre  demande  autant  de  force,  et  les  beautés 
qu'il  enfante  ne  charment  pas  moins  tout  ce  qu'il  y  a  dans  l'homme 
de  sensible  aux  délicieuses  conventions  artistiques.  11  est  donc  ur- 
gent ,  si  l'on  ne  veut  pas  laisser  retomber  cet  art  dans  la  médio- 
crité ,  qu  il  soit  spécialement  encouragé.  Au  lieu  de  cela,  disons-le, 
41  trouve  aujourd'hui  moins  d'aide  que  jamais  dans  le  gouverne- 
ment. La  chambre  ,  en  liant ,  par  une  de  ces  décisions  inconsidé- 
rées qu'elle  laisse  échapper  avec  une  aimable  nonchalance,  en 
liant  ,  dis-jc  ,  le  musée  des  médailles  à  la  monnaie  des  espèces  , 
en  l'attachant  ainsi  au  ministère  des  finances  comme  à  un  corps 
mort ,  l'a  voué  à  sa  perte.  Les  graveurs  ne  savent  plus  où  s'adres- 
ser. A  quelque  porte  qu'ils  frappent ,  eux  qui  ont  plus  besoin  que 


REVUE    DE    PARIS.  269 

tous  autres  d'être  soutenus  par  l'état ,  puisqu'ils  exercent,  comme 
nous  venons  de  le  démontrer  ,  un  art  sans  gloire  dans  le  public  et 
sans  dédommagement  pécuniaire,  on  leur  répond  :  «  Nous  n'avons 
pas  d'argent  pour  vous.  »  D'un  autre  côté,  je  vous  laisse  penser 
si  le  ministre  des  finances,  leur  protecteur  naturel  ,  comprend  un 
mot  à  ce  qu'ils  lui  disent  pendant  qu"il  cherche  à  se  tirer  d'affaire 
avec  son  milliard. 

Le  fait  est  que  depuis  la  révolution  de  juillet,  on  n'a  commandé 
que  trois  médailles! 

Il  est  à  désirer  que  la  chambre  revienne  vite  sur  son  vote ,  et 
que  la  gravure  rentre  dans  le  département  des  beaux-arts  pour 
vivre  à  son  budget.  Il  ne  faut  pas  la  laisser  périr;  c'est  par  elle 
que  les  principaux  événemens  d'un  pays  se  transmettent  à  la  posté- 
rité. Les  médailles  sont  des  extraits  du  Moniteur  frappés  en  or, 
des  allégories  où  les  nations  qui  suivent  savent  trouver  un  sens 
parfaitement  clair,  une  histoire  métallique  que  l'on  vient  consul- 
ter quand  le  temps  a  dévoré  quelque  partie  de  celle  écrite  dans  les 
livres.  Nous  regardons  la  numismatique  comme  tellement  essen- 
tielle ,  que  nous  voudrions  qu'on  s'en  occupât  spécialement.  D'a- 
bord, il  faudrait  la  détacher  de  la  monnaie  des  espèces  ;  le  directeur 
de  la  Monnaie  n'a  rien  à  faire  avec  les  médailles  ,  c'est  un  fermier 
exploitant  le  balancier  de  l'état  ;  pas  autre  chose.  Pourvu  qu'il 
frappe  beaucoup  ,  peu  lui  importe  ce  que  ce  soit,  boutons  de  cu- 
lottes ou  médailles  ;  il  n'y  voit  et  ne  doit  naturellement  y  voir  que 
ce  qu'il  en  Tetire.  Une  autre  amélioration  encore  serait  d'arracher 
au  gouvernement  le  droit  qu'il  s'est  arrogé  de  frapper  seul  des  mé- 
dailles ,  sous  on  ne  sait  quel  vain  prétexte  de  garantie. 

Après  la  révolution  de  juillet,  chacun  reprit  la  faculté  de  frap- 
per à  son  loisir  ,  et  l'administration  ne  dit  mot  5  mais  aujourd'hui 
que  tout  ce  peuple  révolté  est  rentré  dans  l'ordre  ,  on  prétend  qu'elle 
s'occupe  de  regagner  son  ancien  privilège.  Nous  voudrions  qu'elle 
pût  seulement  stipuler  que  ses  commandes  seraient  frappées  à  l'Hô- 
tel des  Monnaies.  Il  n'y  a  pas  plus  déraison  pour  que  le  gouverne- 
ment garde  le  monopole  du  balancier,  qu'il  n'y  en  aurait  pour  qu  il 
gardât  celui  des  presses  à  imprimer  ou  à  lithographier.  C'est  une 
absurdité  de  prétendre  que  cela  est  exigé  par  la  tranquillité  publi- 
que ;  une  médaille  n'est  pas  plus  dangereuse  qu'une  brochure  ou  un 
dessin  ,  et  les  tribunaux  ,  que  l'on  ne  ménage  guère  pour  ces  sortes 
d'affaires, condamneraient  tout  aussi  bien  qu'un  article  du  National^ 
10  23. 


270  REVUE    DE    PARIS. 

le  coin  qui  tendrait  au  renversement  du  gouvernement  du  roi.  Si 
l'on  vient  dire  que  l'état  perdra  alors  le  droit ,  qu'il  né  doit  certai- 
nement pas  perdre ,  de  vérifier  le  titre  de  l'or  et  de  l'argent  em- 
ployés dans  les  médailles,  nous  répondrons  que  cette  vérification 
ne  sera  pas  plus  difficile  que  celle  du  métal  des  bijoux  ,  et  pourra , 
sans  aucune  espèce  d'inconvénient,  s'exercer  de  la  même  manière. 
Il  se  présente  ici  d'ailleurs  une  question  de  bonne  foi ,  car  il  ne 
faut  pas  perdre  de  vue  que  le  monopole  exercé  par  le  fermier  de  la 
Monnaie  le  met  à  même  ,  non-seulement  de  soigner  aussi  peu  une 
médaille  que  nos  pièces  de  100  sous  ,  mais  encore  d'en  taxer  la  fa- 
brication au  prixqui  lui  convient.  A  ce  propos  ,  nous  demanderons 
où  l'administration  prend  le  droit  de  retenir  pour  les  bibliothèques 
de  S.  M.  Louis-Philippe,  sur  toutes  les  médailles  que  l'on  fait 
frapper  ,  six  épreuves  en  sus  des  quatre  épreuves  voulues  par  la  loi  ; 
il  nous  semble  qu'elle  use  un  peu  de  l'argument  du  loup. 

Nous  pourrions  fournir,  pour  motiver  les  encouragemens  à  don- 
ner à  la  gravure,  des  raisons  d'une  importance  presque  politique» 
il  ne  s'agit  pas  uniquement  de  la  dignité  du  pays,  faible  considé- 
ration pour  nos  hommes  d'état  qui  auraient  honte  sans  doute  de 
transmettre  par  la  numismatique  leurs  actes  àla  postérité  ,  il  s'agit 
aussi  de  la  sécurité  publique  et  commerciales  Un  gouvernement 
financier  ne  devrait  pas  ignorer  que  les  monnaies ,  les  billets  de 
banque,  les  poinçons,  les  timbres,  les  contrôles  d'or  et  d'argent 
sont  du  domaine  de  la  gravure  en  creux  ,  et  que  plus  les  artistes 
auxquels  ces  travaux  sont  confiés  seront  habiles  ,  plus  les  contre- 
façons seront  difficiles. 

Avant  d'en  finir  sur  ce  sujet,  nous  exprimerons  le  vœu  que  l'on 
établisse  au  Musée  une  collection  d'empreintes  de  médailles  antiques 
et  modernes,  où  le  public  et  les  artistes  pourront  aller  s'inspirer  et 
s'instruire,  comme  dans  les  galeries  du  Louvre  ,  parla  statuaire  et 
la  peinture.  C'est  sans  doute  parce  que  l'on  s'est  toujours  si  peu 
occupé  chez  nous  de  faire  connaître  l'art  numismatique ,  que  le 
public  l'apprécie  aussi  mal.  M.  Ch.  Leuormant  a  déjà  commencé  à 
la  Bibliothèque  une  collection  dans  le  genre  de  celle  que  nous  dési- 
rons ;  mais  elle  est  bornée  aux  possessions  de  la  Bibliothèque  et 
nécessairement  incomplète  ;  elle  n'est  d'ailleurs  connue  que  du 
petit  nombre  d'initiés  admis  dans  le  sanctuaire  ,  dont  on  cache  les 
plua  précieuses  reliques  les  jours  où  Ton  veut  bien  permettre  au 
public  fl'aller  voir}  il  faut   ajouter   aussi  que  la    valeur  de  toute* 


REVUE    DE    PARIS^  271 

ces  pièces,  presque  toutes  d'or  ou  d'argent  ,  les  rend  d'une  com- 
munication fort  difficile  ,  tandis  qu'un  cabinet  de  belles  empreintes 
en  plâtre  ou  en  soufre  offrirait  à  tout  le  monde  des  moyens  d'étude 
qui  nous  sont  refusés.  N'oublions  pas  de  faire  remarquer,  en  ter- 
minant, que  ces  monumens  de  tous  les  âges,  depuis  l'antiquité  la 
plus  reculée  jusqu'à  nous,  donneraient  des  renseignemens  exacts 
sur  le  costume  et  les  personnages  historiques  dont  les  médailles 
représentent  l'effigie.  Il  est  à  craindre  que  la  parcimonie  et  l'insou- 
ciance ne  nous  privent  longtemps  des  avantages  qu'aurait  la  réa- 
lisation d'une  pareille  idée  j  le  Trésor  de  Numismatique  y  sup- 
pléera pour  les  particuliers  ,  et  il  aura  le  mérite  de  renfermer  dans 
un  volume  peu  considérable  tous  les  matériaux  qui ,  disposés  chro- 
nologiquement dans  un  Musée,  occuperont ,  nous  l'avouons  ,  une 
très-grande  place. 

Nous  voici  revenus  au  Trésor.  Il  est  en  pleine  marche ,  il  a  atta- 
qué ses  trois  grandes  catégories  :1a première,  par  la  série  des  bas- 
reliefs  du  Parthénon  ,  la  seconde,  par  la  série  des  sceaux  et  des 
médailles  françaises  et  italiennes  ;  la  troisième,  par  le  recueil  de 
celles  de  la  révolution.  La  beauté  de  travail  des  médailles  françai- 
ses et  italiennes  est  extraordinaire;  ce  sont  là  de  nouvelles  et  su- 
perbes choses  ,  généralement  ignorées  du  public  ,  et  dont  nos  mé- 
dailles contemporaines  ne  peuvent,  comme  nous  l'avons  dit,  donner 
aucune  idée.  Ces  pièces  ont  d'autant  plus  de  prix,  que  chacune 
d'elles  est  accompagnée  de  son  revers.  Or,  le  revers  est  la  partie 
capitale  d'une  médaille;  c'est  dans  la  composition  de  ces  sortes  de 
tableaux  que  l'artiste  peut  donner  carrière  à  son  génie,  se  livrer 
à  son  imagination  et  montrer  les  ressources  de  son  savoir.  Avec 
une  certaine  habitude  de  métier,  on  peut  arriver  à  tailler  conve- 
nablement une  tête;  mais  il  n'en  est  pas  de  même  d'un  revers  :  il 
faut  là  de  l'invention  et  de  l'exécution  libre  ;  aussi  est-ce  toujours 
là  que  se  dévoile  le  talent  des  uns  et  l'impuissance  des  autres.  Ce- 
pendant on  ne  s'occupe  en  général  que  des  têtes,  parce  qu'elles 
sont  portraits.  Pour  vingt  faces  que  l'on  trouve  dans  une  collec- 
tion ,  il  n'y  a  quelquefois  pas  deux  revers  ,  et  encore  ne  sait-on 
souvent  pas  à  quels  personnages  elles  appartiennent;  les  éditeurs 
ont  compris  ce  qu'il  y  avait  d'inexact  ,  de  fâcheux,  dans  une  sem- 
blable méthode  ,  et  ils  donnent  leurs  médailles  complètes.  Ce  soin 
prête  à  l'ouvrage  un  attrait  que  nous  ne  nous  attendions  pas  à  y 
trouver  ;  il  y  a   tel  revers  qui  a  presque  un  parfum  de  chronique 


272 


REVUE    DE    PARIS. 


la  flatterie  de  l'artiste  ou  la  vanité  du  modèle  y  sont  écrites  d'une 
manière  indélébile.  N'ont-ils  pas  osé,  par  exemple,  comparer 
Henri  III  à  Alexandre  ,  et  dire  de  Charles  IX  qu'il  serait  plus  grand 
qu'Hercule?  Les  siècles  ont  beau  passer,  les  bommes  restent  les 
mêmes  ! 

La  série  des  sceaux  rendra  fort  heureux  ceux  qui ,  dévoués  aux 
recherches  de  l'art,  trouvent  des  jouissances  infinies  à  étudier  ses 
premiers  pas  dans  les  œuvres  antérieures.  La  reproduction  de  ces 
magnifiques  ouvrages  est  réellement  merveilleuse  ;  les  exquises 
finesses  que  les  artistes  du  moyen  âge  prodiguaient  dans  leurs 
moindres  travaux,  sont  rendues  comme  par  miracle,  et  ont  tant 
de  relief  qu'il  vous  semble  parfois  avoir  une  empreinte  sous  les  yeux. 

Ainsi  que  nous  le  disions  tout  à  l'heure  dans  l'espèce  d'histoire 
de  la  gravure  que  nous  avons  essayée,  on  trouve  ,  entre  les  mon- 
naies des  empereurs  d'Occident  et  les  médaillons  du  quinzième 
siècle  ,  une  lacune  qui  ne  peut  être  remplie  que  par  les  sceaux  ; 
c'est  là  qu'il  faut  aller  prendre  la  numismatique  du  moyen  âge.  — 
L'usage  des  sceaux  remonte  à  la  plus  haute  antiquité  :  c'étaient  d'a- 
bord des  cachets  employés  pour  conserver  le  secret  des  lettres  ou 
des  portes  sur  lesquelles  on  les  apposait;  puis  ils  devinrent  une  re- 
présentation de  l'autorité  ou  de  la  foi  de  celui  qui  scellait  j  les 
Francs  adoptèrent  cet  usage,  et  le  Trésor  donne  des  empreintes  qui 
remontent  de  la  manière  la  plus  autbentique  jusqu'à  Thierry  III 
(  Tèoderik) ,  année  670,  c'est  le  plus  ancien  sceau  que  l'on  ait 
découvert.  Rois  ,  évêques,  abbés ,  comtes,  monastères  ,  communes  , 
chevaliers,  tout  le  monde  eut  un  sceau,  et  l'on  conçoit  que  des 
recherches  faites  avec  habileté  dans  les  archives  des  provinces  et 
des  couvens  puissent  fournir  une  suite  nombreuse  de  pièces  entiè- 
rement inédites,  aussi  utiles  pour  l'histoire  que  pour  l'art.  Sous  ce 
point  de  vue ,  nos  chancelleries  et  nos  archives  sont  des  mines 
encore  vierges  et  abondantes  ,  malgré  les  pertes  énormes  en  ce  genre 
que  nous  avons  faites  de  toutes  les  manières.  On  sait  qu'au  temps 
des  malheurs  de  la  patrie,  que  je  ne  voudrais  pas  rappeler  ,  les 
Russes  se  chauffèrent  pendant  trois  jours  avec  la  cire  des  chartes 
de  la  ville  de  Dijon. 

Il  n'y  avait  que  les  bulles  de  papes  ,  d'empereurs  et  de  rois,  qui 
fussent  en  or  ,  toutes  les  autres  étaient  en  cire ,  et  M.  Depaulis  est 
le  premier ,  je  pense ,  qui ,  songeant  à  l'intérêt  que  pouvaient  avoir 
ces  monumcne,  se  soit  occupé  de  conserver,  par  le  Boula;  c,  les  pré- 


REVUE    DE    PARIS.  2.1ï> 

cieux  restes  que  leur  fragilité  fait  disparaître  chaque  jour  ;  il  & 
aussi  rassemblé  tout  ce  qu'il  y  a  de  plus  curieux,  comme  person- 
nages historiques,  costumes,  blasons  et  détails  d'omemens.  Le 
Trésor ,  avec  ses  vastes  relations  ,  poussera  plus  loin  encore  ses 
investigations,  et  il  commence,  en  attendant,  par  donner  les 
seaux  de  tous  les  rois  et  reines  de  France.  Ceux  de  Thierry,  de 
Clovis  III ,  de  Childebert  III  et  de  Chilpéric  II ,  sont  des  têtes  de 
face  à  longue  chevelure  ,  et,  quoiqu'ils  soient  du  travaille  plus 
sauvage,  nous  les  préférons  à  ceux  de  Charlemagne  et  de  ses  suc- 
cesseurs,  qui  ne  sont  autres  que  des  pierres  antiques  ,  dont  ces 
princes  ,  de  leur  autorité  de  barbare-  ,  ont  tout  simplement  fait 
leurs  portraits  ;  ce  qui  donne  à  croire  que  les  germes  d  art  aperçus 
sous  les  premiers  conquérans,  avaient  péri  faute  d'êtres  fécondés. 
On  est  forcé  d'en  venir  à  Robert ,  second  roi  de  la  troisième  race  , 
pour  trouver  un  sceau  du  temps  et  du  pays.  C'est  donc  de  996 
qu'il  faut  dater  la  mise  en  marche  de  l'art  national ,  et  encore 
sommes-nous  obligés  de  reconnaître  qu'il  a  tout-à-fait  le  style  du 
Bas-Empire  jusqu'à  Louis  YUI.  La  plus  belle  période  de  notre 
gravure  en  creux  commence  à  Louis  IX  5  elle  se  développe  tout-à- 
coup  magnifiquement,  et  l'on  verra  que  les  sceaux  de  Philippe-le- 
Hardi  et  de  Philippe-le-Bel  possèdent  un  caractère  de  simplicité 
et  de  grandeur  admirables  \  ceux  de  Marie  ,  femme  de  Philippe  III, 
et  de  Jeanne,  première  femme  de  Philippe  IV,  ont  tant  de  pureté 
dans  les  poses  ,  tant  de  grâce  dans  les  ajustemens,  qu'il  est  im- 
possible de  rien  voir  de  plus  charmant  au  monde.  Nous  nous  sou- 
venons ici  que  M.  Depaulis,  lorsqu'il  nous  montrait  sa  collection, 
nous  fit  remarquer,  en  nous  mettant  nombre  de  preuves  sous  les 
yeux  ,  que  les  œuvres  d'Angleterre  ,  d  Allemagne  et  d'Aragon  ,  ri- 
valisaient alors  de  grand  goût  avec  la  France.  C'est  effectivement 
à  cette  époque  que  l'art  chrétien  était  à  son  apogée,  et  que  le 
treizième  siècle  envoyait  par  toute  la  terre  ces  colonies  de  prodi- 
gieux ouvriers  qui,  en  bâtissant  les  cathédrales  de  Cologne ,  de 
Milan,  de  Strasbourg,  d'Anvers  et  de  Cantorbéry  ,  laissèrent 
tomber  dans  les  miniatures  sculptées  dont  nous  nous  occupons  , 
tout  ce  que  le  gothique    a  d'élégance  et  de  suavité. 

Plus  tard, le  style  conserve  de  la  noblesse;  mais  il  se  fait  moins 
large  et  moins  sévère  à  mesure  qu'il  approche  de  Louis  XIV  et  de 
Louis  XV,  sous  lequel  il  devient  faux  et  maniéré. 

Rien  de  plus  attrayan  à  suivre  que  ces  phases  diverses    de  l'art 


274  REVUE    DE    PARIS. 

français;  c'est  une  étude  où  nous  avons  réellement  trouvé  du  charme. 
On  s'attache  à  ce  travail ,  auquel  tant  de  siècles  viennent  apporter 
leur  tribut  ;  on  vit  ainsi  dans  le  passé,  et  pour  moi  je  rends  par- 
ticulièrement grâce  au  Trésor  d'avoir  donné  les  empreintes  telles 
que  le  temps  les  a  transmises  ,  usées  ou  non  ,  dans  toute  l'intégrité 
de  leur  naïve  facture.  Ceux  qui  veulent  de  l'amusant  partout  se 
plaindront  peut-être  d'avoir  quelques  planches  où  l'on  distingue 
à  peine  une  tête  ou  une  draperie  ;  il  n'y  a  pas  à  les  écouter.  11  eût 
été  bien  facile ,  il  est  vrai  ,  de  faire  des  restaurations  ;  mais  heu- 
reusement les  éditeurs  ne  l'ont  point  osé ,  ou  plutôt ,  disons  mieux, 
à  en  juger  par  le  beau  sentiment  dont  leur  ouvrage  est  relevé,  ils  n'en 
ont  pas  été  tentés  ;  ils  voulaient  faire  œuvre  d'artistes  et  non  d'arran- 
geurs, lis  gravent  la  médaille  fruste,  floue,  effacée,  ou  conservant  à 
peine  de  trace  selon  qu'elle  arrive  àleurs  mains,  telle  qu'elle  est  enfin; 
et  ce  respect  religieux  pour  tous  les  morceaux  qu'ils  publient  fera  du 
Trésor  de  Numismatique  un  ouvrage  réellement  infaillible,  et  que 
l'onpourra  consulter  comme  renfermant  la  vérité  absolue.— Toute  res" 
tauration  dans  les  choses  d'art  n'est  toujours  et  ne  peut  toujours  être 
qu'une  conjecture,  et  lorsqu'on  songe  à  l'imagination  exubérante  des 
artistes  du  moyen  âge  ,  ou  à  la  majestueuse  solidité  des  anciens,  on 
reconnaît  qu'il  est  déraisonnable  de  vouloir  se  mettre  à  leur  place. 
Il  faut  regretter  amèrement  ce  qui  est  perdu  ,  mais  il  faut  garder 
sans  y  porter  une  main  sacrilège  ce  qui  est  conservé.  — On  ne  pou- 
vait donc  mieux  comprendre  que  l'ont  fait  les  éditeurs  du  Trésor, 
et  leur  propre  intérêt,  et  celui  de  l'art;  cela  est  si  vrai,  que  la 
série  des  bas-reliefs  du  Parthénon  est  la  moins  intéressante  de  tou- 
tes, malgré  le  magique  effet  de  son  exécution.  Les  restitutions 
consommées  en  Angleterre  sur  ces  admirables  marbres  sont  souvent 
trop  défectueuses  ,  et  nous  sommes  persuadé  que  si  l'on  avait  opéré 
une  réduction  exacte  des  bas-reliefs  purs,  la  publication  de  cette 
série  aurait  eu  une  valeur  qu'elle  est  d'autant  plus  loin  d'avoir, 
qu'elle  n'offre  en  définitive  que  la  copie  d'une  copie. 

Il  nous  reste  à  parler  des  médailles  de  la  révolution;  elles  sont 
plus  précieuses  comme  souvenirs  contemporains  que  de  toute  autre 
manière.  Sous  le  rapport  de  l'art ,  nous  avons  déjà  dit  ce  que  nous 
en  pensons  ,  c'est  par  leur  extrême  imperfection  qu'elles  excitent 
la  curiosité.  D'après  toute  apparence  ,  chacun  faisait  alors  une  pe- 
tite médaille  à  son  usage  particulier ,  selon  que  l'événement  du 
jour  ou  le  rêve  de  la  nuit  l'inspirait,  et  il  faut  convenir  que  leur 


REVUE    DE    PARIS.  275 

grossièreté  une  fois  admise,  elles  ont  une  grande  valeur  historique. 
Quoi  de  plus  étrange  que  le  buste  d'un  père  Duchesne  royaliste',  car 
il  y  eut  beaucoup  de  pères  Duchesne.  Quoi  de  plus  étrange  que 
celui-là,  une  hache  sur  l'épaule,  un  pistolet  dans  la  ceinture,  une 
pipe  à  la  bouche,  et  portant  pour  exergue  :  «  Le  père  Duchesne, 

f ,  bon  patriote  !  n  Ou  bien  encore  cet  homme  couché   devant 

la  Bastille ,  et  disant  ,  en  se  dégageant  des  fers  dont  il  est  chargé  : 
«  Ma  finte,  il  était  temps  que  je  m'éveilise ,  car  l'opresion  de  mes 
fers  me  donions  le  cochemar  !  n  Beaucoup  de  ces  pièces  sont  en 
plomb  provenant  de  la  Bastille;  d'autres  sont  de  véritables  pam- 
phlets coulés  en  bronze,  où  l'instinct  populaire  éclate  avec  énergie 
et  se  révèle  par  des  saillies  d'une  trivialité  fort  originale  ,  comme 
dans  celle  frappée  sans  doute  à  propos  des  états-généraux  ,  qui 
montre  d'un  côté  les  trois  ordres  représentés  par  un  guerrier  ,  un 
prêtre  et  un  laboureur  ,  et  de  l'autre  des  chats  qui  se  battent ,  avec 
cette  légende  :  «  C'est  ici  que  les  chats  se  peignent!  >-  C'est  de 
l'histoire  en  veste. 

Si  aucune  critique  n'est  venue  se  mêler  à  nos  éloges,  c'est  que  le 
7Vtfsornous  paraît  réellement  remplir  toutes  les  conditions  du  bien; 
d'ailleurs  quelques  détails  manquant  parfois  de  finesse,  une  trop 
grande  uniformité  de  ton, quelque  chose  d'un  peu  monotone  et  plombé 
dans  l'aspect  général,  sont  les  seuls  reproches  qu'on  puisse  lui  adres- 
ser; mais  de  tels  défauts  ne  sont-ils  pas  inévitables  ,  ne  tiennent- 
ils  pas  aux  perfections  même  de  ce  genre  de  gravure;  n'est-ce  pas  le 
vice  fatalement  attaché  à  toute  qualité ,  le  cachet  de  notre  misère 
humaine  qui  ne  laisse  rien  sortir  de  complet  de  nos  mains,  un 
nouveau  témoignage  enfin  de  l'infirmité  native  qui  se  montre  dans 
les  moindres  œuvres  de  l'homme  .  et  qui  ne  lui  fait  toujours  ache- 
ter le  bien  qu'au  prix  du  mal  ?  Aurait-on  pu  sauver  ce  qu'il  y  a 
de  désagréable  dans  l'inflexible  rigidité  de  la  mécanique,  en  impri- 
mant d'une  teinte  différente  les  pièces  d'un  métal  différent  ?  Nous 
n'en  savons  rien  ,  et  nous  nous  contentons  de  livrer  cette  observa- 
tion à  l'examen  réfléchi  des  éditeurs.  Après  cela  ,  il  nous  reste  une 
dernière  remarque  à  faire  :  chaque  planche  est  accompagnée  d'un 
texte  explicatif  de  son  contenu  ;  or  ,  de  la  nécessité  où  l'on  était 
de  se  borner  à  des  notices  très-succinctes  ,  il  est  résulté  une  sé- 
cheresse et  une  aridité  que  nous  aurions  voulu  voir  pallier  da- 
vantage. Heureusement  le  texte  n'est  qu'une  partie  très-secondaire 
d'un  pareil  ouvrage,  et  doit  être  regardé  comme  une  table  raison- 


^76  REVUE    DE    PARIS. 

née  des  matières.  Au  reste,  c'est  peut-être  parce  qu'on  a  voulu  faire 
plus  que  de  besoin  ,  qu'il  est  devenu  fautif.  M.  Ch.  Lenormant 
atteindra  mieux  le  véritable  but ,  en  ménageant  son  incontestable 
savoir,  en  se  gardant ,  par  exemple  ,  de  citer  le  trailé  d'équitation 
de  Xénopbon  à  propos  des  bas-reliefs  du  temple  de  Minerve. 

Résumons-nous  :  nous  considérons  le  Trésor  de  Numismatique 
comme  cligne  d'être  placé  à  côté  des  livres  du  siècle  d'Henri  Es- 
tienne  ;  la  pensée  de  libéralité  artistique  avec  laquelle  il  est  dirigé 
répond  à  toutes  nos  sympatbies,  et  la  baute  intelligence  que  l'on 
y  sent  présider  assure  un  véritable  monument  élevé  a  l'art  de  tous 
les  temps  et  de  tous  les  pays.  Nous  nous  félicitons  qu'il  ait  été 
conçu  et  qu'il  s'exécute  dans  le  nôtre,  et  nous  nous  réjouissons 
surtout  que  la  découverte  de  M.  Collas  permette  de  mènera  fin, 
pour  un  prix  proportionnellement  très-modéré  ,  une  entreprise 
utile  ,  essentielle  ,  excellente,  que  les  vingt  premiers  graveurs  de 
l'Europe  réunis  n'auraient  pu  même  aborder. 

T.   ScHOBLCHER. 


JACQUELINE  DE  BAVIERE, 


DRAME  EPÏ  COQ  ACTES 


Deux  faits  littéraires,  fondemens  d'un  art  belge,  se  sont 
produits  simultanément  :  un  drame  national  et  un  public 
national.  Le  drame,  l'intelligence  d'un  seul  ,  qui  n'est  qu'un 
accident,  était  moins  difficile  à  rencontrer  que  le  public,  1  in- 
telligence de  tous,  qui  est  une  civilisation  entière. 

Nous  disons  l'intelligence  de  tous  :  l'artiste  trouvera  désor- 
mais, dans  son  pavs,  la  sympathie  qui  vient  de  l'appréciation  : 
il  y  aura  réaction  électrique  entre  la  fuule  et  lui  :  il  ne  s  é- 
puisera  plus  à  donner  son  magnétisme  sans  en  recevoir.  Cette 
réciprocité,  cette  correspondance  entre  celui  qui  crée  l'impres- 
sion et  ceux  qui  la  leçoivent,  entre  l'ame  législatrice  de  l'artiste 
et  les  âmes  obéissantes  des  masses  ,  est  pour  nous  ,  il  faut  le 
dire  ,  une  innovation  sociale. 

En  Belgique  la  population  francisée,  l'élément  littéraire 
grossit  de  jour  en  jour  et  tend  à  déborder  complètement  l'élé- 
ment qui  n'a  que  de  l'esprit  naturel  :  leur  borne  de  séparation 
que  l'instruction  déplace  sans  cesse  .  marque  les  empiétemens 
graduels  de  ce  public  qui  a  prodigué  au  drame  nouveau 
reconnaissance  et  estime.  La  population  des  non-liseurs  dimi- 
nue ,  la  population  des  salons,  des  cabinets  de  lecture,  des 
cours  du  musée  augmente  dans  une  proportion  relative.  L'im- 
primerie en  ajoutant  à  l'une,  le  temps  en  retranchant  de  l'au- 
tre, travaillent  en  concurrence  pour  la  civilisation. 

Avec  la  majorité  qui  s'en  va  ,  l'appui  cherché  par  l'écrivain 
n'était  pas  possible.  Un  mot  moderne  manque  dans  son  dic- 
10  24 


278  REVUE    DE    PARIS. 

tionnaire,  celui  de  producteur  immatériel  et  surtout  de  pro- 
ducteur littéraire  :  que  la  pensée  poétique  puisse  frapper  ses 
banknotes,  avoir  sa  monnaie  légale,  il  faudrait  toute  une  révo- 
lution intellectuelle  pour  en  pénétrer  son  entendement.  Cette 
majorité  comprend  le  producteur  avocat,  marchand,  militaire, 
mais  le  producteur  homme  de  lettres  est  à  ses  yeux  plus  qu'une 
fiction,  c'est  un  non-sens  ,  disons  plus,  une  déloyauté.  L'idée 
que  l'esprit  puisse  être  une  création  de  valeurs  ,  dérangeant 
toutes  ses  notions  sur  les  échanges  ,  la  voiture  de  M.  Scribe  , 
le  tilbury  de  M.  Janin  doivent  lui  sembler  à  la  lettre  de  véri- 
tables larcins  ,  des  délits  contre  la  propriété.  Aussi  le  belge 
des  anciens  jours  regarde-t-il  l'homme  de  lettres  ,  le  comédien 
et  l'escamoteur  non  autorisé  par  M.  le  bourgmestre  ,  comme 
trois  variétés  de  la  souche  parasite  :  il  va  jusqu'à  leur  appliquer 
une  épithète  identique  ,  vague  dans  son  esprit ,  mais  qui  doit 
cependant  avoir  à  peu  près  la  signification  des  Bohémiens  de 
Béranger  :  agréable  mélange  de  la  vie  aventureuse,  inconsi- 
dérée et  désavouée  des  individus  dont  le  rôle  se  joue  sur 
les  grandes  routes  et  dans  les  carrefours, et  sedénouesur  la  place 
publique.  Cette  épithète  est  celle  de  poète,  jwët  en  flamand. 
L'homme  qui  montre  le  diorama,  celui  qui  ramasse  un  gros  sou 
avec  la  bouche  ,  Talma ,  Vilmain  ou  Paganini  (si  son  imagina- 
tion pouvait  se  peindre  ces  trois  derniers  )  sont  pour  lui  indis- 
tinctement des  poët.  Poè't  est  l'expression  !a  plus  avancée  de 
son  mépris  ,  comme  avocat  est  l'expression  la  plus  avancée  de 
son  admiration  ,  l'étiquette  qu'il  place  sur  toutes  les  grandeurs 
humaines.  Parlez-lui  de  Bonaparte  :  Oh!  Bonaparte,  répon- 
dra-t-il ,  c'était  une  forte  tête  j  c'était  un  avocat  ! 

Pendant  que  se  préparait  cette  transformation  nationale  , 
un  jeune  belge  ,  avec  cette  audace  que  donne  une  vocation, 
accomplissait ,  dans  l'isolement  de  sa  pensée,  l'œuvre  qui  de- 
vait mettre  ce  public  à  l'essai.  A  cette  hardiesse  il  en  ajoutait 
une  autre,  celle  de  demander  un  succès  à  un  parterre  usé 
d'émotions,  au  moyen  d'une  intrigue  peu  pathétique,  d'une 
principale  passion  prise  dans  la  réalité,  mais  dans  Texceptionj 
en  un  mot ,  à  l'aide  d'un  intérêt  plutôt  poétique  que  populaire. 
Acceptant  le  drame  nouveau,  avec  sa  société  complète,  sa 
bigarrure  de  rangs  ,  de  sentimens  et  de  langages  ,  ses  nouvelles 
études  historiques, la  virilité  plus  forte  de  ses  caractères  et  ses 


REVUE    DE    PARIS. 


279 


grand  s  mouvemens  de  scène ,  mais  faisant  des  portraits  plutôt 
que  des  bas-reliefs  ,  mettant  l'analyse  du  cœur  au-dessus  de  ses 
tortures  ,  caractérisant  l'action  au  lieu  de  Fincidenter ,  en  un 
mot,  s'inspirant  plus  de  Victor  Hugo  que  d'Alexandre  Dumas. 
Cette  épreuve  faite  ,  il  a  pu  se  dire  :  Au  lieu  de  surprendre  le 
cœur  de  mon  public,  j  ai  captivé  sa  tête  j  donc  je  sais  peindre 
les  hommes  et  colorer  ma  pensée  :  pensée  et  style  ,  c'est  tout 
un  artiste.  Quelques  mots  sur  le  mécanisme  de  son  drame 
prouveront  qu'en  effet  il  n'a  pu  se  placer  au-dessus  du  charla- 
tanisme des  émotions  fortes,  qu'à  la  condition  de  savoir  ima- 
giner ,  observer  et  écrire. 

Il  y  a  dans  cette  pièce  un  amour  et  un  événement  politique  : 
l'événement  politique  a  pour  fond  le  tableau  des  mœurs  con- 
temporaines. Les  mœurs  chevaleresques  et  municipales  de  l'é- 
poque j  l'intervention  de  la  cité  ,  des  corporations  ,  dans  les 
démêlés  des  princes ,  la  peinture  de  cette  bravoure  prodiguée, 
de  ce  mépris  de  la  vie  des  autres  et  de  la  sienne  ,  espèce  de 
tempérament  typique  de  ce  temps  et  d'antithèse  du  nôtre: 
tout  ce  pittoresque, toutes  ces  dépenses  de  l'imagination  étaient 
indispensables  pour  attacher  à  une  action  qui  touche  peu  le 
spectateur.  Au  fond  il  lui  est  assez  indifférent,  dramatique- 
ment parlant, que  les  états  de  Marguerite  deviennent  la  proie 
du  Bavarois  ou  de  Philippe  de  Bourgogne.  Le  spectateur  n'en 
veut  pas  non  plus  beaucoup  à  l'époux  de  Marguerite.  Au  théâ- 
tre les  poltrons  ont  tort  ,  c'est  vrai  ;  mais  au  fond  le  duc  est 
un  sybarite  assez  aimable  ,  un  élève  anticipé  du  19e  siècle, 
qui  croit  que  la  vie  humaine  n'a  que  deux  pivots,  une  maîtresse 
et  un  cuisinier  ;  il  est  saint-simonien  et  gastronome  ,  vroilà 
tout.  Mais  ce  contraste  ingénieux  entre  la  femme  virile  et 
1  homme  efféminé  ,  ce  contre-sens  de  sexes  aide  à  la  vraisem- 
blance du  véritable  nœud  de  la  pièce,  qui  réside  dans  la  pas- 
sion partagée  de  Marguerite|et  Franz  de  Borsell,  dans  les  vicis- 
situdes de  cet  accord  un  peu  métaphysique  entre  deux  âmes 
qui  se  séduisent  mutuellement  par  leur  force. 

Ce  caractère  fondamental  de  Franz  démontre  les  similitudes 
détalent  qu'a  l'auteur  avec  Victor  Hugo  plutôt  qu'avec  Alexan- 
dre Dumas.  Dans  Borsell,  le  chevalier  est  théâtral  et  en  dehors, 
un  peu  Porie-St. -Martin  ;  mais  au  fond  se  trouve  une  pas- 
sion d'analyse,  des  révélations  de  notre  nature  intime,  qui  res- 


280  REVUE    DE    PARIS. 

semblent  bien  plus  aux  procédés  microscopiques  de  Marivaux 
qu'aux  grands  coups  de  brosse  de  nos  faiseurs  de  noir.  Aux 
grands  coups  de  brosse  .  les  émotions  des  masses. 

La  popularité  des  caractères  de  Dumas  est  bien  plus  grande 
aussi  que  celle  des  caractères  de  Victor  Hugo  ;  non  qu'ils  l'em- 
portent en  vérité  ,  mais  en  généralité  commune  ;  tout  le  monde 
s'est  passionné  comme  eux  et  peut  se  passionner  comme  eux. 
Tout  au  contraire  des  personnages  de  Victor  Hugo.  Une  sym- 
pathie sincère  avec  eux  vient  de  ce  que  soi-même  on  a  vécu, 
pensé ,  souffert ,  aimé ,  à  part  de  la  foule.  Prenons  pour 
exemple  lune  de  ses  moindres  créations  ,  Tribou'et. 

Triboulet  est  pris  dans  l'humanité,  mnis  dans  l'humanité 
exceptionnelle  :  on  trouve  de  ces  sensibilités  maladives  et,  pour 
ainsi  dire  ,  clandestines;  de  ces  malheureux  qui  ont  tout  cau- 
térisé de  leur  cœur  .  excepté  un  seul  point  sur  lequel  la  vie 
refoulée  tout  entière,  agit  avec  une  énergie  de  concentration 
effrayante.  Cyniques  ,  insensibles  sur  le  reste  ,  touchez  le  point 
excepté  de  la  mort  générale,  le  point  qui  aime, qui  souffre,  qui 
s'exalte  ,  et  vous  réveillez  les  sentimens  les  plus  sublimes  et 
les  plus  redoutables.  Victor  Hugo  a  mis  des  paradoxes  vrais  sur 
la  scène  ,  comme  Rousseau  a  mis  des  paradoxes  vrais  dans 
les  livres.  Chez  Victor  Hugo  ,  il  y  a  plus  de  profondeur ,  plus 
d'intimité,  plus  de  nouveauté  dans  les  passions  et  lescaraotères, 
plus  de  poésie ,  en  un  mot.  Chez  Dumas  ,  il  y  a  des  alternati- 
ves plus  terribles  sur  la  scène,  plus  d'an.viélé  dans  la  salle, 
plus  de  drame  enfin.  M.  Noyer  a  préféré  le  pinceau  de  l'au- 
teur de  Cromwell. 

Nous  ne  dirons  rien  de  l'action  politique  de  la  pièce  à  la- 
quelle l'intrigue  de  passion  s'incorpore  et  s'individualise  pour 
l'échauffer  et  la  faire  mouvoir,  parce  que  nos  confrères  ont 
rempli  cette  tâche  et  parce  que  le  drame  de  M.  Noyer  étant 
un  début  ,  nous  nous  sommes  occupé  bien  plus  de  son  talent 
que  de  son  œuvre  :  car  il  y  a  dans  cet  œuvre  ,  plus  encore  d  a- 
venir  que  de  succès.  C'est  pourquoi  nous  avons  tâché  de  mon- 
trer qu'il  a  soutenu  l'intérêt  plutôt  avec  les]  seules  ressources 
de  l'art  qu'avec  les  ressources  d'un  sujet  passionné.  Ses  ta- 
bleaux du  passé  amusent  constamment  l'imagination  ,  ses 
développemens  du  cœur  humain  attachent  toujours  la  pensée  : 
fc'il  n'attendrit  pas  à  un  égal  degré  ,  c'est  qu'il  ne  l'a  pas  voulu. 


REVUE    DE    PARIS.  281 

Nous  sommes  charmé  pour  l'auteur  qu'il  en  soit  ainsi.  Il  fera 
sangloter  quand  il  le  voudra  ,  sûr  de  savoir,  dans  tous  ses 
sujets  ,  se  montrer  peintre  et  écrivain.  Quant  au  stvle  ,  nous 
répéterons  un  jugement  qui  nous  paraît  juste  et  complet.  Sa 
manière  est  la  couleur  de  sa  pensée  :  il  est  pittoresque  sans 
cesser  d'être  naturel. 


10  24. 


CHRONIQUE  DE  PARIS. 


—     2  4    AOUT.    — 

Nous  avons  parlé,  dans  notre  précédent  volume,  de  l'attaque  du 
Constitutionnel  contre  M.  Villemain.  Yoici  comment  s'y  est  pris 
ce  journal ,  pour  procéder  à  cette  nouvelle  immolation  à  ses  dieux 
classiques. 

Le  Constitutionnel  a  supposé  qu'il  avait  vu,  le  19  août  1834 
une  femme  pleine  de  grâce  dans  l'esprit  et  dont  les  jugemens 
sont  d'une  justesse  exquise.  Que  le  Constitutionnel  ,  lui  consti- 
tutionnel qu'il  est,  ait  vu  pareille  femme  et  l'an  de  grâce  1834, 
c'est  pure  supposition  ,  vous  le  pensez  bien.  Toutefois  ,  la  fiction 
admise  ,  écoutez  quel  colloque  eut  lieu  entre  cette  femme  pleine 
de  grâces  et  le  Constitutionnel.  La  scène  eût  fait  à  elle  seule  la 
fortune  du  vaudeville-monstre. 

La  femme  pleine  de  grâces,  je  vous  en  dois  prévenir,  nourrissait 
quelque  estime  pour  le  talent  de  M.  Yillemain.  Afin  de  la  guérir  de 
ce  travers  ,  voici  la  ruse  à  laquelle  eut  recours  le  malin  Constitu- 
tionnel. 

—  «Vous  avez,  dit-il  d'abord  avec  bonbomie,  entendu  parler, 
madame,  de  boutiques  d'épiciers,  n 

Le  Constitutionnel,  qui  a  sa  droguerie  rue  Montmartre  ,  de- 
mandant en  la  même  année  de  grâce  1834  si  l'on  a  entendu  parler 
de  boutiques  d'épiciers,  n'est-ce  pas  impayable?  Mais  laissons-le 
poursuivre. 

—  «Vous  avez  entendu  parler,  madame,  de  boutiques  d'épi- 
ciers !  Eb  bien  !  un  de  mes  amis  a  découvert ,  non  pas  dans  une 
boutique,  mais  dans  le  fond  d'une  vieille  armoire,  un  manuscrit 
autographe    des   Précieuses    Ridicules  qui    renferme    deux    scènes 


REVUE    DE    PARIS.  283 

de  cette  pièce ,  que  Molière  a  retranchées  avant  sa  représenta- 
tion. » 

Certes  ,  vous  ne  le  nierez  pas  ,  les  boutiques  d'épiciers  venaient 
bien  inutilement  dans  la  ruse  du  Constitutionnel,  et  on  voit  claire- 
ment qu'il  n'en  a  parlé  que  par  pure  sympathie  pour  elles. 

Quoiqu'il  en  soit,  la  dame  pleine  de  grâces  et  de  curiosité  aussi 
demanda  instamment  que  le  manuscrit  de  Molière  lui  fût  com- 
muniqué. 

—  «  Je  ne  l'ai  pas  sur  moi  ,  dit  le  Constitutionnel. 

—  Mais  vous  devriez  savoir  au  moins  les  deux  scènes,  reprit  la 
dame  pleine  de  grâces  et  d'impatience. 

—  J'ai  mauvaise  mémoire,  répondit  le  Constitutionnel,  ou- 
vrant sa  tabatière,  je  me  rappelle  seulement  quelques  mots  de  Ma 
delon  qui  m'ont  frappé. 

—  Voyons,  voyons  ,  s'écria  la  dame  ne  se  possédant  plus. 

—  C'étaient  ceux-ci ,  je  crois  ,  dit  le  Constitutionnel  ,  se  frap- 
pant le  front.  «La  religion  a  ajouté  une  corde  de  tristesse  à  notre 
ame.  >»  —  «La  poésie  est  plus  une  ame  qu'un  langage.  »  —  ((Le 
»  roman  de  "Walter  Scott,  l'Abbé,  est  plus  vrai  que  l'histoire.» 
Et  il  se  mit  à  se  moquer  de  ces  phrases  avec  toute  la  finesse  de 
raillerie  qu'on  lui  sait.  Puis  il  se  tut. 

—  Que  Madelon  eût  dit  que  la  religion  avait  ajouté  une  corde 
de  tristesse  à  notre  ame,  et  que  la  poésie  est  plus  une  ame  qu'nn 
langage,  c'étaient  là  de  belles  et  simples  pensées  qui  ne  pouvaient 
scandaliser  bien  fort  M^e  fll#>>  (  La.  femme  pleine  de  grâces  est 
Mme  M...  maintenant.  )  Que  Madelon  eût  dit  aussi  du  temps  de 
Molière  que  l'Abbé  de  "Walter  Scott  était  plus  vrai  que  l'histoire  . 
peut-être  la  chose  semblait-elle  plus  singulière  à  Mrae  M...  5  mais 
elle  n'y  paraissait  point  songer  ,  et  sans  doute  elle  se  demandait 
où  le  Constitutionnel  en  voulait  venir.  Mais  elle    se  taisait  aussi. 

Ce  double  silence  durerait  peut-être  encore  à  l'heure  qu'il  est , 
si  le  Constitutionnel  n'avait  pas  souri.  Or  (il  l'avoue  lui-même  ) , 
il  devait  y  avoir  dans  son  sourire  plus  d'embarras  que  de  triomphe. 
Mm«  ]^  >#  s'en  aperçut  et  lui  en  demanda  la  cause. 

Le  Constitutionnel  n'eut  pas  la  force  de  dissimuler  davantage. 

—  Eh  bien:  oui ,  madame  ,  dit-il  se  levant,  je  souris  du  succès 
de  ma  supercherie.  Les  mots  qui  vous  ont  paru  avec  raison  si 
étrnnges  ne  se  trouvent  point   dans  une  pièce  inédite  de  Molière, 


\u 


REVUE     DE    PARIS. 


mais  bien  dans  le  cours  de  littérature  de  M.  Yillemain  ,  pages  a  4  . 
3o  et  35. 

A  cette  foudroyante  déclaration  ,  M^e  M... ,  observe  le  Consti- 
tutionnel ,  fut  interdite  d'étonnement. 

Cette  bonnête  dame  qui ,  malgré  son  intimité  avec  le  Constitu- 
tionnel, n'est  pas,  j'imagine,  totalement  dépourvue  de  tact  et 
d'esprit,  dut  être  étrangement  surprise  en  effet  de  ce  que  son  vieil 
ami  eût  pris  de  si  perfides  détours  pour  se  défaire  deM.  Yillemain, 
et  surtout  de  ce  qu'il  eût  cboisi  comme  argumens  décisifs  contre 
lui  les  trois  plus  belles  lignes  peut-être  qu'ait  jamais  écrites  cet 
habile  professeur. 

Dans  cette  inestimable  conversation  ,  dont  je  vous  ai  seule- 
ment extrait  la  substance ,  le  Constitutionnel  a  bien  encore 
trouvé  moyen  de  donner,  chemin  faisant,  quelques  coups  de  pied 
a  MM.  \ictor  Hugo  et  Lamartine  ,  cruauté  fort  gratuite  de  sa  part 
selon  moi;  attendu  qu'il  avait  déjà  tué  ,  de  longue  date  ,  ces  deux 
chétifs  poètes!  Mais  où  lb  Constitutionnel  a  prouvé  le  moins  de 
finesse  ,  c'a  été  au  dénouement  de  son  feuilleton  dramatique, 
lorsque,  résumant  ses  griefs  contre  l'auteur  du  Cours  de  Littéra- 
ture ,  il  lui  a  ingénuement  fait  un  crime  d'avoir  cherché  à  ra- 
baisser et  à  effacer  les  grands  écrivains  que  la  France  possédait  à 
l'aurore  de  la  restauration  ,  et  de  n'avoir  point  alors  combattu  pour 
des  principes  et  des  renommées  qui  lui  devaient  être  également  sa- 
crés. Ah  !  Constitutionnel  ,  vous  avez  montré  là  un  bon  bout  d'une 
bien  longue  oreille  !  C'est  vrai ,  si  M.  Yillemain  eût  dit  en  Sor- 
bonne  que  la  littérature  impériale  avait  ajouté  une  corde  d'inspi- 
ration à  notre  poésie  ;  —  que  Joconde  était  plutôt  une  élégante 
moralité  qu'un  opéra-comique  grossièrement  obscène  ;  —  que  Ma- 
mus  a  Minturnes  ou  Germanicus  étaient  plus  vrais  que  l'histoire  , 
ou  quelque  chose  d'approchant ,  vous  n'eussiez  point  assimilé  cela 
au  langage  de  la  Madelon  des  Précieuses  ridicules  ,  vous  n'eussiez 
point  brûlé  sans  pitié  M.  Yillemain  sur  le  même  bûcher  où  vous 
aviez  fait  un  si  magnifique  feu  de  joie  de  toute  la  littérature  ro- 
mantique. 

RÉIMPRFSSION  DE  CLAUDE  GUEUX. 

Quelques  semaines  après  la  publication  de  Claude  Gueux,  nou» 
avons  reçu  la  lettre  suivante  : 


REVUE  DE  PARIS.  2b5 

a  Dunkerque,  le  5 o  juillet  i834. 

Monsieur  le  Directeur  de  la  Revue  de  Paris  , 

»  Claude  Gueux,  de  Yictor  Hugo  ,  par  vous  inséré  dans  votre 
»  livraison  du  6  courant ,  est  une  grande  leçon  j  aidez-moi  ,  je 
»    vous  prie,  à  la  faire  profiter. 

»  Rendez-moi.  je  vous  prie,  le  service  défaire  tirer  autant  d'exem- 
»  plaires  qu'il  y  a  de  députés  en  France,  et  de  les  leur  adresser 
r>   individuellement  et  bien  exactement. 

»  J"ai  Fhonneur  de  vous  saluer. 

»   Charles  Carlier  ,  négociant.   » 

Pour  nous  ,  ces  quelques  lignes  constatent  un  fait  immense,  le 
progrès  des  idées.  Ce  que  tant  d'esprits  prévenus  avaient  qualifié 
jusqu'ici  de  rêves  et  d'utopies  ,  parait  vouloir  se  réaliser.  Les  idées 
marchent  et  pénètrent. 

Nous  croyons  inutile  de  faire  observer  la  noble  simplicité  qui 
règne  dans  la  lettre  de  M.  Carlier.  Il  a  raison,  Claude  Gueux  est 
une  grande  leçon.  Mais  sa  lettre  est  peut-être  une  leçon  plus  grande 
encore.  M.  Carlier  a  mis  son  titre  de  négociant  au  bas  d'une  sé- 
rieuse et  digne  chose j  il  a  signé  l'alliance  de  deux  forces  toutes- 
puissantes. 

Le  grand  poète  auteur  de  Claude  Gueux,  a  étéjustement  flatté 
de  cette  nouvelle  marque  de  la  sympathie  qui  escorte  tous  ses  tra- 
vaux. C'est  en  effet  le  plus  beau  triomphe  qui  soit  réservé  à  l'é- 
crivain .  que  de  voir  la  pensée  qu'il  sème  ,  s'élever  aussi  vite  et 
porter  des  fruits  aussi  inattendus.  Tant  de  théories  justement  loua- 
bles ont  passé  dans  ce  monde  sans  obtenir  l'attention,  et  encore 
moins  les  honneurs  de  la  pratique  ,  qu'on  doit  ne  pas  considérer 
comme  un  médiocre  événement  ,  l'accueil  empressé  qui  se  fait  au- 
jourd'hui à  toutes  les  intentions  loyales  et  pures  de  réformer  et  d'a- 
méliorer, de  sauver  et  de  conserver. 

Les  idées  resserrées  jusqu'ici  dans  un  cercle  inflexible  ,  gagnent 
de  tous  côtés.  Considérées  jusqu'à  présent  comme  le  domaine  de 
quelques-uns,  on  n'avait  garde  d'y  porter  la  main.  On  se  plaisait, 
pour  s'en  venger  peut-être  ,  à  les  laisser  à  l'état  de  vapeur.  Mais 
une  révolution  préparée  depuis  long-temps  s'accomplit  de  fond 


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REVUE   DE    PARIS. 


en  comble.  Chaque  classe  sent  qu'il  est  de  son  honneur  de  ne  pas 
Tester  étrangère  désormais  à  ce  vaste  mouvement  de  l'intelligence 
de  notre  siècle.  Chaque  classe  sent  que  la  véritable  philantropie 
ne  réside  pas  dans  tous  ces  vains  projets  ,  dont  l'ont  bercée  d'avi- 
des charlatans)  mais  dans  une  prompte  et  sage  propagation  des  lu- 
mières qui  instruisent,  conseillent  et  moralisent.  Mettre  chacun  à 
portée  d'une  science  réelle  et  conforme  à  son  état,  c'est  nous  mettre 
tous  à  portée  du  bonheur. 

Il  appartenait  à  une  des  classes  de  la  société  ,  qui  n'ont  pas  tou- 
jours témoigné  une  vive  sympathie  à  ces  nobles  et  bienfaisantes 
ambitions  ,  de  donner  à  cette  heure  une  marque  aussi  précieuse  de 
son  retour  vers  les  intérêts  spirituels.  La  lettre  de  M.  Carlier  est 
véritablement  une  grande  leçon,  un  avertissement  important.  Dans 
ce  moment  surtout,  où  les  membres  des  deux  Chambres  se  vouent 
si  exclusivement  aux  intérêts  matériels,  cette  lettre  d'une  négo- 
ciant qui  montre  une  si  vive  et  si  touchante  sollicitude  pour  une 
pensée  ,  ne  saurait  manquer  de  frapper  et  de  faire  beaucoup  réflé- 
chir ceux  qui  ont  l'œil  fixé  sur  le  pays.  Ce  négociant  est  électeur  t..ns 
doute;  et  n'est-ce  pas  un  progrès  nation?  1,  inmens?  ,  lorsque  ceux 
qui  font  les  législateurs  ,  voient  plus  loin  que  les  législateurs  eux- 
mêmes? 

C'est  aussi  un  symptôme  curieux  de  la  haute  influence  que  con- 
quièrent chaque  jour  les  capacités.  Si  ceux  qui  gouvernent,  et  parmi 
lesquels  nous  reconnaissons  avec  plaisir  des  volontés  fortes  et  intel- 
ligentes ,  daignent  y  nrendre  garco,  ne  is  ne  do-. tons  pas  qu'ils  ne 
;  ,  comme  nous,  dans  ce  simpie  fait,  la  nécessité  d'ouvrir  leurs 
raaga  des  hommt  rue  la  Fiance  adev  .e  d'elle-même  ,  et  si  large- 
iient.  Il  ne  faut  pas  oublier  que  l'intelligence  aussi  nomme  ses  dé- 
|  utés  ,  et  qu'il  serait  plus  habile  encore  que  généreux,  d'absorber 
dans  un  centre  commun,  pour  les  diriger  et  les  cidtiver,  ces  royau- 
tés qui  s'exercent  au  dehors,  la  plupart  du  temps  dans  un  but  hos- 
tile ou   individuel. 

Pour  notre  part ,  nous  remercions  sincèrement  M.  Carlier  de  la 
tonfiance  dont  il  a  bien  voulu  nous  honorer.  Ce  qu'il  attend  de 
nous,  nous  l'accomplirons  religieusement.  Nous  aussi,  nous  com- 
prenons que  notre  rôle  n'est  pas  d'être  spectateur  ,  que  nous  avons 
beaucoup  à  faire)  et  que  dans  un  temps  où  les  pouvoirs  sont  si  mal 
définis  ,  s'il  est  vrai  que  chaque  voix  de  la  presse  peut  autant  pour 
le  bien  que  pour  le  mal,  notre  devoir,  à  nous,  est  d'écarter  le» 


REVUK    DE     PARIS.  2ô7 

tentatives  coupables  et  de  coopérer,  en  les  aidant  de  notre  publi- 
cité, à  tous  les  efforts  généreux  des  hommes  intelligens. 


C'est  chose  assurément  curieuse  que  de  considérer  ce  qu'est  de- 
venue l'histoire  entre  les  mains  de  certains  fabricans  en  gros  qui 
font  dans  le  drame  historique.  Yoici  une  pièce  nouvelle,  intitulée 
Charles  III  et  l'Inquisition  ,  que  vient  de  nous  donner  la  Porte- 
Saint-.Martin  ,  une  pièce  ,  non  pas  en  dix  tableaux  ,  mais  en  quatre 
bons  actes,  dont  la  représentation  ne  dure  guère  moins  de  cinq 
heures;  en  somme,  une  pièce  de  l'aunage  ordinaire  de  celles  de 
ce  théâtre.  Charles  II  l  et  l'inquisition!  certes  ,  le  champ  était  vaste 
et  digne  d'être  exploité!  Et  il  ne  s'agissait  pas  ici  d'une  époque 
obscure  et  lointaine  ,  où  l'écrivain  ,  qui  va  chercher  les  matériaux 
de  sa  fable  ,  peut  s'autoriser  de  la  distance  et  de  l'incertitude  des 
faits  pour  leur  substituer  parfois  le  caprice  de  son  invention!  Char- 
les III,  après  avoir  occupé  le  trône  d'Espagne  vingt-neuf  ans,  est 
mort  en  1788  ,  à  la  veille  de  notre  révolution.  C'est  bien  la  vrai- 
ment de  l'histoire  contemporaine,  et  il  ne  faut  même  pas  être  oc- 
togénaire comme  M.  de  Tallejrand  ,  que  nous  avons  très-vivant  à 
Paris  à  l'heure  qu'il  est ,  pour  avoir  suivi  du  regard  les  mouvemens 
politiques  de  ce  règne.  Nous  comptons  en  notre  chambre  des  pairs 
et  en  notre  chambre  des  députés  ,  toute  jeune  que  soit  cette  der- 
nière ,  bon  nombre  d'honorables  vieillards  qui  vous  conteront  vo- 
lontiers quelle  surprise  causa  en  notre  France  très-chrétienne  encore 
alors  l'expulsion  des  jésuites  du  territoire  de  l'Espagne  très-catho- 
lique ,  par  un  fils  de  Philippe  V,  en  1767  ,  et  bien  d'autres  évé- 
nemens  de  même  date  accomplis  sous  leurs  yeux  au-delà  des  Pyré- 
nées. 

Il  était  donc  raisonnablement  permis  d'espérer  que  la  Porte- 
Saint-Marlin ,  après  tant  de  fantastiques  excursions  dans  le  do- 
maine historique,  en  abordant  le  siècle  dernier,  daignerait  nous 
montrer  enfin  un  peu  de  simple  vérité;  et,  quoique  l'on  sût  d'a- 
vance qne  louvrage  nouveau  qu'elle  nous  allait  produire  avait  été 
manufacturé  sous  la  raison  d'Epagny  et  compagnie,  nous  n'avions 
pas  absolument  renoncé  à  y  trouver  quelque  chose  qui  ressemblât, 
tant  mal  que  bien  ,   à  Charles  III. 

Cet  honnête  Charles  III,  si   vous  avez  vu  par  hasard  quelque 


*83  REVUE    DE   PARIS. 

portrait  ou  quelque  statue  de  lni  ,  ou  bien  seulement  une  pièce  de 
monnaie  où  ne  soit  point  trop  effacé  son  profil,  certes,  ses  traits 
seront  demeurés  profondément  gravés  en  votre  mémoire.  Son  nez 
surtout,  ce  nez  démesurément  long,  trompe  véritable,  qui  lui  eût 
été  si  funeste  s'il  eût  vécu  en  un  temps  de  souveraineté  populaire 
et  de  liberté  de  la  caricature  ,  son  nez  sera  venu  vous  visiter  sou- 
vent en  vos  nocturnes  cauchemars. 

D'ailleurs,  malgré  cet  interminable  nez  et  ces  gros  jeux  à  fleur 
de  tête  qui  la  font  ,  au  premier  aspect ,  si  grotesque,  vous  aimez 
cette  excellente  physionomie  où  se  peint  toute  la  bonté  ingénue 
du  caractère  de  ce  prince. 

Charles  111  ne  fut  nullement  un  philosophe,  ainsi  que Tont  si  légè- 
rement prétendu  certaines  éruditions  à  la  violette. S'il  se  laissa  entraî- 
ner à  quelque  prévention  contre  quelques  ordres  des  moines,  il  s'en 
fallut  de  beaucoup  qu'il  se  prit  d'aversion  pour  l'espèce  en  général. 
Cène  fut  pas  sans  de  longues  hésitations,  sans  une  résistance  pro- 
longée qu'il  sacrifia  les  jésuites  à  leurs  ennemis.  Ses  penchans  hu- 
mains et  clémens  ne  s'accommodaient  guère  de  l'esprit  cruel  et  en- 
vahissant de  l'inquisition  ;  fit-il  pourtant  contre  elle  beaucoup  plus 
que  n'avait  fait  son  prédécesseur  et  que  n'ont  fait  ses  héritiers?  Il 
l'empêcha,  comme  eux,  de  rallumer  les  bûchers  ,  voilà  tout  ;  mais 
osa-t-il  toucher  à  son  tribunal  et  ouvrir  ses  cachots  ?  Jamais.  Loin 
de  là .  il  la  laissa  suivre  publiquement  ses  procédures.  Il  lui  livra 
ceux  mêmes  qu'il  avait  choisis  pour  coopérateurs  dans  ses  plans 
de  réforme  administrative  et  philantropique.  Ce  fut  ainsi  qu'il 
souffrit  qu'Olavide  ,  son  agent  et  son  protégé,  le  fondateur  delà 
Caroline  et  des  autres  colonies  de  la  Sierra- Morena ,  fût  saisi  par 
elle ,  jugé  ,  condamné  et  relégué  dans  un  couvent  !  Et  tout  le  crime 
de  cet  homme  avait  été  de  ne  point  admettre  de  couvent  dans  ces 
oasis  d'industrie  et  d'agriculture  qu'il  avait  semées  sur  le  sol  fé- 
cond, mais  inculte  delà  Haute-Andalousie.  N'admirez-vous  pas 
aussi  avec  quelle  ingénieuse  équité  le  saint  tribunal  avait  appliqué 
en  l'espèce,  la  loi  du  talion  ?  Mettre  en  un  cloître  celui  qui  n'avait 
pas  voulu  mettre  de  cloître  en  ses  villes.  C'était  le  mieux  punir 
qu'en  le  brûlant  ! 

Non,  l'inquisition  n'a  point  été  frappée  à  moTt  par  Charles  III. 
Trois  révolutions  populaires  l'ont  trouvée  debout  encore  en  ce 
siècle  sur  le  sol  de  la  Péninsule,  et  il  est  bon  d'attendre  l'issue 
de  la  lutte  qui  s'v  livre  maintenant  pour  savoir  si  le  glaive  Ban- 


REVUE    DE    PARIS.  289 

glant  planté  par  saint   Dominique  au  pied  de  la   croix  à  côté  de 
l'olivier,  est  bien  tout-à-fait   déraciné. 

Non  ,  Charles  III  ne  fut  non  plus  rien  moins  qu'un  esprit  fort. 
Étudiez  un  peu  sa  vie  privée,  vous  l'y  trouverez  constamment  de 
foi  scrupuleuse  et  de  dévotion  étroite,  plein  de  confiance  naïve  aux 
reliques  et  aux  miracles.  Je  vous  conterais  ici ,  si  j'en  avais  le  loisir , 
tout  ce  qu'il  dépensa  de  trésors  pour  la  châsse  de  san  Isidro ,  ce 
bienheureux  laboureur,  le  patron  de  Madrid  ,  auquel  il  avait  voué 
un,  cuite  de  prédilection. 

Les  saints  authentiques  espagnols  bien  constatés  dans  la  Lé- 
gende,  quoique  le  nombre  en  soit  certes  fort  raisonnable,  ne  lui 
suffirent  même  pas  toujours,  tant  il  se  sentait  le  besoin  de  ces  in- 
tercesseurs sacrés!  Il  y  eut  plus  d'une  vénérable  personne  en  bonne 
opinion,  en  buena  opinion,  qu'il  prit  sous  sa  protection  de  leur 
vivant ,  et  qu'il  n'épargna  rien  pour  faire  placer  au  ciel  après  leur 
mort. 

Ce  serait  une  bien  divertissante  histoire  à  tous  dire  que  celle  de 
ce  frère  lai  ,  le  saint  de  son  temps  à  la  canonisation  duquel  il  mit 
le  plus  d'effort  et  d'amour-propre,  l'ne  nomination  de  saint,  tous 
ne  tous  en  doutez  point, ne  s'obtient  pas  d'embléeen  cour  de  Rome. 
Cela  coûte  fort  cher  d'abord.  On  passe  vénérable  plus  aisément  et 
à  meilleur  marché.  Et  puis,  pour  peu  que  Ton  soit  desservi  près  du 
saint-siége  ,  on  a  beau  avoir  de  l'or  et  des  protections,  on  n'arriTe 
jamais.  Ce  fut  le  sort  du  frère  lai ,  le  candidat  de  Charles  III.  L'af- 
faire se  traita  longuement  et  par  ambassadeurs.  Jamais  tant  de 
courriers  n'aTaient  été  expédiés  à  Rome.  Toute  cette  diplomatie  ne 
mena  à  rien.  Le  roi  de  l'Espagne  et  des  Indes  ne  put  obtenir  du 
pape  pour  son  frère  lai  un  exequatur  de  saint  dans  le  ciel. 

Ce  furent  au  surplus  les  jésuites  qu'on  accusa  d'avoir  entravé 
les  négociations  5  et  plus  tard  ce  grief  habilement  exploité  les  per- 
dit peut-être  à  Madrid. 

D'ailleurs,  c'est  justice  de  le  reconnaître,  Charles  III  est  le  seul 
prince  de  la  dynastie  des  Bourbons  qui  ait  fait  à  l'Espagne  que'que 
bien  matériel  un  peu  durable.  Que  si  ,  TOyageant  en  ce  pays  de 
communication  difficile,  au  milieu  de  ses  chaînes  de  montagnes 
continues  tous  allez  sûrement  (  sous  le  bon  plaisir  des  voleurs  tou- 
tefois) ,  par  une  route  solide  taillée  dans  le  roc  vif,  et  suspendue 
sur  les  précipices  5  si ,  au  lieu  d'en  être  réduit  à  passer  un  torrent  à 
la  nage,  vous  le  pouvez  traverser  sur  un  beau  pont  de  granit,  re- 
10  23 


290  REVUE    DE    PARIS. 

rnerciez  hardiment  Charles  III.  Les  vieux  chrétiens  ,  —  los  cristia- 
nos  viejos  , — s'écriaient  en  ces  dernières  années  que  Ferdinand  "VII 
avait  perdu  le  pays  en  y  souffrant  l'introduction  des  diligences. 
Charles  III  alors  est  le  grand  coupable  ;  c'est  lui  qui  avait  frayé 
cette  voie  de  perdition  en  faisant  des  ponls  et  des  chemins. 

Le  Charles  III  de  MM.  d'Epagny  et  Desyeux  est  un  écervelé  moi- 
tié fanatique  moitié  philosophe  dans  lequel  il  serait  assez  malaisé 
de  reconnaître  notre  véritable  Charles  III.  Mais  ce  personnage  si 
inconsistant  sera-t-il  au  moins  quelque  peu  dramatique  ?  Nous  ver- 
rons bien. 

Le  voici  d'abord  en  un  beau  palais  gothique  tout  doré,  bien  quo 
le  palais  royal  de  Madrid  ,  bâti  par  Philippe  Y  ,  soit  rigoureusement 
moderne  ,  et  qu'aucun  édifice  gothique ,  si  ce  n'est  l'église  du  cou- 
vent de  San-Geronimo ,  n'ait  survécu  en  cette  capitale  à  l'extinc- 
tion de  la  dynastie  autrichienne.  Mais  ceci  n'importe  guère  :  les 
palais  gothiques  ne  sont  pas  encore  tout-à-fait  hors  de  mode  au 
théâtre  ;  pourquoi  donc  Charles  III  n'aurait-il  pas  comme  un  autre 
son  palais  gothique  ? 

Charles  III  s'est  soudain  trouvé  si  vivement  épris  de  l'inquisi- 
tion, qu'il  a  congédié  son  premier  ministre,  dont  tout  le  tort  était 
de  ne  point  partager  cette  sympathie.  Mais  à  qui  va-t-il  confier  à 
présent  le  portefeuille?  On  lui  apprend  qu'un  jeune  homme  passe 
justement  dans  la  rue  ,  condamné  à  mort ,  et  mené  au  supplice, 
pour  avoir  tué  un  moine.  \oici  précisément  le  premier  ministre 
qu'il  fallait  à  Charles  III.  Le  condamné  reçoit  à  la  fois  sa  grâce  et 
le  portefeuille. 

Qu'arrive-t-il  pourtant?  Ce  que  le  roi  eût  bien  dû  prévoir,  s'il 
eût  eu  l'ombre  du  sens  commun.  Ce  jeune  tueur  de  moines  n'a  pas 
le  moindre  goût  non  plus  pour  l'inquisition  ,  et  au  contraire  se 
prononce  contre  elle  plus  rudement  encore  que  son  prédécesseur. 
Le  roi  se  fâche  de  cette  résistance,  mais  il  se  calme  prompte- 
ment  :  son  caprice  d'inquisition  lui  passe  aussi  vite  qu'il  lui  était 
venu.  Manuel ,  le  nouveau  président  du  conseil  ,  est  comblé  par 
son  maître  de  titres  et  de  dignités.  Le  roi  le  fait  coup  sur  coup 
noble  ,  duc ,  grand  d'Espagne  de  première  classe.  Un  laise-înain 
est  même  improvisé  à  son  bénéfice,  baisVmain,  par  parenthèse , 
fort  incorrect,  attendu  qu'à  la  cour  espagnole,  où  l'on  ne  plaisante 
pas  sur  l'étiquette  ,  on  n'a  jamais  baisé  les  mains  royales  debout 
et  cavalièrement,  comme  fout  messieurs  les  hidafgos  de  la  Porte- 


REVUE     DE    PARIS.  291 

Saint-Martin.  Ce  n'est  qu'a  genoux  et  arec  contrition  que  de  nos 
jours  encore  à  Madrid  on  est  admis  à  cet  honneur.  ' 

Mais  une  femme  vêtue  de  noir  avait  assisté  à  cette  cérémonie. 
Cette  femme,  c'est  Mariana  ,  qui  fut  la  première  maîtresse  de  Char- 
les III ,  et  la  mère  de  Manuel.  Mariana  reconnaît  Manuel  ;  Manuel 
reconnaît  sa  mère;  Charles  III  reconnaît  sa  maîtresse  et  reconnaîtra 
plus  tard  son  fils  ;  triple  reconnaissance  dont  votre  imagination 
peut  évaluer  la  somme  d'intérêt  et  de  pathétique. 

Le  roi  ne  se  possède  plus  de  contentement.  Il  répudiera  sa  femme 
pour  épouser  sa  maîtresse!  Il  déshéritera  son  fils  légitime  ,  l'infant 
don  Philippe,  et  lui  substituera  Manuel,  son  fils  naturel. 

Ce  n'est  pas  là  toutefois  le  compte  du  grand-inquisiteur  don  Te- 
lesforo,  qui  était  aux  écoutes  et  a  tout  entendu.  L'infant  doD  Philippe 
est  frappé  depuis  son  enfance  d'imbécillité;  mais  il  a  grandi  dans  la 
crainte  de  Dieu  et  d l'inquisition.  Ce  ne  serait  pas  l'inquisition  qui 
souffrirait  que  don   Manuel  usurpât  les  droits  de  ce  saint  enfant. 

Aux  grands  maux  les  grands  remèdes.  Une  conspiration  est  im- 
médiatement organisée  par  le  grand-inquisiteur  et  le  grand-cama- 
rero  du  palais. 

Nous  voilà  transportés  dans  les  redoutables  souterrains  de  l'in- 
quisition ,  au  milieu  des  roues  ,  des  chevalets  et  de  l'appareil  com- 
plet de  la  torture.  La  conspiration  marche.  Les  inquisiteurs  et  leurs 
familiers,  grands  d'Espagne  et  autres  ,  sont  réunis  en  comité  géné- 
ral. L'infant  don  Philippe  est  introduit  et  couronné.  On  se  défera 
de  don  Manuel  au  moyen  d'un  ingénieux  cachet  qui  perce  d'une 
piqûre  empoisonnée   la  main  qui  s'en  sert  pour   fermer  une  lettre. 

Charles  III,  sa  maîtresse  et  son  fils  couraient  de  gros  risques, 
n'eût  été  un  certain  Diego,  brave  Andalou  ,  qui,  poursuivi  de 
toits  en  toits  pour  avoir  tué  son  moine  aussi. est  tombé  dans  les  caves 
de  l'inquisition  par  un  de  leurs  soupiraux.  Diego,  caché  derrière  une 
horloge  ,  est  devenu  le  confident  involontaire  de  toutes  ces  trames. 
C'est  par  lui  qu'elles  seront  révélées  et  punies.  A  défaut  de  plume, 
d'encre  et  de  papier,  avec  son  poignard,  trempé  dans  sa  veine, 
il  écrit  rapidement  un  billet  au  roi  sur  un  lambeau  qu'il  arrache 
de  la  bannière  de  l'inquisition.  Un  second  soupirail,  communiquant 
à  la  rue,  est  la  boîte  aux  lettres  à  laquelle  Diego  confie  son  bil- 
let qu'un  passant  ramasse  et  porte  à  son  adresse.  Charles  III ,  averti 
à  temps ,  accourt,  suivi  de  sa  garde.  Toute  la  conspiration  est 
traquée  et  prise  en  son  souterrain  comme  en  une  souricière.  Est-c 


£93  REVUE    DE  PARIS. 

là  tout?  non  pas.  Manuel  se  pique  bien  encore  en  se  servant  du 
cachet,  mais  il  n'en  meurt  pas ,  attendu  qu'on  avait  oublié  d'y 
mettre  le  poison.  Diego,  afin  de  compléter  ses  bonnes  œuvres  de 
la  journée  ,  éventre  le  grand-inquisiteur  d'un  coup  de  poignard. 
Le  grand-inquisiteur  éventré  ,  il  est  évident  que  l'inquisition  ne 
pouvait  plus  subsister  en  Espagne,  et  voilà  pourquoi  Charles  III 
achève  la  comédie,  en  décrétant  l'abolition  à  perpétuité  du  saint 
tribunal. 

Cette  pièce,  en  somme,  si  scandaleusement  absurde  et  injurieuse 
à  l'histoire  qu'elle  soit ,  ne  manque  pas  d'un  certain  agencement 
vulgaire,  d'une  sorte  d'habileté  de  contexture  5  avec  un  style  pas- 
sable ,  peut-être  eût-elle  été  du  goût  de  cette  portion  de  public 
honnête  qui  se  réjouit  sincèrement  encore  à  la  peinture  des  crimes 
d'un  prêtre.  Mais  le  moyen,  telle  philosophie  que  l'on  ait  ,  de 
prendre  au  sérieux  un  pareil  drame  écrit  et  joué  surtout  comme  il 
est!  S'il  en  veut  décidément  tirer  quelque  parti,  je  ne  vois  ,  quant 
à  moi ,  pour  M.  Harel,  d'autre  ressource  que  de  faire  franchement 
de  Charles  III  et  l'Inquisition  un  second  tome  à  l'Auberge  des 
Adrets. 

—  Le  Fils  du  Prince,  qui  s'est  joué  à  l'Opéra-Comique  le  len- 
demain de  la  représentation  de  Charles  III  et  l:Ixquisition  ,  n'a- 
vait pas  au  moins  annoncé  par  son  titre  beaucoup  de  prétention 
historique;  aussi  le  public  n'en  a-t-il  rapporté  nul  désappointe- 
ment. Le  fils  du  prince  !  quoi  de  plus  vague  ?  Le  fils  de  quel  prince  ; 
Le  fils  du  prince  que  vous  voudrez.  Choisiss^z  vous-même. 

Destiné  par  son  père  à  un  illustre  mariage  de  convenance,  ce 
fils  du  prince  c'est  épris  d'une  pauvre  bergère  ,  et  l'a  en  secret 
épousée.  De  son  côté,  le  neveu  du  prince  ne  se  sent  pas  le  moin- 
dre penchant  pour  une  autre  grande  dame  à  laquelle  on  a.  pi  omis 
sa  main.  Il  n'a  pas  toutefois  dérogé  comme  son  cousin  ,  car  c'est 
la  fiancée  de  ce  dernier  qu'il  aime  et  dont  il  est  aimé. 

Avant  que  les  quatre  amans  aient  réussi  à  désarmer  le  courroux 
du  prince  et  à  se  marier  heureusement  selon  leur  inclination ,  ainsi 
qu'il  convient  au  dénoûment  de  tout  véritable  opéra-comique  , 
mille  petits  incidens  surviennent  qui  embrouillent  tellement  l'ac- 
tion que  chacun  est  bien  en  vérité  de  l'avis  des  acteurs  lorsqu'ils 
se  mettent  à  chanter  tous  ensemble  vers  la  fin  du  second  acte  un 
fort  joli  morceau  où  l'on  n'entend  autre  chose  que  :  Quel  est 
donc  ce  i.iystère  ?  O^uel  est  donc  ce  mystère  ?  Avez-vous  vu  jamais , 


REVUE    DE    PARIS.  293 

dites-moi,  en  votre  vie,  un  opéra-comique  où  Ton  ne  chantât  pas 
en  quelque  finale  :  Quel  est  donc  ce  mystère  ? 

Féréol,  dans  le  rôle  d'un  gouverneur  bouffon,  a  égayé  parfois 
cette  petite  pièce ,  conduite  et  intriguée  avec  adresse,  mais  où 
l'on  n'a  guère  retrouvé  la  gaieté  douce  et  fine  que  M.  Scribe  sème 
d'ordinaire  si  abondamment  en  ces  légers  ouvrages. 

La  musique  ,  qui  est  de  31.  le  duc  de  Feltre  ,  n'a  pas  non  plus 
toujours  satisfait  complètement.  Gracieuse  et  vive  parfois,  bien 
étudiée  dans  ses  accompagnemens,  on  y  eût  désiré  en  général  plus 
de  verve  et  d'originalité.  C'est  là  cependant  un  noble  début  d'a- 
mateur. 

—  Le  petit  théâtre  du  Palais-Royal,  qui  sait  son  public  insa- 
tiable de  nouveautés ,  vient  encore  de  découvrir  à  la  fois  toutes 
ses  batteries  ,  et  nous  a  donné  coup  sur  coup  trois  vaudevilles  nou- 
veaux en  moins  de  huit  jours.  La  chance  n'a  fait  défaut  à  aucun 
d'eux.  Les  deux  Borgnes  ,  ia  Femme  ,  le  Maki  et  ee  Yoleur  ont 
réussi  sans  opposition  ,  et  fourniront  très-décemment  leur  carrière  " 
de  quatre  ou  cinq  semaines. 

Une  vogue  plus  durable  est  assurée  à  Jitdith  et  Hoeopherne  , 
que  les  dilettante  ont  classé  tout  d'abord  au  niveau  des  chefs-d'œu- 
vre du  genre. 

Un  nombre  raisonnable  de  gaillardises  aussi  peu  vêtues  que 
possible  5  M^e  Déjszet ,  fort  légèrement  vêtue  elle-même  ,  et  mon- 
trant de  son  mieux  sa  fine  jambe,  Mlle  Déjazet  en  Judith,  ne 
voilà-t-ii  pas  en  effet  réunis  tous  les  élémens  d'un  éclatant  et  solide 
succès  au   Palais-Royal  ?  e.   e. 

LA  DUCHESSE  DE  CHATEAUROUX  ,    PAR    5£me  SOPHIE  GAT. 

A  part  tout  le  mérite  littéraire  et  historique  de  cet  ouvrage . 
on  y  trouve  ,  il  me  semble,  une  courageuse  volonté  de  réhabilita- 
tion bien  rare  de  nos  jours. 

Dès  long-temps  ,  il  était  assez  généralement  convenu  dans  un 
certain  monde,  que  tout  roi  qui  avait  une  maîtresse,  était  un 
tyran,  un  débauché  ,  un  Sardanapale,  et  que  toute  maîtresse  de  roi 
était  de  nature  un  monstre  d'avarice ,  d'ambition  et  d'impureté. 

Ce  qu'il  y  a  d'assez  étrange,  c'est  que  généralement  aussi  ceux 
qui  écrivaient  ces  belles  choses,  et  vitupéraient  si  furieusement 
la  corruption  des  cours ,  menaient  d'ordinaire  une  vie  fort  re- 
10  25. 


29-i  REVUE     DE     PARIS. 

prochable  ,  et  qu'ils  n'allaient  pas  chercher  leurs  maîtresses  dans 
les  meilleurs  lieux. 

Je  ne  sais  qui ,  le  premier,  a  fait  cette  burlesque  distinction  de 
l'homme  politique,  de  l'homme  privé  ,  et  de  l'écrivain.  Mais  cela 
m'a  toujours  paru  aussi  absurde  qu'immoral. 

Je  suis  encore  à  comprendre  comment  on  peut  être  malhon- 
nête homme  privé,  et  honnête  homme  public  ;  et  je  voudrais  sa- 
voir quelle  autorité  morale  peut  imposer  l'homme  public  ,  quand 
on  sait  toutes  les  turpitudes  de  sa  rie  privée  ;  quelle  foi  on  peut 
avoir  dans  l'indignation  de  l'écrivain  contre  le  vice  ou  la  tyrannie 
des  grands  ,  quand  on  sait  que  cet  écrivain  est  brutal  et  crapuleux  , 
et  qu'il  écrit  sur  ce  thème  comme  il  écrirait  sur  tout  autre. 

Ces  réflexions  me  viennent  au  souvenir  des  pamphlets  dégoù- 
tans  qui  ont  sali  la  France  vers  le  milieu  du  XVIIIe  siècle,  au 
sujet  des  amours  de  Louis  XV  ,  et  particulièrement  de  la  duchesse 
de  Châteauroux. 

Dieu  sait  de  quelle  sorte  ces  méchans  livres  se  faisaient.  Un  de 
ces  pamphlétaires  compilait  quelques  ordures  contre  la  favorite  f 
il  s'en  allait  en  Hollande,  et  de  là  envoyait  un  manuscrit,  mena- 
çant d'imprimer  ,  si  on  ne  lui  donnait  quelques  écus.  Ordinairement 
on  lui  donnait  quelques  écus,  et  il  imprimait  malgré  cette  aumône- 
Le  livre  se  répandait  ,  se  vendait  en  France  sous  le  manteau  ,  et 
l'opinion  se  formait  de  telle  sorte  qu'à  Metz,  par  exemple,  les  ha- 
bitans  furent  sur  le  point  de  massacrer  Mme  la  duchesse  de  Château- 
roux  ,  lors  de  la  maladie  de  Louis  XV. 

Je  n'entends  pas  par  là  qu'on  nie  ou  qu'on  excuse  les  faiblesses 
des  rois.  Seulement  je  voudrais,  par  une  pensée  toute  libérale  et 
constitutionnelle,  qu'ils  rentrassent  un  peu  dans  le  droit  commun, 
et  qu'en  les  jugeant,  on  se  rappelât  davantage  ce  mot  de  M.  de 
Montmorency  (je  crois  )à  son  perruquier  pendant  la  terreur  :  Mais 
citoyen  ,  nous  sommes  égauxl 

Je  sais  que  de  notre  temps  cette  hardiesse  est  rare  ,  et  qu'on  est 
mal  venu  de  parler  de  passions  royales  et  d'amours  poétiques  et 
chevaleresques,  à  notre  bonne  grosse  bourgeoise  d'époque  qui  s'en- 
tend à  cela  comme  Mme  Jourdain  aux  galanteries  de  Dorante; mais 
il  est  d'un  esprit  élevé  de  dire  fièrement  :  Levraiest  ce  qu'il  peut, 
et  de  ne  s'inquiéter  du  reste. 

Or,  le  nouvel  ouvrage  de  Mme  Gay  est  conçu  dans  cet  esprit 
d'indépendance;  Louis  XV  y  est  montré  tel  que  le  montre  l'histoire, 


RKVUK     DK    PAHIS.  20o 

non  l'histoire  d'antichambre  ,  mais  l'histoire  vraie  ,  authentique  , 
et  mise  en  œuvre  avec  une  haute  intelligence  et  une  noble  im- 
partialité. 

Mme  de  Châteauroux  est  un  de  ces  êtres  d'exception  à  qui  rien 
ne  manque  ,  depuis  les  plus  grandes  joies  humaines  jusqu'aux  plus 
désespérantes  douleurs.  Elle  a  de  hautes  vertus  pour  accomplir  de 
nobles  choses,  et  une  faiblesse  pour  avoir  un  sacrifice  à  faire,  et 

des  remords  à  souffrir Elle  est  adorée  d'un  roi  beau  ,  spirituel 

et  brave et  elle  est  presque  foulée  aux  pieds  par  la  populace  de 

Paris.  Elle  est  belle  à  être  idolâtrée,  et  elle  meurt  toute  jeune 

Elle  meurt  d'une  mort  affreuse  ou  sublime,  par  le  poison  ,  ou  par 
le  saisissement  d'un  bonheur  trop  imprévu..,..  Mais  dans  cette  vie 

aussi ,  rien  de  pâle, rien  de  vulgaire Joies  et  peines  ,  tout  est 

immense.  Parfois  elle  souffre  bien elle  pleure  des  larmes  bien 

cruelles Mais  aussi  pouvoir  se  dire  :  C'est  grâce  à  moi  que  le  roi 

règne  :  c'est  parce  que  je  l'ai  aimé  qu'il  est  roi  par  lui-même  au 
lieu  de  l'être  pas  ses  ministres  !  J'ai  failli mais  la  France  le  bé- 
nit... Les  miens  me  reprochent  ma  faiblesse mais  'Europe  ad- 
mire et  redoutele  roi  de  France  ! 

Que  cela  est  magnifique,  quelle  grande  et  forte  résolution  dans 
cette  jeune  femme  si  jolie  ,  si  délicate  ,  dans  cette  ravissante  tète  à 
longs  cheveux  blonds  et  tout  cela  avec  cet  air  si  doux,  si  touchant 
et  si  noble  à  la  fois  et  tout  cela  sans  conseil  que  son  cœur  et  son 
instinct;  et  tout  cela  d'elle  seule  ,  la  pauvre  veuve  orpheline  ,  re- 
tirée chez  cette  fière  duchesse  de  Mazarin. 

Après  cela,  après  cette  admirable  figure  que  le  génie  humain 
n'aurait  pas  inventée,  il  y  a  quelque  chose  de  bien  touchant  aussi, 
c'est  l'amour  du  roi.  Maintenant  que  j'ai  lu  ce  livre,  je  ne  crois 
pas  qu'il  y  ait  au  monde  quelqu'un  de  plus  malheureux  qu'un 
prince  qui  aime  avec  délicatesse! Que  de  craintes  de  bles- 
ser par  un  faux  semblant  d'autorité  !  Quelle  frayeur  que  ces  dépits, 
ces  caprices,  ces  boutades  inséparables  d'un  violent   amour,    ne 

passent  pour  l'expression  d'une  tyrannie  arrogante  et  brutale 

et  puis  enfin,   quelle  arrière-pensée  écrasante  que  celle-ci ce 

n'est  pas  à  moi c'est  au  roi  qu'on  a  cédé  ! 

Encore  une  fois  ;  lisez ,  lisez  ce  livre  ,  et  vous  souffrirez  de  tous 
les  chagrins  de  Louis  ,  obligé  de  contraindre  ses  pensées ,  de  sa- 
crifier aux  lois  de  1  étiquette  de  cour  ,  ces  sentimens  de  préférence 
10  25.. 


2Cfi 


K  EVITE     DE     PARIS. 


si  doux  à  témoigner,  de  faire,  pour  ainsi  dire,  oublier  son  amour 
et  de  trouver  un  prétexte  à  ces  fêtes  splendides    qui  étaient  pour 

elle  seule,  et  qu'il  semblait  donner  à  d'autres à  ces  grâces,  à 

ces  faveurs  qu'il  étendait  sur  toute  une  famille,  afin  de  pouvoir  lui 
faire  agréer  un  souvenir  de  lui. 

Il  y  a  surtout  l'histoire  d'un  simple  éventail  d'ivoire  ,  et  d'un 
bouquet  d'héliotropes  qui  est  un  chef-d'œuvre  de  grâce  et  de  dé- 
licatesse. Et  cette  belle  scène  si  pure  et  si  chaste  de  la  nuit  de 
Choisy  ,  et  ces  soupers  ravissans  faits  en  tiers  avec  le  duc  de  Riche- 
lieu ,  ce  libertin  si  fidèle  ami,  ce  roué  si  plein  de  cœur,  si  dévoué 
pour  une  femme  dès  qu'elle  n'était   pas  sa  maîtresse;  Richelieu  si 

grand  seigneur  et  si  spirituel  là type  vivant  et  vrai  comme  Tol- 

taire  ,  ccmme  M.  de  Noailles  ,  comme  le  cardinal ,  comme  ce  vieux 

chevalier  de  Mailly  si  brusque  et  si  bon comme   cette  pauvre 

M  ile  Flebert  ,  comme comme  tous  les  personnages  qu'on  trouve 

dans  cette  histoire  naïve  et  vraie  d'une  époque  si  élégante  et  si 
splendide. 

Car,  après  tout,  le  nouvel  ouvrage  de  Mme  Gay  n'est  pas  un  roman  : 
c'est  un  beau  fragment  de  l'histoire  de  France,  une  représentation 
pittoresque,  animée,  de  quelques-unes  des  plus  belles  années  du  siè- 
cle de  Louis  XY. 

Une  dernière  louange  nous  reste  à  faire,  puérile  selon  les  uns 
peut-être,  mais  importante  suivant  nous  :  presque  tous  les  écrivains 
qui  ont  placé  la  scène  de  leurs  œuvres  dans  les  hautes  régions  de 
la  société  ont  rarement  connu  ce  monde,  ou  défait,  ou  par  tradition. 
Souvent,  les  contre-sens  les  plus  grotesques,  les  inconvenances 
les  plus  ridicules  ,  la  plus  complète  ignorance  des  usages  ,  viennent 
contrarier  l'intérêt.  Dans  ce  livre  de  Mme  Gay,  au  contraire,  tout 
est  de  si  bon  goût ,  de  si  haute  et  si  excellente  compagnie 

7     SEPTEMBRE.     

LES  VACANCES.  —  LA  BOURSE. 

Passe  encore  pour  les  écoliers.  Ce  n'est  pas  que  nous  approu- 
vons, même  en  leur  faveur,  les  vacances  universitaires.  Leurs  étu- 
des ne  sont  pas  tellement  fortes  le  long  de  l'année  ,  qu'une  indem- 
nité de  repos  leur  soit  due.  L'ignore-t-on?  On  met  moins  de  temps 
à  oublier  qu'à  apprendre,  et  deux  mois  de  vacances  sur  douze, 
c  est  plus  d'un  sixième  d'année  perdu  pour    l'instruction.  Je  dési- 


REVUE     DE    PARIS.  297 

reraÏ9  que  les  professeurs  de  mathématiques  d'Henri  IV  et  de  Louis- 
le-Grand  comprissent  cette  vérité.  Cependant,  et  ceci  peut  passer 
pour  une  raison,  il  est  juste  que  les  enfans  de  la  province  reçus 
dans  nos  collèges  revoient  une  fois  par  an  leurs  familles,  et  trou- 
vent dans  leurs  foyers  un  écho  encourageant  de  leurs  triomphes  à 
Paris  :  la  couronne  n'a  de  prix  qu'au  clou  domestique.  Accordons 
ceci. 

Mais  quelle  couronne  de  houx  ou  de  chêne  remportent  les  ju- 
ges, les  avocats  ,  la  justice,  je  le  demande,  pour  que  les  avocats, 
les  juges,  la  justice  ,  entrent  en  vacance  pour  deux  mois  ?  Yoyez- 
vous  ce  vieux  président,  qui  sent  le  besoin  d'aller  respirer  ses 
foins  et  de  refouler  le  raisin  dans  le  pressoir.  Thémis  fait  vendange. 
Et,  comme  par  contre-coup,  une  fois  la  justice  absente,  l'avocat, 
ne  peut  décemment  exercer ,  l'avocat  va  aussi ,  lui.  rêver  à  l'ombre 
des  hêtres,  le  Code  pénal  sous  le  bras,  pêcher  dans  les  étangs  ou  tuer 
la  canard  au  vol. 

C'est  l'âge  d'or,  s'il  y  a  encore  de  l'or.  Que  veulent  de  plus  les 
poètes  ,  s'il  y  a  encore  des  poètes  ?  Que  fait  ce  juge  ?  il  chasse  aux 
papillons  5  ce  substitut?  il  bine  ses  allées  5  ce  procureur  du  roi  ? 
il  vanne  ;  ce  bâtonnier  ?  il  émonde.  Soyez  bénie  j  ô  nature  du  temps 
de  fthée  !  demain  les  ruisseaux  de  lait  couleront  dans  les  plaines  ; 
les  Faunes  danseront  avec  les  membres  de  la  Cour  de  cassation, 
ceux-ci  avec  leurs  robes  ,  ceux-là  avec  leurs  cornes.  L'avocat  Co- 
rydon  adorait  Alexis. 

Fatalement  ces  réminiscences  mythologiques  ne  nous  sont  pas 
rendues  complètes  ;  les  traducteurs  et  les  hommes  ont  tout  gâté. 
L'âge  d'or  a  été  fondu  à  la  Monnaie  ,  le  lait  s'est  aigri  dans  les  ca- 
naux; on  a  mangé  les  Satyres  en  guise  de  chevreuils.  Mais  l'homme 
du  moins  est-il  resté  meilleur?  Oui ,  en  tant  que  juge,  procureur 
du  roi,  auditeur  ,  conseiller,  substitut ,  président;  non  ,  comme 
marchand  ,  négociant ,  trafiquant,  actif  ou  inoccupé.  Le  juge  est 
pur  ,  virginal  ;  mais  l'homme  ,  combien  ne  s'est-il  pas  corrompu  ! 
Il  trouble  la  famille  par  l'adultère  ,  par  l'inceste  ,  par  le  parricide  , 
parle  fratricide  ;  la  société  par  le  vol ,  par  le  brigandage,  par 
l'assassinat  sous  toutes  les  formes.  Donc  l'équilibre  s'est  rompu  : 
le  juge  est  du  temps  de  Romulus  ,  1  homme  du  temps  d'Hélioga- 
bale;  voilà  pourquoi  je  ne  comprends  pas  les  vacances  judiciaires. 
Ah  !  si  le  voleur  respectait  vos  montres  ,  vos  épingles  d'or  ,  vo» 
foulards  des  Indes  ,  le9  serrures  de   vos  coffre-forts  ,  le  ressort  de 


2£8  REVDK    DE    PARIS. 

vos  portefeuilles  ,  si  le  voleur  entrait  en  vacance  le  ier  septembre  j 
bien  !  Si  encore  l'adultère  faisait  trêve  à  la  pureté  du  toit  domes- 
tique ,  au  lit  conjugal ,  jusqu'au  i5  octobre  ;  admirable  !  —  Si  le» 
assassins  de  grandes  routes  fourraient  leurs  couteaux  dans  la  gaine 
et  prenaient  du  bon  temps  sur  l'herbe  tendre ,  cinquante  jours  du- 
rant: divin  !  —  S'il  n'y  avait  plus  de  sang  répandu ,  plus  de  poi- 
son versé,  plus  de  faux  billets  de  banque,  plus  de  fausses  nouvelles 
à  la  Bourse;  incomparable  !  —  Je  dirais  dans  ce  cas  :  Allons  tous 
aux  cbamps  folâtrer  sous  la  treille,  juges  et  bandits  ,  procureurs 
du  roi  et  bigames  ,  présidens  et  infanticides  ;  ou  plutôt  je  dirais  : 
Ne  retournons  plus  à  la  ville  ,  ou  plutôt  encore  passons- nous  de 
procureurs  du  roi ,  comme  nous  nous  passons  de  voleurs  et  de  ju- 
ges, puisque  nous  n'avons  que  faire  des  scélérats. 

Le  contraire  étant;  le  voleur  volant  pendant  que  M.Séguier  fait 
ses  confitures  de  mirabelle,  l'assassin  égorgeant  au  moment  même 
où  M.  Dupin  joue  aux  ricochets  sur  la  Nièvre;  Paris  étant  livré 
comme  de  coutume  aux  industries  des  truands, tandis  que  les  avocats 
bêlent  et  paissent,  je  soutiens  que  les  vacances  sont  une  perfide 
lacune  où  nous  pouvons  laisser  la  fortune  ,  la  vie,  l'honneur  ,  ou 
tout  au  moins  nos  montres. 

Il  y  a  plus  :  tous  les  prévenus  ne  sont  pas  coupables;  tous  les 
coupables  ne  sont  pas  criminels  ;  tous  les  criminels  ne  le  sont  pas 
au  même  degré.  Pourtant  même  renvoi  de  la  justice  pour  tous  jus- 
qu'à l'expiration  des  vacances.  Je  puis  être  innocent,  Dieu  m'en 
tiendra  compte  dans  l'autre  monde  ,  mais  dans  celui-ci  ,il  faut  que 
j'attende  pour  mon  acquittement  que  Pan  ne  carresse  plus  Syrinx  , 
que  les  naïades  timides  soient  glacées  dans  leurs  canaux;  que  le 
juge ,  pour  m'absoudre  ,  que  l'avocat ,  pour  me  défendre ,  soient  de 
retour  des  champs.  Rendez-moi  ma  liberté  !  —  Patience  î  Le  juge 
rapporteur  est  aux  eaux  de  Baden-Baden.  —Réhabilitez  mon  hon- 
neur !  —  Modérez-vous!  La  cour  et  aux  eaux  des  Pyrénées.  — 
Faites-moi  justice!  —  Laissez  d'abord  faire  le  vin  doux  à  la  cour 
d'assises  en  vacance. 

Sérieusement  parlant ,  c'est  une  chose  barbare  ,  sauvage  ,  hon- 
teuse, que  ces  vacances  de  la  justice  pendant  cinquante  jours, 
dans  un  pays  où  chaque  heure  a  son  crime. 

De  quel  si  grand  labeur  après  tout  se  repose  la  justice  ?  A  moins 
que  ce  ne  soit  de  la  rendre  ,  que  répondre?  La  plupart  des  magis- 
trats ne  siègent  jamais  ,  beaucoup  s'asseient  sur  le  velours  trois 


REVUE    I>E    PARIS.  299 

mois  sur  douze.  Les  plus  occupés  sont  ceux  qui  dorment  pendant 
neuf  mois.  Est-ce  que  les  maçons  se  reposent?  est-ce  que  les  négo- 
cians,  le  teinturiers ,  les  marchands  ont  des  vacances  ?  0  goutteuse 
justice  éclopée  comme  la  vengeance  ! 

La  littérature  imite  la  toge  sans  lui  céder.  Les  bibliothèques 
publiques  ferment  :  quelle  fatuité  !  Comme  si  elles  étaient  jamais 
ouvertes  ! 

Il  semblerait  que  ces  dépôts  ,  où  l'on  engraisse  à  loisir  des  élèves 
de  l'école  des  chartes,  contens  d'être  fermés  quatre  jours  sur  sept, 
dix-neuf  heures  sur  vingt-quatre  ;  satisfaits  d'avoir  régulièrement 
quatre  jours  de  réparation  dans  le  mois  ,  deux  autres  de  démolition 
pour  cause  majeure  ,  une  vingtaine  dans  l'année  pour  célébrer  la 
Saint-Philippe,  le  Vendredi-Saint,  Pâques  ,  Noël,  le  Nouvel-An  , 
Quadragésime  et  Sexagésime,  car  rien  n'est  catholique  ,  paresseux 
et  romain  comme  un  bibliothécaire  ;  il  semblerait  ,  disons-nous , 
que  ces  dépôts  devraient  avoir  la  pudeur  de  repousser  le  bénéfice 
des  vacances  ,  pour  le  laisser  aux  écoliers  de  quatrième  et  à  la  jus- 
tice. Le  bibliothécaire  ne  repousse  rien,  excepté  le  lecteur.  En  rè- 
gle générale,  un  bibliothécaire  n'a  jamais  l'ouvrage  qu'on  lui  de. 
mande.  Dès  que  vous  le  regardez  ,  il  vous  dit:  «  Non,  monsieur,  m 
On  peut  définir  une  bibliothèque  un  collège  où  sont  élevés  des 
jeunes  gens  de  quarante  à  soixante  ans  aux  dépens  du  budget  et 
des  contribuables.  Ces  messieurs  s'instruisent:  celui-ci  sait  le 
chinois  à  nos  dépens,  celui-là  dévore  du  moyen  âge  dans  le  trou 
où  il  se  cache  j  cet  autre  prend  des  indigestions  de  sanscrit.  "N  oyez, 
ils  sont  tous  gras  comme  des  moines!  Ce  sont  des  moines,  nons 
mendions  a  la  porte  de  leur  couvent.  Par  un  sachez  les  autres. 
Qui  a  vu  une  bibliothèque  les  a  toutes  vues.  La  bibliothèque  Ma- 
zarine  n'a  qu'un  livre  à  votre  service  ,  c'est  Y  Encyclopédie  ,  ran- 
gée autour  de  sa  sphère  grise  ,  mappemonde  des  mouches  j  l'Arse- 
nal a  un  poète  l'hiver,  et  M.  S...  l'été  sur  son  balcon.  Nous  excepte- 
rons pourtant  de  l'anathème  la  bibliothèque  de  la  Tille,  toujours  pro- 
pre ,  toujours  officieuse  ,  bien  fréquentée  :  aussi  n'a-t-elle  pas  de 
livres.  On  se  borne  à  l'enrichir  chaque  année  de  YAmanach  royal 
et  de  la  Liste  du  Jury  du  département  de  la  Seine. 

Pour  justifier  l'utilité  des  vacances  affectées  aux  bibliothèques 
publiques,  on  se  rejette  sur  le  départ  des  étudians  pour  la  pro- 
vince, et  sur  la  nécessité  d'épousseter  les  livres  ;  deux  prétextes 
peu  spécieux,  les  étudians  composant  la  classe  la  moins  assidue  aux 


800 


REVUE   DE   PARIS. 


séances  des  bibliothèques,  et  les  livres  n'étant  jamais  déplacés, 
par  la  raison  qu'ils  ne  sauraient  l'être.  Ni  deux  mois  ni  deux  ans 
ne  suffiraient  à  une  telle  besogne. 

A  côté  de  l'avantage  particulier  que  retirent  des  vacances  mes- 
sieurs les  bibliothécaires ,  mettons  les  nombreux  inconvéniens 
dont  les  études  sont  frappées  par  cette  suspension  trop  prolongée. 
On  ne  fait  des  livres  malheureusement  qu'avec  des  livres  ,  de  la 
science  qu'avec  la  science,  des  tableaux  ou'avec  les  dessins  légués 
par  les  maîtres.  Livres,  manuscrits,  estampes,  sont  à  la  Bibliothé- 
que-Royale ,  dont  je  m'occupe  ici  plus  particulièrement.  Si  l'on 
mure  la  Bibliothèque  pendant  deux  mois  ,  l'on  paralyse  les  travaux 
de  l'intelligence  pour  un  temps  égal.  Je  pose  en  fait  que  cinq  cents 
ouvrages  au  moins  dans  tous  les  genres  demeurent  accrochés  par 
cette  mesure.  De  là  il  résulte,  la  conséquence  est  forcée,  que  l'auteur 
arrêté  arrête  son  libraire ,  que  le  libraire  se  voit  gêné  dans  ses 
publications  ,  et  que  tout  le  commerce  en  souffre.  Je  parle  d'ar- 
gent, écoutez-moi.  Comme  l'écrivain,  le  peintre,  privé  de  recher- 
ches ,  laisse  son  tableau  inachevé  :  ruine  pour  l'art,  dommage 
pour  l'existence.  Nous  ne  tenons  pas  compte  des  dégoûts  que  pro- 
duit infailliblement  cette  lacune  dans  un  travail  de  suite  et  d'ins- 
piration. Les  meilleurs  esprits  ne  se  refroidissent  pas  impunément  ; 
que  sera-ce  donc  des  autres  ,  de  la  foule  si  prompte  à  se  dé- 
courager ! 

Ensuite  il  est  honteux  ,  je  le  crois  du  moins,  de  fermer  les  portes 
de  nos  archives  nationales  aux  étrangers ,  au  moment  même  où  la 
belle  saison  les  attire  à  Paris.  Combien  ne  viennent  nous  visiter 
qu'après  avoir  mis  en  ligne  de  compte  le  plaisir  intelligent  de  par- 
courir nos  bibliothèques,  de  lire  quelques  manuscrits  rares ,  d'em- 
porter un  document  dont  l'autorité  est  indispensable  à  une  grande 
publication!  La  politesse,  la  raison,  le  goût ,  exigeraient  qu'on 
sacrifiât  le  bibliothécaire  sybarite  ,  amateur  des  pipeaux  et  des 
prairies ,  à  l'étranger,  à  l'Allemand,  à  l'Anglais,  au  Russe,  qui  a 
traversé  les  mers ,  souffert  le  froid  ou  le  chaud  ,  pour  s'asseoir  à 
la  Bibliothèque  du  roi  ,  cette  Mecque  de  l'Occident ,  ce  tombeau 
du  prophète  ;  car  la  science  est  aussi  une  pierre  noire  adorée. 

Les  maisons  de  jeu  sont  ouvertes  depuis  janvier  jusqu'en  décem- 
bre; la  loterie  royale  de  France  ne  chôme  pas;  les  maisons  de 
prostitution  ne  ferment  jamais  ;  mais  en  France  la  justice  a  deux 
mois  de  vacance  ,  les  bibliothèques  ont  deux  mois  de  répit. 


REVUE    DE    PARIS. 


SOI 


«T'admets  un  cataclysme  :  tout  disparaît  les  histoires  et  les  hom- 
mes. Un  voyageur  découvre  au  milieu  des  ruines  de  Paris  un  monu- 
ment, il  le  croit  un  temple  grec  d'abord  ;  mais  des  tuyaux  de  poêle 
et  des  paratonnerres  l'avertissent  de  son  erreur.  Ce  fut  une  église, 
6uppose-t-il  ensuite  ;  et  il  cherche  une  croix  et  un  bénitier  :  pas 
de  trace  de  ce  qu'il  cherche.  C'était  un  musée,  ajoute-t-il;  mais 
où  placait-on  les  tableaux?  une  demeure  royale  ;  mais  où  sont  les 
appartemens  du  roi  ?  un  tombeau  |  où  estl'épitaphe?  et  l'archéolo- 
gue se  damnera  de  ne  pouvoir  assigner  une  destination  à  ce  monu- 
ment, si  beau  et  si  nul  ;  si  grand  et  si  incommode,  si  grec  et  si 
français. 

Plus  heureux,  nous  avons  un  nom  pour  ce  monument,  nous  en 
avons  même  deux  :  Bourse  et  Tribunal  de  commerce. 

La  Bourse  est  donc  ,  quant  à  la  forme  ,  un  monument  qui  tient 
de  l'église  ,  du  temple  ,  du  palais  ,  quant  au  fond  ,  c'est  une  halle. 

Deux  divisions  composent  la  Bourse  ;  le  parquet  et  la  coulisse  , 
double  sanctuaire  ,  où  les  femmes,  par  une  interdiction  peu  cour- 
toise, n'ont  pas  le  droit  de  pénétrer  ,  la  banqueroute  étant  inter- 
dite à  leur  sexe.  Un  beau  jour  le  tentateur  leur  ouvrit  la  porte  du 
mal  par  l'entrée  du  tribunal  de  commerce  ,  et  elles  s'introduisirent 
dans  ses  salles  sous  le  prétexte  légal  d'assister  aux  séances  et  aux 
assemblées  de  faillites.  De  concession  en  concession,  on  les  vit 
bientôt  établir  le  siège  de  leurs  spéculations  dans  la  galerie  du  pre- 
mier étage  de  la  Bourse,  et  l'usurpation  fut  constatée.  C'était 
Sixte-Quint  jetant  ses  béquilles.  Elles  arrachèrent  leur  gants, 
relevèrent  leur  manches ,  et  s'écrièrent  :  <<  Et  nous  aussi,  nous 
jouons  î   )> 

C'est  vers  cette  époque  qu'on  vit  venir  à  la  galerie  Mme  Dulistel , 
ce  type  avec  lequel  une  actrice  célèbre  s'est  si  bien  identifiée  ,  en 
esprit ,  sur  la  scène  française.  Mme  Dulistel  n'était  pas,  dans  ces 
momens'de  préoccupations  financières  ,  la  femme  élégante  et  belle  , 
la  coquette  perlée  ,  que  M'le  Mars  cous  a  fait  applaudir  sous  ses 
traits  :  c'était  une  façon  d'agent  de  change  en  robe  sombre  ,  à  l'œil 
terne,  aux  lèvres  convulsivement  agitées,  jouant  le  drame  avec 
beaucoup  plus  de  bonheur,  s'il  est  permis  de  le  dire,  que  son  in- 
terprète delarueRichelieu.il  est  vrai  qu'elle  ne  s'occupait  pas 
du  parterre  ,  de  l'art  de  l'attendrir  par  un  coup  d'œil.  On  n'atten- 
drit personne  à  la  Bourse.  Elle  s'informait  avec  une  anxiété  banale 
et  le  naturel  d'une  cuisinière  du  5  ,  du  5  pour  cent ,  de  l'emprunt 


302  REVUE    DE    PARIS. 

du  pape,  de  celui  des  cortès  et  de  celui  du  roi  légitime  Ferdi- 
nand VII.  Mme  Dulistel ,  comme  beaucoup  d'autres  dames  ,  avait 
un  état-major  de  petits  jeunes  gens  ,  pages  ou  icoglans  ,  rangés  en 
cercle  autour  de  son  foyer  de  spéculation.  Point  de  distraction  , 
point  d'hommages  silencieux  5  c'était  la  géométrie  en  communica- 
tion avec  l'algèbre  5  on  soupirait  chiffre,  et  on  pleurait  différence. 
Ces  jeunes  gens  étaient  tout  dressés  pour  avoir  les  cours,  porter 
les  ordres,  les  recevoir  ,  pour  commander  leur  report ,  pour  les  dé- 
lier, pour  acheter  ou  vendre  à  prime  :  là  se  bornait  leur  office. 

On  sait  ce  que  sont  le  parquet  et  ses  soixante  agens  de  change  avec 
leur  charge  de  700,000  fr.  et  leur  caution  de  ia5,ooo  5  on  sait  du 
fil  à  la  corde  ces  véritables  gentilshommes  de  la  féodalité  financière, 
hauts-barons  des  écus,  titrés  pour  ruiner  les  banquiers  .  les  jeunes- 
gens  de  famille  ,  ou  se  ruiner  eux-mêmes  faute  de  mieux.  Pour 
700,000  fr.  ils  n'achètent  pas  ,  comme  autrefois  cela  s'achetait ,  le 
droit  d'avoir  haute  et  basse  justice  sur  des  vassaux  ,1e  droit  d'être 
jujje  au  parlement  et  de  faire  donner  la  question  aux  prévenus  5  ces 
messieurs  n'en  veulent  ni  à  nos  épaules  ,  ni  à  nos  os  ;  ils  sont  plus 
humains  5  ils  se  contentent,  après  nous  avoir  vidé  les  poches,  de 
nous  laisser  brûler  nous-mêmes  la  cervelle  au  pied  du  grand  esca- 
lier de  la  Bourse.  C'est  presqu'un  titre  j  tel  haut-banquier  peut  dire 
à  son  confrère  :  j'ai  eu,  dans  l'exercice  de  ma  charge,  dix  cervelleg 
brûlées  ;  et  vous? 

Nous  ne  dirons  pas  non  plus  les  coulissiers,  espèce  d'officiers  de 
fortune  de  la  Bourse,  faisant  la  fausse  nouvelle  sans  patente  de 
700,000  fr.  ,  ne  relevant  de  personne  ,  si  ce  n'est  du  procureur  du 
roi  5  gens  qui  ont  gazé  le  mot  de  banqueroute  sous  celui  de  malheur. 
Lors  de  leur  premier  malheur  ils  ont  marié  leur  fille  j  ce  fut  à  l'é- 
poque de  leur  second  malheur  qu'ils  achetèrent  le  château  où  ils 
passent  l'été.  Mais  le  'parquet  et  la  coulisse  sont  connus.  Passons. 
La  galerie  des  femmes,  dont  nous  avons  montré  l'introduction 
frauduleuse  ,  se  composait  de  sages-femmes  retirées,  de  portières, 
de  ravaudeuses ,  d'épouses  de  cochers  de  fiacres ,  au  milieu  des- 
quelles tranchait  le  madras  de  la  femme  de  chambre,  venue  là  pour 
le  compte  de  sa  maîtresse,  et  pour  lui  rapporter  ,  entre  trois  et 
quatre  heures,  ce  qu'avait  fait  monsieur  leur  agent  de  change  ou 
leur  courtier  maron  affidé.  Quel  abut  de  la  femme  de  chambre  !  Et 
faut-il  vivre  dans  notre  siècle  pour  être  témoin  de  cette  décadence' 
La  femme  de  chambre  ,  cette  figure  charmante  de  notre  société  fran- 


REVUE    DE    PARIS.  S03 

caise,  qui  nous  représente  à  l'étranger  comme  autrefois  les  maîtres 
de  danse  et  les  perruquiers  ;  la  femme  de  chambre  ,  cette  copie  gra- 
cieuse de  la  maîtresse,  quand  elle  n'en  est  pas  la  copie  flattée  ;  qui 
s'habille  sans  désavantage  des  robes  de  sa  maîtresse  ;  qui  essaie  , 
lorsqu'elle  est  sortie,  les  diamans  ,  les  bonnets,  et  quelquefois  les 
amans  de  sa  maîtresse  ;  cette  héritière  des  traditions  de  rouerie  des 
femmes  de  chambre  deFaublas  ,  et  qui  n'a  rien  perdu  du  legs  du 
dix-huitième  siècle  ,  si  ce  n'est  la  poudre  et  les  paniers  ;  toujours 
bonne,  un  peu  faible,  compatissante  et  sensible,  eh  bien!  la 
femme  de  chambre  allait  à  la  Bourse  se  débattre  ,  dans  les  intéiêts 
de  sa  maîtresse,  pour  5  centimes,  pour  tui  quart]  0  Louvet  de 
Coupvray  !  qu'a-t-on  fait  de  tes  femmes  de  chambre  ?  11  est  vrai 
que  Mmede  Lignolles  n'eut  guère  plus  de  dignité  dans  l'affaire  des 
piastres  j  histoire  de  larmes,  de  ruines  et  de  désespoir,  que  cette 
affaire  des  piastres  !  Demandez  à  Mmc  Dulistel  5  elle  en  verse  des 
pleurs  qui  ne  sont  pas  joués. 

Glorieuse  et  superbe  comme  une  Castillane  qu'elle  est,  la  pias- 
tre, dans  ces  derniers  temps,  avait  pris  un  mouvement  ascensionnel 
extraordinaire,  elle  avait  touché  le  cours  de  80)  c'était  toucher  le 
ciel.  On  bénissait  alors  la  piastre  ,  qui ,  ayant  long-temps  été  à  5o, 
55  ,  donnait  alors  10  pour  100  d'intérêt,  les  femmes  actionnaires 
s'étaient  passionnées  pour  les  piastres,  comme  les  femmes  se  pas- 
sionnent pour  tout.  On  achetait  la  piastre  de  toutes  mains  ;  pour 
en  avoir,  on  vendait  des  propriétés  au  soleil  et  des  portraits  enri- 
chis de  diamans  ;  le  souvenir  du  cœur  tournait  à  la  piastre  d'une 
manière  effrayante.  Tout  y  passait  5  on  aurait  converti  l'amant  en 
piastres,  si  les  amans  étaient  de  quelque  valeur  sur  la  place.  Dix 
pour  cent  !  c'étaient  des  actions  de  grâce  sans  fin  pour  l'Espagne  , 
cette  patrie  des  piastres,  cette  patrie  où  elles  naissent ,  mais  oùelle9 
ne  vivent  pas  ;  on  souhaitait  encore  de  longs  jours  à  la  reine  Chr  s- 
tine,  à  son  règne  qui  en  a  tant  besoin  ;  car  on  disait  ,  pour  la 
durée  de  bonheur  de  la  piastre,  que  la  reine  Christine  était  heu- 
reuse; que  le  peuple  était  heureux  sous  Christine  ,  laquelle  serait 
appelée,  dans  l'histoire  delà  finance,  Christine-la-Piastre ,  pour 
la  distinguer  des  autres  Christine.  On  disait  aussi ,  et  c'était  la  pause 
première  de  cette  joie,  que  don  Carlos  était  prisonnier  en  Angle- 
terre, d'où  il  ne  sortirait  jamais.  Non;  le  bonheur  des  femmes 
actionnaires  ne  se  rend  pas.  Les  sages-femmes,  devenues  çranùes 
dames,  ne  voulurent  plus  faire  des  accouchemenSj  les  ravaudeuses 


S04 


REVUE    DE    PARIS. 


allèrent  aux  eaux  d'Enghien,  près  Paris;  les  femmes  de  chambre 
furent  sur  le  point  de  prendre  des  caméristes  5  les  portières  payè- 
rent des  commissionnaires  pour  tirer  le  cordon. 

La  joie  est  passagère  ,  et  la  piastre  est  trompeuse.  Qu'un  grain  de 
sable  se  place  dans  l'urètre  de  Cronnvell ,  et  Charles  Ifr  est  sauvé  ; 
Cromwell  meurt ,  dit  Pascal.  Le  grain  de  sable  ,  don  Carlos,  se  place 
dans  l'urètre  de  la  politique,  et  vous  allez  voir. 

On  apprend  que  Carlos  est  débarqué  en  Espagne ,  à  Elisondo  ; 
M.  Jauge  publie  en  même  temps  sa  fameuse  lettre  dans  les  jour- 
naux. La  fortune  chancelle  ,  tout  «  se  confond  ,  la  victoire  se  lasse , 
»  la  paix  s'éloigne ,  le  courage  des  femmes  actionnaires  est  abattu 
»  parla  douleur  et  ranimé  par  la  vengeance;  toute  la  Bourse  de- 
«  meure  immobile.  »  Ce  n'est  plus  qu'un  cri ,  et  cri  de  femme,  cri 
de  lionne  :  «  Jauge  le  scélérat  !  Jauge  l'infâme  !  à  mort  Jauge!» 
S'il  se  fût  présenté,  on  l'eût  mangé  comme  un  Torreno.  On  arrête 
M.  Jauge  ;  mais  on  ne  peut  arrêter  la  baisse.  Et  ce  fut  ensuite  un 
triste  spectacle  de  voir  ces  femmes  ,  naguère  si  satisfaites,  se  tordre 
et  pleurer.  Les  cuisines  furent  désertes  ,  les  chevaux  de  fiacre  er- 
raient à  l'aventure  ?  privés  de  la  main  de  leHrsÀutomédons,  ruinés 
par  leurs  épouses.  J'ai  nommé  Torreno  ,  ce  Jauge  espagnol.  Son 
décret  fut  une  apoplexie  universelle  :  si  bien  que  lorsqu'on  deman- 
dait à  un  portier  :  «  Monsieur  tel ,  quel  étage  ?  »  il  répondait  : 
k  45.  » 

Terminons  par  l'arrêt  brutal  du  président  du  tribunal  de  com- 
merce ,  rendu  contre  les  femmes  actionnaires.  Fatigué  de  leur 
voisinage  bruyant  ,  comme  si  les  courtiers  marons  étaient  des  ros- 
signols pour  l'harmonie  ,  monsieur  le  président  défendit  aux  dames 
de  stationner  dans  les  galeries  du  haut.  Il  fallut  vider  le  lieu  de 
céans.  Ce  fut  un  exil,  l'expulsion  d'un  peuple.  Où  aller?  Les  affai- 
res commencées  ne  pouvaient,  à  cause  du  caprice  d'un  président, 
rester  en  suspens.  On  s'établit  d'abord  dans  la  rue  ,  pierre  augu- 
laire  de  toute  révolution.  La  chaîne  se  forma  5  les  femmes  se  nouè- 
rent par  la  main  ,  et  ces  jeunes  gens  officieux  dont  nous  avons 
parlé  plus  haut  parcoururent  la  ligne,  donnant  le  cours  de  la 
Bourse  ,  où  en  qualité  de  mâles,  il  avaient  le  droit  salique  d'en- 
trer. 

Mais  survint  la  pluie,  l'orage  ,  et  il  fallut  chercher  un  abri.  Quel 
abri  ?  L'hôtel  de  Niort  était  là  offrant  son  n°  56  ,  rue  No- 
tre-Dame des-Yictoires.  On  s'installa  dans  l'hôtel  de   Niort     d'où 


REVUE     DE    PARIS.  805 

l'on  se  mit  en  communication  directe  avec  la  rue  des  Filles 
Saint-Thomas  et  la  Bourse  ;  et  naturellement  l'esprit  de  l'arrêt  du 
tribunal  de  commerce  fut  violé. 

Il  y  a  trois  hommes  auxquels  nous  ne  conseillons  pas  de  sortir 
la  nuit:  M.  Torreno  ,  si  jamais  il  vient  à  Paris  pour  y  courtiser  de 
nouveau  les  doublures  delà  Comédie-Française  ;  M.  Jauge,  quand 
il  ne  sera  plus  en  prison  j  enfin  ,  monsieur  le  président  du  tribu- 
nal de  commerce.  La  femme  ne  redoute  pas  l'homme ,  la  femme 
actionnaire  l'étrangle.  L.  G. 


*~s* 


10 


TABLE  DES  MATIERES. 


Pages. 

Compiègne  ,  par  M.  Nestor  Roqueplan 5 

Suzanne  ,  par  M..  Eugène  Guinot 25 

Le  journaliste  franco- belge  ,  simple  histoire  de  critique 

littéraire.  —  Polémique,  par  M.  Jules  Janin.     ...     48 
Jacques ,  de  Georges  Sand  ,  par  M.  A  Granier  de  Cas- 

sagnac - 67 

Moyen  âge  espagnol.  —  Bernard  de  Carpio ,  par  M.  Da- 
mas -  Hinard 88 

Cœlina  ,  par  M.  Frédéric  Soulié 105 

Poésie. —  L'avenir,  par  M.  Antony  Deschamps.  .  .  .  129 
Une  Vente  à  Mesnières,  par  M.  A.Roger  de  Beauvoir.  .  131 
Souvenirs  de  voyage,  les  Pyrénées ,  par  M.  X.  Marinier.  150 
Lettre  à  la  reine  Hortense  ,  par  Mme  Campan.  .  .  .  171 
Chronique  musicale,  par  M.  Castil-Blaze.  .  .  -  .  .  179 
Bulletin  littéraire  ,  Par  M.  A.  Granier  de  Cassagnac.     .   195 

Machiavel  (§  II)  ,  par  M.  M.  Avenel 211 

Une  visite  à  la  mère  de  l'empereur,  par  M.  Méry.  .  .  244 
Le  diable  dans  un  bénitier,  par  M.  Emile  Morice.  .  .  253 
Le  trésor  de  Numismatique  et  de  Glyptique,  par  M.  V. 

Schoelcher 262 

Jacqueline  de  Bavière  ,  drame  en  cinq  actes.  .  .  .  277 
Chronique 282